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Full text of "Bibliothèque universelle et Revue Suisse"

BIBLIOTHEQUE UNIVERSELLE 

tT 

REVUE SUISSE 



LAUSANNE — IMPRIMERIES RÉUNIES (S. A.) 



^ 



BIBLIOTHÈQUE 

UNIVERSELLE 



■T 

REVUE SUISSE 



CENT-QUINZIÈilE ANNÉE 
TOME LIX 



LAUSANNE 

BUREAUX DE LA BIBLIOTHÈQUE UNIVESSKLLS 

I, PUce de la Lovire. 

PARIS 

ont FIRMIN-DIDOT * C»«. 56. ni« Jacob. 

LONDRES 

HACHETTE ft CK it. King WtIliMB SCfMt, Strand. 

ALLEMAGia 

LEIPZIG : A. TwitTUlYW. - r-A BROCSBAim. 

1910 



II 



♦ttt>»»t»t»tt»ty^»»»»>»t»t»>*»aytt»^»»»» 



LES JÉSUITES 

D'APRÈS LES DERNIERS HISTORIENS* 



I 

Doudan écrivait € à Mootieur d'HauMOimUe » en 1840: 

« J'ai quelquefois U pentce que let )étuitcs ont été câJom- 
niés... que plusieurs de ces pauvres diables de jésuites ont voulu 
sincèrement donner un peu d'air et de )our à ces tristet cdiulcs 
• u Ion tentait, à Port-Royal, d'enfermer la pensée. Je voudrab 
(aire une suite de biographies de grands jésuites, ttgat. à Tctprit 
ouvert et bienveillant. Je suis sàr qu'en cherchant bien, je trou- 
vernis de grands jésuites. Les épiciers de Paris croient que les 
jcsuites enseignent les sept péchés capitaux. Je voudrais que le 
plus honnête des honnêtes gens qui croient cela ressemblât à un 
jésuite mo)'cn... Après cela, je ne tiens pas aux jésuites. • 

Cm lîgDct DO tradinwDt pas mal rimpffaarioo <|iio nooi 
laîiaa la loctuio du lirra du |ifofijMcui BottunaTy pf^éoédë 
de l'importante éttide complémentaire qu'y a jointe 
M. Gabriel Monod. Nooi coostatoot, non lana plaisir, 
pour l'honnetir de l'himianité, que les Jéstrites ne sont 
pas d'aussi grands coquins qu'on l'a dit ; et puis, après 
tout, € nous n'y tenons pas », parce qu'ils sont bien des 
coquins tout de même. 



6 BIBLIOTHÈQUB UKIVBR8BLLB 

Noblement Thistorien français écrit que la modération, 
la bienveillance même est un devoir d'équité pour les 
protestants et les libres penseurs qui parlent des Jésuites, 
après tant d'injustices dont ils ont été les victimes. Il 
rappelle les sages paroles de Voltaire : « Aucune secte, 
aucune société n'a jamais eu et ne peut avoir un dessein 
formé de corrompre les hommes. » Et il montre comment, 
faute d'avoir été juste seulement comme Voltaire, on a 
« calomnié » les Jésuites. C'est Edgar Quinet traduisant 
des textes avec le parti pris d'en fausser le sens ; c'est 
Michelet lui-même, si vénéré de M. Gabriel Monod, 
interrompant à point une citation que le reste du déve- 
loppement aurait fait paraître innocente et sans blâme. 
Paul Bert considérait les Jésuites comme ayant systé- 
matiquement adouci la rigueur impérative des lois mo- 
rales, afin de transformer, sinon en vertus, au moins 
en actes licites ou indifférents, des pratiques que la 
morale réprouve. Les Jésuites peuvent, en effet, avoir 
affaibli la morale, et nous ne devons pas hésiter à dire 
qu'ils l'ont affaiblie; mais la vérité est aussi qu'il faut 
presque toujours distinguer entre ce qu'ils ont réellement 
fait et ce qu'ils avaient le dessein de faire. C'est le cas 
d'user, à leur profit, de la fameuse « direction d'intention » 
qu'on leur a tant reprochée. 

Que signifient ces mots, qui font scandale faute de les 
comprendre ? Les Jésuites estimaient d'abord qu'un acte 
extérieurement mauvais n'est point un péché si la volonté 
et la conscience n'y ont pas pris part, et jusque-là leur 
doctrine est sans reproche; c'est celle de l'Evangile et 
de toute saine philosophie. Ils estimaient aussi que la 
fin peutjustifîer les moyens, et jusqu'à un certain point et en 
un certain sens, cela est encore admissible. Le devoir de 
venger l'honneur paternel n'absout-il pas le Cid quand il 



LIS jisuiiis 7 

tue en duel don Gormas? En thèse géoénle, et quoi que 
Pascal en ait pensé, n'est-il pas o utm fB U sement faux et 
injuste d'identifier le duel et rhomkide? La permission 
de mentir pour sauver un juste en pérfl de tomber an 
pouvoir des méchants, un nudade que la rérité frappe- 
rait d'un coup mortd, n'est-ce pas le bon sens même, et 
s'il £iiit admirer comme mi pa r adoi e sublime rhéroiqoe 
résolution de soutenir contre ces prescriptions du sens 
commun l'impératif catégorique, est-il rien de plus dur 
et de plus inhumain ? 

L'auteur des Provinciales fait semblant de croire que 
les Jésmtes autorisaient le crime même, à condition que 
l'intention fât dirigée non vers le crime que l'on va 
commettre, mais vers le résultat honnête ou légitime 
qtie le crime procurera. Théoriquement, l'accusation est 
fausse. Il s'agit toiqours, en doctrine, non fias (tune ckoee 
à /aire, mais dune chou accompikf et ce n'est pas aux 
fidèles directement que les casuistes s'adressaient, c'était 
aux c o nf e s se urs, dans de gros in-folios qui ne drcuhuent 
guère. € Le devoir des con fe ss e uis est de s'assurer dans 
quelle mesure un crime ou une fimte a été consdenment 
voulu, s'il n'a pas été le résultat d'une impulsion souvent 
irraisonnée dont le mobile pouvait être innocent ou 
louable. » Ce point édaird, c'est alors qu'ib décident si 
l'absolution peut être accordée. 

La casuistique, qui n'a pas toujours mérité sa mauvaise 
réputation et qui n'est pas une invention des Jésuites, 
est la science subtile, connue dès l'antiquité S d'ergoter 
à l'infini sur les cas de conscienc e et de fixer d'avance 
des solutions pour tous les problèmes imaginables. 



Rtwm dm DtmM 
£ W i<É«i , tH;«U— apotofltdik 




8 BŒUOTHiQUB UNIVBRSBLLB 

L'institution de la confession et celle du confessionnal, 
qui vint plus tard, devaient donner à cette science ou à 
cet art son développement parfait. Les Jésuites écrivirent 
leurs livres principaux dans un temps où les mœurs étaient 
exceptionnellement brutales et relâchées; mais il serait 
abusif de voir, dans la complaisance avec laquelle ils 
paraissent s'étendre sur des vices effroyables, la preuve 
de leur propre corruption. On assure que la vie d'Escobar 
fut austère, vouée aux œuvres de charité et aux pratiques 
dévotes. Sanchez composa son livre De sancto mairie 
monii sacramenlo, recueil des cas imaginaires et des faits 
réels les plus infâmes, « Iliade des impuretés », comme 
on a qualifié cet affreux répertoire, « au pied de la 
Croix », nous dit M. Gabriel Monod. 

Il faut, d'ailleurs, reconnaître que la science et la 
pratique des casuistes sont pleines de périls cachés ou 
évidents. On doit craindre d'abord que leurs règles, 
destinées seulement aux confesseurs, ne restent pas 
toujours limitées à cet usage, que le public laïque n'en 
prenne connaissance et qu'il n'en fasse abus. N'apercevez- 
vous pas la nichée de sophismes tout prêts à s'élancer 
du fond de cette vérité si simple, que le fait matériel 
n'est rien, que l'intention morale fait seule la qualité des 
choses? Sophocle, dans Œdipe à Colone, avait magnifi- 
quement illustré l'idée, aux applaudissements et à l'édifi- 
cation du peuple athénien; mais lorsque, poussant à 
outrance la distinction entre l'acte extérieur et la pensée, 
Euripide osa dire sur le même théâtre par la bouche 
d'Hippolyte : « Ma bouche a juré, mais non mon 
cœur, » le scandale fut tel que le poète faillit être lapidé. 

Sans doute, la pleine conscience et la volonté sont 
nécessaires pour que le péché soit parfait. Mais cette 
condition, si l'on force les choses, risque de mener loin. 



LIS itStTTtS 9 

La quatrième PravtnciaU nous montre jusqu'où rabot 
peut aller. Dans la teplième, PlMcal fait dire ou insinuer 
à son Jésuite» pour la técurité de tous les pécheon, 
qu'un véritable péché est la choee du monde Ui plut 
rare, une extravagance plutôt diabolique qu'humaine, la 
perfection du mal exigeant qu'on vetulle le âdre € pour 
le mal même » et qu'on ait < l'intention fonnelle de 
pécher pour le seul dessein de pécher. » Voilà la conté» 
quence extrême où aboutit une logique € diabolique » 
«Qtti, et Pascal n'a point prêté aux Jésuites cette cooté- 
quence ; ils l'ont eux-mêmes déduite expressément de 
leurs prémîttea. Les Jétuitet permettent, écrit le véri* 
dique pro fa tte ur Boehmer, « de louer une matton à det 
courtstanes, pourvu que, quand on conclut le contrat, oo 
n'ait pat dircciemeni pour but de faàliUf t exercice du 
métier de courtisane. » 

Let moralittet (il y en a plus qu'on ne aoit> qui gar* 
dent aux Jésuites une secrète tendreste et qui sont té- 
vèret k Pitscal ont pu lui reprocher» non tant raitoo, 
d'avoir un peu trop habilement choisi et présenté tet 
textet acctaateors, et même de let avoir quelqoefo» — 
volontairement ou non — mal comprit; lit n'ont pu eu- 
blir et il a été impossible aux Jésuites eux-mêmes de 
prouver que le grand pamphlétaire ait dénaturé ni le fond 
ni les tendances de leur morale. Qu'on Itte let paget 138 
à 243 du livre de MM. Boehmer et Monod, on verra que 
Pttcal n'a rien écrit de plus fort contre set advertatret 
que let deux scrupuleux et calmet hlttoneot. Let 
exemplet d'équivoquet, de rettridiont mentales, d'indul- 
gence exœsnve, de dittioctioa entre let péchét et de 
dUHrenoe entre let pécheurs (telon qu'ito toot rolnriefi 
ou noblet), ne sont ni moins ridiculet ni moiot navranta 
dans Ui sereine histoire que dans let peCitet lettftt en- 



10 BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSBLLB 

flammées. Ce n'est pas à l'immortel pamphlet que M. 
Boehmer a emprunté les lignes suivantes, et pourtant l'on 
croirait qu'elles en sont tirées et qu'on les y a déjà lues: 

« Un serviteur qui aide son maître à séduire une jeune fille, 
ne commet pas un péché mortel, s'il peut redouter, en cas de 
refus, des inconvénients graves, des mauvais traitements ou 
d'autres choses (lâcheuses. On peut encore faciliter l'avortement 
d'une jeune fille enceinte, si sa faute peut être une cause de 
déshonneur pour elle ou pour un membre du clergé. Si l'on ne 
fait pas usage de cette latitude, on peut du moins favoriser 
l'abandon de l'enfant illégitime, pour éviter un scandale plus 
grave. Oo est seulement obligé de commencer par le baptiser. 
et de prendre des précautions pour qu'il ne meure pas de froid. 
On ne doit pas non plus être trop sévère pour les promesses de 
mariage, par lesquelles les séducteurs trompent si souvent les 
jeunes filles. Si le séducteur est de condition noble et la victime 
de condition inférieure, le premier n'a aucune obligation envers 
elle, car la jeune fille devait dans ce cas prévoir que les pro- 
messes étaient sans valeur.... Si un serviteur est contraint à des 
services autres que ceux pour lesquels il a été engagé, ou s'il a 
de bonnes raisons de trouver ses gages trop faibles, il peut, 
sans qu'il y ait péché, « se dédommager » en secret. De même 
des gens pauvres peuvent sans péché faire entrer en contrebande 
de petites quantités de marchandises soumises aux droits. Car 
on peut hésiter sur la question de savoir si la contrebande est 
en soi un péché. En tout cas, aucun fraudeur n'est moralement 
tenu de restituer à l'Etat les sommes dont il l'a frustré. >» 

Pascal a manié alternativement deux armes avec la 
même maîtrise : l'ironie comique et une tragique élo- 
quence. Elles lui étaient, l'une et l'autre, fournies par 
son sujet. Y a-t-il rien de plus risible ou de plus triste, 
suivant l'humeur du lecteur, que la distinction faite par 
les Jésuites entre ce qui est permis et ce qui ne l'est 
pas ? C'est un péché mortel de manquer la messe sans 



us jtiOTTn II 

excute Valable ; nuis, si l'on a des parents hérétiques, oo 
peut les laisser mourir de faim ou même les conduire soi- 
mèaie an bûcher. Cest un péché mortel de désobéir au 
prêtre; mais nous venons de Toir qu'il est permis au débau* 
chéfPounm quUsoiigentiihamme, d'abandonner la vktime 
de sa luxure. Cest un péché mortel de ne pas payer les 
dimes ecclésiastiques ; mais il est permis de prêter un 
ùaoi serment, c pourvu qu'on ûose un judideoz usage 
des paroles à double ^n^, » 

il 

J'avoue que je ne comprends pas pourquoi M. Gabriel 
Monod tient tant à retirer aux Jésuites le grief ou 
l'honneur d'être originaux en morale. Il ne les trouve 
vraiment neufii que sur un article, — l'obéissaDoe, — à 
cause de la valeur excessive et disproportionnée qu'ib 
ont donnée à cette vertu : mais, ou ils n'ont pas d'origi* 
nalité en oe point, ou ils en ont dans tout le reste ; car 
ils n'ont pas plus inventé l'obéiwsnce que l'art des res« 
trictiotts mentales, ils ont simplement porté à letn per- 
fection l'une et l'autre. L'expression courante, e la mo- 
rale des Jésuites », restera un terme justifié, nécessaire, 
dont la naissance sur les lèvres des hommes a été toute 
spontanée. Rien n'est absolument nouveau soos le soleiL 
L'originalité en tout genre consiste moins à trouver 
quelque chose d'inédit qu'à donner un tel relief à des 
dioses parfois fort andennet, que la gloire de les mettre 
dans leur plus grand lustre éclipse celle de les avoir 
inventées. 

C'est ainsi que le proàabUunu mu devenu un amcie 
tellement essentiel de Ui morale des Jésuites, bien qu'ils 
n'en soient pas non plus les inventeurs, qu'il sert à U 
caractériser. On appelle de ce nom hi doctrine higénieuse 



la BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

qui permet d'agir contrairement à sa conscience, contrai- 
rement au devoir, contrairement au veto de son confes- 
seur, si l'on peut invoquer l'autorité de quelque docteur 
grave. Le confesseur, écrit M. Boehmer, se voyait con- 
traint de donner l'absolution à un pécheur, contre son 
propre sentiment, si celui-ci, pour justifier sa conduite, 
pouvait s'appuyer sur l'opinion plausible d'un casuiste 
de la secte. 

En voilà plus qu'assez pour faire comprendre com- 
ment les Jésuites ont pu encourir si généralement l'accu- 
sation d'avoir relâché la morale. Ce ne sont pas seule- 
ment les Jansénistes qui l'ont dit. Bossuet leur reprochait 
de « mettre des coussins sous les coudes des pécheurs », 
et il traitait d'« ordures » les complaisances qu'ils ont 
pour le péché. 

Cependant, ce serait une injustice de croire qu'il n'y ait 
que du mal à dire des Jésuites. Doudan n'avait pas tort de 
penser que « les Jésuites ont été calomniés » et que 
l'on doit pouvoir « trouver de grands Jésuites. » Leurs 
adversaires, écrivent les derniers historiens de la Compa- 
gnie de Jésus, < ont toujours rendu hommage à la pureté 
habituelle de leurs mœurs et à la fermeté de leur foi. » 
D'Alembert et Voltaire voyaient dans !'« orgueil » le 
seul grave défaut qu'on puisse leur reprocher. Mais cela 
est vague et insignifiant, et il faut, avec l'orgueil, dénon- 
cer encore la « dissimulation » et r« esprit d'intrigue ; » 
inutile d'ajouter r« intolérance, » qui ne signifie rien non 
plus, tout le monde étant intolérant dans les siècles de foi. 

L'excès où ils ont porté l'obéissance caractérise émi- 
nemment leur morale. Je répète qu'ils n'ont pas inventé 
cette vertu; ils n'ont même pas inventé l'exagération 
qui en fait une monstruosité, ni la mémorable image qui 
traduit si pittoresquement l'hyperbole : perinde ac cada- 



m sÈMvnu 13 

ver. Déjà sâint François d'Aitite tTatt présent une 
obétsstDce « non moins ptsnve que celle du cadane », 
et c'est à lui qu'Ignace de Loyola a emprunté la com- 
paraison fiuneoM dont il garde la gloire par une juste 
attribution ; car personne n'attacha Jamais à la discipline 
plus d'importance que le fondateur de l'ordre des 
Jésuites. 

11 distinguait dans 1 obéùaance trots degrés : r la son- 
mission de l'action ; 2"* celle de la Tolonté ; 3* celle de 
rinieUigence. € Cette dernière est la plus haute ; car la 
renonciation à ses comrktkms perK>nnelles est la plus 
le qui puisse être exigée d'un homme ; et c'est pré- 
a^c (lient en cela que se trouve la marque du parûdt 
Jésuite. » 

« Le subordonné est tenu de regarder au supérieur comme 
au Christ même ; Il doit obéir au supérieur « comme un cadavre 
qu on peut retourner dans tous les sens. comnK un béton qui 
obéît à toutes les impulsions, comme une boule de dn qui peut 
être modelée ou étirée dans tous les sens ; comme un petit cru* 
cifix qu'on peut élever et mouvoir à sa volonté. » 

Cest tm paradoxe, mais ce n'est pas une contre-vérité, 
de soutenir que le renoncement d'un être intelligent aux 
idées de son intelligence est le plus haut degré de vertu 
où l'homme puisse atteindre ; car c'est la plus grande mor* 
tificatk» du sens propre, et l'attachement au témoignage 
de nos sens, —qui sont halltidnés,— auxafllrmatioos de 
notre raison, — qtti divague dans la nuit, — est mie va- 
nité misérable. En tout cas, c'est, par ax o ellen oe , la vertu 
catholique. Loyola enseigne, dans ses Exerckês spiritueis, 
qu'il ÙLUi aveuglément obéir à l'Eglise, raoconaltre, si 
l'Eglise l'ordonne, que ce qu'on voit noir est blanc, et 
bhmc ce qu'on voit noir. Etait-il bien nécessaire de noos 
expliquer, dans ime note, que cette c énormité » ne doit 



M BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

pas être prise au pied de la lettre ? Enormité assuré- 
ment; mais c'est à l'accepter sans murmure et sans 
commentaire que consiste la perfection du soldat de 
l'Eglise comme du soldat de l'armée. Victor Hugo a 
donné à la même idée cette forme saisissante : 

— Tu vois ce mur-là ? 

— Oui, mon général. 

— De quelle couleur est-il ? 

— Blanc, mon général. 

— Je te dis qu'il est noir. De quelle couleur est-il? 

— Noir, mon général. 

— Tu es un bon soldat ^ » 

L'avantage d'une telle discipline est de plier l'homme 
à l'obéissance et à l'humilité ; l'inconvénient est d'é- 
teindre en lui une lumière plus précieuse encore que 
ces vertus : je veux dire le flambeau de sa conscience 
et l'amour de la vérité. C'est une omission bien remar- 
quable, que les Jésuites, dans leurs programmes d'études 
et leurs institutions, ne prononcent seulement pas le nom 
d'une qualité morale sur laquelle Calvin fondait tout l'édi- 
fice de son éthique et de sa pédagogie : la sincérité, l'hor- 
reur du mensonge. 

III 

Si l'on ne savait pas que l'homme est un étrange abîme 
de contradictions et que le secret qui le fait vivre, — in- 
dividu ou société, — est l'amalgame subtil de ces contra- 
dictions mêmes, on trouverait étonnant que V orgueil ait 
pu être dénoncé comme le principal défaut des Jésuites, 
et j'avoue qu'au premier abord je reste un peu surpris 
de cette constatation inattendue. Car l'orgueil ne paraît 
point être dans la logique de leur éducation morale ; ce 

* Post-scriptum dt ma vie, p. S19. 



LIS ittums 15 

vice serait bien plus naturel à l'esprit protestaoL Mais là 
encore, dans le protestantisme, on voit la togîqtie dé- 
mentie par les ùâts, et rhumilitë, vertu catholique, sou- 
vent très florissante en terre huguenote. — Void une 
autre énigme qui pourra lot^flemps eieroer la sagiKtté 
des moralistes et des psycholognea, avec peu d'espoir de 
parvenir, par la voie logique, à une solution satisâûsante. 

Loyola, qui revendiquait pour l'homme le libre arbitre, 
instaure un régime d'esdavage spirituel et d'abrutisse- 
ment ! Luther et Calvin, n^teurs du libre arbitre, af- 
franchissent l'homme et le citoyen ! ils inaugurent le 
règne de la liberté, de la responsabilité, de la dignité 
humaine ! Comment expliquer par le raisonnement de 
telles anomalies ? Quelle dialectique subtile déco uvrir a 
Tordre naturel, mais caché et obscur, qui, degré par 
degré, finit par aboutir à des coodusioDS si contraires aux 
prémisses ? N'est-il pas nécessaire de supposer que des 
cames extérieures, des circoostances fisrtuites soot inter- 
venues inopinément pour déterminer la direction prise 
par ces trois grands hommes, pour les prédpiter, peut- 
être malgré eux, dans le sentier qu'ils ont suivi ? Cette 
supposition se trouve en effet confirmée par l'histoire. 

M. Gabriel Monod remarque que ni Luther, ni Calvin, 
ni Loyola n'ont fait ce que d'abord ils avaient voulu 6ûre. 
Luther avait borné ses vues et son ambition à une ré- 
forme intérieure de l'Eglise ; son xèle n'était point une 
ardeur de détruire, il entendait rester bon et vrai catho- 
lique, et il fut bientôt épouvanté des mines qu'A accumulait 
autour de lui. GuilUume Farel, qu'on put croire divinement 
inspiré, fit une vériuble \iolence à Calvin le Jour où il 
le menaça de la malédiction de Dieu s'il ne renonçait 
pas à sa vie tranqw'lle d'homme d'étude pour go u v erner 
l'église de Genève. Le génie d'homme d'action et d'or- 



l6 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

ganisateur, que Calvin déploya tout à coup, n'était con- 
tenu en germe dans aucune promesse visible qu'il eût 
encore donnée. 

Ignace de Loyola ne songeait qu'à gagner la couronne 
du martyr et à faire son salut en risquant sa vie chez les 
peuples païens. Il n'était pas né adversaire des héré- 
tiques, puisque, d'abord hérétique lui-même, il fut empri- 
sonné, fouetté et chassé d'Espagne par l'Inquisition. La 
première société qu'il forma avait pour objet unique la 
conversion des musulmans. Les difficultés de l'entreprise 
et la vue des services prochains que d'autres ordres de 
création récente pouvaient rendre à la religion, amenèrent 
le fondateur de la Compagnie de Jésus à se renfermer 
dans la mission intérieure. L'infidèle qu'il eut dès lors à 
cœur de convertir ou d'exterminer se précisa et se 
circonscrivit de plus en plus sous la forme de l'hérésie 
protestante, et le jésuitisme avec ses armes propres se 
dressa contre le protestantisme comme le bras droit du 
catholicisme romain. 

Au concile de Trente, un certain nombre de prélats 
éminents laissaient voir des sympathies pour les doctrines 
nouvelles sur l'autorité des Saintes Ecritures, la justifica- 
tion par la foi, le mariage des prêtres, la réforme du 
clergé et d'abord celle du souverain pontificat. En 1563, 
le pouvoir absolu du saint-siège était si menacé que, 
dans l'Eglise même, un cardinal prédisait sa chute. Les 
Jésuites virent le péril et volèrent au secours de la 
papauté. Ils soutinrent dans des discours et des mémoires, 
avec une habileté finalement victorieuse, les dogmes de 
l'infaillibilité pontificale et de la suprématie du i)ape sur 
les évèques et sur les puissances séculières. 

Des chiflfires significatifs, en mettant sous nos yeux le 
nombre des catholiques et des protestants en France à 



«7 

difiéreotes époques, noos font metorar les progrès des 
Jétuilet et le recul de leur priodpel eonenii La Pimoe 
compte, de oot jours, sept cent mille proteftaoti contre 
trente-huit millions de catholiques ; en 1 660, elle comptait 
douse cent mille protestants contre dix millioiis de 
catbottqoei; en 1598, un millies de proCettmts oontiu 
huit miOloiie de catholiques. Sans doute, c'est la fiuuine 
des Bourbons et c'est aussi celle des Guises qui tinrent 
l'épée meurtrière ; mais les Guises et les Bourbons araient 
formé avec les Jésuites une étroite alliance pour l'extir- 
pation du protestantisme. 

Il va sans dire que tous les mo3rens étaient bons, 
depuis les Tidenoesles plus cruelles jusqu'aux plus enre- 
loppantes caresses, à des docteurs qui tiennent qu'une 
fin pieuse les justifie et les sanctifie. Dans son généreux 
soud de large et bieuTeillante équité enrers tous les 
hommeSp même envers les Jésuites, le professeur Boehmer 
écrit, à propos de la révocation de l'Edit de Nantes : 

« // atposuhU que le conlesseuf du roi. le Père La Chtifle. 
ait été épouvanté des atrocités commises par les soldats qui 
exécutaient les oidres royaux... D est certain qu'il a approuvé 
Louis XIV. iitti pùtMe que les membres de l'ordre, qui accom- 
pagnaient les soldats, ne les aient pas encouragés dsas leurs 
bruUlités... sic. • 

Pourquoi ces léti oences et ces ménagements quand on 
parle de m ons tr es païuib f M. Gabriel Monod, plus ri- 
goureusement juste id, complète dans une note le texte 
de lliirtorien allemand et rappelle le rôle des Jésuites 
dans la destruction de Pbrt-Rojral, omis par Boehmer, 
mais € non moins odieux et plus marqué que dans la 
révocation de l'Edit de Nantes. » N'étaient-ib pas trop 
capables de toutes les complicités 

WUL, UIQV. UX 



l8 BIBUOTHÈQUB UNIVIRSBLLI 

« bons » pères qui, en Pologne, au commencement du 
du dix-septième siècle, approuvaient « l'usage » que 
voici : 

« Au commencement du dix-septième siècle, c'était un usage 
pour les collèges des Jésuites de fêter l'Ascension par la destruc- 
tion des églises protestantes et le pillage des maisons des pro- 
testants. Ainsi, à Cracovie, ce fut, en 1606, l'église protestante 
qui fut victime de ce genre d'amusement, auquel les Pères ne 
cherchaient pas à s'opposer. En 1607, ce fut le cimetière protes- 
tant. En 161 1, l'église de Vilna fut détruite à son tour. Puis, 
en 1616, les églises bohémienne et luthérienne de Posen. En 
1637, on pilla les maisons des protestants à Cracovie. En 1683, 
une église évangélique, près de Vilna, et ainsi de suite. » 

IV 

Les conversions que la douceur obtient sont d'ailleurs 
beaucoup plus intéressantes que celles dont la terreur 
est la seule ouvrière. L'habileté des Jésuites, comme 
éducateurs surtout, est proverbiale. 

Ils furent de grands maîtres dans l'art de former les 
esprits, d'attirer les hommes à eux et d'élever la jeu- 
nesse. Loyola, le fondateur de l'ordre, plus sage et plus 
modéré qu'on ne croit, n'imposait point au monde, ni 
même à ses disciples, les austérités auxquelles il se sou- 
mettait lui-même. Il n'a pas voulu faire d'ascètes, ni 
de contemplateurs, mais des hommes utiles, sains de 
corps, vaillants et actifs. Il interdisait les jeûnes outrés 
et les autres excès du zèle religieux. Tout surmenage 
était prudemment évité. En aucun jour de l'année, les 
enfants ne devaient rester plus de cinq heures assis sur 
les bancs de l'école, et on veillait avec un soin diligent 
à leur procurer des exercices en plein air, des jeux et 
une gymnastique fortifiante. 



Ils JKMIIKs 19 

« On comprend d tprès cela, écrit M. Boehmer. que non 
leulement les psrtoU catholk^Mt, mais même des parents pro* 
testants fussent bien aSscs de confler kurs enfants aux Jésuitca. 
Au bout d'un temps relativemaot court* ib NjouJmhnt Wurt 
pères par leur grande bcilité à parler latin, et leurs mires par 
une propreté exquise tt par leurs allures aisées et dècciilea. Ca 
qu 00 appelait, au seizième et encore au dix-aeptième siècle, là 
• bonne éduca t ion ». « l'honnêteté ». les Pèfta Jésuites semblaient 
l'avoir compris, avoir su l'inculquer mlai» que personne à la 
jeuncaae masculine.... Dans les écoles prolestantes, on n'atta- 
chait pas une grande importance aux bonnes manières, à Célé- 
de la tenue. • 



La pëdagofie des Jésuites doit à tes défimts oomme à 
ses qualités sa reDommée et soo soooès. Elle satisûut de 
la âiçon la plts hetireuse le goût du médiocre et du 
sup erfi ci el, si universellement répandu dans le monde. 
« Un peu de tout, rien de trop », pourrait être sa devise. 

En morale, les révérends Pères représentent et sou- 
tiennent le parti de la médiocrité ocotre la sublime roi* 
deur du jansénisme intraaiigeaot. Tous les honmiet 
souhaitant de âûre letir salut, mais au pltis bas prix, les 
Jésuites étaient les marchands de del qtd offiraient le 
rabab le plus arantageux. Unemoyenna mesure d'esprit, 
de savoir, de caractère, de caur, voilà ce que l'instruction 
et l'éducation jéstntiques se contentent d'atteindre. L'i- 
ma^ d'un brillant vernis exprime arec propriété le résul- 
tat obtenu par cette culture de surûu». Le fond sacrifié 
à la forme, la sdence à l'art littéraire, et le êtyU, enten- 
des par U seulement une correction élépnte, ertfané par- 
dessus toute diose : telle est l'âme de l'enseignement et 
la fin desétodes. 

Certes les Jésmtes et leur bon ami \ oiuire s'opposent, 
À d'autres égards, comme le jour et la nuit ; mais n'ont- 



aO BIBUOTHfcQUB UNIVBR8BLLS 

ils pas aussi de grandes affinités : morale facile, esprit 
mondain, pensée sans profondeur et sans vrai sérieux, 
estimation fausse des valeurs esthétiques, l'agréable 
préféré au solide et le goût plus admiré que le génie ? Le 
fait est qu'entre les Pères et le serpent malicieux qu'ils 
avaient réchauffé dans leur sein, nous avons plusieurs 
témoignages d'une grande sympathie réciproque. Il 
montra toujours de l'affection à ses anciens maîtres. 
C'est au Père Porée qu'il adressait sa première tragédie. 
Le Père Toumemine, dans une lettre au Père Brumoy, 
portait Mérope aux nues, en se défendant d'être « aveu- 
glé par l'amitié paternelle qui l'attachait au poète depuis 
son enfance. » A une époque où tout le monde se dé- 
chaînait contre les Jésuites, Voltaire en recueillit six à 
Femey, après s'être soigneusement assuré, écrit-il, de la 
4c pureté de leur foi *. » 



Taine a remarqué que les Jésuites ont compris mieux 
que personne la puissance de l'imagination : 

« Nul n'en a mieux entrepris la direction mécanique et mé- 
thodique. Ils ont vu que notre fond intime n'est pas la raison, 
mais les images ; que les figures sensibles des choses, une fois 
transportées dans notre cerveau, s'y ordonnent, s'y répètent, 
s'y enfoncent avec des affinités et des adhérences involontaires ; 
quand nous agissons ensuite, c'est dans le sens et par l'impul- 
sion des forces ainsi produites, notre volonté sortant tout en- 
tière, comme une végétation visible, des semences invisibles que 
la fermentation intérieure a fait germer sans notre concours. Ils 
ont compris que se rendre maître de la cave obscure où l'opéra- 
tion s'accomplit, c'était se rendre maître de l'homme.... Qyand 
ce système a pris une âme, il la tient*. » 

* Eugène Despois, Lt théâtre français sous Louis XIV, p. 271. 

* Taine et le christianisme, par Emilien Monod (Montauban, 1907). p, 107. 



LIS jAtUlIU 31 

L'imaginatxni joue dans la religion des Jésoitet» — 
qui n'est, après tout, que la forme aiguë, hyperbolique, 
paradoxale du catholidsme, — un rôle correspondant à 
celui de la oonscieim dans le proteslintisnie orthodoxe 
et dans les sectes dissidentes de l'Eglise réformée. 

Déjà ce contraste éclate entre Luther et Loyola. Tous 
detix ont commencé par les mèoMS excès d'ardeur reli- 
gieuse : jeûnes, macérations, pénitences, confessions réi- 
térées, jours et nuits passés en prières, liais Luther 
tourmenté par sa conscience et criant : « Mon pédié I 
mon péché !»décooTre la voie du salut dans cette décla- 
ration de l'Ecriture : € Le juste vivra par la foi.» Il cesse 
de aoire à ht puissance du prêtre pour procurer le par« 
don des péchés et il demande cette grâce à Dieu seul. 
Loyola trouve U délivrance dans des illuminations et des 
visions. Jésus-Christ lui apparaît comme € je ne sais quoi 
de rond et de brillant conune l'or. » D aperçoit la Tri- 
nité sous la forme d'une €boule de feu» ou encore sous 
celle d'un cdavicorde à trois cordes », Satan «sons une 
forme serpentine et chatoyante, sembUble à une foule 
d'yeux étincelants. » Il croit que si sa conscience est 
tourmentée, c'est par Ul méchanceté du diable, et, potnr 
échapper aux maléfices de ce noir eimemi, c'est sur la 
bienfeisante magie de l'Eglise qu'il compte. Il se fie et 
s'abandonne sans réserve aux pratiques, aux formuleSi 
aux recettes, aux talismans de cette bonne mère. 

Cest par l'épouvante jetée dans les imaginations au 
moyen de tableaux atroces que les Jésuites entrepren- 
nent d'arracher l'homme au diable pour le donner à Dieo. 
Le 5* Rxtrciu spinhut de Loyola commence par une 
peinture effrayante : 

« L cfiier s'ouvra fouf les yeux de rMj;/i/(cnaUtmsnd étfBé' 
trjuhUndt, plut exactement: te cootempbtcur. celui qui médite) 



22 BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSBLLB 

dans toute son étendue, en largeur comme en profondeur : une 
mer de flammes, où l'on distingue nettement les âmes des dam- 
nés qui y sont plongées. Leurs plaintes, leurs hurlements de co- 
lère, leurs abominables imprécations contre le Christ et ses 
saints retentissent à son oreille. La puanteur horrible qui s'exhale 
de ces profondeurs en ébuUition, la fumée, le soufre lui enlèvent 
presque la respiration, sa langue se contracte au goût amer et 
soufré de cet air empesté, ses doigts sentent avec terreur la cha- 
leur de la fournaise où brûlent ces malheureux. Il voit, il entend, 
il sent, il goûte l'enfer... » 

L'ordre des Jésuites est justement célèbre par ses 
grands missionnaires, tels que François Xavier, et par 
l'œuvre qu'ils ont accomplie dans les pays païens. Mais 
le principal ressort de leur prédication, à commencer par 
celle de Xavier, était la peur de l'enfer. Ils ne perdaient 
pas leur temps à instruire et à édifier les consciences 
individuelles, ils frappaient de terreur les masses. Puis 
fls procédaient lestement à la confession et au baptême. 
Xavier convertit ainsi trente villages au pas de course. 
Après sa mort, en 1560, il y avait au collège de Goa, 
dans l'Inde, cent tailleurs occupés à coudre des chemises 
de baptême pour les néophytes, dont on estimait le 
nombre à trois cent mille. De pareilles conversions n'a- 
vaient ni profondeur, ni durée, et nous ne sommes pas 
étonnés d'apprendre que le christianisme de cette région 
est resté « nominal et foncièrement païen » : c'est le 
contraire qui serait difficile à croire. 

VI 

L'établissement des Jésuites au Paraguay est le fait 
glorieux de leur histoire extérieure. Le génie de colons 
et d'organisateurs qu'ils ont déployé dans ce pays pour 
la civilisation des sauvages a été l'objet d'une admiration 
que l'on peut dire universelle, puisqu'il n'y a guère, au 



n 

xviir siècle, que Diderot qui se soit méfié et qui ait 
ûût des réeenres; mais Bufibo, Montesquieu, l'abbé Ray- 
oal pensent, avec Voluire, que VEtat jésuiu du Para» 
giêoy est € le triomphe de l'humanité », et ce ne sont 
pas seulement les philosophes qni sont dans l'enthoii- 
tiasme ; Robertaon, prédicateur protestant, dit ansd : 

« Csft dans le Nou vêtu* Monde que les JèsuHcs ont exercé 
leurs talents avec le plus d'éclat et de la manière la plos utile 
au bonheur de l'espèce humaine. Les conquérants n'avaient eu 
d'autre obfet que de dépouiller, d'enchaîner, d'exterminer les 
habiunts de l'Amérique. Les Jésuites seuls s'y sont établis dans 
des vues d'humanité. » 

Le spectacle à vol d'oiseau de l'oeuTre des Jésuites 
dans le Nouveau-Monde justifie d'abord cette impret* 
lion. Il est certain qu'ils ont accompli, avec une persé- 
vérance, une patience, un courage et souvent un hé- 
roïsme admiraUea la plus difficile des tâches et la plus 
belle des entreprises : humaniser des hordes de canni- 
bales si pareils à des bêtes brutes qu'ils se précipitaient 
sur l'ennemi tué comme stu- un gibier pour le dévorer 
tout cru, et même « mettaient leur art à engraisser leurs 
femmes afin de les abattre quand elles étaient à point. » 
Les missionnaires étaient remplis pour ces misérables 
d'une profonde pitié chrétienne et humaine. Ils voulaient 
génëretnement opposer le système de la conquista ttpi» 
rUual, — conquête par l'esprit et par la parole. — à la 
bestiale férocité des cooqtiérants d'Europe, qui, voyant 
dans les Ptoaux-Roi^ges des espèces d'animaux, les chaa- 
saient, les tuaient, les capturaient comme tels. Dans leur 
lutte inégale contre ces hommes blancs, pires que lea 
sauvages, les missionnaires auraient eu besoin de l'appui 
de U métropole ; mais le go u v er ne m ent portugais s'in- 
téressait beaucoup plus à l'or et aux djamanfs du Brésil 



24 BIBLIOTHÈQUB UNIV 

qu'aux Indiens et se souciait peu de prendre parti pour 
les Pères Jésuites contre des colons de si bon rapport. 
Le gouvernement espagnol montrait un peu plus de pu- 
deur. Au prix de difficultés inouïes, les Jésuites parvinrent 
à arracher aiLx chasseurs d'esclaves douze mille cannibales 
qu'ils avaient convertis ; ils les conduisirent vers le sud 
et, après avoir parcouru avec leurs ouailles un immense 
territoire inculte et désert, ils les établirent dans l'Uru- 
guay, vers le milieu du xvir siècle. 

Lorsque, en 1 691, le Père tyrolien Antoine Sepp visita 
ses confrères du Paraguay, il constata la prospérité de 
r« Etat jésuite », dont il a laissé une intéressante des- 
cription. 

Sous le gouvernement patriarcal des bons Pères, les 
Guaranis (c'est le nom de la tribu) coulent une vie heu- 
reuse, exempte de soucis, qui ressemble à une idylle. 
Plantureuse abondance des biens de la terre. Les 
champs de maïs, de tabac, de froment, de haricots, de 
pois, alternent avec les plantations de thé, de coton, de 
cannes à sucre. C'est avec un art de séduction véritable- 
ment enchanteur que les ingénieux missionnaires avaient 
opéré cette œuvre civilisatrice ; 

« Dans leur travail de conversion, ils tenaient très soigneu- 
sement compte du caractère et des besoins des Peaux-Rouges. 
Presque jamais ils ne se mettaient en campagne sans emporter 
de petits cadeaux. Souvent aussi ils emportaient avec eux un 
violon, une flûte ou même tout un petit orchestre, car ils avaient 
vite découvert que les Indiens aiment la musique par-desus 
tout. » 

Et souvent aussi ils envoyaient des Indiens convertis^ 
comme pionniers, chez leurs frères restés dans les forêts, 
pour les amadouer par le tableau des jouissances variées 
de leur existence nouvelle. Il n'est que juste d'ajouter 



LU jiiaiTts 25 

que la Taillaiioe, VêboégÊtàoù et l'amoiir doot las Jëeuitee 
avaient ùdi preuve en détadtnt oei malheureux contre 
dee oooquénuiu avidee et cruels, leur avaient laîMé 



«On se répétait de tribu à tribu, de campement à campement, 
que les Peaux-Rooget n'avalent rien à craindre des robes noIrM, 
qu'ils ne leur apportaient que leur assistance, leur amMé. d*a* 
boudants repas et de magnifiques habits. • 

Voâà le beau côté de la médaille ; mais il ttut von 
le reverv. 

La dvilitatkm du Nouveau-Monde à la mode jésuite 
fut un succès immense extérieurement, mais tout super- 
ficiel et presque purement matériel. En toutes dioeei, 
les Jésuites se sont trop contentés de l'apparence, de la 
surfiioe et de l'étendue, aux dépens de la profondeur. 
Les Guaranis étaient hetireux, mais comme est heureuse 
une ferme modèle, plus soigneuse de U culture des bes- 
tiaux et de la terre que de celle des esprits, ooaune est 
heureuse une école d'enfimts tenue avec ime molle 
tendresse. Travail modéré. Norobrem jours de fête ou 
de repos. Jeux de toutes sortes : tir il Ui cible, foot-ball, 
promenades en bateau avec concert, théâtres de ma- 
rioQDettes, comédie et surtout musique. 

« Orchestre indo-européen, où l'on voit sccouplés grstsmsils» 
ment les silBets de bambou avec les violons; les castagnstt» 
vec les contrebasses ; les tambours indiens avec les flûtes ; les 
c UH nettes. Iss hautbois, Iss hsrpes et les théorbes avec d'étranges 
instrumsnts frits ds qusussds tatous... La dsnseou. pourmlsua 
dire, le ballet joue un rôle sussi impoctuit que la musique.... 
Les mouvements mimiques de toute nature sont solg n s u ss m s nt 
cuhhrés ; les respectables Pères les font étudisr «t Iss dh lgs nt 
et dans ces ballets on admire autant la 
chrétiens que la splendeur de leurs costumes. • 



20 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

Bref, tout semble parfait dans cet eldorado. Mais les 
bons Pères ont oublié ou volontairement omis une chose, 
la seule chose essentielle : faire de ces païens convertis 
des hommes, apprendre aux élèves à se passer de leurs 
maîtres, en développant chez eux l'activité propre, 
l'initiative, le sentiment de la responsabilité, la person- 
nalité, la conscience. Leur dressage n'a rien de com- 
mun avec une vraie éducation morale et intellectuelle. 
La prétendue religion chrétienne par laquelle ils ont 
remplacé celle de leurs ancêtres se réduit à une dé- 
votion superstitieuse qui voit partout des miracles et 
qui goûte dans les flagellations une volupté sanguinaire. 
Ils sont restés fainéants, sensuels et goulus ; parfois, le 
cannibale reparaissant chez eux, ils engloutissent d'é- 
normes quartiers de viande crue, « de telle sorte que le 
jus sanglant coule des deux coins de leur bouche vorace. » 
Mais ce n'est qu'un retour momentané de l'ancienne 
sauvagerie. En somme, ce sont des enfants sages, ou, 
mieux encore, des animaux autrefois féroces, devenus, 
par la persévérance, l'art patient, l'adresse, la douceur, 
la bonté et l'humanité incontestables de leurs habiles 
dompteurs, de bons animaux domestiques. 

VII 

Aucune société n'a eu « l'esprit de corps » à un plus 
haut degré que la Compagnie de Jésus. Si ses membres, 
comme individus, étaient humbles, la Société, comme 
telle, aspirait à être la maîtresse du monde, et voilà, 
sans doute, l'explication toute simple de V orgueil qu'on 
reproche aux Jésuites : ce sentiment n'est peut-être pas 
dans la logique de leur discipline intérieure et morale, 
mais il devient un fait évident et bien naturel si l'on 
n'y voit qu'un synonyme de l'ambition de dominer. 



C'est la volonté ûxe de oooquérir la moode à l'EgUte 
par tout lea mosraDt qui fit céder les f nwrianmir es je- 
suitei à la tentatioD de trahir le christsanisme lui-même 
par de sacriièiget oomproons, pour raommmodar aux 
idéet patamea Au grand scandale des cathoUqoea aérieux 
et même de plusieura papes, ils corrompirent le culte 
chrétien par le mâanfe impur des rites chinois et des 
rites malabares» autorisant les sacrifices à Confudus» 
a p pro u v an t la distinction aristocradcpie et antidiré* 
tienne des castes, souffrant même les idoles, quand der- 
rière elles ils avaient pu cacher l'image et le nom de la 
Croix. Pftr ces artifices caractéristiques de leur presti- 
gieuse habileté, les Jésuites rendirent à la civilisation la 
aerrice de ûûre pénétrer diei las peuples orientaux les 
sciences, les arts, l'esprit de l'CXxident ; mais le paga- 
nisme étant resté plus cher à ces peuples que l'Evangile, 
dès que hi papauté eut définttivamant interdit une trop 
longue pro&nation, les con ve rsions cessèrent hrusqua- 
ment, et le génie politique des révérends Pères sortit 
plus éclatant de cette aventure que U pureté de leur foi. 

Quand la domination est le but, et que, pour y par* 
venir, tous las moyanssont jugés bons, l'échelle des vertus 
change, ou, pour mieux dire, fl n'y a plus da morale. 

Quel était, par exemple, pour les pédagogues jésoitas, la 
bon élève, l'élève selon leur cœur ? Ce n'était pas celui qui 
remplissait le mieux ses devoirs da garçon honnête, c'é- 
tait celui qui servait la mieux lama desseins. Voilà pour- 
quoi ils autorisaient et encourageaient reapéonnage entre 
camarades. Les maîtres eux-mêmes pouvaient être dé- 
noncés à un supérieur, sans que le rapporteur s'exposât 
au blâme. Déjà Ignace n'avait négÛgé aucun moyen 
d information, pas même celui de la tiaUson qui dénonce 
tout bas. 



a8 BIBUOTHtQUB mnVERSILLI 

Non seulement les Jésuites ne tenaient point à déve- 
lopper certaines vertus ; mais sans avoir « le dessein 
formé de corrompre les hommes », ils cultivaient certains 
vices qui leur paraissaient utiles par les bons effets qu'ils 
sont capables de produire. C'est à eux que nous devons 
des traditions scolaires très anciennes et très solides, que 
l'on commence aujourd'hui seulement à vouloir ruiner, 
mais sans beaucoup de conviction, parce que ces vieilles 
coutumes, dont le principe est mauvais, ont une utilité 
manifeste, comme les remèdes à base de poison qui pro- 
curent la santé. Telles sont toutes les institutions fondées 
sur l'amour-propre : l'éclat du succès extérieur, les ré- 
compenses matérielles suppléant à l'approbation de la 
conscience ; les compositions de prix, les distributions 
de prix, les volumes dorés, les couronnes, les fanfares, 
les noms des vainqueurs proclamés dans une fête pu- 
blique, leur fierté triomphante et l'humiliation des vaincus. 

VIII 

Les Jésuites sont l'incarnation de l'esprit clérical, 
c'est-à-dire de la continuelle ingérence de l'Eghse dans 
le gouvernement du monde. 

De là pour eux la nécessité de réussir sans interruption 
ou de payer cher leurs défaites. Leur histoire n'enregistre 
qu'une suite de bannissements de tous les territoires où 
s'est installé leur ordre. Mais comme ils en sont chas- 
sés de nouveau au bout d'un petit nombre d'années, 
c'est donc qu'ils ont eu l'art de se faire rappeler ou d'y 
rentrer en s'insinuant par les fissures. 

Ils ont de grands ennemis jusque dans Rome même 
et ils ne se sont pas toujours docilement soumis à la 
papauté, dont ils restent pourtant la meilleure milice ; 
mais ils conservent une foule d'amis déclarés ou secrets, 



LIS jISUITBt jg 

ptrce qu'ib soQt les plus habiles et les plus •^M'rfftintf 
des hommes: ariei jnuUioB. Justement réputés pour leur 
savoir-faire et pour leur diligeooe comme éducateun, c'est 
par cette partie essentielle de leur acthrité qu'on les a vos 
consUmment reconquérir riofluence qu'ils avaient un loi* 
tant perdue. Ils ont su gagner l'oreille et le cosur des 
jeunes gens, des pères et surtout des mères de âunille. 
Quelle àiveur popuUire a dû réco m penser leur idée gé- 
néreuse, conçue et appliquée deux sièdes avant Jules 
Ferry, d'un enseignement primaire gratuit I € La gratuité 
des écoles jésuites au dix-septième siècle amena plus 
d'un père réformé à leur confier ses enfants, et ceux-d le 
plus souvent devenaient infidèles à la foi paternelle.» Le 
crédit dont les Pères jouissaient à la cour décida aussi 
un bon nombre de s e ign e uis protestants à se fiure con- 
vertir par eux. 

Et cependant les Jésuites restèrent un continuel objet 
de méfiance ou d'avernon pour les monarchies, pour les 
parlements, pour l'opmion libérale, pour les vrais savants, 
pour les vrais chrétiens protestants ou catholiques, et 
pour tous les pouvoirs. Ils étaient eux-mêmes trop puis- 
sants. Dois-je dire : ils iiakni ou ils sani ? On ne sait 
jamais, quand on parle des Jésuites, s'il ûuit mettre le 
verbe au présent ou au passé, leur essence étant d'être 
toujours supprimés en principe et toujoun subsistants en 
fait Comment les gouvernements auraient-ils pu tolérer 
un ordre qui étendait son ingérence dans les affidies 
politiques jusqu'au régicide indusivement ? Comment 
les vrais savants pourraient-ils avoir U moindre sym- 
pathie pour des soolastiqnes arriérés, super ficiell eme n t 
attachés aux règles et à bi traditioQt qui penécutèmt 
Gainée et ne s'en sont jamais repentis, puisqu'ils se sont 
donné le ridicule de combattre ses doctrines, pour l'a- 



30 BIBLIOTHEQUE UNIVERSELLE 

mour d'Aristote, jusqu'au milieu du dix-neuvième siècle? 
Comment des chrétiens supporteraient-ils de faux mora- 
listes qui, donnant à la morale un autre centre de gra- 
vité que la conscience, la fondent sur une misérable 
autorité extérieure, — je ne dis pas sur la grande auto- 
rité de l'Eglise ou du chef de l'Eglise, mais sur celle de 
tout docteur jésuite, pourvu qu'il soit « probable ? » 

« Partout où les Jésuites ont exercé une action prépondérante, 
conclut M. Gabriel Monod, en Autriche, en Bohême, en Pologne, 
dans tous les pays latins, leur règne a été accompagné d'un 
appauvrissement économique et d'une décadence intellectuelle; 
et, en France, quelles ruines matérielles et morales n'ont-elles 
pas suivi la révocation de l'Edit de Nantes et la destruction de 
Port-Royal I Partout où il ont exercé une action publique, ils ont 
sacrifié les intérêts vitaux des Etats à ceux de l'Eglise, ou à ceux 
de leur ordre. » 

IX 

Doudan racontait qu'étant au collège il fut heureux 
d'avoir obtenu le prix de mathématiques, mais un peu 
humilié en lisant le titre du beau volume que le censeur 
avait choisi pour lui ; c'était : € Le système de Laplace 
mis à la portée des intelligences les plus bornées. » 

Les Jésuites, il faut le redire en terminant, n'ont pas 
voulu corrompre le monde, et Voltaire a raison de faire 
leur apologie sur ce point ; mais Pascal n'a pas tort, car 
ils ont, par le fait, rabaissé les grands sentiments qui 
élèvent l'homme et qui gardent la société de la corrup- 
tion. Ils ont mis la religion et la morale à la portée des 
consciences les moins exigeantes, des instructions les plus 
médiocres, des cœurs les moins hauts, des plus petits 
esprits et des « intelligences les plus bornées. » 

Paul Stapfer. 



♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦^♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦###> 



sous LE MASQUE 



ROMAN 



TKOlSlftMl PARTI! I 



Deptnt huit jours Charlie OUelin était l'hôte de too 
onde Emile, et il n arait pas oeMë de pleuvoir. 

Let alentours du chalet étaient tnmsfoniiéa en mare» 
ca^ tnfocts, où let Taches tnuuiet pataq^eaient en pooi- 
Mmt de longt beoglements de déirene, devant lea établee 
trop petites. De temps en temps, qoelgnesunes réoHis- 
saient à foicer l'entrée, mais le bénéfice était minoey 
elles ne âûsasent que changer de supplice : au lieu du froid, 
c'était la fiûm ; et bientôt les malbeureoMS bètes, cfaaa- 
sées par les exigences de leurs <inatre estomacs, qoittaieot 
leur abri pour aller brouter, sous le déluge, une herbe 
trempée, ghioée, insipide, collante aux mufles et aux 
màchoiies. On vojrait lema épaissns sflhoneftes s'enibttcer 
dans le brouillard en s'élargissant, paieOles à des ombiea 
de mastodontes, tandis que d'autres, dégoûtées de l'ab* 
jecte p&ture, revenaient, le pofl niisseisnt, beugler devant 
les portes. 

Dans bi cuisine, les hommes étaient aussi mornes que 

« Povk» 



52 BIBLIOTHÈQUE UNIVKKsi i.i.i; 

leurs bètes. Emile Catelin, ses deux fils et le valet, 
crottés jusqu'aux yeux, contemplaient d'un air hébété le 
brouillard collé aux vitres, en exhalant de temps en 
temps par un juron leurs colères impuissantes. Charlie 
restait assis près de l'âtre et pensait : 

— C'est donc cela, la montagne ! 

Les premiers jours, il avait été ravi, positivement. Il 
s'emplissait l'âme de sensations mystérieuses devant 
l'immense tristesse de ce chalet sous le brouillard, ce 
ciel appesanti sur la terre, ces bètes errantes dans la 
brume. Il eût voulu être peintre, pour rendre l'aspect 
fantastique de la cuisine aux larges dalles inégales et 
luisantes, ses poutres enfumées avec l'énorme chaudron 
de cuivre pendu à la crémaillère, les flammes du foyer 
illuminant de rouge les faces dures, les bras musculeux 
des vachers, les étincelles fusant en gerbes et s'envolant 
dans le gouffre noir de la cheminée, et les recoins 
d'ombre opaque, les anfractuosités ténébreuses où l'on 
croit voir remuer les êtres diaboliques des légendes 
montagnardes. 

Après deux fois vingt-quatre heures de ce régime, 
Charlie avait été tout étonné de constater combien ces 
choses si poétiques perdaient de leur charme. Il avait 
cherché d'autres distractions ; mais son oncle et ses 
cousins, rudes natures de paysans taciturnes, n'offraient 
aucun appât à la causerie ; et pour comble de malheur, 
Charlie avait cru être sage en n'apportant aucun livre 
afin de s'assurer quinze jours de repos complet. Aussi le 
pauvre garçon, grelottant sous ses habits d'été, en était- 
il venu à maudire tout bas le brouillard, le chalet et la 
fantaisie biscornue qui l'avait amené là-haut. 

Le neuvième jour, en poussant ses volets pleins, il 
ne put retenir un cri. Un soleil éblouissant resplendis- 



KK» LE MASgUB 33 

Mit dans l'azur immactilé : la terre en fnMOonatt de 
plaiiir tous n robe verte, les sapins s'étiraient de tonte 
la loognenr de leurs tombantes épanles, les rochers 6d« 
saient le gros dos ou bombaient le ventre sons la chaude 
caresse des ra3rons ; et sur la côte en bce, les vaches 
âmknïném gambadaient conmie des veaux, la queue 
en trompette, ou se donnaient des coups de cotom en 
fiûsant tinter leurs clochettes. 

Charlie, avide de prendre part à bi joie universelle, 
dégringobi l'escalier en sifflant une gamme. 

— Onde Emile, avons-nous le beau cette fois ? 

— Aie pas peur, cria le paysan. Il a gelé ce matin ; 
la bise a repiqué. Y a du bon ! 

Tout le jour, le jeune homme erra aux environs, jouis* 
sant éperdumenty avec toute bi nature, de bi revanche 
du soleil Qoelqnefois, arrêté sur le haut d'un mamelon, 
il se mettait à hucher à gorge déployée. Ou bien, em* 
porté par un élan de ferveur extatique, il Unçait son 
âme vers l'Auteur de toute merveille, le Bfaitre souverain 
qui donne à la terre sa parure, an solefl son édat, et qui 
révèle à l'ime attentive, dans bi splendeur des choses 
périssables, rineffid>le mystère de son étemelle bonté. 
La nuit venue, Charlie demeura longtemps à contempler 
les étoiles, et des pensées d'adoration, de reoonnaissanoe 
mystique, d'infini, le b erc èr en t jusque dans ses rèvea. 

Le lendemain, il dirigea ses pas vers le Creux du 
Vent Le cirque de rochers était à une demi-heure du 
chalet, une demi-heiffe de marche sans chemin, en sao* 
tant par-dessus les murs en pierrss sèches et en foulant 
le moelleux tapis du pâturage, parmi les bouquets de 
hètrss nains et ces gigantesques sapins solitaires qu'on 
appelle des goganU dans les Alpes et le Jura. 

SOL. uwv. ux s 



34 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

En arrivant sur le haut d'une crête, Charlie apci ,ui 
au-dessous de lui, à la distance d'un jet de pierre, une 
compagnie de touristes, hommes et femmes, qui appa- 
remment suivaient une direction parallèle à la sienne. 
Presque aussitôt il les perdit de vue derrière un rideau 
d'arbres de quelque étendue, puis tout à coup, par sur- 
prise, ils se trouvèrent face à face. Deux exclamations 
partirent à la fois : 

— Tiens ! Catelin I 

— De Maubert ! 

— En voilà une chance, de se trouver ici I s'écria 
Maxime. Sais-tu où est le CreiLX du Vent ? 

— J'y allais. 

— C'est parfait. Je croyais que nous étions égares. 
Toi qui connais ça, tu vas nous servir de guide. 

Le reste de la société s'était rapproché. Les deux de- 
moiselles de Maubert tendirent la main à Charlie, qui, 
au dedans de lui, frémissait en songeant qu'il avait failli 
sortir, comme la veille, en tenue de paysan, et se de- 
mandait l'effet que ce rustique équipage eût produit 
sur l'aristocratique assemblée à laquelle Maxime le pré- 
senta. Mais ce matin-là, par un heureux hasard, il avait 
revêtu un costume de montagne qui lui seyait très bien, 
et si modeste que fût Charlie, il ne lui était pas indiffé- 
rent de paraître à son avantage. 

Il prit donc la tête de la colonne, qui se forma par 
groupes, ou plutôt par couples, chaque jeune fille ayant, 
ainsi que Charlie s'en aperçut bientôt, son cavalier atti- 
tré... et titré par-dessus le marché. Seule Renée de Mau- 
bert n'avait, pour lui tenir compagnie, qu'une personne 
de son sexe, sa cousine M"'' Germaine de Bray, ime 
fillette de douze ans, qui s'émerveillait devant toutes 
les fleurs du pâturage et courait après les papillons. 



•ont LB luaouB 35 

Toutes deux finirent pur te tromrer à oôcë de Catelin, 
et ils cheminèrent ensemble en s'amustnt du baTtrda^ 
de la fillette. 

De temps en temps Charlie, jetant on coup d'oeil par- 
dessus la tète de Tenfuit, coosidér ait Renée de Mao- 
bert. Depuis sa brève apparitioo dans la chambre de 
Maxime, la jeune fille lui arait laissé on souvenir confus 
de jolie vision parfumée. Il la voyait maintenant de tout 
près, en plein jour, avec l'étonnement d'une découverte ; 
et à mesure qu'il la regardait, fl sentait monter an hd, 
du fond de sa poitrine» un trouble étrange, à la fois dé» 
Ikâeux et angoissant. 

Son léger chapeau de toile blanche palpitait comme 
une aile sur ses dievetix d'un blond cendré, que la brise 
avait \m peu dérangés et qui s'échappaient en boudes 
folles, frémissantes, aux tempes et sur la nuque. Son nés 
droit, son menton, son oreille finement sculptée, l'arc 
de ses sourdls, la courbe de son cou, parurent k Charlie 
des choses extraordinaires, incomparables et presqtie 
surnaturelles. Il n'avait Jamais vu cette peau nacrée, 
cet éclat profond du regard voilé par l'ombre des dis, 
ces denu, ces lèvres, cette taille élancée, la grâce et la 
sou pl esse, la fierté et l'aisance de cette démarche ro3rale. 

Comment se faisait-il que, seule de toutes ces Jeunes 
filles, elle fût restée sans compagnon ? Ah ! sans dôme, 
c'est qu'elle méprisait les âules hommages de ces héros 
de salons. Bile les avait dédatgneusement éoonduits, pour 
prendre sous sa garde une enfimt, cette aimable fiUette, 
que les autres déhdssaient et à qui elle, eOe seule, la 
plus g é n é reu s e comme U plus belle, consacrait toutes 
les tendrssses de son cosur de femme i 

CharUe en était là de ses refluons quand sa deux 
compagnes poussèrent un en i 



56 BIBLIOTHÈQUE UNIVERâSLLS 

— Oh ! que c'est beau ! 

A quelques pas au delà d'un mur bas qui marquait la 
limite du pâturage, le sol cessait tout à coup et on devi- 
nait l'abîme, dont on ne pouvait que pressentir la pro- 
fondeur par l'énorme paroi de rochers dressée douze 
cents mètres plus loin, de l'autre côté du vide ; puis, 
jusqu'au fond des espaces bleus, le paysage déroulait 
ses vagues de rocs, de bois et de verdure. 

Toute la société se trouva bientôt réunie sur une sorte 
de promontoire herbeux, qui s'avançait en éperon sur le 
précipice. Et chacun ayant prononcé les quelques adjec- 
tifs sacramentaux par lesquels a coutume de s'exprimer 
l'admiration humaine, ils s'assirent sur l'herbe en demi- 
cercle, et les hommes allumèrent leurs pipes. 

— N'avez-vous jamais vu le Creux-du-Vent, made- 
moiselle ? demanda Charlie. 

— Jamais, répondit Renée. C'est-à-dire... je l'avais vu 
d'en bas, du chemin de fer, mais ce n'est pas du tout la 
même chose. 

Elle riait et Charlie se mit à rire aussi. 

— Tenez, voyez-le, votre chemin de fer. 

Il montrait la ligne des Verrières, tout au fond de la 
vallée, un mince ruban pâle serpentant dans les méandres 
de la gorge, s'enfonçant par endroits en des tunnels qui 
semblaient de minuscules trous de souris percés dans les 
replis de la montagne. 

— Xe dirait-on pas un chemin de fer pour rire, comme 
les gamins en font dans du sable ? 

— Et là-bas demanda la jeune fille, c'est la France ? 

— Sans doute. Voilà les forts de Joux, qui nous 
cachent Pontarlier. Ici, à gauche vous voyez les Hôpi- 
taux ; cette flaque d'eau qui brille, tout au fond, c'est 
le lac de Saint-Point.... 



tous U MAIQUB 17 

EOe se penchait tout contre lui» pour miens tnÉrre la 
direction de ton doigt. Il respira Todeur de tes cbevenz 
et tout à coop il fut pris de rertige. Ce fut un bmtqne 
élancement de to«ite ta chair, et en même temps une 
angoitM inexprimable. Il te rejeta loin d'elle. € Ett-ce 
que je derient fou ? » pensa-t-iL... Au même moment, 
quelqu'un cria : 

— Void notre dîner I 

Un paytan, portant une hotte, t'approchait tans te 
presser, en souriant comme un imbécfle. On lui aida à se 
décharger, et les prorlsioos s'alignèrent sur Therbe. 
Charlie voulut prendre congé, mais Maxime lui dit : 

— Pas de ça, mon vieux ! Tu vas dîner avec nous. 
Et ensuite, tu noos feras voir ton chalet. 

— Mais oui, restes donc, dit Renée de Maubert. 
Déjà l'un des messieurs tenait une pile d'assiettes et 

les lançait l'une après l'autre, chacun les attrapant au 
vol. Un autre s'était emparé des booteîUes. 

— Ho, ho ! du Champagne ! s'écria Hedwige de Mau- 
bert. 

— Moi, dit un élégant jeune homme en léayant, 
n ne comprends pas hi montagne sans Zampagne. 

Ils s'mstallèrent de nouveau tous en rond et 
gèrent du meilleur appctit, en édiangeant mille 
teries. 

— A la santé de mon bachot t cria Maxime. 

— Autrement dit, de monsieur Catelin ! fit 
Renée. 

^ Soit ! dit Maxime, je n'y mets pas d'aoMMir-propre. 
A Ui santé de notre futur pasteur ! 

— Ah I vous deviendrex pasteur ? demanda Renée. 

— Oui, madamoîteUe, répondit Charlie en ro^gitsanl 
sous le regard de la jeune fille. 



38 BXBUOTHÈQUB UNIVtKShl.LE 

Depuis un moment, il lui semblait flotter entre le 
rève et la réalité. Que s'était-il donc passé tout à l'heure 
et pourquoi sentait-il persister au dedans de lui cette 
étrange inquiétude ? Il aurait voulu être seul, pour regar- 
der dans son âme. Cependant il s'efforçait de faire sa 
partie dans la conversation. La petite de Bray, qui s'était 
mise à faire un bouquet, revenait à tout moment avec 
ime fleur, dont il fallait que Charlie lui apprit le nom. 
Ceci amusait follement Maxime. 

— Dis-nous donc comment ça s'appelle en latin. 
Charlie s'exécutait de bonne grâce, et l'autre de rire : 

— Quel puits de science que ce Catelin 1 

Alors les jeunes patriciens considéraient leur convive 
en abaissant un peu les paupières, d'un air de curiosité 
hautaine, tandis que les femmes, au contraire, le regar- 
daient avec bienveillance. 

Peu à peu, les couples se reformèrent. Ils s'en allaient 
s'allonger à plat ventre dans l'herbe et causaient à voix 
basse, coude à coude, en coulant des regards de côté. 
Hedwige de Maubert s'était étendue sur le dos et, son 
chapeau sur le visage, faisait semblant de dormir ; mais 
im grand garçon la chatouillait dans l'oreille avec un 
brin d'herbe qu'il tenait entre ses dents, et la jeune fille 
poussait de petits cris et trépignait, en laissant aperce- 
voir ses fines chevilles cambrées sous des bas mauves. 

Charlie trouva ce spectacle inconvenant et se sentit 
gêné devant Renée de Maubert, qui, sans doute, éprou- 
vait un sentiment analogue, car elle attira la fillette près 
d'elle et l'ayant embrassée, parut se perdre dans une 
songerie mélancolique, dont elle ne sortit que pour dire : 

— Où allez-vous, monsieur ? 

— J'allais voir, dit Catelin penché sur le précipice. Il 
me semble qu'on peut descendre par ici. 



tous LE MAigUI 3Q 

— Xe fiutet pis d'hnpradeoce, je Tout en |Nie. 
Pour toute réponse, Charlie enroyi à la jeune femme 

un sourire recomutetot, et se glisstnt entre deux roches, 
il descendit un oottMr d'une Tingtaine de mènes, ta 
bout duquel il troon l'étroite bande de gaaoo qu'A aralt 
cru aperœroîr d'en haut. C'était une vire asses longue, 
plus eflfrayante que dangereuse, et le jeune homme 
épi'ouva ce sentiment d'all^[resse que connaissent tous 
les grimpeurs, en se voyant sosp en du an ilanc de l'abîme 
sur cette comicbe vertigineuse. Biais fl aperçut à ses 
pieds quelques anémones bleu p&le, qui fleurissaient là 
six semaines après la saison, grftce ï l'absence de soleil 
et à la fraîcheur du précipice. Il en fit un bouquet, qu'A 
plaça dans son chapeau, afin deconsenrersesdeuz mains 
bbres, et, content de lui» se mit en devoir de remonter. 
Il était aux deux tien de la grimpée lorsqu'en levant les 
yeux, il aperçut une tète se découpant sur l'azur, et fl 
reconnut le gracieux visage de Renée de Maubert pen- 
ché sur lui avec une expression d'elBroi. Cette vue rem* 
plit le cQBur de Charlie d'une émotion exqute: fl esca- 
lada d'un seul élan les dernières saillies, et se trouva 
debout, souriant, ses fleurs à la main, devant Renée, 
qui lui jeu un coup d'oeil de reprodie. 

— Mon Dieu ! dit-elle, que j'ai eu peur I 

— Et de quoi donc ? demanda Charlie en fidsant 
raonné. 

— Pour vous. 

— Pour moi ! 



Charlie n'eût pas échangé son sort pour toutes les 
gloires d'id-baa. Ils se rassirent o6te à côte et caasèrant 
de tout et de rien, comme deux bons c aman A a , tandis 
qu'à deux pas la petite de Bray efleufllait gravement 



40 BtBUOTHtQUB UNIVSR8ILLB 

des marguerites en s'interrompant quelquefois pour dé- 
clarer : 

— Cousine Renée, je t'aime passionnément, mais je 
n'aime pas du tout papa.... n'est-ce pas que c'est drôle ? 

— Jouez-vous au tennis ? demanda Renée. 

Non, malheureusement, Charlie ne jouait pas au 
tennis. 

— Vous devriez vous y mettre, dit la jeune fille. C'est 
si amusant ! Et je suis sûre que vous y seriez très fort. 

— Qu'est-ce-qui vous donne cette opinion flatteuse ? 
Renée secoua la tête, d'un air entendu : 

— Oh ! on voit que vous êtes un sportsman. On peut 
être pasteur et sportsman en même temps, n'est-il pas 
vrai ? Il n'y a rien qui empêche.... Mon cousin de Bray, 
le pasteur, le frère de Germaine, a joué au tennis jus- 
qu'à ce qu'il se soit marié, et maintenant il est toujours 
grand alpiniste.... Moi, si j'avais été un garçon, je me 
serais aussi fait pasteur. 

— Vraiment ? 

— Bien sûr. C'est la plus belle vocation. 

Charlie écoutait ce babil avec ravissement. La voix de 
Renée était une musique ineffable, avec des intonations 
délicieusement tendres dont chacune était une caresse ; 
et son rire faisait penser au cristal, à un petit enfant, à 
ce qu'il y a de plus clair et de plus pur au monde. 

L'extase de Charlie fut interrompue par Maxime, qui 
frappait dans ses mains : 

— Debout, mesdemoiselles, c'est le moment, c'est 
l'instant, si nous voulons encore admirer le chalet de 
Catelin et redescendre avant la nuit. 

— Ah ! c'est vrai, votre chalet ! s'écria Renée. 

Ils se remirent en route, et quelqu'un ayant proposé 
ime partie de tape^ le pâturage retentit bientôt des 



•OOS Ll MASQUB 4t 

éclats de rire 6t det ois perçants des jeimes fiDat, qui s'en- 
fu3raient en ratarmhhint leurs jupes et s'effoodiaîent tout 
à coup sur l'herbe en demandant grioe^.. Maïs, subite- 
ment, toute leur joie tomba à la yue d'un tronpean de 
▼achet qui barrait le pasnge. 

— Oh ! mon Dieu ! dit Hedwige de Manbert. Est-ce 
qu'il y a un taureau ? 

— Bah! dit un des mesneurs, les taureans sont de 
bonnes bètes inofleusiTes. 

Mais sa mine démentait set paroles, car il était derenu 
pAle, et ses compagnons n'avaient pas l'air plus rassurés. 

— Puisque ces d emo isell e s ont peur, remarqua l'un 
d'eux en toussant pour s'édairdr la voix, il me semble 
qu'il vaudrait mieux prendre un autre chemin. 

— Je n'en connais pas, dit Charlie. D'ailleurs, il n'y 
a aucim danger. 

Il se mit à descendre le plus tranquillement du monde; 
ce que voyant, Maxime s'attacha b r a mem en t aux pas de 
son ami, et le reste de la troupe suivit Les vacbea, 
l'une après l'autre, relevaient le mufle et regardaient 
passer la caravane de leurs gros yeux placides, en 
soufflant. Leur air bonasse finit par inspirer confiance 
aux jeunes gentilshommes qui se mirent à leur donner 
de grands coups de canne ; les grosses bêles se jetaient 
de côté, faisaient quelques pas en courant, puis s'arrê- 
taient et poussaient un court beqglenieni de sorprise^oa 
de reprodie peut-être. Ces messieurs trouvaient ce jeo-là 
Uès divertissant Puis, quand ils eurent laissé le troupeau 
derrière eux sans avoir aperçu le moindre taurillon, tb 
manifestèrent bruyamment leur déception et conlèceot 
aux dames diverses aventures qui leur étaient arrivées 
avec des taureaux furieux, et dans lesquelles ib avaient 
Joué des rôles héroïques. 



42 BIBLIOTHÈQUE UNIVBR8BLLB 

Un instant après, le toit argenté du chalet apparut, 
avec la haute potence de la citerne et un carré de 
choux encadré de murs blancs. Charlie avait pris trne 
avance d'une centaine de pas. 

« Je ne vais pourtant pas leur présenter mon oncle, 
se disait-il. Qu'est-ce qu'ils penseraient de moi ? » 

L'oncle Emile était devant le chalet, occupé à mé- 
langer la purée des porcs, avec ses deux bras nus 
plongés dans le seau jusqu'au coude. 

— Oncle, dit précipitamment Charlie, j'ai rencontré 
des amis qui voudraient voir le chalet.... 

— Pardine, puisque ça les amuse! dit le paysan en 
levant la tête et jetant un coup d'œil sur la société qui 
s'approchait. C'est du bien beau monde, ajouta-t-il, après 
quoi il se remit à triturer sa bouillie sans plus s'occuper 
de ses élégants visiteurs que s'ils eussent été ses com- 
mensaux ordinaires. 

Sous la conduite de Charlie, les touristes admirèrent 
la cuisine, le cellier aux fromages, où une centaine de 
disques blancs, gros comme des roues de char, s'alignaient 
par étages sur des rayons de lattis, puis les étables, où 
ruminaient quelques vieilles vaches paresseuses. En 
sortant, Charlie indiqua la fenêtre de sa chambre, ornée 
de petits rideaux roses en son honneur; et les dames 
déclarèrent que ça devait être ravissant de demeurer 
dans ce décor rustique, tandis que les hommes gardaient 
un mutisme plein d'indifférence. Pourtant, comme les 
deux fils du paysan passaient près d'eux en touchant 
leurs bonnets de cuir en guise de salut, les jeunes aristo- 
crates les suivirent de l'œil avec complaisance et Maxime 
exprima l'opinion commune en déclarant : 

— Ces vachers sont vraiment de beaux types. Regar- 
dez-moi ces bras-là. 



tout U MAtQIJB 41 

Charlîe eut eorie de dire : « Ce sont met ooonnt. » 
Hait une fiiOMe honte le retint, comme tout à rheore 
derant lOD code. 

€ Après tout, p6osa*t-ll, il n'est pas nécewaire que 
je le leur dise, puisqu'on ne m'a rien drnnaiwk^, » 

Pourtant il se sentait mécontent de lui, comme s'fl 
se fut rendu coupable d'une maoraise action. Et tandis 
qu'il se remettait en chemin aTec ses élégants compa- 
gnons» une voix intérieure entama arec lui un de ces 
dialogues que connaissent les âmes délicates. 

€ Sans doute, lui disait sa consdence , rien ne t'obli* 
geait & 6ûre connaître u parenté. Si tu avais oublié, ou 
que tu eusses simplement jugé inutile de dire : € Void 
» mes cousins, void mon onde,» rien de mieux pour tool 
le monde, tu n'aurais aucun reproche à t'adresser. Biais 
si ton acte en soi est indifTérent, qu'en est-il de l'inten* 
tion ?... Tu as prémédité ton silence. Tu as eu peur du 
ridicule. Tu as eu honte à cause d'une femme. Tu as 
renié ta famille à cause de Renée de Maubert. Tu as 
menti. — J'ai menti ? — Oui, tu as menti. — Eh bien» 
tu vas voir. » 

Charlie se rapprocha de Mlle de Maubert, qui mar- 
chait à côté du sentier, avec le bro de Germaine de 
Bray passé sous le sien. 

— Comment avea-vous trouvé mon onde et mes 
cousins? demanda*t-il. N'est-ce pas qu'ils ont l'air de 
braves gens? 

— Qui donc ? demanda la jeune fille. 

— Ces vadieri que nous avons vus sont mes cousins, 
expliqua Charlie. Et ce paysan qui était devant le chalet 
est mon onde, le propre frère de mon père. 

— Vraiment ? dit Mlle de Blaiibert. 

— Sans doute, dit Charlie qui acheva de se mettre le 



44 BIBLIOTH^UB UMIVBRSELLB 

cœur au large en ajoutant tout d'une haleine : Mon 
grand-père, chez qui j'allais toujours passer mes vacances, 
est aussi paysan, au Fresnois, près de Saint- Aubin. 

— Vraiment ? répéta la jeune fille. Alors, monsieur, 
vous devez aimer beaucoup la campagne ? 

— Beaucoup. 

— Moi aussi, je l'adore. 

Ces réflexions, qui n'étaient pas autre chose qu'une 
manière banale et polie de répondre à des confidences 
importunes, firent sur Charlie un effet dont Mlle de 
Maubert ne se douta guère. Il crut reconnaître un monde 
de délicatesse et de bonté naturelle dans ces simples 
mots ; aussi jeta-t-il sur la jeune fille un long regard 
chargé d'admiration et de reconnaissance. 

Renée reçut la fin de ce regard et ne réprima pas un 
mouvement de surprise, en entrevoyant tout à coup les 
sentiments qui agitaient son compagnon. Elle se détourna 
en rougissant, et Charlie remarquant à son tour l'embar- 
ras de la jeune femme, eût voulu voir s'ouvrir à ses 
pieds un abîme pour s'y engloutir. 

« Tout est fini, pensa-t-il. Je suis perdu. » 

Ils continuèrent à marcher en silence jusqu'à la limite 
du haut plateau, où finissent les prairies et où le che- 
min, devenu route, s'enfonce sous bois pour descendre 
en pente rapide vers la plaine. C'était là que Charlie 
devait quitter la troupe. 

— Vous n'avez plus besoin de guide maintenant, dit- 
il en s'arrêtant, sans oser regarder Mlle de Maubert. 

— C'est dommage, repartit la jeune fille, au grand 
ébahissement de Charlie, qui crut rêver et rougit jusqu'à 
la racine des cheveux, de bonheur et de confusion. Il 
nous reste à vous remercier, reprit-elle, de la peine que 
vous avez prise et de toutes les jolies choses que vous 



tous LB MASQUE 45 

noot aTW fiut voir^^ Ainsi, i|oiita*t*eUe gmiement, nom 
vous rererToasaataiiiisfCett entendu! £st<e enteodii, 
monsieur Catelin ? 

— Oui, nmdeawiielle, dit Charlie en riant. Cett 
entendu. 

Le reste de la oompigDie les arait refointa. Lea com- 
pliments du départ échangés, Charlie demeura seul an 
bord de k pente. Il vit les jeunes gens s'eflbœr deux par 
deux sous la futaie. Cette fois, Renée de Manbert mar- 
diait la dernière, la filleCte toujours à son bras. Au 
moment de disparaître, sa gracieuse 6gure se reto u rna 
et comme Charlie élevait son chapeau, une main s'agita 
en réponse à son salut ; puis tout s'évanouit. 

Alors Charlie sentit son cœur se gonfler à 6dre éclater 
sa )>oitrine et, dans un ébloulssement prodigieux, il eut 
l'illusion d'un voile brusquement arraché, d'un monde 
nouveau où lui*mème apparaissait transfiguré, soulevé, 
transporté d'un seul coup de la nuit au jour, de l'igno- 
rance à Ui divine connaissance de la vie, — de la vie avec 
ce qui l'éclairé, ce qui la remplit, ce qui lui donne son 
but et sa raison d'èlre voulue de Dieu : l'amour. Il osa 
prononcer ce mot sacré, fl le confia à la nature, il le 
chuchota à l'oreille de l'immensité : « Je l'aime, je l'aime, 
je l'aime. » Une question vint sur ses lèvres : € Est-ce qu'on 
peut donc aimer si vite ?» à quoi il répondit : € Mais, je 
l'ai toujours aimée. 

Cependant, comme u sctajt remis à marcher, ses 
réflodona prirent soudain un antre ooursi et H s'eOrajra 
devant k réalité. Quelle probabilité y avait-il que 
M"** de Manbert répondit jamais à son amour f A vii^ft- 
cinq ans, aimer un garçon de dix-neuf ? Ne le oo as i 
dérait-elle pas comme un en6mt ? Elle qui avait certes 
refusé les partis les plus brillante de l'aristocnitiay elle 



éfi BIBUOTHÈQUE UNIVERSELLE 

s'éprendrait d'un fils d'épicier, petit-fils de paysan ? Les 
atroces théories de Maxime lui revinrent à la mémoire : 
« Une fille noble et pauvre ne se marie pas, ou bien elle 
déshonore sa famille en épousant un roturier. » « Ah ! se 
dit Charlie, pourquoi est-elle noble? Que n'a-t-elle un 
simple nom comme le mien 1 ou que ne puis-je, moi, lui 
offrir ces deux petites lettres qui, si Maxime a dit vrai, 
changent la valeur d'un homme et le rendent aimable 
aux yeux d'une femme ! » 

Mais non, cela ne pouvait pas être. Elle ne partageait 
pas ces stupides préjugés de caste. Elle était bonne, 
sensée, clairvoyante; elle ne mettrait pas des barrières 
de parchemin devant la porte de son cœur ; elle se laisse- 
rait toucher par le dévouement, par l'intelligence, par le 
savoir, par la noblesse de l'âme et non par la noblesse 
du nom. 

C'est ainsi que Charlie s'abandonnait tour à tour au 
désespoir et à des songes enchantés; tantôt, lorsqu'il 
considérait la situation de sang- froid, jugeant cet amour 
impossible, ridicule et presque coupable ; tantôt, lorsque 
la fièvre l'emportait, croyant tenir le bonheur, échafau- 
dant des projets tumultueux qui aboutissaient tous à la 
même vision exquise : l'intérieur, le paisible foyer, la vie 
à deux, sous le même toit, la femme bien-aimée qu'on 
entend aller et venir dans la maison, pendant qu'assis à 
la table de travail, on lutte avec l'idée devant la page 
blanche, la femme adorée qui vient, qui s'approche, qui 
sourit et se penche.... 

Mais, peu à peu, ces alternatives d'espoir et de 
souffrance s'atténuèrent, se rapprochèrent, se confon- 
dirent dans l'âme de Charlie en un sentiment unique : 
le besoin de la revoir. Au bout d'une semaine, il ne 
pensa plus qu'à cela. Il passait la plus grande partie de 



tout Ll MASQUB 4J 

•68 joarnéet au bord du Creox-du-Vent» perdu dim mm 
oootempUuioD obstinée, eorouUnt et déroulaiit mm fis 
let méoiet idéee fur la trame des mèniet aouvenin. Cette 
obeewoo, exaspérée par la aoUtude, ne tarda pat à dero- 
oir borriblemeiit dooloorettae. Un Jour eofin, fl troimi 
la place occupée : une nombreute troupe d'eoûuitai 
quelque école de TÎUafe» prenait tes ébau, déballait des 
prorisioiit sur l'herbe où Eili t'était aaiiae^. 

Le lendemain, Charlie rentraà Newlilttlf où il arrira 
le soir. Ses parenu, qui ne s'attendaient pas à le remir 
si tôt, le plaisantèrent aimablement sur son enthousiasBM 
vite refroidi. Mais la mère déclara tout à coup : 

» Tu as changé pendant ces quinae jours. 

— Je me porte très bien. 

— Ce n'est pas cela, dit M** Caroline. Je ne sais pas 
ce que tu as, mais il y a quelque chose. Tu n'es plus le 



— 11 derient homme, dit l'épiacr. 

€ Voilà qui est curieux, pensait Charles en 
les parents. Je croyais que c'était eux qui avaient chaafé. » 

Le lendemain, étant sorti de bonne heure, il éprouva 
la même sensation d'étonnement. Les maisons, les rues, 
les places, hi ville entière lui sembla avoir pris une phy« 
sionomie nouvelle qu'il ne lui avait jamais vue. Tout à 
coup il reçut un choc dans la poitrine en apercevant à 
une certaine distance devant lui une femme en toilette 
daire.^ Elle s'approcha, il s'était trompé* Mais une 
demdème Ibis, pids une troisième, il (ut le Jonet d lUu- 
sions pareilles. Il avait beau se raisonner, se dire : « Elle 
ne peut pas être id; e&e est encore à la campagne pour 
un mois, » fai vue de chaque blouse Uanche M Umit 
battre le cœur. 

Oans l'aprèe-midi, l'épider proposa à son ils de 



48 BXBUOTH&QUB UNIVERSELLE 

raccompagner à la fabrique, où, disait-il, il venait de 
faire exécuter des travaux importants. En effet, Charlie, 
qui, depuis deux ou trois ans, faute de temps et faute 
d'intérêt, n'avait pas mis les pieds dans l'usine paternelle, 
demeura stupéfait à la vue des transformations qui s'y 
étaient accomplies. Le bâtiment primitif paraissait tout 
petit et comme écrasé entre deux ailes de dimensions 
doubles, avec des toits de verre et tout l'aspect d'une 
manufacture moderne. Une centaine d'ouvriers circulaient 
dans les divers ateliers, parmi les machines, les cuves et 
appareils de toutes formes dont Catelin indiquait l'em- 
ploi d'un mot bref en passant; soin inutile, car sa voix 
faible se perdait dans le vacarme continuel de l'eau qui 
coulait, des courroies qui claquaient et des aciers qui 
s'entre -choquaient. Charlie parvint cependant à com- 
prendre que son père, au cours des dernières années, 
avait étendu sa fabrication de poudre à lessive à toute 
une série d'articles nouveaux, depuis le Savo7i à détacher 
Cateiifi jusqu'aux Bougies Cateliii à la marque des Trois 
Etoiles d'Or, Il comprit alors également pourquoi son 
père avait peu à peu laissé le magasin presque entière- 
ment à la charge de M"^ Caroline, passant toute la 
journée à la manufacture et ne faisant que jeter un coup 
d'oeil sur les livres de commerce, le soir en rentrant. 

— Tout cela a dû te donner joliment à faire, dit-il 
quand ils se retrouvèrent dans le vestibule. 

— Oui, répondit Catelin d'un air modeste. C'est une 
grande bénédiction pour moi d'avoir eu une femme telle 
que ta mère, entendue et laborieuse, pour me seconder 
dans les affaires. 

L'épicier paraissait cependant jouir secrètement de 
l'admiration de son fils. Et après l'avoir fait passer par 
les bureaux, où il causa un moment avec son chef comp- 



tous LB MAtQOB 40 

table ei too chimiste, il pëoétrm dans too cabinel, pelite 
pièce Dtie, meoblée d'uo tecréuiie à ridera et de deux 
eièget, doot il offrit Ttin à Charlie. 

— Ainsi, dit-il, te voilà en Tacenciee, moD fils. A <|iioi 
T«s-tu t'oocuper peadrat œ tempe f 

— ËD fiût d'anrawoieDt, répoodh Chaiiie en 
j'atnenut iMef jouer an tennis. 

— Qu'est-ce que c'est que ça ? 
~ Cest un jeu.... anglais. 

— Va pour le jeu anglais ! dit l'épider qui 
Mn de bonne humeur. 

— Et puis, ajouta Charlie, j'ai l'intention de travailler. 
Il 6iut que je me mette à l'hébreu. 

— Ah 1 ah 1 dit l'épieier. Tu veux donc toujours te 
£ure pasteur ? 

— Mais, sans doute, dit Charlie en regardant son père 
avec surprise. 

^ Ah ! c'est que les jeunes geos rhingeiH qoelqueidis 
d'idée, dit Catelin. Du moment qoe tu veux te hân 
pasteur, c'est bien, c'est bien, c'est très bien.... Ainsi, les 
affiures, ça ne te dit rien ? 

^ Les affiures ? 

^ Dame 1 dit l'épider. Tu vois où les choees en sont 
Le commerce va bien, grâce à Dieo, et grâce aorni à ta 
bonne mère, que le Ciel noos k co nser v e I Quant à 
l'usine, elle marche, je penz te le dire, nui-gni-fiquement. 
Ah 1 si je m'étais lancé plus tôt en grand, j'aarais des 
millions..- des millions, tu m'entends 1 Ça peot encore 
Tenir, d'aillein.^ Hais donc, en attendant, voéd, fê 
m'étais dit que, si tu voulais, si tu y avais goàt, tn 
aurais devant toi un bel avenir. Tu étudierais la chimie, 
et dans deox ans, tn deviendiais mon associé. Ça te 
BOk onv. Lix 4 



$0 BIBLIOTHÈQUE UNIVSRSBLLB 

ferait tout de suite dans les quinze ou vingt mille francs 
par an pour commencer.... Non I tu n'en veux pas ?... le 
métier de ton père te dégoûte ? 

— Oh ! papa, s'écria Charlie, tu sais bien que là n'est 
pas la raison. Je ne me sens pas fait pour cela, voilà 
tout. 

— Bah I répliqua l'épicier. Je t'y mettrais bien, moi. 
Rappelle-toi cette devise qui est inscrite au fronton de 
cette maison de la rue de la gare et que tu m'as traduite 
un jour, — tu étais en cinquième latine, — te souviens- 
tu comme j'avais trouvé ça beau : Omnia laborcy « Tout 
par le travail ?» J'ai toujours dit : « Celui qui a mis ça sur 
sa maison, c'est un homme, c'est mo7i homme, un gaillard 
qui comprend la vie. » Tout par le travail ! C'est ainsi que 
j'ai fait, moi, et le bon Dieu a béni mes efforts. 

— Que veux-tu ? dit Charlie en souriant. Je me sens 
appelé à un autre genre d'activité. 

— Oui, oui, je ne veux pas te contrarier, reprit le 
père. Seulement, il n'y a pas grand chose à gagner comme 
pasteur : de l'honneur, et puis c'est tout. Je voulais te 
donner à choisir, en me disant à part moi que c'était 
dommage qu'une affaire qui marche si bien doive un 
jour enrichir des étrangers... Mais tu sais que moi, je ne 
tiens pas aux biens de ce monde. En définitive, tout ce 
que j'ai sera à toi un jour. C'est pourquoi, mon garçon, 
fais-toi pasteur si le cœur t'en dit, fais-toi pasteur 1 Tu 
seras moins riche, sans doute, que si tu avais repris la 
fabrique, mais tu seras tout de même plus riche que tes 
collègues, pourvu que Dieu me prête vie et fasse pros- 
pérer mes affaires, en récompense du sacrifice que tu 
lui fais. 

Cette morale ne fut point du goût de Charlie, mais le 
respect filial le fit taire, et ayant ramené la conversation 



tous Ll UAMQUÏÏ 51 

sur des tujeu insignifiants, il s'en allm ao bout d'un 
moment, laissant son père à ses oocnpations. En descen* 
dant à la ville, le jeune homme résolut d'aller sans 
retard se (aire inscrire au dnb de tennis et adieter le 
n é c ess ai re pour s'exercer dèa le lendemain, car il ne 
Tonlait point paraître maladroit le Jour où il jouerait 
devant Elle. Mais tout à coup, une phrase de son père 
lui revint à l'esprit, il pensa : « Papa est donc riche I > Cette 
idée lui parut drôle, il n'avait jamais songé àcehu e Cert 
Maxime, se dit-t-il, qui serait étonné s'il le savait 1 » Et 
iUe, serait-elle étonnée ? Mais il repoussa comme un 
sacrilège la supposition que M"* de Maubert pût se 
préoccuper de choses sembUbles. 

Rn rentrant, il fut sur le point de tout dévoiler à sa 
mère, car il n'avait jamais jusqu'ici eu de secret pour 
elle; mais au moment de l'exprimer par des mots, son 
amour lui parut soudain si impossible, si absurde, si 
moQStnwux, qu'il n'eut pas le courage de s'ouvrir. La 
lendemain, il se rendit au champ de tennis 06 il mesmi 
avec eflfroi la profondeur de son inexpérience. Mais 
Charlie n'était pas de ceux que U difficulté d'un àébuat 
déconcerte et, dans le cas particulier, \m pers é v é r a nce 
n'était qu'une demi-vertu. Aussi devint-il en peu de 
temps un joueur ëmérite, et les pontifes du dub n'hési- 
tèrent pas à consacrer sa jeune gloire de leurs louanges. 

Le tennis ne suffisait pas cependant à remplir ses 
journées, et Charlie tuait le temps de son mieux, en fia* 
chant l'hébreu, le grec, la philosophie, lisant pèle mêle 
des sermons de Bossuet et des romans, ceux-là par goût, 
ceux-d par devoir, car il se sentait peu attiré vers les 
couvres d'imagination, auxquelles il trouvait toi^oars 
quelque chose de fiictice, d'inutile et de puéril : trop de 
vétenieut sur trop peu de corps; mais il avait 



52 BIBLIOTHÈQUE UNIVBR8BLLB 

d'une lacune de ce côté-là de sa culture, et s'efforçait, 
sans d'ailleurs y parvenir pleinement, de comprendre la 
valeur des formes, la part de beauté qui réside dans l'ex- 
pression elle-même, ou, pour le dire d'un mot, l'art. Et ne 
pouvant se résigner à adopter pour son usage les juge- 
ments commodes des manuels et des critiques patentés, 
mais incapable d'autre part de se former une opinion 
précise et raisonnée, il se rejetait toujours avec délice 
sur les ouvrages substantiels de pure science ou de discus- 
sion abstraite. Il se réjouissait d'aborder bientôt, par des 
études régulières, les plus hauts problèmes de l'esprit, 
et, dans des rêves qui n'avaient pas de limites, il se 
voyait, apôtre passionné de la vérité, appelé à poursuivre 
l'œuvre d'un Pascal, en conciliant le dogme et la raison, 
la logique scientifique et la nécessité du miracle. Dans 
ces moments-là, sa vocation de pasteur lui apparaissait 
la plus belle, la plus vaste, la plus sublime des carrières 
humaines, toute resplendissante d'un éclat souverain, 
comme cette montagne lumineuse où saint Pierre disait : 
« Seigneur, il est bon que nous soyons ici.... » Et alors, 
au sein de son ravissement, Charlie entendait une voix 
douce murmurer à son oreille : « Si j'avais été un 
homme, moi aussi je me serais fait pasteur.» C'était vrai. 
Elle avait dit ce mot. Leurs deux âmes s'étaient rencon- 
trées dans un même choix. N'y avait-il pas dans cet 
accord préalable, dans le rapprochement qui avait suivi, 
plus et mieux qu'une combinaison du hasard ? 

Enfin septembre arriva. Maxime avait annoncé le 
retour de sa famille pour la première semaine du mois, 
à cause de sa mère, qui, disait-il, craignait les brouillards 
d'automne à la campagne. Il eîit pu ajouter que le cou- 
sin à la munificence duquel les Maubert devaient leur 
villégiature avait besoin de sa maison pour ce moment- 



SOOS LB IIAS9VB SI 

lii ; Charlie aurait béni le ooaiiii, oomme il bëminit les 
broDcha t délicates de M"* de Maubert. 

Chaque matin, le jeune bomme te donnait à lui-même 
un prétexte pour pasMT derant la d e m a uie de Renée et 
s'assurer d'un coup d'oefl fortif qoa les yoIoCs en étalent 
toujonn dos. Pnts, dans Taprès-dlnée, il se rendait au 
tennis où, tout en iusant sa partie arec ardeor, fl 
songeait : 

€ Sera-ce pour demain ? » 

Le cinquième joor, il Tenait de marquer une rictoirs 
après une série particulièrement brillante, quand, derrière 
lui, deux Toix jo3renses crièrent tout à coup : 

— BraYO, bravo, m on si eo r Catelin ! 

Et M"* de BCanbert Im* tendit la main en disant : 

— VoiU bien dix minutes que nous vous admirions. 

— Mâtin I dédara Maxime, tu es phts fort que feu 
Tenn>*son I... Le coors est-il libre ? Allons, rite une 
partie ! 

— Moi, dit Hedwige de Maubert, je ne joue pas avec 
▼OQS, je sois retenue^. 

— Tu n'as pas besoin de le dire, interrompe! Maame.... 
D'ailleurs nous nous passeront de toi, noos tommes 
quatre. 

Et ayant présenté Charlie à une asses jolie blonde, 
fraîche et rondelette, il ajouta, en eiagéfant très fort la 
prononciation à la française : 

— Mademoiselle Schneeberger. 

Le jen on mmmi ça tout de suite. Charlie, trop énm, 
dârau par qudques 6iutes, mais bientôt ressaisi, a 
donna toute sa mesure, si bien qu'à hi fin de l'après* 
midi, Maxime, qui s'était entêté à ne pas vonloir 
changer de partenaire, — à la grande joie de Charlie, -* 
déclara avec un dépit visible : 



54 BIBLIOTHÀQUB UNIVSRSBLLB 

— Il n'y a pas moyen de lutter contre toi. Tu as dû 
jouer tous les jours. 

Charlie confessa que c'était vrai, et le jeune aristocrate 
conclut d'un ton dégagé : 

— C'est égal, tu as de fameuses dispositions.... Mais 
nous verrons cela quand je me serai remis au jeu.... A 
demain, hein ? 

Et pirouettant sur ses talons, il s'en alla avec 
M"* Schneeberger, laissant Charlie tout décontenancé de 
le voir partir sans ses sœurs. Mais M"*" Renée expliqua 
avec un petit rire qui en disait long : 

— Je pense qu'ils ont des choses à se raconter. 

— Sont-ils fiancés? demanda Charlie que sa candeur 
empêchait d'interpréter autrement le sans-gêne de son 
ami. 

La jeune fille haussa les épaules sans répondre. Puis, 
subitement : 

— Allons ! Je retourne à la maison. 

— Me permettez-vous de vous accompagner, made- 
moiselle ? demanda Charlie qui sentit battre ses tempes 
et rougit de son audace. 

— Mais volontiers. 

— Attendrons -nous mademoiselle votre sœur? 

— Oh! ma sœur! fit Renée de Maubert avec une 
expression amère où Charlie crut lire le blâme adressé 
à la licence par la vertu. Elle se passe bien de notre 
compagnie.... Elle a déjà son Maxime, ses Maxime, 
soyez tranquille, monsieur ; laissons-la où elle est. 

Après quelques pas. Renée parut recouvrer toute sa 
bonne humeur : 

— Qu'avez-vous fait pendant vos vacances ? 
- — Je me suis ennuyé. 

— Ennuyé ? 



•OOS L« MASQVB 55 

— C'est-ii-dire, pts préciiéin en t, reprit Charlie crai- 
gnant déjà d'en avoir Uop dit J'ai travaillé. J'ai joué au 
teDoit. J'ai lu. 

— Des romans? 

— AwL 

— Et moi, demanda Renée, devînes un peu œ que 
j'ai lu?... Les Etudes morales de Gaston Froaunel» 
reprit-elle avec une modestie adorable. ConnaisMS-Toas 
ce livre, monsieur Catdin ? 

— Mais oui, dit Charlie plein d'admiration. 

Et il exposa naïvement ses propres goûts pour les 
ouvrages sérieoi, tandis qu'elle l'éooutait avec bien* 
reillanoe, a pp r ouva nt parfois d'un mot et balançant sa 
raquette. 

— Je suis comme vous, dit-elle. Moi, j'adore la philo- 
sophie. J'en ai déjà beaucoup lu, bien qu'on se moque 
de moi ^ la maison.... Cest ce que je dis toujours : 
j'aurais aimé être un homme, pour pouvoir étudier...* Mes 
parents m'ont empêchée de passer la licence es lettres en 
disant que c'était ridicule.... Est-ce que vous trouves anssi, 
TOUS monsieur, que ce soit ridicule à une femme de 
vouloir s'instruire ? 

~ Oh ! mademoiselle 1 

— Eh bien, voyez, tout le monde n'en juge pas 
oonuDe vous. Maintenant on me permet tout de même 
de suivre le cours de littérature française. Est-ce que 
vous y viendrez ? 

— Oui, mademoiselle, il rentre dans mon programme. 

— Oh ! c'est bien, s'écria Renée. Vous verrei comme 
c'est intéressant.... Au revoir, monsieur, merd et à 
demain, dit-elle tout à coup en arrivant devant sa porte. 

Et elle disparut, le sourire aux lèvres, Uûssant Charlie 
dans un état voisin de l'ivresse. 



56 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

— C'est un ange! murmura-t-il en poursuivant son 
chemin, pendant qu'autour de lui, les façades, les arbres, 
les passants semblaient danser une extravagante taren- 
telle. 

Une vigoureuse claque sur l'épaule le rappela abrupte- 
ment sur la terre et, se détournant, il se trouva en face 
du sieur Troplon, qu'il venait de dépasser sans le voir. 

— Eh ben, eh ben ! s'écria le cabaretier, la bouche 
fendue jusqu'aux oreilles. On ne se connaît plus mainte- 
nant ? Comment qu'ça va, mon garçon ? 

Charlie se laissa serrer la main à contre-cœur. Le mari 
de sa tante Rose lui inspirait une aversion profonde et 
toutes les fois qu'il le rencontrait, il hâtait le pas en le 
saluant, pour n'avoir pas à subir son odieuse familiarité. 

Mais cette fois l'autre le tenait par un bouton de son 
gilet, et Charlie n'avait pas encore suffisamment retrouvé 
son assiette pour s'en tirer par une excuse. 

— Parole, reprit le cabaretier, on dirait pas qu'on est 
oncle et neveu. Il y a une éternité qu'on ne s'est vu. 
Tu deviens beau garçon comme tout. Dis-moi, est-ce 
que tu ne pourrais pas venir un samedi manger les 
tripes ? Ta tante les fait.... 

Un claquement de la langue acheva de préciser la 
pensée de Troplon, qui poursuivit avec emphase : 

— Nous avons dans la clientèle presque tout le 
Conseil d'Etat, et le Conseil municipal, et la Magistra- 
ture I..* Il ne faut pas croire au moins que tu te dégra- 
derais en venant chez ton oncle !... A propos, le papa 
m'a dit l'autre jour que tu avais réussi des examens... 
Félicitations, mon neveu. 

— Merci, dit Charlie. Mais au revoir, je suis vraiment 
pressé. 

— Oui, oui, tu es toujours pressé, toil répliqua le 



tOOS IM MAtQOB 57 

caboretier avec on matnrats regard» tandis que Charlia 
f'enfuyaiL 

Cette roooomre eut pour avantage de fournir un 
sujet de coP fe iM tion au diner de la iumOe Gaftaliiu 
Charlie rapporta l'aTentore, sans oublier lea MHrilatinna 
que Troplon lui avait fiutes à propos de son t'^ft'ftfi! , 

~ En eaet, dit le père» je loi ai parlé de toi. 

— Tu le vois donc encore? de maii d a M** Caroline. 

— Mais oui. Il s'est rangé, décidément, dit l'épider 
d'un ton où perçait une certaine c o os id éia tion. 

— Pour moi, je n'aime pas cet homme. 

— Moi non plus, s'écria Charlie. 

— Il faut aimer même ses ennemis, répliqua le père 
de son ton sentenci eu x. Si j'étais pasteur, continua-t-il 
en jetant un coup d'oeil à Charlie, je prêcherais cela tous 
les dimanches. On ne gagne rien k entretenir la 
tandis qu'en usant de bons procédés à leur égard, 
ennemis mêmes finissent par nous servir à lU 
Or Troplon n'a rien contre nous que je sache. Et main- 
tenant qu'il réussit dans ses affiûres, nous ne pouvons 
pas lui demander davantage. 

— Et Rose ? demanda M" Caroline. 

— Ma sœur est travailleuse et économe, — conme 
toi, ajouta galamment l'épider en se tournant ven sa 
femme qui parut goûter médiocrement la compa r aison, 

— En tout cas, son mari ne me plait gu^» mmmura 
Charlie. 

— Pense-le si tu veux, mais ne le dis pas. 

— Pu même enûunille? 

— Pas même en fiunille, répliqua Catelin avec 
gravité. Quand on s'habitoe à dire des ch oses cbei soi» 
elles sortent un beau jour toutes seules, là où il ne 
âmdrait pas.... 



S8 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

Cette conversation apprit à Charlie et à sa mère un 
fait qu'ils ignoraient, à savoir que Catelin avait conservé, 
ou renoué, certaines relations avec sa sœur et son beau- 
frère. C'était d'ailleurs une chose toute naturelle pour 
qui connaissait le caractère conciliant de l'épicier. 

Les semaines qui suivirent passèrent pour Charlie 
comme un rêve radieux, chaque journée versant inces- 
samment sa part de joie dans un présent si beau qu'il 
empêchait de regarder l'avenir. La voir, l'entendre, lui 
parler, échanger avec elle des propos où se révélait tou- 
jours plus intime la communauté de leurs goûts, de leurs 
idées, de leurs aspirations ; suivre des yeux sa robe 
blanche disparaissant dans l'ombre de l'allée ; s'en 
aller avec la caresse dans l'oreille du dernier « au revoir » ; 
rentrer chez soi l'âme éperdue, et trouver dans les livres 
non pas l'oubli, mais l'apaisement de la félicité après le 
tumulte de la passion : ainsi se résumait l'existence de 
Charlie. 

Il se trouva, du reste, que ce régime donna d'excel- 
lents résultats. En partageant son temps, comme il le 
faisait, entre l'étude, le sport et l'amour, Charlie corri- 
geait, sans s'en douter, l'excès cérébral d'une jeunesse 
studieuse, trop sédentaire, trop privée d'exercice phy- 
sique. Son corps se redressa, un sang plus chaud vivifia 
ses membres, colora son épiderme ; sa poitrine s'élargit 
à tel point qu'il commença à se sentir à l'étroit dans 
ses habits, circonstance qu'il peut paraître ridicule de 
rapporter, mais qui permit à l'amoureux jeune homme 
de renouveler sa garde-robe. 

En même temps, son cerveau bénéficiait aussi de l'é- 
quilibre général. Jamais Charlie ne s'était senti les idées 
si claires, l'esprit si dispos, le travail si facile ; et il 
attendait avec impatience l'ouverture du semestre uni- 



MX» U MASQUt SQ 

▼enitaire, en brûlant ptr ATanoe du déttr de te dititn* 
guer pour elle. 

Ce n'était peut-être pas un idéal très tbéologique, 
mais Charlie ne s'arisa point sur l'heure de cette objec- 
tion. 

— Entres 1 cna Maxime de Maubot. 

Renée parut et, ayant refermé la porte, alla se jeter 
sur le vieux canapé, jadis rouge, qui formait l'unique 
ornement de la chambre fraternelle et dont les ressorts 
firent entendre sous le poids de la jeune fille, des cra- 
quements lugubres. 

— Me voici, dit-elle. Qu avais-tu à me demander F 
Maxime alluma une cigarette, se tourna en pivotant 

sur sa chaise et jeta sur sa sosur un coup d'oeil d'inqui- 
siteur: 

— Par où as-tu passé, hier, en revenant du tennb ? 

— Qu'est-ce que cela peut te âûre ? 

— Tu as passé par la forêt ? 

— Parfaitement. 

— Avec Catchn ? 

— Farûutement. Tu y passes bien, toi ! 

— Moi, répliqua Maxime, c'est une autre question. 
Moi, je suis un homme, je fids œ que je veux.... Ne te 
Ache pas, ajouta-t-il à un mouvement que fit sa sosur. 
Si tu ne veux pas que je mette papa dans nos petits 
secreU, écoute ce que j'ai à te dire.... Catelin te fiût U 
cour. 

— Bah 1 ui cCenee avec unpatience. 

— Catelin est amoureu de toi» reprit Maxime sans 
s'émouvoir. Tu ne te figures pas que je sois aases bète 
pour n'avoir pas renuirqué ça depuis le premier jour. 



60 BtBUOTUÈQUB UNIVERSELLE 

Mais voici justement où est le diable : tout le monde 
en cause déjà au tennis ; dans quinze jours toute la ville 
le saura. Aussi, ma chère, il faut que cela cesse I 

— Ah I mais, tu m'ennuies, s'écria Renée en bondis- 
sant sur ses pieds. Je ne te demande pas, moi, ton aînée, 
ce que tu fais avec Loulou Schneeberger.... Occupe- toi 
de tes affaires, s'il te plaît, et laisse-moi tranquille ! 

— Comme tu voudras, répliqua imperturbablement 
Maxime. Si tu préfères que j'en parle à papa.... 

La jeune fille, domptée et prête à pleurer, se rassit en 
bégayant d'un ton enfantin : 

— Je ne vois pas ce que j'ai fait de mal. 

— Parbleu, moi non plus, dit Maxime. Un tout petit 
flirty bon Dieu 1 Nous savons ce que c'est. Vois-tu que 
je reproche à Hedwige de rigoler comme elle fait avec 
tous les types qu'elle rencontre ? Seulement toi, c'est 
différent ; tu te spécialises, donc tu te compromets, ma 
chère ! Tant que vous flirtiez un peu, Catelin et toi, il 
n'y avait pas d'inconvénients ; mais maintenant que cela 
devient sérieux.... 

— Oh ! sérieux ! 

— Oui, c'est une manière de dire. Catelin a dix-neuf 
ans, toi vingt-cinq.... J'entends bien que tu ne penses pas 
à t'amouracher de lui. 

— Je le trouve mieux élevé et moins bête que vous 
tous, voilà tout, répliqua la jeune fille qui se crut vengée 
par ce mot et l'appuya d'un sourire de défi. 

— Oh ! parfaitement, répliqua Maxime. Je reconnais 
toutes les supériorités de Catelin : c'est un bon garçon, 
pas mal de sa personne, gentil, bien élevé ; c'est un sa- 
vant, un type épatant, un génie, tout ce que tu voudras... 
Mais ça ne l'empêche pas, malheureusement, d'être ce 



•OOS U MASQini 6t 

qu'il eit : le fils de réfiider Catelin, tandis que toi, tu 
t'appelles Renée de Maubeit. 

— La sœur de Bfaniiie de Maitert 1 fit Reoée avec 
une emphrase ironique. 

— Ma tœor abée, repartit froid em e nt Mainne en 
s'indinaoL Cett p our qu oi j'ai tenu à avoir cette petite 
eipli c alinn entre noua, comme deux bons frère et soBur 
que nous sommes, sans frûre interrenir lautorité peter- 
neUe^ Crois*tu que papa ferait une tète, s'û mvait^ Il 
eendt dans le cas d'en attraper une apopleiie L. ICais 
amsi, reprit-il arec bonhomie, a*t-oo jamais ru I Quelle 
diable d'idée as-tu eue de te fourrer dans la tète un 
homme çur/ii m pmx pat ^OÊUtrl 

— Je le sais très bien. 

— Ah! bon! dit Maxime. Mais alors ? 

— Et pourquoi ne pourrais-je pas l'épooser ? ^'^-"Hff 
Renée passant tout à coup à l'oflènsiTe. 

— Ah, ah I nous y voilà 1 fit Maxime en riant. 

— Il vaut encore mieux épouser un homme qui n'a 
pas de naissanre, mats qui est intelligent et qui sûrement 
fera tout pour rendre sa femme heureuse, que de s'en- 
tendre reprocher plus tard dètre pauvre et de^^de ne 
s'être pas mariée du tout, condut la ieune fille an fe». 
dant en larmes. 

— Voyons, petite sœur, dit Maxime en hii frappant 
amicalement sur l'épaule. Qui te dit que ta n'arriveras 
pas à te marier ? Les Utndu vont r a oomm e n cer ; et fl 
parait que cet hiver, ces dames vont les nrgsniisr d'une 
manière un peu différente, parce qu'elles tro u ve nt qu'il 
ne s'est pas fiût asses de mariages l'année dernière. J'ai 
entendu parler d'un nouveau système : on veut tâcher 
d'attirer des jeunes gens du dehors, de Berne et de G** 



62 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

nève ; et les parents ne viendront plus dorénavant cher- 
cher leurs demoiselles, pour que les messieurs puissent 
les accompagner seules à la maison.... Ainsi, tu vois que 
tout espoir n'est pas perdu.... D'ailleurs, reprit-il d'un ton 
sévère en voyant sa sœur hausser les épaules, le prin- 
cipal pour le moment est que Catelin disparaisse de 
l'horizon. Et si tu dois un jour coiffer définitivement 
sainte Catherine, ça vaudra encore mieux que de te faire 
sainte. Cateline par la grâce d'un épicier. 

— Il n'est pas épicier, s'écria Renée avec impatience^ 
il sera pasteur. 

— Ça, c'est vrai, dit Maxime frappé de l'argument. 
Pasteur, c'est quelque chose. Pasteur, c'est un métier 
qui a du chic, incontestablement. Un pasteur est un 
homme qu'on peut recevoir. Il y en a qui s'habillent 
diablement mal, mais en général ils savent se conduire.... 
et puis ils sont utiles, on a souvent besoin d'eux.... Aussi 
ma foi, Catelin étant pasteur, on comprendrait à la 
rigueur que tu l'épouses, s'il avait des parents conve- 
nables, — si par exemple son père ne faisait rien ! — ou 
qu'il eût beaucoup d'argent ! 

— Tu as dit toi-même que les Catelin étaient riches, 
murmura Renée. 

— Bah bah ! entendons-nous ! J'ai voulu dire : relative- 
ment. Le vieux a sans doute un pied de bas ; mais entre 
les économies d'un épicier et la fortune qui pourrait 
payer une mésalliance de ce calibre, je te prie de croire 
qu'il y a de la marge ! 

La jeune fille parut songeuse, et Maxime jugeant la 
discussion terminée reprit d'un ton sec : 

— Maintenant, voyons. Il est entendu que je n'en 
parlerai pas à papa; mais toi, de ton côté, que vas-tu 
faire ? 



•cm LS MAaQOB 6| 

Au bout d'un instant de tâence, il refnit : 

— Te sens-tu de force à liquider Catelin ? 
Renée ne répondit pu. 

— Veux-tu qtie je m'en charge ? 

— Oh ! non, dit vivement la jeone fille. Il ne mérite 
pas cela. 

— Enfin» il faut pourtant te décider. 

— J'aime encore mieux.... ne plus aller au tennis, dit 
la jeune fille en hésitant. 

— Très bien, dédarm Maxime. Cest une sohttkm qui, 
à déûiut de firanchise, ne manque pas d'éléganoe. Ça va 
te priver un peu, mais la saison touche à sa fin; tu 
recommenoeias à jouer au printemps, et d'id là Catelin 
anra compris ; c'est l'essentiel.... Après quoi, nous tâche* 
rons de te trouver un mari à la hauteur 1 ajouta-t-il sur 
un ton de plaisanterie, tandis que Renée gagnait la 
porte, la tète basse. 

Le lendemain, Charlie demanda à Maxime : 

— Tu viens seul ? 

— Voilà ma sœur, répondit le patricien en dérign ant 
d'un signe de tète Hedwige de Maubert à qœlqoes paa 
d'eux. 

— Mademoiselle Renée ne vient pas t 

— Non. 

Maxime, qui avait voulu paraître indi0érent, se trouva 
trahi par le son de sa voix. Ce nom fut si impériaux, si 
plein de sous-entendua menaçants, qo'il fit courir im froid 
mortel dans les veines de Charlie, qui changea de cou» 
letu- et devint blême. En présence d'une soudaine catas- 
trophe, une àme jeune et ardente ne sait pas retenir un 
secret. Celui de Charlie se lut avec one darté tragiqoe 
dans ses traiu cr»pés, dans ses yen hagards, dana k 
fiiçon dont ses bru retombèrent le long de son corps. 



<S4 BIBLIOrHÈQUB UNIVERSELLE 

— Renée ne viendra plus au tennis, reprit Maxime 
en regardant fixement son camarade. 

Les lèvres de Charlie balbutièrent malgré lui : 

— Et pourquoi donc ? 

— Ça l'ennuie, répondit Maxime sans détourner les 
yeux. Elle en a assez. 

— Ah 1 fit Charlie avec un affreux sourire. 

€ Ma foi, tant pis ! pensa le gentilhomme. C'est tou- 
•ché un peu fort, mais ça y est, l'aflfeire est faite. » 

Et reprenant son air enjoué, il proposa une partie que 
Charlie fiit bien forcé d'accepter. Le malheureux se 
trouva alors dans la situation, plus d'une fois exploitée 
par les nouvellistes, de l'acteur obligé de jouer un rôle 
comique, avec la mort et l'épouvante dans l'âme ; à cette 
différence près, toutefois, que Charlie, n'étant pas cabo- 
tin de profession, souffrit probablement davantage et 
<;ertainement joua plus mal. 

Aussi quand, la farce terminée, le rideau tomba ; quand 
«Charlie, rentré chez lui, se retrouva seul dans sa chambre, 
l'infortuné s'arrêta, brisé, sur le seuil, et s'adossant contre 
la porte qu'il venait de refermer, il demeura là, incapable 
de faire un pas de plus. Ses oreilles bourdonnaient; il 
haletait, la gorge sèche, les poumons comprimés par une 
oppression atroce, le cœur si serré que ses mains se por- 
taient involontairement à sa poitrine comme pour l'en 
arracher.... Oh ! s'il avait pu l'en arracher ! s'il avait pu 
rejeter ce poids monstrueux qui l'étouffait I s'il avait pu, 
au moins, respirer de l'air frais, de l'air pur, échapper pour 
un moment à cette effroyable torture physique qui lui 
^tait même la faculté de comprendre sa douleur.... 

Qu'est-ce que c'était que ce bruit ? On frappait à sa 
porte. Une voix cria : 

— Charhe, es-tu rentré ? 



•OOl LE MAtgtJB 0) 

Et comme il reculiut en rhtnrahmf, m mère appanil 
tout k coap, arec un air eflfrayé : 

— Mais» qu'est-ce que tu as ? 

— Maman I cria Charlie en éclatant en sangtota. 

Il était tombé sur une chaise et se secouait teDament 
que toute la chambre trembUiL M** Caroline lui passa 
un bras autour des épaules et» comme tl ne te calmait 
point, elle se mit, dans sa détresse, à pleurer aussi : 

— Mon fils ! mon Charlie t mon enfimt I 
Il bégaya : 

— Pardon, maman. 

Mais cehi dura longtemps avant quii put en dire 
davantage. Les sanglots le reprenaient toujours : 

— LaJMft moi pleurer, cela me âût du bien. 

Puis, comme elle lui bassinait les tempes et le front 
avec de l'eau fraîche, il se remit à dire : 

— Maman, pardonne*moi. 

— Mais il ne faut pas me demander pardon, mon 
chéri; je n'ai rien à te pardonne r . 

— Oh I si, si ! cria-t-iL Tu ai à me pardonner. Il y a 
longtemps que j'aurais dû te le dire*^ 

Et dans une nouvelle criie de désespoir, la tête dans 
ses mains, il balbutia : 

— Cest Renée.... Renée de Maubert.... Mademoiselle 
de Bfanbert... J'étais fou de penser à elle, n'est-ce*pas t^ 
Si tu savais comme.... Je sais bien que c'était fou 1..^ SQe 
était venue à U montagne, cet été.... Je la vojrais tous 
les jours, au tennis.... Ecoute, maman, je veux tout te 
dire.... 

Et tandis que a mère assise en §êcù de lui, muette et 
toute pAle, le regardait avec stupeur, Charlie refit en 
phrases entrecoupées le rédt de ses brèves amows. Il 
■IBL. uiov. ux S 



50 BIBUOTRftQUB UNXVSRSBLLB 

parla longtemps, vidant son cœur jusqu'au fond, avec un& 
sorte d'éloquence sauvage, avec tous les accents d'une 
passion longtemps contenue, qui brise subitement les 
chaînes de la raison comme un torrent rompt ses digues. 
M"' Caroline écoutait ce débordement, les lèvres serrées, 
les yeux agrandis, le cœur bouleversé par la pitié de la 
mère et par la stupéfaction de la femme. Jamais, dans 
la simplicité de son âme, dans la paix de son humble 
existence, l'amour ne s'était dressé devant elle sous cet 
aspect de violence et de grandeur. Qu'y avait-il de 
commun entre ce qu'elle entendait et les sentiments qui, 
vingt ans auparavant, lui avaient fait échanger son nom 
de Legru contre celui de Catelin ? Quelle ressemblance 
entre l'amour que lui avait enseigné le père et l'amour 
que le fils lui révélait maintenant ? Où donc était l'amour ? 
Etait-ce elle qui n'avait jamais aimé, ou bien son Charlie 
était-il la victime de quelque folie, de quelque horrible 
hallucination du démon ? 

Ces idées, si nouvelles pour elle, empêchaient M™* Caro- 
line de trouver les mots qu'elle eût désirés, et elle ne 
pouvait que répéter : 

— Mon pauvre enfant, mon chéri, calme-toi.... Il faut 
tâcher d'oublier.... 

Tout à coup, elle chuchota : 

— Voici ton père. 

Elle sortit de la chambre de l'air le plus naturel 
qu'elle put, pendant que Charlie courait se plonger la 
tète dans l'eau afin d'effacer les traces de la scène. 

— Quoi ? Le souper n'est pas prêt ? dit l'épicier à sa 
femme en regardant sa montre. 

— C'est vrai, répondit M™'' Caroline en courant à la 
cuisine. Je te demande pardon, mon ami, je ne savais pas 
qu'il fût si tard. 



socs Ll MASQOB O7 

Quand elle eut donné Mt ordres à la terTaiHe, elle se 
mit à dretser elto-mème la table do souper, comme eUe 
fiusait chaque soir. Son mari s'était d^ installé à sa 
place de paUt /amtlias et lisait son Journal en silence. 
Quand Charlie entra, il lui rendit son bonsoir sans lever 
les yeui, fort beoreosement, car le Jeune homme a?aii 
la mine aussi déAdte et liride qu'on moribond. Mais 
f épicier n'avait décidément pas le coup d'osil obeerra- 
teur ce soir*lii, car il ne parut même pas remarquer que 
son fils ne touchait à ancon phu, se bornant à r é p o ndi » 
de temps en temps par on s^;ne découragé am mœltea 
obforgations de M"* Caroline. 

Deux heures plus Urd cependant, an moment de se 
mettre au lit, Catelin demanda tout à coop à sa femme : 

— Qu'avait donc Charlie ce soir à souper? 

— Mais, rien, répondit M"* Caroline, qui rougit en 
prononçant le premier m ensonfe de sa vie. 

L'épider parut satisfiut de cette réponse. Mais plus 
d'une fois» les jours suivants, M** Caroline eut nettement 
l'impression que son mari les sorveiOait, elle et son IDs, 
à Ui dérobée, et le silence même de l'épider, au lieu de 
la rassurer, confirma son appréliensîon« U était en eflfal 
impossible de ne pas voir le chaQgemsnt sorvenn chei 
Charlie. Le malheoreux fondait à vue d'œil ,* et, inca- 
pable de s'intéresser à rien, il rejetait loin de lui ses 
livres du même geste de dégoût dont il repoussait U 
nourriture pour son corps. Il sortait c epend a nt chaque 
jour et pestait même dehors des après-midi entiers. 

— Si Je pouvais k rencontrer une lois, la voir au 
moins en passant dans W rue. Je saurais ce qu'il en eit« 
dit-il un Jour à sa mère. Je ne lui parlerais pas, Je la 
saluerais seulement» et Je verrais bien si c'est eUe ou si 
c'est sa iiunille qui a voulu la rupture. Cest cette 



68 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

incertitude qui me tue I Mais je sais que ce n'est pas 
venu d'elle. E/ie souffre; pas comme moi peut-être, 
mais elle est malheureuse, je le sens, j'en suis sur; on 
l'a injuriée, menacée, terrorisée ; j'ai lu tout cela dans 
les yeux de Maxime.... Ah ! ce Maxime et toute cette 
famille, comme je les hais, en pensant à ce qu'elle a dû 
soufifrir, à ce qu'elle souffre, pauvre fille, dans ce milieu 
de paresse, d'orgueil, de lâcheté et de mensonge.... 

€ C'est donc cela l'amour ? » pensait M"* Caroline en 
reprenant tout haut son refrain habituel : 

— Il ne faut pas te rendre malade, mon enfant... 
Heureusement, ajouta- t-elle, tes cours vont recommencer. 
Cela te changera les idées. 

— Ah oui, mes études ! dit Charlie avec un air égaré. 

— Pourquoi ne cherches-tu pas le secours où il est? 
poursuivit M""^ Caroline avec douceur. Pourquoi ne 
demandes-tu pas à Dieu de te consoler et de t'aider. 

— Pourquoi? s'écria Charlie d'une voix basse et 
étranglée en saisissant le bras de sa mère qu'il serra 
avec force.... Pourquoi, ma pauvre maman?... C'est que 
je ne peux pas prier.... C'est que je ne sais pas prier, 
reprit-il avec une violence convulsive.... C'est que Dieu 
ne peut pas m' entendre, parce que je ne connais pas 
Dieu! 

— Mon fils ! s'écria la pauvre femme en joignant les 
mains. Voilà maintenant des blasphèmes dans ta bouche!... 

— Ah! c'est là, poursuivit-il, le plus terrible des 
supplices que j'endure. En perdant mon amour, j'ai 
perdu Dieu; ou plutôt, quand j'ai cherché auprès de 
lui la consolation et la force dont tu parlais tout à 
l'heure, j'ai compris que je n'avais jamais connu réelle- 
ment Dieu.... Sans doute je crois en lui; depuis que tu 
m'as appris, tout enfant, à l'adorer, je l'ai régulièrement 



tous Ll MASQOB Cft 

prié ; je l'ai admiré dans les œmrrea de m aéalion ; )e 
me fuîi appliqué à rirre tek» m loi el j'ai Touhi le 
•errir eo me fidsaiit« parmi lea hommea, le mi— ^la de 
•a parole. Mail quel ter rit e ur feraif-je avec vie foi 
pareille ? Si je crois au Dieu créateur et si je ne pcaiède 
pas le Dieu virant ? Si je le vois au-dearas de moi, au* 
tour de moi, mais en dehors de moi t Si J'i 
réalité surnaturelle, mais si je n'ai pas hit 
l'expérienoe de sa bonté, de sa miséricorde, de sa pitié f .- 

— Oh I fit M"* Caroline en secouant U tète. Cela veol 
dire que tu consens à receroir lea bienâûta, mais que tu 
ne Teux pas accepter la souffrance. 

— C'est vrai, dit Charlie en fermant les yeux et en 
frissonnant. 

— Mon enàmt, repnt la mère, je ne suis qu'une 
pauvre femme bien peu instruite et sans grande connaia- 
sance des choses dont tu me parles el que je vois 
depuis quelque tempa...« Mais ce que je sais, c'est que 
Dieu est bon, et je veux le prier qu'il te donne de frire 
cette expérience à son tour. 11 le flsra, j'en suis certaine, 
parce qu'il veut le fidre pour chacun de nous, et je pense 
que, s'il ne le âut pas pour tous les hommes, c'est qu'il 
y en a qui ne veulent pas...« Mais mon Charlie dierclM» 
et je sais qu'il tr o u ve r a I 

Bile ouvrit les bras et, pleurant tous deux, la m^re 
et le fils s'embrassèrent longuement. 

J..p. PORiurr. 
(La suiti prochainemcni.) 



tttttttttttttttttttttttttttttttttttttttt 



BJOERNSTJERNE BJOERNSON 



Les noms d'Ibsen et de Bjoernson restent indissolu- 
blement liés à la renaissance littéraire de la Norvège 
dans la seconde moitié du siècle dernier. On dira Ibsen 
et Bjoernson comme on dit déjà Corneille et Racine, 
Schiller et Goethe. Et l'on tracera entre les deux Scan- 
dinaves de savants parallèles comme on en a tant tracé 
entre leurs prédécesseurs français et allemands. Ces exer- 
cices ont leur utilité. A mettre en contraste deux figures, 
leurs traits à l'une et à l'autre s'accusent mieux. Un pa- 
rallèle entre Ibsen et Bjoernson apparaît d'ailleurs plus 
justifié que tout autre. Dès leur berceau, que dis-je ? dès 
leurs aïeux, ces deux hommes s'opposent. Bjoernson 
est un autochtone, de pure race norvégienne ; Ibsen 
compte parmi ses ascendants maints étrangers : le sang 
allemand se mêle dans ses veines au sang écossais et au 
sang danois. Le cosmopolitisme d'Ibsen se marque à son 
genre de vie. Il mena une existence errante. Longtemps 
il résida hors de Norvège et sans trop en souffrir, semble- 
t-il. Bjoernson, lui aussi, quittait souvent son pays. Il 
devait même, dans sa vieillesse, devenir im voyageur 
infatigable ; mais jamais l'idée ne lui vint de se fixer à 



B/OnUfTjBftlIB 



Remettre ailleun que ior toii toi utal, anbauiMot aimé. 
Ibten fiit un grand écrindn •! iuimum c o w iopo Utey 
BfOomon Qo gnmd pff<édicirt0v 



Mêmes dtflërences dans l'otfmt qui anime leun œu* 
Très. Ibaen est un indiridualiste, jaloux à Texoès de son 
indmdnalitd. Des anaichisles ont pu saluer en lui leur 
maître. Bfoerosoo est un anteor sodal qui met, du moins 
«n théorie, la famille ainlessas de l'indiTidtt. Ibeen est 
tm solitaire, Bjoemson possède œ que les sodotogoes 
d'aujourd'hui (et de demain, héUs t j'en ai peur) ap* 
peUeot une « &me grégaire. » Ihsen est un pnssiniisle, 
Bjoemson aoit à Thomanité, an progrès» à tous les pro- 
grès. Ibeeo dsèle ses osmrres avec amour, ^oerôson 
improTÎse avec feu. Ibsen hait le rulgaire et l'écarté, 
Bjoemson lui ouvre les bras et ne demande qu'à frater» 
nîser et à tutoyer. Ibsen écrit des esarrse dlfllcfles pour 
sa sartsiaction per^mnelle et l'austère plaisir d'une élite, 
Bjoemson répand dans le peuple des 
ment mûries et qui visent à des 
Ibsen tire d'une aigre flûte des sons pergants et délkata» 
Bjoemson frappe à tour de bras sur une grosse caisse. 

Un parallèle entre Ibeen et ^oemson, mais rien n'est 
plus frictle à confectionner. Leurs deux esprits s'oppose nt 
avec une rigueur presque mathématique. Un pa ra l l èle 
entre ces deox auteurs n'en reste pas m o ins, tout compte 
âut, un exercice asses oiseux. Valable pour Ibsen qui a 
peu changé, fl s'appliqtie moins endement à B||oereeoa 
de qui les opinions et la manière de les eqvimer, chei 
qui le fond et U forme sdbirsnt des flnctuatioos notables. 
Il n'y a pas un seul Bjoerasoo : ils sont an moins trois. 

Un perso nn age de cet auteur observe au premier acte 
de LaàoTfmus: 



fZ BIBLIOTHÈQUI UNIVIR8SLLI 

« Quelqu'un d'entre nous peut-il se souvenir de ce qu'il était il 
y a deux ans ? Qyand on vient me rapporter comment je pensais 
et agissais alors, il me semble vraiment que je lis cela dans un 
livre. Je ne suis plus ce que j'étais il y a deux ans, bien moins 
encore ce que j'étais il y a cinq ans ou dix.... Nous sommes 
plus qu'une continuation de notre moi primitif. L'élément nou- 
veau qui s'ajoute à nous nous transforme. » 

La justesse de cette remarque se démontre aux avis 
différents et successifs que professent du berceau à la 
tombe la plupart des hommes intelligents. Bjoernson, 
plus que tout autre, fut d'esprit ondoyant et divers. Son 
œuvre est loin de former un bloc. On distingue, comme 
j'ai dit, dans sa carrière, trois phases au moins. Et c'est 
des trois aspects divers de son talent que l'unité de son 
génie est faite. On peut préférer le Bjoernson première, 
seconde ou troisième manière. Et, pour ma part, je 
préfère, de beaucoup, le Bjoernson de la jeunesse au 
Bjoernson de l'âge mûr et surtout au Bjoernson de la 
vieillesse ; mais j'essaierai de commenter avec un égal 
scrupule Bjoernson I, Bjoernson II et Bjoernson III. 

I 

Bjoernson avait vingt-cinq ans quand il publia son 
premier roman : Synn'ôve Solhakken. Tout est norvégien 
dans ce récit d'un jeune Norvégien : personnages, pay- 
sages, sentiments. Bjoernson avait encore, à cette époque, 
un horizon restreint, des idées étroites. Né le 8 décembre 
1832 à Kvikne, petite localité du Dovrespàld, il avait 
grandi dans un milieu foncièrement bourgeois et hon- 
nête, profondément enraciné au sol natal. Son père, un 
pasteur, l'avait élevé dans la crainte de Dieu et le res- 
pect de la morale. Uenfance de Bjoernson se déroula 
dans une atmosphère d'orthodoxie et de rigorisme. Il 



n 

devait par la sotte renier la rel^x» de mm ^^«m^^ 

ciaiK lee DaotuMSee aoKecee e% lee eouoee DcisctDee oee 
gens de bien qaà avaient guide tea pieaiiert pas. 

Les récits champêtres de B|oeroson, à ses délmta. 
m e tte nt en scène des êtres primitifi^ tout près de la 
nature* Bjoemson s'était nourri do /oiÂ^iort norvégien* 
Il s'était formé une image idéale de son pays d'après 
ses légendes. Etroitement mêlé» comme jetme homme, 
à la vie nationale, il observa directement le milieo piesqoe 
immuable où ces rédts fimtastiqoesse dérooknL Légende 
et réalité» vérité et poésie se mêlent harmonieose 
ment dans les nouvelles par où il coosmença d'attirer 
sur lui Tattention. Les idylles de Bjoemson dillèrent 
sensiblement des romans champêtres de George Sand 
et d'Auerbacb, mais on éprouve pour leur aoteor hi 
même S3rmpathie. Dès son début, Bjoemson trouvait sa 
voie. Il exprimait sous une forme aisée les sentiments 
qu'il était le mieux capable d' ép ro u ver, de traduire, de 
£ure éprouver. Les admirateurs du poète norvégien de- 
venu prophète sodal et cito>*en du monde aflectent de 
tenir en médiocre estime ces esquisses d'un dessin on 
peu grêle et ces aquarelles un peu pâles, d'une cooleor 
en toot cas toote locale et qu'ils jugent fikle. J'avoue 
ma prédilection pour ces récits, dédaignés des purs dis- 
ciples du maître. Bjoemson n'aurait rien écrit que Sjn^ 
nào€ Solbakkem tX, Ame qu'il mériterait encore, me 
semble-t-il, une place parmi les romanciers-poètes dn 
dix-ncuvième siède. 

Synnàvt Solbakken et Arm nous transportent sur les 
montueux plateaux de la Norvège. La contrée est sau- 
vage, le climat rude et les habitants sont à la 
blance du pays. Il y a beaucoup d'idéalisme 



74 BIBUOTHÈQUl UNIVERSELLE 

tableaux champêtres et dans les intentions morales qu'ils 
manifestent, mais les mœurs mêmes des personnages 
sont décrites avec le réalisme de rigueur. Deux passions 
mauvaises égarent ces hommes du Nord : l'amour de la 
boisson et l'amour des coups. Il faut peiner dur pour 
arracher au sol ingrat de la Norvège une subsistance 
précaire ; aussi les paysans de ces contrées hyperbo- 
réennes éprouvent-ils parfois le besoin d'une salutaire 
détente, d'une réparatrice orgie. Alors l'alcool coule à 
flots. 

C'est surtout quand ils se marient que les personnages 
de Bjoemson se livrent à leurs excessives libations. In- 
variablement, les fêtes nuptiales finissent mal. Quand 
l'alcool a échauffé les cerveaux et irrité les courages, il 
faut bien que tant d'ardeur se dépense. Tels les paladins 
d'autrefois, les paysans de Bjoemson brisent alors des 
lances pour rien, pour le plaisir. Les couteaux sortent 
tout seuls des poches. Et le sang jaillit. 

Thorbjôm Granliden, le héros de Synnôve Solbakken, 
est le type accompli du paysan nor\'égien d'âme honnête, 
au cœur d'or, mais batailleur et vindicatif. Malgré ses 
défauts, Thorbjôm est sympathique. Sous l'influence d'un 
amour partagé, sa grossièreté naturelle fait d'ailleurs 
place peu à peu à de la finesse et à de la douceiu". 
Après avoir failli mourir d'un coup de couteau, il guérit 
pour devenir un fiancé modèle et un époux idéal. Par 
sa grâce d'oiseau montagnard, une belle jeune fille, 
Synnôve Solbakken, a réalisé ce miracle. L'action bien- 
faisante, ennoblissante, apaisante de l'amour, Bjoemson 
développe ce thème avec bonheur dans ses premiers 
écrits. Il doit à ce que M. Fogazzaro appelle « l'idéa- 
lisation amoureuse de la femme » quelques-uns de ses 
meilleurs morceaux. 



7S 

BOas lOQt en sombra ensepdoood, latptfH frmichat, 
praoantet, touchantet» dans l'idylle MttaJié^ Symmi^t 
Sotbakken. Et noo leu l e ine nt « rédt rmut m m, WÊÙk 
û parmit que dcmi hn deront, pour une pcit, cet «8lre 
chef-d'œuvre : /Vrr GynL Pèer Gynt ett vie réplii|W, 
mdéfi àTbori>idni Granlideo. UtjrmiMilliie de Bfoerneoo 
pour l'homme du peuple nonrëgte, batailleur et brutal, 
« an d e u ie uia nt le meilleur fils du monde, » exdCa la 
▼enre agreMJfii de l'amer Ibeen. Il montra dans Fier 
Gynt le Norrëgien tel qu'il est, c'est-à-dire le Xonrégien 

tel qu'il le Toyait dam ton pmeiniii Peer Gynt, 

conuse Thorbjdm, a la tète près du bonnet et le coup 
de poing teile; nuis il estabsofameot im nHnmds gai^ 
alofs qne cbet BJoenson le NonréfisQ typique fiehèle 
•es excès passageri par un fonds permanent d'estimables 



On r etro u re comme cela, à tontes las époqnes, 1 m* 
fluenceexeroee sur Ibsen par Bjœmsoo et fécipfoqu em e nt ■ 

A Symtàife Soibakkem woocéàk le lomaa intitulé Arm, 
qvà le complète. Ame incarne un aspect opposé dn 
caractère national. ThorbiOni était le Norrégieo batailleur. 
Ame est le Norrégien fntasqoe, le Nonrégien rèreor. 
Ces traits contradictoires, Ibsen -— on se rappelle — les 
attribue l'un et l'autre à Peer Gynt Peer Gynt est à b 
fois un homme d'action et de contemplatioB. Bt dn 
dé chiwm e u t qui résulte de ce cumul nsisseni 
erreurs. Des éléments si disparates peuveat se 
dies le héros d'un poème épique; mais um ttmnreUe, 
mais une idylle veulent des héros moins u—p lu im . 
Aussi est-elle plus simple, l'histoire d'Ame Knuujpa. 

Cest encore une histoire d'amour. Une 
partagée guérit Ame Krampe de son peocha 
à la rèrerie. Thorb)ôra, le Norrégien esiÉbérant qu'on 



76 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

voudrait voir plus calme, est calmé par l'amour. Ame, le 
Norvégien rêveur, dont le courage a besoin d être 
trempé, est régénéré par l'amour. L'amour a inspiré à 
Bjoemson les deux fictions qui le mirent hors de pair, 
deux fictions délicieuses. 

Bjoemson, à cette époque, ne jouait pas encore à l'es- 
prit fort, ne se posait pas en champion de l'art social. Le 
roman n'était pas pour lui une tribune. Son but essentiel 
était de peindre les hommes, non de les instruire. Le chré- 
tien aux idées un peu étroites n'en montrait pas moins 
par ci par là un bout d'oreille puritaine. Peu importe le 
fond de bmtalité et de sauvagerie de ses paysans; 
insolents et querelleurs devant les hommes, ils sont 
humbles devant Dieu : « Il est impossible, peut-on lire 
dans Sytmove Solhakken^ de peindre des paysans norvé- 
giens, bons ou méchants, sans entrer en contact d'une 
manière ou d'une autre avec l'Eglise. » La maison de 
Dieu est vraiment en Norvège la maison du peuple. 
Elle est le pivot autour duquel lentement, régulière- 
ment, tourne la monotone existence des petites gens. 
Bjœmson dit l'émotion du berger entendant monter le 
son des cloches du fond de la vallée le dimanche matin 
et l'émotion du fils entrant pour la première fois au 
temple, au côté de son père, tandis que les mêmes 
cloches sonnent à toute volée : « Trois pensées étaient 
inséparables de ces sonneries solennelles : des vêtements 
propres et neufs, des femmes parées, en habit de fête, 
des chevaux pansés de frais, munis de harnais étince- 
lants. » Rien qui sente l'apprêt ni la recherche dans 
ces tableaux villageois. Les critiques guindés du temps 
jadis eussent même reproché à Bjoemson de ne pas fuir 
assez le détail familier, presque vulgaire, mais la sponta- 
néité du trait, la naïveté des sentiments défendent ces 



BjonuiiTjnm Biomao» 77 

descriptions contre toute hmewe. Et la fonne vaut le 
fond. EUe eM d'une grftœ mêlée de nideeee dont je 
goûte profondément l'accent original et fort. Il n'y a 
rien chez les plut oâèbrei écrivamt idjriliqoes, les 
Théocrite, lea Gessner, les Jean-Jacques Rousseau, de 
plus aimahleaMut champêtre que certaines pafssd'ilnir, 
celle par exemple où l'on nous montre un "*^^«*^ 
garçon taqu in a n t lea jeunes filles o ccup é es à cueillir des 
noix : 

« Elles riaient pour rien et des que trois d entre elle* M 
mettaient à rire, aussitôt cinq d'entre elks riaient, seulement 
parce que trois avaient ri. RéusalataicQt-«Uet à empoigner la 
branche après laquelle elles sautaient : elles riaient ; mab si 
elks sautaient en vain, elles riaient aussi. Blés riaient en se 
^sputant la perche crochue dont elles se servaient pour attraper 
les branches. Celles qui s'en étaient emparées riaient, celles qui 
avaient lutté en vain pour sa posieiiion riaisnt aussi. Le parrain 
courait après elles en boitant, appuyé sur tes béquilles, et les 
taquinait de mille manières. Celles qu'il avait attrapées riaient, 
pour s'être laissé prendre ; celles qui lui échappaient riaient de 
ses tentatives manquécs. Mais toutes riaient en regardant 
Ame. perce qu'il était si grave! Et lorsqu'à son tour il se vit 
forcé de Hre. toutes rirent aux éclats de ce qu'il riait enfin ! • 

Excellent à ses débuts dans le joU et Xefin, Bfoemsoo 
ne réussit pas moins dans ce qu'on appelait autrefois le 
sublime. Il aime à prêter à U nature des sentiments 
humains ou surhmudns et à les eap r im er en p oétique 
langage. On trouve dans Symnàoe Soihakktm et dans 
Arme des foçons d'intermèdes, diak^gues entra desarbrss» 
des aigles et des rocs, qui sont des moman 

E|oemaûo finuichitune étape importante avec le 
La fiUê d€ la pêcMemu, qui parut en 1868. Cette fois 
les perKxmages du premier pUn ne sont plus tout à 



78 BIBLIOTHÈQUE UNIVSRSELLB 

fait des paysans. Ce sont des êtres de raison et de 
réflexion, non plus seulement d'instinct. Le roman où 
ils figurent est disparate comme était alors l'âme de 
l'auteur. Le « milieu » est, dans la première partie, tout 
à fait différent de ce qu'il est dans la seconde. C'est 
d'ailleurs la seconde partie qui pose le problème auquel 
le roman doit son intérêt exceptionnel : quel rapport 
y a-t-il entre l'art et la vie ? quelle place doit être 
attribuée dans la vie à la poésie, à la littérature ? 

Le principal personnage est une jeune fille d'humeur 
audacieuse et fantasque : la « fille de la pêcheuse. » 
Forcée par la médisance de quitter la petite ville où elle 
vivait avec sa mère, Pétra se trouve lancée dans le 
monde, le vaste monde, sans aucun moyen honnête de 
gagner sa vie. Sa bonne étoile la conduit chez un pasteur 
qui la recueille. Ce pasteur est un fort brave homme. Il 
est loin d'avoir l'intransigence du Brand d'Ibsen ; il n'a 
pas pris, comme lui, pour devise : Tout ou rien. Pourtant 
grande est son inquiétude en apprenant de la bouche 
d'un domestique que Pétra, suspendue à une échelle de 
corde, clame à la nuit étoilée, alors qu'on la croit 
endormie, le rôle de Roméo. Il fait une enquête et son 
inquiétude devient de la stupéfaction à découvrir que 
Pétra se destine à la scène. Le théâtre ! Il a fait autre- 
fois très bon ménage avec l'Eglise chrétienne, mais les 
chrétiens d'aujourd'hui et surtout les luthériens de 
Scandinavie ont perdu jusqu'au souvenir de la bonne 
entente qui régnait au moyen âge. Le théâtre ! Mais 
c'est un lieu de tentation et de perdition. Il faut empê- 
cher Pétra de se perdre. 

Troublé, toutefois, par les objections de Pétra, éclairé 
par ses propres méditations, le doyen peu à peu change 
d'avis. Fervent ennemi, naguère, du théâtre et des lettres 



» jonuctr jnuiB BjonMMH 79 

pfoâmet, il en arrive intaoriblement à reoomaltro la 
place que joue dans le rooode, pow le pro^prèt de ta 
dTilitatioo et pour 1* ennobli— ment de rime kmudÊ^ la 
poésie, la dhrine p oésie. El Je ne pois m'eBpêoher de 
croire <|tie dans llustoire de œ piélisle un peo éCroît 
derenant un homme Ubre, Bjoerasoo a mis me part 
d'expérience personnelle. Quels préju|^ il a dû Tatncre 
pour devenir ce qu'il fut, on s'en rend compte à lire 
oe roman. Le do>'en mis en scène dans la FUk de ta 
pêcham se âut très mal joger des pettU esprits de sa 
paroisse en prenant contre eux la défense de la littéra- 
tore et des littérateurs. L'un d'entre eux, Une sor lee 
Ecritures, qu'il entend d'ailleurs tout de trafers^ obfecte 
au pasteur : 

— Mais n'est-il pas dit : € Que chaque mot qui sort 
de ta bouche soit vrail» 

La réplique du doyen n'est malheureusement pas 
aussi péremptoire qu'il eût été souhaitable en présence 
d'une telle pauvreté d'arguments : 

— Il en va de la pensée, répond-il, comme de lamaison 
que tu habites. Suppoeoos-k si petite que tu puisses à 
peine y faire mouvoir la tète et étendre tes jambes : tu 
serais bien forcé de l'agrandir. Eh bien, songe que la 
poésie élargit et élève nos pensées. De sorte que si la 
somme des pensées qui dépasse notre 
nécessaire était mensonge, nos pensée s lee phs 
saires deviendraient bientôt mensonge, elles anssi. EQea 
t'enformeraient tellement dans U maison que tu ne 
pourrais jamais atteindre cette vie sup ér ieure ven 
laquelle, pourtant, tu t'eflbroes. 

Insuffisante, n'est-fl pas vrai, comme récitation cMe 
allégorie amphigourique. On regrette que le boa doyen 
n'ait pas trouvé une réplique plus 



SO BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

Bjoeinson tient évidemment, dans le débat qu'il retrace, 
le parti de son héroïne et de son pasteur contre les fana- 
tiques qui voient dans la poésie un piège tendu aux 
hommes par le Malin; mais sa façon de plaider pour la 
littérature me paraît fort sujette à caution. Bjoemson 
admet la littérature, mais à condition qu'elle serve à 
une fin utile, qu'elle se propose un but moral. Au doyen 
qui déclare les ouvrages d'imagination compatibles avec 
les idées chrétiennes, un contradicteur ironique demande : 

— Mais qu'y a-t-il de chrétien dans Cendrillon f 
A quoi le doyen de répondre : 

— Ce conte de fées montre d'une façon plaisante qu'un 
être humain dont le monde fait peu de cas peut souvent 
s'élever très haut et que celui qui travaille sérieusement 
et patiemment fait son chemin dans le monde. 

Infortuné Perrault ! Voici que les Scandinaves vous 
attribuent des desseins moralisateurs. Si Peau d'â?ie m'était 
conté, j'y prendrais certes un plaisir extrême, mais j'ap- 
précierais cette fable pour ce qu'il convient d'y apprécier, 
c'est-à-dire pour sa grâce et son enjouement. N'y cher- 
chons pas autre chose et tenons pour certain qu'en 
l'écrivant, Perrault ne se proposa qu'un but, qui était 
tout bêtement de plaire, comme on disait alors. 

On peut donc, d'après Bjoernson, composer des romans 
sans déchoir ; mais peut-on « monter sur les planches ? » 
mais un chrétien, mais une chrétienne peuvent-ils se 
vouer au théâtre sans risquer leur salut ? Le doyen 
examine encore cette question-là. Il la débat avec 
des collègues. L'un d'eux, un chapelain, n'hésite pas à 
condamner énergiquement l'art dramatique et rappelle 
que Platon et Aristote, tout païens qu'ils étaient, avaient 
prononcé déjà la même sentence. 



BjomnTjnucB Bjonuitoii Si 

Le doyen, toatetbii, a|>rès mûre r ét u doù^ adopte 
l'autre point de rue. Et il décide de lanser la « fille de 
la pècheoae» obéir à ta vocation. Il annooce à Pétra 
cette dédtion, dont dépend le bonheor de n ne, à la 
fin d'un diner, le dîner de Mi fiançaillea arec l'art. Tant 
de scrupolet avant d'aotoriter une carrière dramatique 
peureot paraître excessifii : Os tout tout à l'honneur de 
BfoenieoQ. La vie n'est pas pour cet auteur un aoddeot 
sans coosé<|uence, mais une besogne sérieuse à laquelle 
il âmt vaquer avec sérieux. L'art non plus n'est pas une 
amulette. Il est pour B}oenisoo un sacerdoce. Ce mot 
ne lui semble ni trop gros ni trop lourd. Pour cette 
dignité qu'il attribue aux belles^lettres, Bjoemson mérite 
la S3rmpathie générale. A considérer € relfro3rab1e honte 
où la muse est tombée, > on rencontre avec joie un 
homme de talent pour qui les lettres ne sont pas seule- 
ment une fructueuse industrie. 

Dans sa première période, Bjoemsoo a surtout publié 
des nouvelles, des romans, des poésies l3rriques, mais 
ansi quelques ou t iag e s appartenant à ce genre dont la 
FiUe d€ la pêckeuMê montre le charme daogereuz : le 
théâtre. Les pièces principales de E^oemson à ses dânits 
sont intitulées Entre ks batmilêM (1858V Marié Stunrt 
(1864), les Nouveaux mariés (1865). 

Entre Us batailles rompt heureoMment avec le pathé- 
tique ampoulé de l'école d'Oehlenschliger. Dans Mark 
Stuart on admira la figure idéalisée de k pauvre reine : 
elle a toujoun été aimée des poètes. On salua enfin 
dans les Nouveaux mariés un talent comique plein d'agré- 
ment. Cette pièce parait bien fiKie ai^ioani'hui et le 
Bfoemson des danûères années dot la dés av o u e r . Elle 
l'emporte cependant sur c0taln« pièces de ta seconde 
umv. ux 



Sa BIBLIOTHÈQUE UKIVBRSILLB 

manière par la simplicité, par la clartë. Un critique 
an^^ais M. Archer, a marqué l'influence qu'avait exercée 
sur Ibsen le théâtre de... Scribe. Cette influence, très 
sensible, est très explicable. Ibsen a été directeur de 
théâtre. Son répertoire comprenait la plupart des pièces 
du célèbre auteur français. Il s'assimila, il s'appropria 
ses procédés. La même chose se passa avec Bjoernson. 
Il fut pareillement, et même à deux reprises (à Bergen 
de 1857 à 1859 et à Christiania de 1865 à 1867) direc- 
teur d'une scène dramatique. Il jouait sans doute, lui 
aussi, des pièces de Scribe, et lui aussi il leur emprunta 
les finesses professionnelles. Nous avons d'ailleurs une 
preuve positive de cette influence : le rapprochement 
établi par Agathe (dans une pièce dont nous parlerons 
plus tard, Leonardà) entre le Henri de Bataille de dames 
et son fiancé Hagbart. 

Si je ne sais quoi de simplet, de superficiel, de repo- 
sant, et j'ajouterais, si j'osais, de « digestif» dans la pièce 
des Nouveaux mariés porte la marque de Scribe, l'atmo- 
sphère morale de cette comédie trahit bien sa Norvège, 
sa Norvège d'avant 1870. Laura est une bonne petite 
fille qui a été sévèrement élevée par de sévères parents. 
Elle fiit habituée à ne pas les quitter d'une semelle, à pen- 
ser par eux et à n'agir que par leur entremise. Mariée à 
un brave garçon fort épris, elle continue d'être plus 
attachée à ses parents qu'à son mari. Elle reste une 
bonne petite jeune fille, très bien élevée, comme dirait 
Boylesve, alors que l'époux soupire après une ardente 
maîtresse. Les traverses de ce ménage jusqu'au moment 
où Laura, reniant l'amour filial, se décide à goûter enfin 
les conjugales ivresses, les ruses par où le tendre Axel 
arrive à se faire adorer, voilà le sujet de cette comédie. 
Elle distille l'eau de rose et l'ennui. Toute passion forte, 



BjonjtfTjnuni njogamm S3 

toute fmrole forte en sont baoniet. Lanra doit aroir un 
iceberg à la place du cœur. Si Stendhal, pour tes péchés, 
l'avait ooDDue, il aurait inventé pour la daMer ime du- 
quièfiie catégorie amouretae. A l'ainour-goàt, à ramoar- 
paBtion, à l'amour physique et à ramoor de vanité, il 
anrait i^outé ramour à oontre-ooDur, le seul dont paraissent 
oapables Laura et ses pareilles. Cest un sentiment nuip 
lÎDgre et anémique. Pour l'avoir ignoré, Stendhal n'est 
pas à plaindre. 

BJoernson, dans la première partie de sa carrière, a 
surtout écrit des romans, dans la seconde des pièces. La 
nature de ses p réocc upa tions nouvelles explique la voie 
imprévue où s'engagea son talent Bjoemson dans Ton* 
gine, était surtout un poète. Il devint par la suite un 
prédicateur, un éducateur du peuple. Or le thé&tre a 
touioars été une tribune plus efficace que le roman. De 
tout temps, les écrivains qui, par leurs ouvrages, ont 
diercfaé à exercer une influence sur leurs contemporains 
ont été portés vers la scène. Vo3fes Diderot, Voltaire, 
Lessiqget M. Brieuz. 

Nous paMoroni en revue tantôt l'abondante produc- 
tion dramatique de BJoernson en son Age mur ; mais il 
fiiut dire auparavant quelques mots des romans, des deux 
romans qu'il a publiés dans cette seconde partie de sa 
carrière. 

Le premier, On pavoiu la viUe et k part^ parut en 
1SS4 ; le second, Dans ks voies dé Dieu, en 1889. Com- 
bien Bjoernson parait changé depuis les jours de SymOoe 
Solbakktn ! Quantum mutaàu I oommm on doit dire aumi 
en norvégien.^ 

M. Georges Brandès a maintes lois décrit le moove* 
ment € d'orage et d'assaut » qui infusa à \m littérature 
Scandinave, au lendemain de 1870, un sang nouveau. 



84 BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSBLLB 

C'est par le Danemark que les idées européennes péné- 
trèrent dans les royaumes du Nord. M. Brandès lui- 
même contribua largement à cette révolution. Stuart 
Mil], Darwin, Herbert Spencer furent par ses soins et 
ceux de ses élèves révélés à quantité de braves gens qui 
jusqu'alors vivaient à peu près sur leur fonds national. Il 
faut lire Kierkegaard pour humer dans sa suavité l'odeur 
de moisi qui régnait dans les lettres Scandinaves. A la 
suite des Stuart Mill,des Darwin et des Herbert Spencer, 
d'autres philosophes — non moins subversifs — célé- 
brèrent une entrée triomphale. Après le Danemark, la 
Suède et la Norvège s'ouvrirent aux idées de Max Mùller 
sur la religion, de Taine sur la philosophie et la critique. 
La face des littératures septentrionales en fut boulever- 
sée. De cette métamorphose les drames d'Ibsen et les 
ouvrages deuxième manière de Bjoemson témoigneront 
aux yeux de la postérité. 

Dans la littérature européenne, le naturalisme Scandi- 
nave occupe une place à part. Son positivisme se mitigé, 
selon le génie de la race, d'idéalisme et de mysticisme 
pour former quelque chose de très puissant et de très 
savoureux. De très différent aussi du naturalisme français. 
Par ses élans révolutionnaires, mais moralisants, par la 
pitié qu'il prodigue au genre humain, le naturalisme 
Scandinave s'apparente bien plutôt au naturalisme russe. 
Personnellement, je mets le réalisme ou le naturalisme 
d'un Henrik Ibsen très au-dessus du réalisme ou du 
naturalisme d'un Bjoemstjeme Bjoemson; mais c'est 
affaire de préférence personnelle. Et j'admire en tout cas 
qu'un si petit pays ait donné coup sur coup au monde 
deux génies d'une pareille envergure. 

On perçoit dans Ofi pavoise et dans les Voies de Dieu 
l'écho de tous les problèmes qui passionnaient alors la 



BjonucsTjnucB 

Samdmavie. Ce tout des romans à tbèMi et, de œ fiut, 
à ceux de la pcemière période. Ils sont aussi 
moins béeo composés; pour tout dire, as sont 
composés assez mal. BjoemsoQ n'a jamais construit à 
chaux et à table comme Henrik Ibsen. SymOot Solbakken 
est d'une architactnre presque irr é proc h able, mais Ame^ 
par exemple, accuse d^ des inharmonies choquantes. 
Le centre de gravité se déphioe, dans \m wocaoàt partie 
du rédt, avec une soudaineté déconc ert ante. 

Les romans qui vont retenir maintenant notre atten- 
tion sont moins bien venus encore. On paoaàê et Dams 
lu voées de Dku contiennent des pages exquises, mais 
peu de chapitres achevés. Et l'ensemble est médiocre. 
Tout entier à sa « mission, » Bjoemson néglige de donner 
à sa pensée un vêtement, je ne dirai pas digne d'elle, 
mais digne de lui. On pavais* est 6ut comme un roman 
allemand. Cela commence par l'histoire des ancêtres du 
héros. Vient ensuite sa propre biographie, une lente 
biographie, copieuse, minutieuse, ennuyeuse. Tous les 
personnages sont sur le même plan, tous les épisodes 
ont même importance. Ni air, ni perspective. L'intérêt 
se disperse, s'émiette, se pulvérise. Sollicité par tant de 
personnages, le lecteur n'accorde à aucun d'eux une 
sympathie réelle. 

Il y a de tout dans On pavoise, pot-pourri de lieux 
communs et de paradoxes où les paradoxes vous ont 
un air de lieux communs et où les lieux communs 
afièdent un air paradoxal. On rencontre pèle-méle dans 
ce roman des attaques contre la propriété, des idées sur 
rédncation, surtout celle des jeunes files, des thèses 
ifanhiistes et des insinuations antimiliuristes. L'unité du 
roman, dans \sl mesure où elle est sauvegardée, tient à 
une rehitive unité de lieu. Ce lieu est un asses pauvre 



86 BIBLIOTHÈQUE UNTVERSBLLB 

lieu, un établissement d'éducation ultra-laïque où l'on 
applique des principes d'éducation ultra-modernes. Les 
Rendalen ont rafraîchi la pédagogie de Rousseau à 
l'usage des petits Norvégiens et des petites Norvégiennes. 
Mais au fonds d'idées empruntées à Jean-Jacques, la 
pédagogie Scandinave dernier cri a ajouté quelque chose 
d'essentiel : les principes scientifiques dont Rousseau se 
souciait médiocrement, mais dont l'importance est au- 
jourd'hui généralement admise par ces esprits vraiment 
libres à qui Bjoernson et ses amis se flattent d'appartenir. 
On sait quel rôle jouèrent les théories sur l'hérédité dans 
la littérature naturaliste. Le naturalisme norvégien 
enfourche lui aussi le grand cheval de bataille à la mode. 
L'hérédité se substitue dans les Revenants d'Ibsen à la 
Fatalité antique. Le dogme de l'hérédité obsède Bjoernson 
dans On pavoise. Dans certains chapitres, l'auteur parait 
n'avoir eu d'autre but que de répandre Herbert Spencer 
et de vulgariser Prosper Lucas : « La première science 
humaine, déclare Thomas Rendalen, dans une conférence 
dédiée aux jeunes filles de son pensionnat, consiste à 
veiller sur soi-même, la seconde à veiller sur sa descen- 
dance. » 

Dans On pavoise, Bjoernson plaide la cause de la 
morale dite scientifique. L'autre grand roman de la même 
période, Dans les voies de Dieu (1889), vise à réconci- 
lier la science et la foi. Les bonnes intentions de l'au- 
teur sont évidentes ; mais il montre plus de bonne volonté 
que de savoir véritable et plus de savoir encore que de 
goût. Dans les voies de Dieu développe cette thèse que 
le christianisme doit être renouvelé, que la religion réfor- 
mée doit être réformée une fois de plus : « Il s'agissait 
de surmonter le pauvre Dieu dogmatique des temps 
passés et ses prêtres, comme avaient été surmontés jadis 



BjOttKSTjBUCt BJOnUCSOll 87 

ks idoles et les sorden des païens.» Au moment où 
BjoBrnsoo publia son livre, l'idée d'évolution jouissait 
d'un crédit sans bornes. Elle régnait dans les sdenoes 
naturelles, elle dominait dans l'histoire. Au nom de l'évo- 
lution, Brunetière allait rénover la critique. Rien d'élon- 
nant à ce qu'on demandât ansri à l'idée d'évolution de 
rajeunir la foi : € Transporter dans le domaine religieui, 
écrit Bjoemson, l'idée d'évolution, il y avait là une 
grande tâche à mener à bien. Ole Tuft y songeait » 

Bjoemson se contente de prêter son intention à son 
héros. Il n'a pas osé tracer lui-même une esq n î a se de 
cette religion évoluée. On sait qu'un autre romancier 
d'ailleurs plus cultivé, l'Italien Antonio Fogazzaro, a eu 
cette audace. Dans le traité Pour la beouié dune idée, 
dans plusieurs autres brochures, dans le roman // Sanio, 
M. Foganaro apparaît fervent catholique et partisan 
zélé de révolution. Loin de détruire l'hypothèse de U 
création du monde, dédare-t-il, la théorie de l'évolution 
la confirme. Elle manifeste seulement le plan en vertn 
duquel Dieu forma l'univers. Les iracls de M. Fogaz- 
saro sont d'une grande beauté morale, pleins du mys- 
ticisme le plus pur, mais je n'ose affirmer leur solidité 
scientifique. 

La théorie de l'évolution est, d'ailleurs, fort en baisse 
à l'heure qu'il est. Elle aura duré ce que durent les roses, 
les idées générales et les systèmes philosophiques, c'est- 
à-dire l'eapaoe d'un matin. J'incline à voir dans le chris- 
tianisme sans épithète quelque chose de bien plus durable 
que ce chritianisme revu et corrigé à la lumière d'une 
théorie déjà prescrite. 

Applaudissons, néanmoins, aux saines ooodusîoDS dé- 
duites par Bjoemson d'une théologie fidladeuse : e Aimer 
tous les hommes, dédare-t-il, c'est vivre en Dieu » et 



88 BIBUOTHÈQUK UMlVBSAtLLB 

encore : € Où sont les braves gens, là sont les voies de 
Dieu. » En théologie comme en pédagogie, Bjoernson 
est un disciple de Jean-Jacques. Sa croyance ne diffère 
pas sensiblement de la religion faussement nommée 
naturelle, faussement, car je défie bien qui que ce soit de 
la trouver « inscrite dans le livre de la nature. » A la 
phraséologie du vicaire savoyard, Bjoernson mêle les 
grands principes de Nathan le Sage. Le romancier théo- 
logien Scandinave a beau se réclamer de Darwin et de 
Spencer : sa religion n'est autre chose que le vague 
déisme de la seconde moitié du dix-huitième siècle. Ce 
qu'il nous prêche, c'est la philosophie de tàge des lu- 
mières. Il n'importe, au demeurant. Sa théologie peut 
sembler suspecte. Elle l'amène à préconiser des vertus 
excellentes, entre autres la tolérance, la charité. 

Voilà du vieux neuf qu'il faut rajeunir inlassable- 
ment.... 

Maurice Muret. 

{La fin prochainement.) 



ttfttfttttttttttttttttttttttffttt 



DES FORMULES DE SALUT 

A L\ FIN DES LETTRES 
depuis le xvii* siècle jusqu a nos jours. 



11 est peu de pertoones qm, s o ud e u te i d'éviter les 
ibrmules btnalet et de graduer les mois dont elles se 
servent d après la déCétenoe particulière due à leur cor- 
retpoodant, n'éprouvent une seconde d'hésitation an 
moment de terminer leurs lettres par une petite phrase 
polie. 

Xoos ne parlons pas des lettres intimes adresséas à 
des parents ou à des amis. Pour ces lettres-là, il n'y a 
point de formules c onsacr ée s ; on exprime librement ce 
qu'on ressent et comme on le ressent. L'amitié, laffec* 
tion, le dév ou ement, U reconnaissance, ou même la 
simple sympathie, peuvent s'exprimer de vingt-cinq 
fiiçons diflérenies, dont la sincérité ùàt tout le prix. 
PMt-éHe peut-on seuleoMot ùàte remarquer qu'au dix- 
huitième siècle, k € fwndwssa » et Ui c seosiMIilé » re- 
venaient plus souvent sous Ui plume que de nos jours et 
qu'on s'embrassait, par lettres, beaucoup plus qu'à pré- 
sent. 

En 1S41, Thiers, écrivant à Mérimée, terminait 



go niBLIOTHÈQUB UNIVBESBLLB 

son biiict jnir: « Adieu, mille tendresses. » (ColL A, 
Bavet, N*» 842.) 

En 1846, Vinet assurait Sainte-Beuve de son tendre 
attachement. Cet adjectif ne s'emploie plus guère dans 
la correspondance courante et entre hommes. 

En l'an XII, le général Belliard, écrivant au général de 
Billy, lui disait en finissant : « Je vous embrasse, mon 
cher général. » Il y a près d'un siècle que cette formule, 
si fréquente sous Louis XV, n'est plus en usage. Cela 
tient-il à ce que les hommes, ayant pris l'habitude de 
porter la barbe, n'éprouvent plus le même plaisir à rap- 
procher leurs visages de trop près? Ou bien, dans notre 
siècle de microbes, où l'on conseille de ne guère em- 
brasser les petits enfants, les hommes faits tiennent-ils 
à donner le bon exemple? Quoi qu'il en soit, la formule 
est tombée en désuétude. 

Nous ne voulons pas nous arrêter non plus aux for- 
mules usitées dans le commerce ou dans les administra- 
tions publiques. Les négociants ont pour la correspon- 
dance d'affaires leurs habitudes et leurs traditions; per- 
sonne ne songe à leur demander un raffinement de lit- 
térature ou de courtoisie mondaine. Dans les adminis- 
trations, il existe un formulaire officiel, savamment gra- 
dué d'après la situation respective de l'écrivain et du 
destinataire de la lettre. Nous nous souvenons d'en avoir 
entendu résumer le principe en ces quelques mots : on 
doit à ses inférieurs de la bienveillance, à ses égaux de 
la considération, à ses supérieurs du respect. Dans un 
même corps, où chacun connaît exactement sa place, il 
n'est pas malaisé de savoir si l'on écrit à un inférieur, à 
un égal ou à un supérieur. Cela n'est pas aussi facile 
entre fonctionnaires appartenant à des corps différents 
et où la même appellation ne correspond pas toujours 



DU rORMULIS DB SALtx A LA ru« uu LITTftlS Ql 

au même grade hiérarchkiiie; de là des sosoeptilnlitée et 
des firottemeots. Dus œe dennèrae mnéeSy on e ooopé 
le mal dans sa radne, en supprimant dans plosienra pays 
toute formule de politesse, soit en tète, soit à la fin des 
lettres. Comme soscnption, on se borne à mettre après 
son propre nom et sa qualité le nom et la qualité da 
destinataire. Puis on entre immédiatement en matière, 
et, quand on a dit tout ce qu'on avait i dire, on appose 
sa signature. En Suisse, on remplace, dans la correspon- 
dance officieUey les formules de politesse par le sigle 
Tu. Noos ne savons pas an juste de quel mot alle- 
mand ou français oe sigle est l'abréviation; mais il petit, 
croyons-nous, se traduire ainsi: Je n'ignore pas que voos 
avez un titre officiel, je ne sais pas exactement comâient 
il ÙMi le libeller, je m'indine d'avance devant tous les 
galons auxquete voos pouvez avoir droit: TU. Dans 
d'antres pajrs, on met après le nom du destinataire S, T., 
c'est-è-dire sahfo titulo (avec la qualification qui vous ap- 
partient), ou bien en style sténographique : ric. eU. etc. 
Quand on est ansd pressé ou aussi pen renseigné, pourquoi 
ne pas adopter tout simplement l'usage qui commence 
À prévaloir en France entre gens distingués et qui con* 
siste à ne plus mettre sur une adresw de lettre aucune 
qualification quelconque? Cela signifie: Monsieur, voos 
avez tant de notoriété, voos êtes si bien « quelqu'un, » 
qu'il est absolument superflu d'indiquer vos qualités ; 
votre nom seul suffit. Ce procédé part évidemment d'un 
sentiment Uès délicat et n'a rien que de flatteur pour 
le destinataire de la lettre. Biais on ne peut guère, ce 
nous semble, exiger des fiicteurs, qui sont toujours près* 
ses, de connaître, au moins de nom, tous les hauts fbnc- 
tionnaires, savants ou artistes éminents. Bn ne précisant 
pas mieox l'identité du destinataire, on risque fort que 



ga BIBLIOTRfeQUE UNIVBR9SLLI 

la lettre soit remise à un homonyme; il vaut mieux être 
un peu plus précis. 

Nous nous proposons d'indiquer comment, depuis le 
dix-septième siècle jusqu'à nos jours, les gens du monde, 
les personnes distinguées ont eu coutume de terminer 
leurs lettres. Chaque époque a eu ses habitudes. Mais 
ce qu'on remarque plus particulièrement, au dix-sep- 
tième et au dix-huitième siècle, c'est l'ingéniosité et la 
bonne grâce avec lesquelles on savait arriver à la for- 
mule du salut; cette formule, au lieu d'être simplement 
comme maintenant le dernier alinéa, un peu banal, de 
la lettre, était fort habilement rattachée au texte même. 
Cette façon délicate d'écrire ne s'est pas perdue com- 
plètement, — beaucoup de femmes du monde sont 
encore passées maîtresses dans l'art de tourner un billet, 
— mais elle est devenue rare, et nous espérons qu'on 
lira avec plaisir quelques exemples de la manière dont 
nos devanciers savaient conduire leiu"s phrases pour ar- 
river au salut final. 

La formule française typique est, pour toute la pé- 
riode dont nous nous occupons et pour les femmes 
comme pour les hommes: Je suis. M., votre très humble 
et très obéissant serviteur (ou obéissa?tte servante), avec 
quelques menues annexes destinées à accentuer le res- 
pect, la déférence ou l'attachement. Pour ne pas al- 
longer démesurément ce petit article, nous arrêterons, 
quand il y aura lieu, nos citations au mot votre, les six 
autres venant invariablement à la suite. Nous citerons, 
d'ailleurs, de préférence les formules plus ou moins élé- 
gantes s'écartant de la salutation vulgaire, et nous clas- 
sons nos exemples par ordre de date, la mode du jour 
pouvant avoir quelque influence en la matière. 



DE, lALUT A LA FOI DIS LITT&n 0} 



Dix-septième siècle. 

BIslherbe à M. Du Bouâloa, 22 décembre 1627: 

« ...Votre scrviuur très humble et très aflbctioflioé. » (CoiL 
B. Fillom, n* 935 <.) 

Blslberbe à Râcan, 13 mai 1628: 

« Ctft asan nillé ; ptrions à ccst heure à bon escient Je 
veux. Monsimir, et vous prie, que vous m'aimiez toujours 
comme je vous antore que je terii toujours votre très humble 
et très alfectlooiié tcrvUnir. » (CoU, A. BovH, n* 653 •.). 

Henri, dticde Rohan (1579-1638), au cardinal de Ri- 
chelieu, 16 juillet 1629: 

• ...Car je suis résolu de me conduire de telle sorte que vous 
ayet suMact de prendre confiance en moi, surtout aux protêt* 
tations que je vous Ciis d'être toute ma vie. Monsieur, votre 
très humble et très affectionné serviteur. » (/6.. n* 2004.) 

Descartes au P. Mersenne, mathématicien, 

31 man 1641 : 

« Je suis, mon Rév^ Père, votre très-oMigé et très-pAssiônné 
serviteur. » (M., n* 659.) 

Blaite Fucsl à ta soeur < Mademojwlle Peher, la 
conseillère, à Qennoot, dernier janvier 1643 »: 



«r ém étmÊÊÊtmÊi kéÊÊÊnfÊim 
de M, B m ^ tm n fOmi, par ÈJàmtm Chvavajr. — 1 vol gr. im4^. ParK 

«sn. 

* Nom dioM lot Uttroa qai hiwiwt portfo do la coBoctloa d'oMtogra* 
piMa do M. Alfred Bovol, do VoloMicMy. d*apr«a k 
qaHeaa pvbSê oa iiS|, aoM lo tkro do 
t qaldoMolo 
- t voLi»4*donopoffoa.Pari% 




94 BlBLIOTHtQUB UNIVERSELLE 

« Je suis, ma chère sœur, votre très humble et très affectionné 

serviteur et frère. 

» B. Pascal. » 

(ColL B, FilUm, n*» 24.) 

M"** de Sévigné à son cousin, le comte de Bussy- 
Rabutin, 14 juillet 1655: 

« Adieu, mon cousin; le Gazetier parle de vous légèrement: 
bien des gens en ont été scandalisés, et moi plus que tous les 
autres; car je prends plus d'intérêt que les autres à tout ce qui 
vous touche. » {Lettres, éd. Grouvelle, t. I, n° 12.) 

Le cardinal de Retz à Monseigneur.... 1657: 

« Je suis, avec passion, Monseigneur, votre très humble et 
très obéissant serviteur 

» Le Cardinal de Rets {sic.) » 
(Coll. Benjamin Fillon, n° 975.) 

Scarron à Pellisson-Fontanier, 11 avril 1660: 

« Je suis tout à vous. » (Coll. Benjamin Fillon, n° 966.) 

La Rochefoucauld à M"*" de Scudéry, 7 décembre 

(vers 1660) : 

« Je vous demande encore d'être persuadée de mon respect et 
de ma reconnaissance, et que je suis plus qu'homme du monde, 
vostre... ^ etc. (Coll. A. Bovet, n» 673.) 

Le cardinal de Retz à Arnauld de Pompone, 

18 février 1662: 

« Croyez, je vous prie, que rien ne me peut estre plus cher 
que l'honneur de vos bonnes grâces et que je suis bien vérita- 
blement et très parfaitement. Monsieur, votre très-affectionné à 
vous servir. » (Même signature que ci-dessus, Ib., n» 674.) 

M~ de Sévigné à M"« de la Fayette, 1675 : 

« Adieu, ma très-chère, vous savez bien qu'on ne peut vous 
aimer plus tendrement que je fais. » (Lettres, t. III, n° 314) 



OtS FOIMULBS Dg tALUT A LA f» DIS LtmiS g$ 

M** de Sévignë i sod oounn, le comte de Bosty* 
Rabotin, 25 mai 1676 : 

« On n'ose écrire, cela iait moiii.i . «. est pourquoi je finis, 
afin de tous conserver une cousine qui vous aime fort. » 
(lW/r<f. t. IV, n*4i9.) 

M-" de la Fayette k Ménage, juillet 1680 : 

« Qpe nostre amitié ne meure pas devant nous ! Je conserve 
un souvenir qui m'est cher de caUe que vous avez eue pour 
moi et vous honore toujours parf^tlnnent (tù). » (Coii, 
A. BooH, n« 690.) 

Btisiy-Rabutin au P. Bouhours, 16 janTier 1691 : 

« Adieu. nKNi très révérend Père ; je suis à vous du meilleur 
de mon caur. • (/è.. n* 676.) 

Dix-huitième aiècle. 

FéneloD à M*^, 25 mai 1705 : 

• Ces! avec la plus par6itte sincérité que je suis. Monsieur,, 
votre... » etc. 

» Fa. Aa. Duc oa Cambray. » 

^/i».. n- 701.) 

G.-Fr. Hmdei (^ic gnmd compositeur; a son beau*frère^ 
M. D. MicluelteD, Londres, 20 férner 1719 : 

« Je vous embrasse avec toute votre chère Cimille, et je suis 
avec une passion inviolable toute ma vie. Monsieur et très^ 
bmiofé frire, votre très humble et tris obilsiant ssndtmr. 

» Gioaca-Faaisaïc Hamdsl*. » 

(G>//. Bmfêmm Filhm, n« 3589.) 

Les vingt-deux exemples soÎTants, de 1740 à 1777, 
sont empruntés à la correspon d anc e de Voltaire, dont 

kajreo* 



Ç6 BIBUOTHftQUB UNIVKllSBLLt 

les seize volumes (dans l'édition de Kehl de 1785) sont, 
pour ne parler que de la grâce et de la variété du style, 
l'une des lectures les plus attrayantes qu'on puisse faire. 
Il y a bien peu d'écrivains qui aient manié la langue 
française avec cette maîtrise, jusque dans de menus dé- 
tails tels que les fins de lettres *. 

Voltaire au marquis d'Argenson, 26 janvier 1740 : 
« Adieu, Monsieur ; respect, reconnaissance. » 

A Maupertuis, 18 septembre 1740 : 

« Adieu, Monsieur ; vous pouvez m'adresser vos ordres à La 
Haie. Ils me seront rendus partout où je serai, et je serai par 
toute terre à vous à jamais. » 

Au marquis d'Argenson, 9 août 1741 : 

« Adieu, Monsieur; aimez toujours beaucoup les belles-lettres, 
et daignez aussi aimer un peu l'homme du monde qui vous est 
attaché avec le respect le plus tendre. » 

A l'éditeur Segui, décembre 1741 : 

« Je suis charmé que cette occasion me procure le plaisir de 
vous dire à quel point je vous estime et combien j'ai l'honneur 
d'être. Monsieur, votre... » etc. 

A Diderot, juin 1749 : 

« Comptez, Monsieur, que je sens tout votre mérite ; et c'est 
pour lui rendre encore plus de justice que je désire de vous 
voir et de vous assurer à quel point j'ai l'honneur d'être 
votre... » etc. 

Au comte Chou valof, 23 décembre 1761 : 

« Je vous souhaite d'heureuses et nombreuses années; je serai 

f Dans la Comapondanct général* de Voltaire, toutes les lettres sont 
classées par ordre de date : il est donc superflu de renvoyer au tome et 
ao numéro. 



DIS rOftlIULB Dl SALUT A LA mC DO lutrks 97 

pendant cdkt oô je vivrai, avec le plus teiklre et le plus respec- 
tueux attachement, votre... » etc. 

A Im oomtflMe de Btaaewîtz, 25 déoembre 1761 : 

« Qpand je considère que j*ai bientôt soixante et dix ans. et 
que je deviens borgne, je icste à ma cheminée et. entre deux 
podet. tout plein de U respectueuse et tendre reconnaissance 
avec laquelle j'ai l'honneur d'être. Madame, votre... » etc. 

Au marquis d'Argenoe de Dirac, 20 mai 1 76a : 

« G>mptcx que vous n'avez pas de serviteur plus inviolable- 
ment attaché que 

» VOITAIIIE. W 

Ati marérhal dtic de Richelieti, 22 jtûn 1762 : 

« Il n'y a qu'heur et malheur en ce monde. Mon heur est de 
vous être attaché jusqu'au dernier moment de ma vie. avec le 
plus teikire et le plus proébod respect, n 

A M"* de Saint-Julien, 14 septembre 1766 : 

« Agréez. Madame, mon très- sincère respect, et un attache» 
ment plus Inaltérable que les plus grandes passions que vous 
ayez pu Inspirer. » 

A la marquise du Deffimty 14 septembre 1766 : 

« Vous en al-je assez conté. Madame ? vous ai-je assez en- 
nuyée? suis-je assez bavard? SouflRrez que je finisse en disant 
que je vous aimerai jusqu'au dernier jour de ma vie. de tout 
mon cceur. avec le plus sincère respect. » 

A la marquise de Boufllers, 30 jamner 1767 : 

«Je ne sais. Madame, si vous allez à la cour ou à la ville; mais, 
en quelque lieu que vous soyez, vous feret les délices de tous 
ceux qui seront assez heureux de vivre avec vous. Cette conso* 
latlon m'a toujoure été enlevée ; votre souvenir peut seul cooso» 
1er le plus respectueux et le plus attaché de vos andeos servi* 
teurs. • 

tmnr. ux 7 



g8 BIBLIOTHÈQUB UNIVERSELLE 

A M. Chardon, 2 février 1707 : 

« Vous m'avez inspiré la franchise ; je la pousse peut-être 
trop loin, mais je ne puis pousser trop loin les autres sentiments 
que je vous dois et le respect infini avec lequel j'ai l'honneur 
d'être, Monsieur, votre... » etc. 

A M. Panckoucke, libraire à Paris, 2 S février 1767 : 

« Au reste, Monsieur, je voudrais pouvoir vous prouver l'es- 
time que vous m'avez inspirée quand j'ai eu le plaisir de vous 
voir à Ferney. Tous les gens qui pensent doivent ambitionner 
votre amitié, et c'est avec ces sentiments que j'ai l'honneur 
d'être Votre... » etc. 

Au marquis d'Argence de Dirac, 21 mars 1767 : 

« Je suis toujours très-languissant, mon âge avance, ma force 
diminue ; mais mon attachement pour vous ne diminuera 
jamais. » 

Au marquis d'Argenson, 14 décembre 1770 : 

«... Mais que je traite avec vous, par lettres, des choses où 
Aristote, Platon, S* Thomas et S* Bonaventure se sont cassé le 
nez, c'est ce qu'assurément je ne ferai pas : j'aime mieux vous 
dire que je suis un vieux paresseux qui vous est attaché avec le 
plus tendre respect, et cela de tout son cœur. » 

Au chancelier de Maupeou, 8 mai 1771 : 

« Je respecte trop vos grands travaux pour abuser plus long- 
temps de votre patience. Souffrez que je joigne à mon admira- 
tion le profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être... » etc. 

Au maréchal duc de Richelieu, 20 juillet 1771 : 

« ...Je demande bien pardon à mon héros de l'entretenir 
ainsi de mes misères, mais il a voulu que je lui écrivisse. Il est 
assez bon pour me dire que ces misères l'amusent ; je ne suis 
pas assez vain pour m'en flatter ; ainsi je finis avec le plus pro- 
fond respect et le plus tendre attachement. » 



on roMcuus m bautt a la rot dis Limn 99 

Au même, 29 avril 1772 : 

« Si )anuU vous kàu (su) un petit tour à RlcbsUtu. jt ms 
ferais traîner sur Is routt pour envisagtr «ncorv une fbit mon 
hérof et pour lui renouveler le plus sincère, le plus respectueux 
et le plus tendre des liocnmages. • 

A Coodoroetf 5 décembre 1775 : 

« Agrées. Monsleor. le très tendre respect du vieux malade 
de Ferney. » 

A M. de Pomaret, 4 jtnllet 1776 : 

« ... J'ai le malheur d'être très éloigné des sentiments que 
vous êtes obligé de proleaier ; mais ce n'est pour mol qu'une 
raison de plus de vous être très attaché et d'être de tout mon 
cceur. Monsieur, votre... • etc 

Enfin, void les lignes finales a une des denuères let- 
tres de Voltaire, qui avait près de quatre-vfngt-qoatre 
ans et mourut peu de mois plus tard. 

A M"* du Bocage, a novembre 1777 : 

. S'il me resuit la force de désirer, je désirerais d'être à 
Paris, pour... aimer ce naturel charmant, cette égafité et cette 
simplicité qui relèvent vos talents, et pour vous dire, avec la 
même simplicité, que )e serai du fond du cceur, avec le plus 
sincère respect. Madame, votre très humble et très ^*»**<ff fnf 
serviteur jusqu'au dernier jour de ma vie. 

• La VItUX MALAI» os FiAMtY. » 

♦ 
Montesquieu à € son cher Abraham » (son banquier) 

19 mais 1740 : 

» Je vous salue et embrasse de tout rooo oaur. » (CoU, A, 

Bovrt, n» 718.) 

Vauvenaigues à Voltaire, 4 avril 1743 : 

« J'ai souhaité toute ma vie avec pasnon d'avoir l'honoeur ds 



100 BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSBLLB 

VOUS voir, et je suis charmé d'avoir dans cette lettre une occa- 
sion de vous assurer du moins de l'inclination naturelle et de 
l'admiration naïve avec laquelle, Monsieur, je suis du fond de 
mon cœur, votre... » etc. 

Du même au même, 22 avril 1743 : 

« Ce sera alors. Monsieur, que je me permettrai d'espérer 
votre amitié. En attendant, je vous offre la mienne, et suis avec 
passion, Monsieur, votre... » etc. 

Du même au même, 21 janvier 1744 : 

« Continuez-moi, je vous prie, Monsieur, les témoignages de 
votre amitié. Je cesserai de vivre avant de cesser de les recon- 
naître. » {Œuvres complètes de Vauvenargues , éd. Suard, t. H, 
p. 311. 314, 319.) 

Le peintre François Boucher à Favart, 4 juillet 1 76 1 : 

« J'ai l'honneur d'être, avec une éternelle reconnaissance, 
mon cher Monsieur, votre amy {sic). 

» Le chevalier Boucher. » 
(Coll. Benjamin Fillon, n** 1721.) 

Di(Jerot à l'abbé Lemonnier, (vers 1765) : 

« je vous embrasse de tout mon cœur, et, si vous en doutez, 
c'est par coquetterie, afin que je vous embrasse encore une fois. » 
{Coll. Benjamin Fillon, no 1090.) 

J.-J. Rousseau à M. F.-L. d'Escherny, 6 avril 1765 : 

«Je vous salue. Monsieur, de tout mon cœur. » {Coll. A, 
Bovet, n» 738.) 

La comtesse du Barry au duc de Choiseul, 

16 novembre 1769 : 

«J'ai l'honneur d'être, avec une extrême considération. Mon- 
sieur le duc, votre très humble et très obéissante servante. » 
(Ch. Saint-André, Madame du Barry, i vol., 1909, p. 86.^ 



DIS rORMULtt Dl SALITT A LA FDI DBS LCnUBS 101 

Diderot à Beaumarchais, 5 août 1777 : 

«Je vous salue et vous embrasM. Vous coonalsics dcpub 
longtemps les sentiments d*estime avec lesquels je suis. Mon- 
sieur, votre... • etc. {CcU. A, Bo9ti. n* 741.) 



Le duc d'Aiguilloo à la comteiw du Barry, 

16 décembre 1778: 

« Contervcs-nioi toujours vos boules. Madame la Comtesse, 
et M doutez jamais de ma reconnaissance, de mon attachement 
et de mon respect • (Ch. Saint-André, omvr, cili, p. 504.) 

L'abbé Delille à M. P.-M. Hennin, yers 1780 : 

« J*irai certainement jeudi asseurer un des hommes dont j*es* 
time le plus la probité, les lumières et r h onn èt s té , des sentiments 
de respect et de dévouement avec lesquels je suis. Monsieur, 
votre... » eU. {ColL A. 3owi, tf 765.) 

I^ prince de Ligne à la marqtiise de C*^, 1787 : 

Je menais ma barque tout comme un autre : jusqu'à ce 
que j*entrc dans celle de Caron. je ne casMrai point de vous 
aimer et de vous le dire. » 

Du même à la même, 1787 : 

« ...Si. comme je l'espère, la guerre éclate un de ces jours 
avec les bons mahométans. il tiudra se dépécher de les battre 
pour vous aller voir bien vite, ma chère Marquise, ou vous 
adorer, comme une divinité, sans vous voir. » (Ltttrti, éd. Stati- 
Holstain. 1809. p. 44 et 89.) 

M^'d'Angiviller à laoomte«e du Barry, li juin 1789 : 

• ■ . Alors nous aurons le plaisir de réparer une partie de nos 
torts, bien Involontaires en vérité. J'ai l'honneur de vous ta 
assurer, ainsi que de notre empressement à vous porter nos 
Msn vériuMes et sensibles hommages. • (Qi. Saint • André. 
aW. p. jji.) 



102 BIBUOTRÈQUB UKIVSRSIXXB 

André Chénier à son père, ancien chargé d'afËiires de 
France au Maroc, 24 novembre 1789 : 

« Adieu, mon très-cher pcrc , je prie ma mère d'agréer l'assu- 
rance de mon respect ; j'embrasse mes frères de tout mon cœur 
et vous prie de compter à jamais sur ma respectueuse tendresse, 

>► Chenibr de Saint-André (sic). * 

(Coll, Benjamin Filîon, n" 1162.) 

Révolution et Empire. 

Robespierre (Maximilien de), à l'un des commissaires 
de la Convention près l'armée du Rhin, 

12 brumaire an II (2 novembre 1793) : 

« Adieu, je vous embrasse de tout mon cœur. » (Coll, Ben- 
jamtn Fillon, n<> 629.^ 

Florian à Boissy d'Anglas, 15 fructidor an II : 

« Adieu, mon bon et cher confrère; Guillaume Tell avance 
fort et avancerait mieux sans quelques accès de fièvre, suite de 
mon été ou précurseur de mon automne. J'ai cette fièvre en 
vous écrivant, et je n'en sens pas moins tout le plaisir de vous 
dire que je vous aime. » (Coll. E. L. *) 

M"* Tallien à Raynal, vers 1795 : 

« Salut et respectueux attachement, 

» Thérésia Cabarrus Tallien. » 

(Musée Carnavalet.) 

M"* Tallien au citoyen Lecarpentier, vers 1795 : 

« Recevez, Citoyen, l'assurance de mon estime et du plaisir 
que j'aurai à vous remercier de vive voix. » 

(Même signature que ci-dessus.) 
(Musée Carnavalet.) 

* Les pièces ainsi désignées font partie de notre propre collection. 



DM f OUCOLIt OC tALCT A LA FOI DU LSTTftlS 10) 

Barthélémy, membre du Directoire, amlMandeur, au 
citoyen repréinntint *^p 1 1 pluviôse an III : 

« Salut et firatemtté! » (CoU. £. £.) 

Cette formule, qui a été officieuc et assa asucilo 
•ooi la Révolution, a été monaentanëoieot raprite pen- 
dant la seconde République, pour les oorrespoodanoes 
entre fooctkmnaires ; mais le public n'a jamais songé 
alors k s'en servir. 

Le peintre Girodet-Trioson, k Chaptal, ministre de 
l'Intérieur, 15 prairial an IX : 

m Sjliit rt rrsrvs.f 

• Al. GfROorr. • 
(Cou, Benfomm tUhm, n* i8(0.) 

Le che\'a]ier de BoufBen à M. ^ 12 germinal an IX : 

« Toutes les (6U que met restes de jarobes pourront me porter 
jusqu'aux incurables. j>n proAterai pour aller vous embrasser. • 
{Cott. E, L.) 

Le général Belliard au général de Billy, 

4 frimaire an XII : 
« Je vous embrasse, mon cher général. » (M.) 

Le duc Victor de Broglie à l'archéologue Schweig- 
hantser, 20 mesaidor an XII : 

« Veuille! croire. Monsieur, que votre souvenir est demeuré 
cher aux Ormes, et surtout à votre ami Victor. • (th.) 

Le général Mathieu Dumas au général de BOly, 

6 ventôse an XIII : 
« Je vous salue, mon cher fènéral. de tout mon cour. • (/à.) 

Bernardin de Saint-Pierre à Legoové, 

14 septembre 1807 : 
« Salut et prospérité. • (CM, A. Awi, n* 764.) 



104 mBUOTBÈQVE UNIVERSELLE 

Dix - neuvième siècle 

(depuis U Restauration). 

M"" de Staèl au landamman Pidou, juin et juillet 1815 : 

« Mille compliments. » 

ou 

« Mille et mille compliments. » 

A partir du mois d'août : 

« Mille amitiés. » (Correspondance inédite publiée par M. C. 
Burnier, Bibliothèque Universelle de janvier 1910.) 

Chateaubriand à Joseph de Maistre, 6 septembre 1 8 1 7 : 

« Recevez, Monsieur le Comte, je vous prie, l'assurance de 
ma reconnaissance, de ma profonde estime, de ma sincère 
admiration, sans parler de la haute considération avec laquelle 
je suis, Monsieur le Comte, votre... » etc. {Coll. A, Bovet^ 
no 798.) 

La Mennais à Victor Hugo, 6 septembre 1824 : 

« yaU et me ama. » (Jb., n° 810.) 

Le marquis de Sémonville à la comtesse Guilleminot, 
ambassadrice de France à Constantinople, 

5 octobre 1825 (?) : 

« A mon retour, j'aurai l'honneur d'aller entretenir Madame 
la Comtesse Guilleminot de la protégée du général, de mes 
démarches, de mon espoir, et surtout de celui que je conserve 
de lui voir agréer, malgré mes absences, l'hommage de mon 
tendre respect. » (Coll. E. L.) 

Andrieux, secrétaire perpétuel de l'Académie française, 
à M. M., 6 janvier 1831 : 

« Agréez les assurances du tendre attachement de votre vieux 
Professeur. » (Ib.) 



ots fomuLn ot tAurr a la n» nt littub 105 

Beyle (SCeodbal) au comte d'Argoot» 17101» 1831 : 
« Agréez mes remerciments et met mpects. » (Càli. A, Boott, 
n* 814.) 

ChaiiipollJon*Figeac à l'archéologiie Philippe de Gol- 
l>éry, 18 avril 1831 : 

« Bonjour de tout cœur. • (ColL E. L.) 

Jules Janin à M. J.-H. Schnitzler, directetu' de VEnty* 
clopédit des gens du monde, très connu plus tard pour 
•es travaux sur la Russie, 1833 : 

« Je vous Salue beaucoup. Monsieur. » (IhJ) 

Le général comte Dumas, pair de France, au même, 

««35 : 

« Ccst à regret que. pour remplir mes devoirs comme homme 
public. Je luis forcé d'interrompre ces observations. Je désire 
que Mofisleur Schnitzler en soit convaincu et qu'il y trouve la 
preuve de ma sincérité et de ma considération très dbtinguée. • 

Chateaubriand à Alexandre Vmet, 2y octobre 1836 : 

« Agréez. Monsieur, je vous prie, nos remerciments les plus 
sincères et l'assurance de ma considération très distinguée. » 
(Ih.) 

J. Michelet è M. J.-H. Schnitzler, vers 1838 : 

1 Recevez. Monsieur, les salutations aflbctoeoses de voCrt 
dévoué serviteur. » {Ih.) 

Du même à Alexandre Vinet, Tert 1838 : 

« Recevez. Monsieur, l'assurance de la Kaute estime que j'ai 
vouée depuis longtemps i votre Ulent et à [vo^J caractère. » 

Lamartine à H. de Balxac, 24 se p t emb r e 1839 : 



I06 BIBLIOlHfeQUB UNIVBRSKLLK 

« Tout il vous d'intelligence et de cœur. >• (Coll. A. Bovet, 
Tï* 8a6.) 

Le duc Victor de Broglie à Alexandre Vinet, 

i8 avril 1840 : 

« Permettez-moi de saisir cette nouvelle occasion pour vous 
offrir l'expression de tous mes sentiments d'attachement et de 
haute considération. » {Coll. E. L.) 

Le prince Dondoukof-Korsakof, vice-président de 

l'Académie des Sciences de Saint-Pétersbourg, à M. J.-H. 

Schnitzler. 

7 septembre 1840 : 

« J'ose me flatter que vous voudrez bien voir dans cet envoi 
un nouveau témoignage des sentiments distingués avec lesquels 
j'ai l'honneur de me dire, Monsieur, votre... » etc. {Ib.) 

J.-J. Ampère à M. Didier, sans date (vers 1845) : 
« Mille compliments empressés. » (Jh.) 

Frédéric Bastiat à M. J.-H. Schnitzler, 5 janvier 1846 : 
« J'ai l'honneur d'être, Monsieur, votre serviteur. » (/^.) 
Le poète Déranger à Alexandre Vinet, 30 avril 1846 : 

« Excusez le long bavardage d'un vieillard, et agréez l'expres- 
sion de ma sincère reconnaissance et de ma considération la 
plus dévouée. y> (Ib.) 

Alexandre Vinet à Sainte-Beuve, 4 mai 1846 : 

« C'est à la hâte que je vous écris, Monsieur, mais de cœur; 
je vous quitte à regret, en vous priant de croire que les senti- 
ments de respectueuse admiration que j'ai pour vous sont encore 
surpassés par ma reconnaissance et par le tendre attachement 
que je vous ai voué. » (Ib.) 

Mignet à M. Stolz, 3 novembre 1848 : 

« Adieu, mon cher Stolz, je finis ma lettre avec mon papier 



ms roaMutn m tAurr a la mi on timn 107 

«t vous cmbriise aflectueusemcot. Tout à vous de ccrur. » 
(CoU. A. AnW. n* 836.) 

Le duc Elie Decues à 1 niaonen alsaoeo Louis Spach» 

6 iDtri 1851 : 

« Mes indifCfféCiofis sont fiakt. inoo cher Monsieur, fespèr* 
que vous sera asics bon pour me les perdonner en iaveur des 
sentkneiits d'stUchement et de paHUte coosidératiofi que Je 
vous ai voués. • {CàU. £. L.) 

Jacquet Bfatler à M. Louis Spech, 19 avril 1853: 

« VeuUlet recevoir à cette occasion Texpression renouvtlét 
de mon ancien dévouement et de ma haute estime. » (/^.) 

V.Cooiin à l'un de tes andeot iecréuires, M. Ch. W., 

/mars (vers 1855): 
« Au revoir; vaU H mt mm. • (/>.) 

Le général de Gallifibi (alors offider d'ordoooanoe du 
géoéial Douay à l'année d'Italie) à M"* la oomteaie de 
la Bédo3rère, dame du palais de l'impératriœ Eugénie, 

20 fuin 1859: 



« Adieu, Madame la Gomtasae. )e baise respectueusement le 
bout de vos jolies mains. Croyez-nK>i votre reconnaissant et 
dévoué.» 

» G. Oi GALUFftT. » 

{GâmkU im Dmâmckt, ii«iadéc. 1909.) 

Edmond About à Monsieur ***» ï* nor. 1859 : 

« Raœvet. Monsieur, avec mes remerciements sincèns. l'ax- 
pre»lon de toute mon estime et de tout mon respect. • (Co//. 

r * ' 

Victor Hugo à VUIemain, 17 nov. 1859 : 

« Je serre vos deux mains dans les miennes, mon illustre 



I06 BOUOTHÈQUE UN1VBR8XLLB 

Désiré Nisard à M. le docteur ***, 24 juin 1863 : 
« Bonjour, cher docteur ; croyez à mes meilleurs sentiments 
et recevez en la nouvelle expression. » (Coll. £. L.) 

Mignet à M. Ch. Waddington (professeur à la Sor- 
bonne et membre de l'Académie des Sciences morales), 

25 février 1864 : 

n Je vous renouvelle l'expression des sentiments avec les- 
quels je suis bien sincèrement tout à vous. » (Ib.) 

Cuyillier-Fleur}' à M. Ernest Lehr, 3 mars 1864: 

« Je me hâte de vous répondre que ma notice est à votre dis- 
crétion, j'entends pour en citer tout ce qui pourra convenir à 
votre travail. Je désire que ce soit le plus possible, et ne veux 
pas finir sans vous exprimer, Monsieur, ma parfaite confiance 
et mon entière considération. » (Ib.) 

P. Mérimée à Monsieur ***, 25 août (vers 1865) : 

« Veuillez agréer. Monsieur, l'expression de mes sentiments 
de haute considération. » (Coll. A. Bovet, n° 875.) 

Louis Ratisbonne à Madame ***, 5 janvier 1868: 

« Je vous remercie de la bonne grâce de votre lettre et vous 
prie d'agréer. Madame, l'assurance de mes sympathies les plus 
élevées. » (Coll. E. L.) 

Pierre Lanfrey à Monsieur L. W., 16 juillet 1868: 

« Agréez, je vous prie, l'expression de mes sentiments de 
haute et bien sincère estime. » (Ib.) 

M°* Juliette Adam à M. de B., 21 mars 1885: 

« Mille compliments. » (Ib.) 



D» roRMULn Di lAurr a la m on urnus 109 



Cet dtations pourraient être infimei. Noos les arrè* 
tout là, pensuit avoir donné une idée raflbante des for- 
mules en usage pendant les tro» derniers sièdea et sur- 
tout de la manière dont les gens d'esprit et les écriraios 
délicats ont su les ymriw afin d'échapper à la banalité. 
Peut-être nous sera-t-il permis de dire, en passant, qu'il 
est plusieurs de ces formules que nous avons citées à 
raison du nom du ou de la signataire, bien plutôt à titre 
d'exemples que de modèles à suivre. II en est quelques- 
unes que, de nos jours, on tr o u verait peut-èue un peu 
«sans fiiçon. » 

Beaucoup de personnes ont encore l'habitude de prier 
leur correspondant d'agréer leurs Moduiaikms, leurs civi- 
Uêêi ou kmrt campUwunU imptttMit. Mais, depuis trois 
quarts de siècle environ, la formule de beaucoup la 
plus employée est: Recevez f assurance de ma considé- 
ration ou de mes sentiments, avec de nombreuses va* 
riantes qui permettent de graduer exactement la défé- 
rence ou la simple politesse qu'on estime devoir té- 
moigner. 

La formule rudimentaire que nous venons d'indiquer 
comspood au minimum d'égards: elle ne peut s'em- 
plojrer sans inconvenance que de supérieur à inférieur. 
Mais, au lieu de Recevez, qui est toujours un peu pé- 
remptoire, on peut mettre : Agréez, Veuillez agréer ou 
Daignez agréer; au lieu de f assurance: les assurances, 
f expression ou f hommage; au lieu de ma considéraHom: 
ma parfaite considération, toute ma considération, wsa 
sincère, amicale, affectotum, haute, très haute ou respec- 
tueuse considération; au lieu de mes sentiments: mes 



1 10 BIBUOTRÈQUB UNIVERSELLE 

meilleurs sentiments, mes sentiments amicaux, affccttieux, 
dévoués, respectueux, ou bien mon respect, mon profond 
ou plus profond respect. Dans cette catégorie de for- 
mules, la plus déférente est donc: « Daignez agréer 
l'hommage de mon plus profond respect. » Tous ces 
mots ont un sens très clair, très net et expriment, avec 
plus ou moins de sincérité, — nous n'avons pas à nous 
placer à ce point de vue, — des sentiments de bienveil- 
lance, d'estime ou de déférence. 

Il y a malheureusement un autre adjectif dont on abuse 
beaucoup de nos jours et qui a le tort de n'avoir, joint 
à considération ou à sentiments, aucune signification rai- 
sonnable ; c'est l'adjectif distingué. Nous défions qui que 
ce soit d'expliquer ce que peut être une « considération 
distinguée » ou « très distinguée. » Une personne ou 
une chose est distinguée, quand elle n'est pas vulgaire 
et qu'elle se distingue des autres par ses mérites pro- 
pres. On se figure être plus poli en assurant son corres- 
pondant de sa considération très distinguée, tout comme 
si cela équivalait à le tenir lui-même pour une personne 
plus ou moins distinguée. Mais il y aurait là une interver- 
sion ou une ellipse tout à fait contraire au génie de 
notre langue. La considération qu'on entend exprimer 
peut être sincère, haute ou respectueuse; elle ne peut 
pas être distinguée. Cette formule, que l'Académie a cru 
devoir sanctionner dans son Dictionnaire, est un non- 
sens, dont on ne trouverait pas un unique exemple chez 
les écrivains du dix-septième et du dix-huitième siècle. 
L'assurance des « sentiments » distingués se comprend 
à la rigueur, en ce qu'on peut réellement avoir des sen- 
timents non vulgaires; mais il est légèrement ridicule 
d'en faire parade en écrivant à un ami. Quand on re- 



çoit une de ces naïves « assurances, » oo sst toiôoiirs 
tenté de répondre: Je suis charmé que toos ayes des 
sentiments aussi raffinés; je sois même trop poli pour en 
avoir jamais douté ; mais en quoi cela m'intéresse*t-il ? 
€ Le moindre grain de mil, » le moindre moi d'aflfbdîoo, 
de dévouement ou de respect, € serait bien mieux mon 
affiure, > pour parler comme La Fontaine. 

Cela dit, c'est peut-être précisément parce que ces 
formules n'ont aucune signification et n'engagent à rien, 
tout en ayant une vague apparence de politesse, qu'on 
les trouve si commodes... et que tous, tant que nous 
sommes, nous continuerons à les employer, si impropres 
qu'elles soient. L'homme est un animal compliqué. 

Ernest Lehr. 



♦♦♦♦♦♦♦♦«ct>t »**♦♦*•«♦♦♦♦♦♦♦*♦*♦♦♦♦♦♦♦** 



CAMISARDS ET PARTISANS 

DANS LE PAYS DE VAUD 

D'après des documents inédits. 



TROISIÈME ET DERNIÈRE PARTIE < 

Nous ne pouvons suivre en détail le jeu périlleux, 
passionnant, des espions et des traîtres au service de 
chaque parti ; nous renonçons aussi à faire l'histoire 
de tous les attentats commis sur les rives du Léman 
pendant les six premiers mois de l'année 1706. Il faut se 
borner à noter ces faits dans leurs grandes lignes. 

Le principal objectif des partisans, ce sont les voitures 
d'argent et les courriers qui, à intervalles réguliers, par- 
taient de Lyon et se dirigeaient sur le Saint-Bernard à 
destination de l'armée d'Itahe. Ce commerce des remises 
se faisait en partie par des maisons genevoises, pour le 
compte des financiers de Paris; il rapportait gros aux 
banquiers de la petite république que l'empereur avait 
inutilement cherché à détourner de ces opérations lucra- 
tives. Le Chablais étant peu sûr, le passage des fonds 
s'effectuait soit par le lac, considéré comme un espace 
neutre, soit par la rive bernoise. Les sujets de LL. EE. 

* Pour les deux premières parties, voir les livraisons de mai et juin. 



CâtniâlIW VT rARTtSAMS DAMS Ll PAYS Ol VAUD 1 1 3 

«n relindent quelque béoéfioe. Les événemeDU de 1705 
et les risques que couraient jouroeUemeot les Toéturas 
d'argent n'empê ch èren t pes les Generots de con ti nuer 
leur commerce; mais, en gens prudents, ils dégagèrent 
leur responsabilité vis-à«TÎs des financiers ùwoçàk. L'a- 
venir montra que cette précaution n'était pas inutile. 

Le i** mars, à 1 heure de l'après-midi, un passant 
aperçut, non loin du pont d'Allaman, deux cadanes 
étendus au bord de la route et percés de coups. Un troi- 
sième corps fiit découvert peu après, celui d'un blessé 
qui fut transporté dans une maison voisine et ne tarda 
pas à expirer. 

La petite ville de Rolle était alors au nombre des en- 
tlroits mal ûunés du Pays de Vaud. Le logis de la € Cou- 
ronne » y abritait nombre de gens suspects. On établit 
<iue les malheureux voyageurs avaient quitté cette localité 
la veille an soir avec leur voiture et qu'ils avaient été 
assawinés peu après leur départ, vers 9 heures. Les corps, 
identifiés, se trouvèrent être ceux des courriers de Rome 
et de l'armée d'Italie et d'un postiUon. Les meurtriers, 
au nombre de six, étaient con duit s par un sujet de 
LL. EE. 

« Les brigands agissent ouvertemeot et avec mesme 
une espèce de scandale, » déclara Ui Qosure à l'ouïe de 
cet attentat. Gabriel de Wattenwyl, le nouveau bailli de 
Morgea, dut éprouver le même sentiment. Son empres 
sèment à rechercher les coupables révèle un certain nui- 
laise qui se trahit aussi dans sa correspondance avec le 
résident. Les assassins, arrêtés en Pnnche-Comté, furent 
au mois de mai livrés aux oflkien de la justice bail- 
livale de Morgea. 

Une semaine après l'attenut d'AUaman, la Clôture 
aoL. mov. ux 8 



114 BIBLIOTHÈQUE UNTVSRSSLLB 

eut vent par ses agents d'un nouveau dessein tramé sur 
territoire bernois par une bande de quarante partisans 
où se trouvait entre autres un frère de Cavalier. Le com- 
plot ne tendait à rien moins qu'à enlever le duc de Ven- 
dôme à son passage sur le lac. Le commandant de l'ar- 
mée d'Italie était fréquemment en voyage; cette fois il 
se proposait de rejoindre ses troupes par Genève et le 
Saint-Bernard. Mais la Closure veillait; en hâte il envoya 
des messagers à Lyon et à Salins pour détourner le duc 
de cette voie. Les dangers courus par le puissant courti- 
san dé Louis XIV firent quelque bruit à Versailles. 

A la fin de mars, les rôdeurs français et savoyards 
fourmillaient dans la contrée. Des aubergistes complai- 
sants abritaient leurs réunions, qui se tenaient dans les 
cabarets d'Ouchy, au logis de la Couronne à Rolle, à 
l'hôtellerie de l'Ecu à Nyon, à Bois-Boug}\ Les voleurs 
étendaient maintenant le rayon de leurs courses au delà 
de Gex et de l'Ecluse; ils poussaient leurs expéditions 
jusque dans le Bugey, troublant le commerce sur la 
route de Lyon à Genève. 

Deux bandes principales se partageaient le pays. L'une 
était conduite par un redoutable bandit qui avait habité 
longtemps Nyon, nommé Populus; l'autre était comman- 
dée par Rocayrol, qui avait pris à cette époque le sur- 
nom de La Motte. Jusqu'au mois d'avril ces groupes tra- 
vaillèrent indépendamment l'un de l'autre, puis les chefs 
s'associèrent pour mener à bien une grosse entreprise. 

Depuis l'automne 1705, Rocayrol jouait avec la Clo- 
sure une partie serrée et dangereuse. Manifestant un re- 
pentir ardent, il avait envoyé son frère à Genève auprès 
du résident. Rocayrol cadet ne manquait ni d'esprit n 
d'« industrie » et soutint fort bien son rôle dans la pe- 
tite comédie qui se préparait. Il apportait à la Closure 



CAmsAJUM rr partisaj*» pans lb i-ays uk vauu 115 

des lettres de son aîné où œlai-d dédarmit Touloir te je- 
ter aux pieds du Roy, obtenir son pardon et vme désor- 
mais en fidèle sujet de Sa Majesté. 

Le 27 octobre, Rocayrol se présenta lui-même à la 
Qosure; après lui avoir fait le rédt de sa vie, il lui four- 
nit de nombreux reoseignementa sur la € Cabale » et sea 
chefr. Le résident restait sur la réserve. Pùor gagner sa 
confiance, le Cévenol sut se rendre utile; peu avant Taf- 
àûre d'Ouchy, il envo3rait à Genève, sur les projets des 
Camisardt à Lausanne, im rapport dont la suite des évé- 
nementa coo firma l'exactitude; quelque temps après, fl fit 
parvenir à son correspondant le plan complet d'une dee- 
cente en Dauphiné; il offrit même de fidre donner la 
Boorlie et Cavalier dans une emboacade, moyennant tme 
prime de 600 pistoles pour le premier et de 200 pour le 
second. Il obtint ainsi quelques subaides, fort à propoa 
pour atténuer ses embarras d'argent. 

En 1706, le psetido La Motte continua ses relations 
avec la Qosve, entremêlant lea ren te i g nem eots vrais et 
fiuQL Le résident, qu'inquiétaient les alléea et venues du 
religionnaire, commençait à ne plus rien comprendre à 
ce € pot-pourri », lorsqu'en mars Rocayrol disparut. 

Quel avait été le but de cette périllettse campagne? 
Sans ancun doute, le camisard chercbait à se renseigner 
sur le service des co ur rier s entre Lyon et l'Italie. Le 
guet-apens de Vemier, village situé sur territoire gessieo, 
mais aux portes de Genève, fut apparemment le résultat 
de c et te enonète. 

Aux e n v ir on s du 20 mai arrivait au Fort de l'Eduse 
un gros convoi d'argent à destination du Saint-Bernard. 
On avait pris de s éri e u ses préca ut ions pour le garantir 
contre l'insolence des voleurs. Le commandant militaire 
de Gex, M. de Borssat, avait mis tout son monde sur 



1 16 BIBLIOTHÈQUE UNIVBKSBLLX 

pied. Un officier et quinze miliciens de la campagne 
franche devaient escorter la voiture jusqu'à la frontière 
bernoise; la veille de l'attentat, les gardes du sel avaient 
patrouillé dans toutes les directions. Rocayrol et Populus 
déjouèrent toutes ces combinaisons par leur audace. 

Le 23 mai, à 8 heures du matin, le convoi fut surpris 
entre le bois de Vernier et celui de Livron. Les bandits, 
qui s'étaient mis des moustaches postiches et de longues 
perruques pour ne pas être reconnus, attaquèrent avec 
fureur aux cris de: « Tue! tue! » Les soldats firent d'a- 
bord mine de se défendre; puis, fusillés de trois côtés, 
ils jetèrent leurs armes et se dispersèrent, laissant leur 
lieutenant et quatre des leurs sur le carreau. 

C'était un dimanche. Dans les villages, aux environs, 
tout le monde était à la messe. L'alarme fut longue à 
donner et les partisans bénéficièrent d'une erreur de la 
maréchaussée, que Borssat jeta dans une fausse direction. 
Malgré les paysans lancés à leurs trousses, ils purent 
tramer leur prise dans une charrette jusqu'au bord du 
lac, à l'endroit appelé la Perrière, où un bateau les at- 
tendait. Ils prirent le large au nez des soldats et des vil- 
lageois accourus sur la rive. 

Après avoir passé quelques heures sur l'eau et s'être 
réparti leur butin, 500 li\Tes d'argent monnayé, les com- 
pagnons débarquèrent par petits groupes, à Coppet et à 
Saint-Prex ; la plupart se firent arrêter. Quant à Rocayrol, 
il atteignit Saint-Sulpice avec deux partisans. Les trois 
compagnons se cachèrent dans un champ de blé où ils 
firent entre eux un second partage, puis ils se rendirent 
à Lausanne. 

Mais la place était devenue peu sûre pour Rocayrol. 
La Closure, furieux d'avoir été joué par son ancien cor- 
respondant, faisait un beau tapage. Aux représentations 



CAMttAlM ST PAATSAMi DAMt LB FAYS Ot VACt» II7 

irritées de Poisieulx, MeMieuri de Berne avaient répondu 
en mettant à prix la tète du Languedocien pour 80 jpm- 
tolet. Après t'ètre en bon volear disputé avec ses com- 
plices, Roca3rrol, accompagné de son ami Lignière, attet- 
gnit Berne en prenant force précautions. Lignière fut 
appréhendé aux portes de la ville ; le pseudo La Motte 
n'échappa aux fusilien de LL. ££. qu'en se glissant dans 
l'hôtel de Stanyan, le ministre briunnique. Il en sortit 
quelques jours après, à la âiveur d'un déguis emen t, et 
gagna la frontière. 

La Clœure prit une brillante revanche l'année sui* 
vante. Son mystificateur commandait alors dans l'armée 
impériale une compagnie dont le résident et Puisieulx 
soudoyèrent quelques hommes. Attiré dans une embus- 
cade près de Huningue, le terrible Cévenol fut saisi, 
amené à Montpellier et jugé par Bâville. Le 11 sep- 
tembre 1 707, il entrait aux galères. 

Son rival Flottard avait passé par les mêmes émotions. 
Après sa rencontre avec Roca>Tol en février 1706, il se 
tint quelques semaines à Aubonne sur les terres de Du- 
qnesne. Cherchant à rallumer ht révolte dans les Céven- 
nes, il avait réussi k ûure repartir pour le midi un des 
Camisards les plus fanatiques, le prophète Salomon. Pui- 
sieulx songeait à le faire enlever sur territoire suisse, 
lorsqu'au milieu de mars, LL. E£., que le meurtre d'Aï- 
laman disposait k la rigueur, cédèrent aux instances de 
l'ambassadeur et firent arrêter Flottard k Lausanne. 

Mais le Languedocien le prit de très haut; il était, 
disait-il, secrétaire de M. Stanyan et avait qualité d'agent 
de U reine d'Angleterre ; on violait en sa personne le 
droit des gens. Effectivement, Messieurs de Berne le 
firent reUcher peu de jours après, sur l'intervention du 
ministre britannique. 



Il8 BDUOTBtQUB UNIVERSELLE 

Malgré cette haute protection, Flottard préféra quitter 
un temps les terres de LL. EE. Nous le retrouvons en 
juillet sur les bords du lac, mêlé directement à l'affaire 
de piraterie organisée par le banneret Blanchet de Lutry 
avec quelques Camisards. En janvier 1 708, il est à Turin. 
Puis on perd ses traces. 

Entre temps, Messieurs de Berne s'efforçaient d'en- 
rayer les progrès croissants de l'anarchie et cherchaient, 
non seulement par des arrestations individuelles, mais 
aussi par des mesures plus générales, à rétablir la sécu- 
rité dains le pays. Par la voix de leurs officiers et de 
leurs pasteurs, LL. EE. marquaient à leurs sujets le sen- 
sible déplaisir que leur causaient les « meurtres, brigan- 
dages et voleries extraordinaires » arrivés sur les terres 
de leur domination. Elles publièrent à ce propos ime 
série d'ordonnances qui furent lues au peuple du haut 
des chaires et sur les places publiques. 

C'est ainsi que les aubergistes et cabaretiers furent 
sommés, sous peine de 25 louis d'amende, de livrer tous 
les soirs une liste des étrangers logés dans leurs hôtelle- 
ries. Il leur fut interdit d'héberger sans permission au- 
cune personne plus de 24 heures. 

Dans les ports, les bateliers durent retirer chaque soir 
les rames de leurs embarcations et les porter aux Halles 
ou à la maison seigneuriale. Ils furent autorisés à se dé- 
fendre par tous les moyens contre les agressions des 
pirates et à répondre aux coups de feu qu'on tirait sur 
eux en plein lac. A Ouchy, tous les habitants furent ar- 
més et reçurent l'ordre de se rassembler au premier signal 
pour prêter main forte à l'autorité. 

Le travail des armuriers fut sévèrement contrôlé. Une 
enquête serrée révéla qu'un bon nombre des fusils dont 
se servaient Populus et ses compagnons étaient sortis 



CAMoAKi'9 Kl I AKiisAii» DANS LS PAYS Dl VAUO II9 

des bouttqoes de Vevey. Od découvrit aom que les deux 
galères de DanUl, à Morges, leoélaieot dans leurs flancs 
d'abondantes provisions de pondre et de grenades. 

Des patrouilles montées sillonnèrent le pays. De jour 
et de nuit, les dragons au bonnet rouge et noir passèrent 
par petits groupes sur toutes les routes de Coppet à 
Saint-Maurice» de Lausanne à la frontière de Francbe- 
Comté, et aussi sur les chemins du JoraU 

Enfin, les pasteurs furent exhortés à veiller sur les 
mcDurs de leurs paroissiens. Dans pli» d'un village, le 
ministre prit l'habitude, en passant le soir devant quelque 
chaumière écartée, de frapper à la fenêtre et d'interpel- 
ler les habitants pour s'assurer de leur présence au logis. 

Les officiers de LL. EE. pratiquèrent fréquemment 
ces visites à l'improviste dans les maisons siapectea. 

De son côté le commandement français multipliait les 
mesures de sûreté sur la rive gauche. Après avoir, en no- 
vembre 1705, dispersé le parti qui s'était retranché dans 
le château d'Yvoire, M. de Vallière était retourné à ses 
troupes. Le Chabhûs et le Pays de Gex semblent avoir 
sérieusement souffert de son éloignement et de ses diffé- 
rents personnels avec U Closure, car les compagnies 
franches se montraient à elles seules incapables de réta- 
blir l'ordre et se livraient elles-mêmes au pillage. 

Les appels désespérés du résident, les pertes subies 
par le trésor du roi, déterminèrent enfin le gouverne- 
ment de Versailles k envoyer dans cette province un offi- 
cier énergique et destiné à cette seule tâche. M. de Bom- 
belles fixa son quartier-général à Thonon. Il fit neUoyer 
le pa>*s par ses cavaliers. Deux barques armées garan- 
tirent la sécurité du commerce sur le lac et assurèrent 
U oonespondanœ avec Versoiz, occupé par plusieurs 
postes. Bombelles réorganisa également les milice indis- 



120 BIBLIOTHÈQUE UNIVER8BLLB 

ciplinëes de Gex et les mêla à ses compagnies de grena- 
diers. 

Au mois de juillet, la Closure constatait avec satisfac- 
tion qu'au cours des dernières six semaines, il ne s'était 
produit aucun incident grave en Chablais. 

A la même époque, la retentissante équipée du banne- 
ret J.-P. Blanchet et de ses acolytes provoquait une 
crise décisive dans les Etats de Messieurs de Berne. 

VI 

En ce temps-ià vivait sur les bords du lac un person- 
nage de réputation peu sûre, Jean-Pierre Blanchet, ban- 
neret et assesseur consistorial dans la petite ville de Lu- 
tr\% paroisse de Lavaux. 

Sa famille, dont le nom est fort répandu dans le pays, 
était de bonne renommée ^ Le père, Pierre Blanchet, 
revêtu de multiples fonctions dans l'administration de la 
justice locale, semble avoir été un loyal fonctionnaire de 
LL. EE. Son fils, Jean-Pierre, l'aîné de sept enfants, 
était né vers 1660. Jeune homme, il révélait déjà un ca- 
ractère indiscipliné et un goût inquiétant pour l'aventure. 
De bonne heure il quittait la maison paternelle et, dé- 
pensant son argent, se lançait dans les voyages. Il revint 
ensuite à Lutry avec sa femme. 

Un auteur du temps raconte qu'en l'année 1685 Jean- 
Pierre Blanchet se trouvait en France; s'apprêtant à ren- 
trer au pays, il rencontra en cours de route une dame 
avec laquelle il lia connaissance. C'était une protestante, 
personne de naissance, qui fuyait les dragons du roi et 
cherchait à gagner la frontière. Comme on avait fait halte 

* Il existe encore dans le canton de Vaud de nombreux représentants 
de la famille Blanchet, mais la descendance directe du banneret est 
éteinte. 



AM13AKIT3 rr rAATOAiif dans ls rAVs oi vald i:r 



pour U nuity dat ëminurai te prétentèrait à l'aiiberge* 
La fugitive m aro3ralt déjà perdue lofiqiie le jeane Va»- 
dois intervint. Il se mit an lit avec sa compagne de 
Tojrage et parla résolument à ceux qui avaient pénétré 
dans la chambre, déclarant qu'il était Suisse, sujet de 
Leurs Excellences, que cette femme était son épouse et 
que la justice du roi commettait une erreur. La voya* 
geuse fut sauvée et le dénouement de l'histoire se devine. 

L'origine de ce nuuiafe est-elle aussi romanesque? Il 
est difficile de le prouver. Un fiut est certain, c'est que, 
le 28 avril 16S7, J.-P. Blanchet époosait sur terre ber- 
noise, dans l'église de Commugny, Françoise Colomb, 
dame de Lays, en Bourgogne. 

La dame de Lays emportait quelque argent; mais elle 
avait laissé en France de grands biens, confisqués après 
son départ Son mari s'appliqua désormais à se âûre res- 
tituer le montant de cette fortune par le go u vernement 
de Louis XI V^ Ce fut l'objet de longues démarches au- 
près du Conseil de Berne et, par son intermédiaire, au- 
près de l'ambassadeur français AmeloC Le roi ne rendit 
rien, comme on pouvait s'y attendre, et Blanchet garda 
de son échec une irritation d'autant plus violente que la 
situation matérielle du ménage laissait à désirer. 

S'aidant de la fortune de sa femme, il avait acheté en 
1 692 le chlteau de Montagny, grande maison située dans 
lc5 vignes au-dessus de Lutry. En même temps il se fu- 
sait appeler baron de Lays et exhibait une lettre de no- 
blesse, datée de 1689» et qui devait lui avoir été conférée 
par l'empereur. 

Trots ans après, BUmchet fait faillite; sa vie conjugale 
c:)i mauvaise et seule rinter\'ention de son frère l'empê- 
che de divorcer en 1699. Pour se procurer de l'argent, il 
a recoun à toutes sortes d'expédients. Il intrigue à So- 



123 BIBLIOTHÈQUE UNIVER8KLLB 

leure et promet à Sainte-Colombe, le secrétaire de l'am- 
bassade française, de lui donner des renseignements sur les 
réfugiés. Une autre fois, il est compromis dans de louches 
histoires d'enrôlement. Il entre en rapports avec un cer- 
tain comte de Saalburg, gentilhomme allemand, et s'en- 
gage moyennant une forte somme à lui fournir 250 hom- 
mes; l'affaire réglée, il n'envoie à son correspondant que 
50 hommes. De là une plainte pour escroquerie, dont le 
Vaudois paraît s'être habilement tiré. 

Dans les dernières années de sa vie, Blanchet parait 
vivre sur l'argent de sa femme; sa situation semble un 
peu meilleure. Il est banneret et on est surpris de le 
voir, malgré ses mauvais antécédents, nommé en 1704 
assesseur consistorial. Peut-être doit-il ces fonctions aux 
relations qu'il entretient avec Sigismond Steiger, le bailli 
de Lausanne, et avec d'autres fonctionnaires de LL. EE. 

Astucieux, peu scrupuleux, « insigne fripon de son mé- 
tier, )► tel nous apparaît le banneret à la lumière de son 
passé et au juste jugement de la Closure. 

On ne peut s'étonner dès lors de le voir se mêler aux 
événements dont le récit va suivre. 

Le jeudi 15 juillet 1706, au matin, J.-P. Blanchet sor- 
tait de chez lui, sous prétexte d'aller chasser les petits oi- 
seaux, et donnait l'ordre à trois bateliers de Lutr}% Bas- 
tian, Guex et Balissat, de se rendre avec leur embarca- 
tion à Ouchy et de l'y attendre. Lui-même montait à 
cheval; puis, en compagnie d'un de ses neveux, auber- 
giste à Villeneuve, il se rendait à Lausanne. En ville, il 
acheta de la poudre et du plomb, puis, redescendant 
vers le lac, les deux hommes s'arrêtèrent à Ouchy, de- 
vant le logis de la Croix-Blanche tenu par le cabaretier 
Matthey. Ils pénétrèrent dans la chambre basse où 
-étaient assis quelques individus, des Camisards, huit en 



CAMItâKnê n rAATUANS DAICS UL FAYl Ot VAUD 1:3 

tout; il y trait lii le célèbre Flottard, le ptrtinn savoyard 
Aubert, Gex, Mettray oo Meiral, de Buffier et un grand 
homme maigre au nés crochu, Antoine Goût dit L4ttalle. 
On but un verre et on caun. Pu» Btanchet fut entraîné 
dans une salle voésine et là» à voix basse, son ne>'eu lui 
exposa en détail le vériuble objet de leur course. Se 
trouvant, dit-il, à Genève deux ou trois jours auparavant, 
il avait vu charger un petit brigantin appartenant à des 
geos de Villeneuve et contenant, avec des étofiès pré- 
cieuses, des sacs d'or et d'argent au compte du roi. Les 
bateliers n'avaient pas d'armes. On ne pouvait laisser 
passer une pareflle aubaine, mais le concours du banne- 
ret était indispensable à la réussite de cette fructueuse 
capture. 

Les Lan^cd<K2ciis cntrcrciit à leur tour dans lacham* 
bre et prirent part au conciliabule. Le chAtelain de Mon- 
tagny hésiuit, craignant les gros risques de l'entreprise. 
Flottard, Lasalle et Aubert le rassurèrent ; l'affidre pré- 
sentait toutes garanties, on ne lui demandait d'ailleurs 
pas grand'chose: fournir les hommes et les bateaux et 
receler dans la maison ime partie de l'argent capturé. 

Une dernière considération pesa fortement sur Blan- 
chet. Les biens de sa femme n'avaient*ils pas été volés 
par le roi? X'était-il pas dans son droit en s'indemnisant 
et sa vengeance n'était-elle pas légitime? Cédant aux ins- 
tances dei Camisards, le baron de Lays conclut le pacte 
qui devait lui coûter hi vie. 

I.c nu me jour, le brigantin signalé entrait dans le 
port d Ouchy et, pour quelques heures, mettait k l'abri 
sa prédeuse cargaison, car un vent violent soufllait 
sur le hu;. Le neveu du banneret ne s'était pas trompé. 
Le bateau contenait bien les fonds destinés à l'armée 
d'Italie et expédiés par le banquier Hogguer. En raison 



124 BIBLIOTHÈQUB UNIVSR8BLLB 

des derniers attentats, le gouvernement français avait 
décidé le transport par eau et avait spécialement recom- 
mandé le convoi à LL. EE. au cas d'une tempête; Mes- 
sieurs de Berne avaient donné en conséquence leurs 
ordres aux baillis et, confiants dans cette sauvegarde, les 
voyageurs n'avaient pris aucune précaution. 

Pendant toute la journée du vendredi 19, les com- 
plices restent à Ouchy, faisant le guet; prêts à toute 
éventualité, ils gardent avec eux les trois bateliers de 
Lutr}'. 

Le samedi matin, le brigantin reprend sa route dans 
la direction de Vevey. Aussitôt Blanchet hèle son 
monde. Quatre Camisards montent dans l'embarcation 
que conduisent les gens du banneret. Dans leurs man- 
teaux plies, ils ont mis des fusils. Tous sont masqués. 
Les bateliers font force de rames, stimulés par les encou- 
ragements et les menaces. Arrivé à Cully, le brigantin 
fait halte. A la faveur de cet arrêt, le bateau des Cami- 
sards le devance et va se poster près de la côte, non 
loin du promontoire où se dresse le château de Glérolle. 
Là, dissimulé dans les rochers, il attend sa proie, qui ne 
tarde pas. Les gens du brigantin sont accostés aux cris 
de: « A bas les rames! au nom de son Altesse royale! » 
Sans armes, toute résistance est inutile; ils sont liés étroi- 
tement; les Camisards opèrent un rapide transbordement 
de la cargaison, coupent les avirons et la corde de la 
voile; puis ils s'éloignent en faisant jurer à ceux qu'ils 
ont dépouillés de ne pas regarder de quel côté iront leurs 
agresseurs. Le partisan Aubert, qui conduit les opéra- 
tions, feint de diriger le bateau sur Saint-Gingolph. En- 
fin, se jugeant hors de vue, il vire de bord et s'en va 
aborder près de Lutry. Au même moment le banneret 
arrive de Lausanne, il donne les ordres nécessaires pour 



CAMUAint IT PArrmAMB OA» LB PATI M VAUO 115 

amener rembaicatkm à la porte d'un jardin qu'il possède 
dans le bourg et qui donne sur le lac II s'y rend lui- 
méiiie avec FlotUrd, Laaalle et deux autres Camisaids 
qui n'ont pas pris part k l'expédition et qui tiennent leurs 
chevaux prêts dans l'écurie de la Croix-Blanche à Lotry. 
Le débarquement s'opère dod sam peine: dnquante tacs 
d'argent, chacun de 272 écus» quelques sacs de ôoMaoB 
d'or, des bobines de fil d'or et d'argent» des galons et 
quelques bouteilles de fines liqueurs sont ainsi déposés à 
terre. Les bateliers viendront pendant la nuit repêcher 
quelques rouleaux d'or qui sont tombés à l'eau. 

Le partage effectué sur place répartit le butin de la 
manière suivante : vingt-six sacs sont mis à part pour le 
duc de Savoie, au nom duquel le vol a été commis. Cest 
Blanchet qui en sera dépositaire et il en donne au partisan 
Aubert un reçu en règle. 

Le banneret aura pour sa part trois sacs ; tous les autres 
participants à l'affidre, y compris le cabaretier d'Ouchy, 
Matthey, en reçoivent deux. Quant aux bateliers, ils se 
partagent un sac. Les complices se distribuent encore les 
galons et la passemenierk et cimentent le traité en vidant 
ensemble quelques bouteilles de liqueur ; puis chacun part 
de son côté, emportant son lot. 

Quelques "Uni des voleurs, — Aubcn est au nombre, ~ 
sautent sur leurs dievauz et s'éloignent dans la directioo 
de Moudon ; on les verra plus tard à Berne. D'autres 
vont en Savoie reprendre leur vie d'aventures; Plottard 
passe pro b abl emen t en Piémont ; seul Lasalle demeure 
quelques Jours dans le pays. 

Il reste au banneret à dissimuler sa prise. La même 
nuit, avec l'aide des trois bateliers et à l'insu de m mai- 
sonnée, il transporte dans son château de Montagny les 
saos qui représentent U part du duc de Savoie et la 



ia6 BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSSLLB 

sienne. Il cache les sacs dans la cave, sous les pressoirs, 
l'or dans les tonneaux. Il fait brûler les débris des caisses 
et autres vestiges du vol et dissimule les armes sous un 
monceau de paille dans un petit pavillon au fond de son 
jardin. 

Puis, très calme, il se montre au grand jour et reprend 
son existence comme si rien ne s'était passé. 

C'était trop d'audace. Cette fois-ci LL. EE. n'atten- 
dirent pas les véhémentes protestations de Puisieulx 
pour prendre les mesures extrêmes que comportait l'in- 
solence des partisans. Les baillis de Xyon, Morges et 
Lausanne reçurent l'ordre de rechercher les coupables 
avec la dernière énergie. 

Le bruit de ce nouvel attentat s'était répandu avec 
rapidité dans tout le pays, suscitant une émotion consi- 
dérable. A Lutry, on en causait plus que partout ailleurs. 
Le pasteur, le juge, le chirurgien et beaucoup d'autres 
avaient vu ces hommes à l'aspect étranger, aux vêtements 
gris doublés de rouge, et qui se tenaient aux alentours 
de l'auberge. Le mouvement inaccoutumé dans le jardin 
de Blanchet, la nuit, avait été remarqué. Le lendemain 
du vol, le batelier Jean-Antoine Guex, allant se faire 
raser, fut fort embarrassé de répondre aux questions du 
barbier Champrenaud. Il fallait avoir bien chaud, disait 
celui-ci, pour aller se plonger dans le lac à deux heures 
du matin, comme Guex l'avait fait. 

Cependant, on ne pouvait donner aucune indication 
précise. D'ailleurs, qui eût osé s'attaquer à Blanchet, 
personnage redoutable et connu de chacun dans la petite 
ville ? En bons Vaudois, les gens de Lutry préféraient 
ne pas se compromettre. Le premier coupable arrêté 
ne fut donc pas le banneret, mais bien son complice 
Lasalle. 



CAMtAftM IT rAKTBAIIS DAMS Ll PAYS Dl TAUD 137 

Antoine Goût tenait son surnom du village de Ltuaïle, 
qu'il habitait autrefois dans les Cévenoet, à deux heures 
de Saint-Hippolyte. Celait un Camittrd de la premièi» 
heure; ses malheurs excitent la sympathie; les dra- 
gons lui avaient tout enlevé, sa femme, ses enfants et 
sea hieos. Après avoir oombatto dans U troupe de Roland, 
il vint avec Cavalier dans le Pays de Vaud. Il servit 
quelque temps en Piémont ; puis, revenant sur les bords 
du lac, il se jeu dans Ui guerre de partisans et fut mêlé 
aux aflatrea de Versoix et de V'emier. 

Les soupçons de la justice bernoise se portèrent anseitâi 
sur cet homme long et maigre, aux traits acce n t u é s , qu'oD 
a>ait vu rôder dans le pays sur ime grande jimient notre, 
peu de temps après l'attenUt. 

Après avoir déposé sa part du vol* chez sa sœur, en 
service à Nyon, Lasalle s'était réfugié à Neaveville sur 
les terres de l'évèqtie de B&le. C'est U qu'il fut appré- 
hendé vers le 20 août ; mab, pendant que les délégués de 
Mesneurs de Berne négociaient son extradition, il réussit, 
dans sa prison, à démonter Ui serrure de ht porte ; puis, 
courant à travers les vignes, il gagna les bois sur les 
hautetm. On le reprit à Pftyeme ; sa capture valut 50 
doublons 11 celui qui l'avait 6ut arrêter. A la fin du mois, 
L4ttalle fut conduit à U capitale sous boone escorte. 

Cependant, les commissaires envojrés sur le lieu de 
1 attentat commençaient à voir clair. Pour présider aux 
opérations de justice, Messieurs de Berne laissèrent à 
deasein de côté le bailli de Lausanne, Sigismond Steiger, 
bien que Lutry fût de son ressort. L'attitude de ce fooc- 
tioonaire avait semblé suspecte. Le 13 août, LL. EE. 
donnèrent en grand mystère au bailli de Moudon, Vincent 
Wa^er, l'ordre de choisir un olBder et douie fusiliers de 
confiance et de marcher sur Lavaux« Le bailli et le lieu* 



ia8 BIBLIOTHÈQUB UNIVSRSBLLB 

tenant reçurent un pli cacheté qu'ils devaient ouvrir un 
peu avant Lutry et où se trouvait le nom d'une personne 
k arrêter. 

Suivant les instructions venues de la capitale, le châ- 
teau de Montagny fut cerné pendant la nuit du 14 août. 
Le baron de Lays, surpris, n'eut pas le temps de fuir ni 
de cacher ses papiers. Les perquisitions amenèrent la 
découverte de plusieurs lettres suspectes. Se voyant 
perdu, Blanchet, suivant la tradition, aurait crié à un 
ami dans le patois du pays : « Achète mon (vin) nou- 
veau,* la lie en est bonne. » En effet, l'or du brigantin 
de Villeneuve fut retrouvé au fond des tonneaux de vin 
blanc. 

Evitant de passer par Lutry, Wagner fit emmener le 
prisonnier tout droit à son château baillival de Lucens. 
Quelques jours après, Blanchet, gardé par 40 fusiliers, 
fut amené à Berne, après que LL. EE. de Fribourg 
eurent spécialement autorisé le passage sur leurs terres 
de cette escorte armée. L'interrogatoire du banneret se 
poursuivit parallèlement à celui de son compagnon Lasalle 
dans les mois d'août et de septembre. 

L'issue des deux procès n'était pas douteuse. Les juges 
n'eurent aucune peine à obtenir du Camisard un aveu 
complet, le récit de ses campagnes précédentes, et le 
nom de ses complices. Lasalle affirma qu'étant au service 
du duc de Savoie, il n'avait fait qu'obéir aux ordres de 
ses supérieurs ; il expliqua qu'il ne croyait pas mal agir, 
le roi lui ayant tout pris. Les larmes aux yeux, il deman- 
dait grâce au nom de sa malheureuse famille dispersée. 

Son attitude franche et décidée, son appel aux souve- 
nirs des dragonnades firent impression. Les juges étaient 
visiblement émus, ainsi que le font voir les termes de 



râWItâBD^ KT PAATSAMt OAW Lt PAYS M VAVD 130 

Tarrèt. Mais la consigne éuit de sévir, au nom de la 
sécurité publique. L'inlenreolioo même de Slanyan ne 
put sauver l'aiiden oompagnoii de Rohuid, qui eut faitèle 
tranchée le 14 septembre. Lasalle subit sa peine avec 
courage. 

Le procès du propnétaire de Mootagny tut plus difficile 
et se poursuivit jusqu'en décembre. L'inculpé commença 
par nier toute participation à l'affiure. Mis à \m torture, 
il fît des aveux partiels qu'il compléta par la suite. Ses 
dénonciations, confirmant les soupçons qui planaient sur 
des p c n o nna l if és connues, causèrent une vive émotion. 

L'attitude de Blanchit, ses antécédents douteux, lui 
firent trouver des juges inezocibles ; la peine de mort fut 
prononcée. Le sentence lue à la € Kreuzgasse » devant le 
peuple assemblé était destinée à frapper les esprits. Cet 
arrêt a la solennité d'un jugement de Salomon. Elle 
débute par un proverbe, point de départ des considé- 
rations morales sur lesquelles LL. ££. voulaient attirer 
l'attention de leurs sujets : 

« t homme qui ne peut retenir son esprit est comme une ville 
» qui a brèche et qui est sans murailles. » (Prov. 35 : 35.) 

» L'e xp éri en ce journalière nous apprend, particulièrement 
dans les conjonctures présentes, avec quelle (icilitê et quelle 
rapiilité une ville «ans murs et sans remparts est surprise 
par les ennemis, dévastée, détruite et bouleversée de fond en 
comble 

• L'exemple de J.-P. BUncHct ici présent, jadis banneret de 
Lutry. appelé aussi baron de Lays. — pour abréger nous ne 
donnerons pas d'autres preuves à l'appui de notre dire, — 
montre de quelle manière l'homme qui ne peut refréner ni 
contenir son esprit, c'est-Jnlire les leotinients et les mouve* 
ments désordonnés dt son cour, tt prè cl p l ti tn fin de compte 
dans les plus graves dangers, et même dans la mort. » 
■■.. tnov. ux 9 



IJO BIBLIOTHÂQUB UNIVSRSKXB 

A ce préambule succédait le récit de la vie coupable 
du banneret, dont la fin devait être une sérieuse leçon 
pour tous. Puis venait l'exposé détaillé de la folle équipée 
du 17 juillet et enfin la sentence. Les biens de Blanchet 
étaient confisqués; le coupable était condamné à avoir 
la tête tranchée par le glaive « en exemple terrifiant 
donné à tous les malfaiteurs de son espèce. » 

L'arrêt fut exécuté le 4 janvier 1 707 ; le banneret de 
Lutry garda sa fermeté devant la mort. Son corps fut 
rendu à sa famille. 

L'afifaire n'était pas terminée. Le principal complice de 
Blanchet, l'aubergiste de Villeneuve, réussit à s'échapper ; 
par contre, Matthey, le cabaretier d'Ouchy, et les trois 
bateliers furent arrêtés par les soins du colonel de 
Crousaz. Par la même occasion, LL. EE. firent mettre 
en prison le lieutenant baillival de Morges, convaincu 
d'avoir caché Dantal dans sa maison à un moment 
où celui-ci était recherché par la police bernoise. Les 
Camisards Gex et Metral furent saisis quelque temps 
après à Bâle et livrés à Huningue aux officiers du roi. 

Mais il y avait encore d'autres complices, plus haut. 
Ce fut un gros scandale dans le patriciat et la bour- 
geoisie lorsqu'on apprit à Berne que Sigismond Steiger, 
bailli de Lausanne, et son assesseur Jean-Louis Gaudard, 
seigneur de Corcelles, étaient compromis dans la der- 
nière affaire de piraterie. 

Steiger occupait sa charge depuis 1702. Il se distin- 
guait par sa haine de la France et se trouvait, au dire de 
la Closure, « fort compromis dans la cabale des Alliés. » 

Dès le début, il avait encouragé les Camisards, gens 
d'une vie exemplaire, écrivait-il à Messieurs de Berne, et 
qui fréquentaient régulièrement les lieux de culte. Son 
indulgence envers les religionnaires inculpés dans l'affaire 



CAUUAMXm IT PASntAIIS OAHS LB PAYS Dl VAUD I3I 

d'Oochy et sa hite à relâcher quelques-uns des prison- 
nien avmieot été remarquées. Il oorrespoodait arec Mel- 
larède et fiiTonsait O tt if lai n en t le recrutemeot au oom 
du duc de Savoie. A phisleiirs reprises, PuImiiIx aTait 
signalé cette attitude k Leurs Excellences. 

Son peu d'empressement à rechercher les coupables 
après l'attentat du 1 7 juillet le trahit. Sommé, le a8 août, 
de te rendre k Berne pour y être confronté avec too 
déooodateor Rjaijfhwr, il prétexta une maladie. Ses 
déclarations écrites ne conoordèrent pas avec celles du 
baron de Lays. Steiger reconnut pourtant que le leode* 
main du vol, le banneret lui avait raconté son équipée» 
alors que le 25 juillet le bailli déclarait à ses Souverains 
Seigneurs ne rien saroir de l'attentat. 

Messieurs de Berne h ésitaient à prendre les meturea 
extrêmes contre le membre d'une âunille aussi influente. 
Mais la bourgeoisie s'agitait et demandait qu'on fit la 
lumière; elle fut calmée avec peine par le banneret 
Thormann. Entre temps, Steiger présentait pour sa dé- 
fense un mémoire justificatif dans lequel il ûûnit inter- 
venir habilement les questicoide politique extérieure et 
citait les cas nombreux où le roi de France avait violé 
le droit des feos. Tout en rappelant son zèle au service 
de LL. EE., il reconnaissait avoir tardé à sévir oootre 
Blanchet, mais niait avec Ui dernière énergie avoir parti- 
cipé d'une manière quelconque au vol. 

En ûut l'enquête ne releva aucun fait nouveau de na- 
ture à prouver une préméditation ou une complicité 
directe. Le 18 février 1707, le Conseil et Ul bourgeoisie, 
appelés à prendre une dédsioa an stijet du bailli de Lau- 
sanne, rendirent leur arrêt à quelques voix de majorité. 
Steiger gardait son rang comme b our geoi s de Berne, 
mais il était destitoé de ses foocttoos. La poine mfligéa 



Ija BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

à ce fonctionnaire coupable semble minime au premier 
abord. Mais on en comprendra mieux la signification, 
si l'on songe aux revenus que rapportait le bailliage de 
Lausanne et qui se montaient dans les bonnes années à 
50 000 francs. 

Le procès instruit contre l'assesseur J.-L. Gaudard, sei- 
gneur de Corcelles, major de dragons et gentilhomme de 
cour de Sa Majesté le Roi de Prusse, » conduisit à la 
même conclusion négative. Ce n'est pas qu'au premier 
moment les plus graves présomptions n'eussent pesé 
sur Gaudard. Partisan déclaré des Alliés, il était en rap- 
ports fréquents avec les réfugiés, notamment avec la 
Bourlie. On le soupçonna fortement d'avoir trempé, en 
1705, dans l'affaire de Versoix. Peu de jours après le vol 
du brigantin, il avait quitté le pays et s'était rendu à la 
cour de Prusse. Enfin, il fut prouvé que l'assesseur avait 
reçu de Blanchet neuf sacs et demi d'or qu'il gardait 
dans sa maison. 

Le seigneur de Corcelles fut absent plusieurs mois. A 
son retour, en 1707, il déclara la provenance de l'argent 
que le banneret avait remis en dépôt chez lui, et qui, 
soi-disant, était destiné à payer les créanciers du duc 
de Savoie. Il rappela qu'il avait été jadis chargé de l'ins- 
truction contre Blanchet, lors de la plainte déposée par 
le comte de Saalburg. Il affirma que le baron de Lays 
lui en avait gardé rancune et avait cherché à le compro- 
mettre par vengeance. 

Gaudard, comme son supérieur Steiger, bénéficia de la 
situation politique qui tendait maintenant à l'extrême 
les relations de LL. EE. avec le Roi. Metternich, l'en- 
voyé prussien, qui se trouvait à Berne pour traiter de la 
succession neuchâteloise, intervint personnellement en 
faveur de l'inculpé. Stanyan, une fois de plus, ne man- 



CAMSAROt IT rAETISANf DAKS LB PAYS Ol VAUO l|J 

qua pas l'occasion de plaider la cause des adTenalresde 
la France. L'assesseur bafllhral perdit sa charge et rendit 
l'argent, mais il ne lut pas inquiété plus loogtempe. 

Après leur disgrioe» les deux fonctionnaires reprirent 
avec une animotité d'autant plus âurouche leur campagne 
contre la France ; peu de temps après leur destitution on 
les retrouve l'un et l'autre à Nencfa&tel, travaillant à 
leur vengeance. 

Il est âidle de se représenter le trouble que ces procès 
suocesiili avaient jeté dans la République à Berne. Le 
parti français n'y avait pas perdu toute influence. Il mani- 
festait vivement son irritation et intriguait activement, 
de concert avec Puisieulx. Les incidents soulevés par les 
Camisards, qui constituaient autant de violations au prin- 
cipe de neutralité, étaient discutés avec passion jusque 
dans les saloos de la société. 

Un jour de sep t em b re 1706, le coosenier de Diesbadi 
donna un diner auquel assistaient entre autres le banneret 
Willading, partisan des Alliés et le conseiller Lerber, 
représenunt du groupe français. 

On en vint à parler de Lasalle, dont le procès s'ins* 
truisait à ce moment-U. Willading affirma qu'il fidlait 
considérer l'acte du Camisard comme un vol particulier. 
Lerber soutint au contraire que cela de\'ait être regardé 
comme une affidre d'Etat et qu'il était surprenant qu'on 
eut toléré de pareils brigandages contre le droit des 
gens et l'alliance avec la France. La discosnoo s'enve- 
nima; enfin Lerber déclara qu'il y avait depuis long- 
temps dans l'Eut des gens qui proCégeaiaot toi voleura 
et que cela était une chose bien connue. Willadhig pre- 
nant ce propos pour lui, les deux hommes € sautèrent à 
leurs épées, » mais on les sépara. 

La querelle du banneret et du conseiller était l'I 



154 BIBLIOTHtQUB UNIYOtBBXI 

réduite des événements qui annonçaient une crise immi- 
nente entre le Roy et Messieurs de Berne. 

Les affaires de la France allaient de mal en pis. Le 
7 septembre 1706, l'armée qui assiégeait Turin, com- 
mandée par la Feuillade et le duc d'Orléans, fut attaquée 
par le prince Eugène et Victor-Amédée. Ce fut un dé- 
sastre. Abandonnant tout leur matériel de guerre, les 
généraux de Louis XIV battirent précipitamment en 
retraite vers les Alpes, tandis que le duc de Savoie ren- 
trait dans sa capitale. 

Peu de jours après, un officier allemand, chargé d'ap- 
porter aux états-généraux de Hollande le récit détaillé 
de la bataille, traversa le Pays de Vaud. A Vevey, on 
vint en foule demander à l'étranger, qui s'était logé aux 
Trois -Couronnes, des renseignements sur cette grande 
journée ; quelques personnes louèrent des bateliers pour 
répandre l'heureuse nouvelle. Partout sur les terres de 
LL. EE. on témoignait des « joyes secrettes et dange- 
reuses, » qui inspirèrent au commandant du Chablais, 
M. de Bombelles, les craintes les plus vives et l'enga- 
gèrent à prendre des mesures pour parer à une invasion 
éventuelle de cette province. 

Louis XIV se trouve donc en mauvaise posture pour 
soutenir en 1707 les prétentions de ses candidats à la 
succession de Neuchâtel, qui s'ouvre le 16 juin par la 
mort de Marie d'Orléans et qui dorénavant absorbera 
l'attention de la diplomatie, 

L'activité des Camisards dans le Pays de Vaud se ter- 
mine assez brusquemment avec les procès de Steiger et 
de Gaudard qui en sont les derniers épisodes importants. 

Jusqu'en 1710, on voit encore sur terre bernoise quel- 
ques rares attroupements de religionnaires et de parti- 
sans. Ce n'est plus sur les bords du lac que ces groupes 



tT PAATItAMi OA» Lt PAYS M VAin> 13$ 

iiolés te montreront, mais ils se ionneront plutdtdaiis la 
régioQ d'Aigle et de Bex et dans la plaine du Rhôoe, 
d'où ils chercheroot à passer le Saiot-BeroanL Mab le 
résident Pederbe de tfaudare est sur ses fudes ; d'autre 
part, l'appât des peosioos, l'influenoe des nombreux Va- 
laisans an temce du roî, ont, de tons temps, rendu le 
gomnemement de Sion dodle à la politique française. 
Aussi les Camisards ne franchiront-ils jamais le défilé de 
Saint-Blauriœ. 

Pour la plupart, les réfugiés quittent en 1/07 les terres 
de LL. £E. et se rendent spontanément à Neudiitel où 
ils s'organisent pour pénétrer en Franche-Comté. Mes- 
sieurs de Berne, tout entiers à leurs préparatiftde mobi- 
lisation, ne pensent plus à ces hôtes malencontreux. 
Quant à Louis XIV, loroé jusqu'à ce jour de contenir 
son impatience et de ménager les S uis se s , il s'apprête à 
jouer franc jeu avec les cantons. Mais l'échec retentis- 
sant de Neocfaâtel va infliger à son amour propre une 
blessure antnneot plus cuisante que les ooope d'épin- 
gles des partisans et des Camisards. 

L'heure de Malplaquetet de Gertni3rdenberg est proche. 
Les pires reren, les plus douloureuses humiliations vont 
étendre leur ombre sur Versailles et la vieillesse attris- 
tée du Grand Roi. 

B. DE CéRE.V\'ILLE. 



*♦*»*»»*>«*♦>***»♦»*»*♦*♦♦♦♦♦»*♦»»»** 



PETER CAMENZIND 

PAR 

HERMANN HESSE 



Bien qu'il soit né, en 1877, ^ Calw (Wurtemberg) 
et qu'il ait fixé dans un village allemand des bords du 
lac de Constance sa destinée d'écrivain solitaire et indé- 
pendant, M. Hermann Hesse, tout Souabe qu'il est, est 
généralement considéré par le public comme un écrivain 
suisse. La critique s'y trompa elle-même et quand parut, 
en 1 904, son œuvre de début. Peter Catnenzijid , un grand 
journal berlinois plaça le livre de Hesse, « ce livre déli- 
cieiLx, ce livre fort comme la vie, » à côté de ce que ses 
« compatriotes » G. Keller et C.-F. Meyer ont écrit de 
meilleur. Erreur d'autant plus excusable que par ses 
affinités naturelles, par son amitié avec les meilleurs 
écrivains zurichois, par l'influence profonde que la lecture 
de Gottfried Keller exerça sur son esprit, en le ramenant 
du symbolisme à la réalité et de Zarathroustra au bon 
sens, Hermann Hesse est plus près de nous vraiment 
que de Berlin. C'est un voisin, im ami, si proche de 
notre manière de penser, de sentir et de concevoir la 
vie, que nous serions fort tentés de nous l'annexer, sans- 
violence, et pour peu qu'il y consentit. 



PBTBft CAMtlIZIlCD lU 

Aussi bien, sans être à proprement parler une auto* 
biographie, ce livre de Peter Camenzind, qui a un accent 
personnel si marqué, est un livre entièrement suisse. Le 
hërot est un montagnard saine, qui nous coofesae sa 
jeune«e, tout entière écoulée dans le décor suisse du 
petit village de Ximikon, serré an bord du lac entre 
deux contreforts de l'Alpe, et dans les viHes de Zurich 
et de B&le. C'est à sa terre et à sa race que Peter Ca- 
menzind doit son caractère, ses sentiments, son origina* 
lité teoaœ, et jusqu'à cet amour du vin, exalté et poétisé, 
qui étonnera moins en Suisse qu'en tout autre pa3rs. 

L'immeoae suocès qui accueillit en Allemagne, dès son 
apparition, et sana aucun appui de rédame bruyante ou 
de camaraderie agissante, cette œuvre d'un jeune incon- 
nu, fut dû en grande partie, nous en sommes certain, à 
ce caractère original et à cet aoœnt distinct. On crut y 
reconnaître un produit naturel et spontané du sol suisse 
et, en somme, on ne se trompait guère. 

La notoriété, conquise à H. Hease par ce coup d cclai 
du début, se con firma bientôt par la valeur intrinsèque 
de ses oeuvres sucœasives : UnUr dem Rade (Sous la 
rooe), DkueiU (En deçà). Die Nachbam (Les voisins) 
et l'on apprit alors que récri\*ain n'était Suisse ni par la 
naissance, ni par la nationalité. La critique n'en continua 
paa moins de louer par-dessus tout dans son oeuvre la 
traicheur naturelle de l'inspiration poétique, un certain 
calme, puissant et paisible, un mélange heureux de 
gaieté sans grimace et de sérieux sans amertume qu'on 
reconnaît volontiers aux écrivains de la Soisse allemande. 
Si l'on ajoute à cela que M. H. Hesae est éminemment 
un conteur, qu'il aime à conter et qu'il conte avec une 
grice parité, dans un style aisé, clair, rapide, plein de 
r>*thme et de couleur, on aura asaex expliqué la Civeur 



tfi BIBLIOTHiiQUB UNIVERSELLE 

dont cet écrivain jouit en Allemagne et en Suisse auprès 
d'une élite intellectuelle comme auprès du grand public. 
Aux yeux des moins prévenus, il pourrait apparaître 
comme un Gottfried Keller, beaucoup moins puissant, 
moins profond, moins vaste, moins génial que l'autre, 
mais aussi plus souriant, plus simple et, par là même, 
plus accessible et plus charmeur. 



Le livre de début de Hermann Hesse, Peter Camen- 
zindf reste jusqu'ici son chef-d'œuvre, non par la maîtrise 
de l'art, qui deviendra plus sûre et plus complète, mais 
par la poésie et la fraîcheur spontanée de l'inspiration. 
Ce livre est si simple, dans sa saveur originale, qu'il 
serait inutile de le présenter au lecteur français par de 
longues explications préliminaires. 

On le résumerait peut-être assez bien en disant que 
Peter Camenzind, produit direct et authentique du sol 
villageois et montagnard, essaie en vain, transplanté dans 
la société des hommes et la rumeur des villes, de 
s'y acchmater définitivement. Les expériences qu'il 
fait de l'amitié, de l'amour, du savoir, de l'action, et 
même d'un certain succès d'écrivain, le ramèneront fina- 
lement, et pour jamais, à son village, c'est-à-dire à sa 
vraie nature et à sa véritable destinée. Les expériences 
de cette jeunesse sincère qui demeure fidèle, malgré des 
erreurs, des écarts et des chutes, à ses origines et à sa 
race, voilà le sujet propre de ce livre qui semble parfois 
moins un roman qu'une confession romancée. 

Par quels progrès intérieurs Peter Camenzind s'élè- 
vera de la communion avec la nature à l'amour de tous 
les êtres, et surtout à l'amour des autres hommes, en 
commençant par ceux que la nature a mis en contact 



immédiat avec lui, voilii ce qui ^t la taTeur et la 
beatité morale de cette ooolèmk». Quant à aoo mérite 
d'art littéraire, il est dans la manière directe dont cette 
évolution intérieure nous est présentée, sous la forme 
de vie, d'êtres humains, de faits concrets, Jamais de 
réâemons abstraites on de dissertations théoriques. 

Petit villageob isolé et négligé, Peter Camenaind en- 
ûmt ne voit, n'aime, ne comprend que la nature, la 
montagne et le lac. La terre, les plantes, les animaux 
sont toute sa s ociété , confidents et inspirateun de son 
rére. Son imagination, qui crée des mythes, voit dans 
les rochers des guerriers aux blessures béantes stolque- 
ment endurées; les arbres deviennent des ermites qui 
luttent contre le vent, l'orage et l'avalanche. Les hoaunes 
et les ismmes du village, courbés sons la loi du tmvafl 
^■■{é, Im ippaisissent durs, fsronches, taciturnes comme 
les rochers et les arbres, dépendants comme eux des 
forces supéri e ure s de la nature, tristes et transitoires 
comme les Tiens toits qu'on démolit et qu'on rem- 
place. Le travail humain ne l'attire pas, car il n'aime 
que le foehn chargé des parfums du Midi, l'orage, les 
jeux du soleil sur le lac, et surtout les nuages, les beaux 
nuages auxqueb monte son hymne exalté. De sa mère, 
trop tôt morte, hélas 1 l'enfint gardera un peu de sagesse 
prudente et modeste, une nature cafane et tadtnme ; sa 
stature haute, son allure grave, sa force musctilaire in- 
tacte. De son père il a hérité, non s e ul e ment les yeux 
et te bouche, mais une terreur inquiète des fermes réso- 
lutions, l'incapacité d'administrer son bien, le penrhawl 
k aimer trop le vin en le dégustant avec réflexion* De 
toute sa race paysanne, fl tient un fonds de bon sens 
avisé et un tempérament sombre, endin à une mélan- 
colie sans fin. Quand il part pour le voyage de bi vie, la 



140 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

communion avec la terre l'a rendu plus propre à la con- 
templation et au rêve qu'à l'activité sociale et au com- 
merce des hommes. Ni le savoir acquis, ni le séjour parmi 
les habitants des villes ne triompheront complètement 
de cette prédisposition foncière. Jean-Jacques Rousseau 
eût compris et aimé cette nature de Peter Camenzind, 
où il aurait perçu comme un reflet de la sienne. 

Déjà, après les premières études, après la maladie et la 
mort de sa mère, stoïque et silencieuse, Peter Camenzind 
a entendu l'appel du sol natal qui le réclame et voudrait 
le retenir. Mais l'attrait du vaste monde est plus fort, et 
le mirage l'emporte des beaux livres à lire, des beaux 
livres à écrire, des beaux pays du Sud, et des trains qui 
se hâtent vers ces pays, comme les nuages dans le cieL 
Il repart, et c'est alors sa jeunesse à Zurich, avec ses 
études sérieuses vite interrompues par quelques succès 
de feuilletoniste, son amour malheureux pour la belle 
Erminia, la consolation passagère qu'il pense trouver dans 
le culte du vin, le bienfait enfin d'une grande et saine 
amitié virile. La mort de Richard renverse les rêves 
d'avenir et ruine la jeunesse de Camenzind, qui a voué 
tout son être à cette seule amitié. L'ami perdu, il ne lui 
reste rien. Il ne lutte pas, il ne prie pas, il attend de la 
vie qu'elle lui donne le bonheur. Et la vie, patiente et 
parcimonieuse, se tait et le laisse jouer sa comédie d'or- 
gueil. 

Après une courte période de folie parisienne, et même 
une velléité de suicide, c'est l'arrivée à Bâle et la joie 
fugitive de la ville paisible. Travail solitaire, boisson soli- 
taire, mélancolie solitaire, qui le rend malade, myope, 
infatué, au point de se croire un être à part, une plante 
de choix, alors que sa seule originalité consiste à être le 
vrai produit de sa race et de sa tribu familiale. 



141 

Ce qui sainrerm Peter Camenzind de la boisson et du 
luiMimlimri, c'est encore l'ainoor de la nature, et la yoîx 
dirine qu'il entend parler dans la Tie unhrenelle des 
choses. Il rêve d'un grand œuvre poétique où il ferait 
entendre et comprendre am hommes d'aujourd'hui cette 
voix divine, cette voix univenelle qui lui dit d'aimer 
tout être vivant comme un frère, de ne plus craindre ni la 
\ie, ni la mort, mais de les accueillir en souriant comme 
des êtres fraternels. 

Id se pUce l'expérience essentielle et originale de 
notre Camenxind. Il reconnaît que, pour pénétrer lui- 
même au cœur de l'existence universelle, et pour la 
faire aimer des autres hommes, il fiiut qu'il commence 
d'abord par aimer les autres. Peu à peu, par étapes, pour 
reprendre avec eux un contact vivant, il se rapproche 
des autres hommes, Xt/^popoiani d'Italie, son vieil ivrogne 
de père, plus tard un menuisier qui devient son ami, en- 
fin un pau\Te infirme nommé Boppi. Et Boppi lui révèle 
enfin la splendeur d'une Ame humaine, sur laquelle la 
maUulie, la solitude, la misère et les mauvais traitements 
n'ont 6ût que passer, comme les nuages sur le del, sans 
la ternir, la purifiant au contraire de tout ce mensonge 
de passion et de haine qui vient g&ter notre belle, notre 
courte vie.... 

Peter Camenxind devient l'élève spirituel du pauvre 
infirme qu'il aime, qu'il recueille chez lui, qu'il promène 
dans sa petite voiture, qu'il soigne jusqu'au jour de sa 
mort. Et il apprend de cet humble maître la valeur de 
la bonne souffirance, le bienûût de bi pitié humaine et 
l'art de savoir mourir. Boppi mort, Peter Camenxind, 
au lieu de s'enfuir en Italie, comme son instinct l'y 
entraînerait, revient au village, soigne son père, refidt sa 
maison déUibrée et ses meubles détruits, reprend sa 



142 BIBLIOTHftQUB UNIVBR8ILLB 

place et son rang dans la vie commune et ordonnée de 
ses concitoyens et de ses proches. Peut-être qu'il sera 
conseiller municipal ? Peut-être aussi qu'il terminera son 
grand œuvre rêvé ? 

Alors, récapitulant les hauts et les bas, les détours et 
les retours de sa vie dans le vaste monde, Peter Camen- 
zind reconnaît la sagesse de l'antique expérience qui dit 
que les poissons sont faits pour l'eau, les paysans pour 
le pays, et un Camenzind de Ximikon pour Nimikon et 
pour les Camenzind. Le vieux trou natal, serré entre la 
la montagne et le lac, achève de le rendre lui-même à 
lui-même. En lui révélant qu'il n'est un être à part que 
loin des siens, qu'il ne sera plus à Nimikon un original, 
mais quelqu'un d'ici, il lui enseigne qu'il a été uniquement 
créé pour continuer son père et son oncle Conrad, comme 
leur \Tai fils et neveu. 

De toute cette chasse, là-bas, au bonheur, à l'amour, 
à la gloire. Peter Camenzind n'a gardé que cette leçon 
acquise, qu'il est le vrai produit du sol natal, qu'il lui 
appartient uniquement, et qu'il ne fera œuvre d'homme 
que dans ce coin de terre où tout ce qu'il est, qualités et 
défauts, est chose ordinaire, héritée, traditionnelle. 

En publiant la première traduction française de cette 
œu\Te originale, déjà justement connue et aimée en 
Allemagne et dans la Suisse allemande, la Bibliothèque 
Universelle nous semble faire œuvre littéraire méritoire 
et propager une leçon de sagesse très digne d'être ac- 
cueillie et répandue. 

Gaspard Vallette. 



PETER CAMENZIND 

KoMAN 
I 

Au commencement il y avait le mythe. De même que dans 
l'àme des Hindous, det Grecs et des Germains le grand dieu 
chantait et luttait pour arriver à une forme plus parfaite, de 
mcme U s'éveille et chante chaque jour dans l'àme des enfiints. 

Je ne savais pas encore le nom du lac. des montagnes et des 
torrents de mon pays, mais je voyais Teau bleue et verte s'é* 
tendre sur toute la largeur des rives, le soleil s'y mirer et y 
mettre mille lumières ; je voyais les montagnes escarpées qui 
lui (aisaient une massive couronne ; dans les hautes cheminées 
les taches de neige étincebnte. les cascades minuscules. — à 
leur pied les pentes claires des prairies, les arbres fruitiers, les 
chalets et les vaches grises des Alpes. Ma pauvre petite âme 
a enfant était vide et silencieuse. Elle attendait, et les ctprftft 
du lac et des montagnes y inscrivaient leurs beaux actes de 
vaillance. Les parois roldes et les blocs de rocher me parlaient 
av«c fierté et avec respect des époques dont ils sont les enfiints 
et jMnt ils portent les traces. Ds me racontaient comment U 
terre s ctait creusée et s'était ployée. et comment, de son corps 
tourmente, dans un douloureux devenir, avaient surgi les tom* 
mets et les crêtes des montagnes. Les masses de granit se me* 
Mi r. lient en grin^nt et en criant, s'efforçaient d'arriver juf> 
t i aux sommets, d'où elles retombaient en miettes* Des cimes 
lumelles luttaient désespérément pour Pespace jusqu'à ce que 
y-.r.r A rilcs l'emportât, jetât au loin et brisât sa sceur! De ces 
Uiufk^ Jauient les rochers rompus qui gisaient çà et là dans les 
gorges profondes, masses écrasées et fissurées, qu'à chaque 
f'mte des neiges les eaux descendantes déngrégiaient un peu 
plus, entraînant des blocs gros comme des maiaocis qu'elles 
brisaient comme verr^ r»u fêtaient d'un éUn put&sant dans la 



144 BIBLIOTHÊQUB UNIVERSELLE 

terre molle des prairies. Ils racontaient tous la même chose, 
ces sommets. Leur histoire n'était pas difficile à comprendre 
devant leurs parois à pic usées couche après couche, ployées, 
cassées, creusées, pleines de blessures qui bâillaient. 

Nous avons souffert des choses terribles, disent-ils, et nous 
souffrons encore. Mais ils le disent simplement, fièrement, sans 
plaintes, comme ces vieux lutteurs qui ne se rendront jamais. 

Des lutteurs, oui. Je les ai vus combattre avec l'eau et la tem- 
pête, dans ces terribles nuits du premier printemps, quand le 
fœhn exaspéré rugit autour de leurs sommets et que les torrents 
arrachent de rudes blocs de leurs flancs. Ils se taisaient, som- 
bres, la* respiration arrêtée et les dents serrées ; ils opposaient à 
l'orage leurs parois et leurs pointes ravinées; ils se rassem- 
blaient, ils tendaient toutes leurs forces et, à chaque blessure 
reçue, ils faisaient entendre un grondement effroyable de rage 
et d'angoisse, et leur râle résonnait haletant, à travers les gorges 
les plus lointaines. 

Je vis aussi les pâturages et les pentes des montagnes, les 
fissures des rochers pleines de terre où croissent les herbes, les 
fleurs, les fougères et les mousses. La vieille langue populaire 
a donné à ces plantes des noms savoureux et charmants. Elles vi- 
vaient sans souci, enfants et petits-enfants de la montagne, met- 
tant leurs couleurs aux places qui leur avaient été assignées. Je les 
touchais, je les étudiais, je respirais leurs parfums et j'apprenais 
leurs noms. Mais l'aspect des arbres me touchait plus profon- 
dément et plus sérieusement. Je les voyais suivre chacun leur 
vie indépendante, prendre leur forme, former leur couronne et 
donner l'ombre qu'ils devaient donner. Ils me semblaient plus 
proches des montagnes, solitaires comme elles et lutteurs ; car 
chacun d'entre eux, et ceux surtout qui croissent sur les hau- 
teurs, avait dû soutenir, avec le vent, les tempêtes et les 
pierres, un combat silencieux et persévérant pour acquérir son 
droit à vivre et à se développer. Chacun avait eu ses difficultés 
à vaincre; chacun avait dû se cramponner à la terre, et c'est 
pourquoi ils avaient tous une forme différente et des blessures 



TEIEk ( AMÏ.SllSl> 145 



<liM ks autres n'aviicnt pas. Le veot. qui 

sur k montagne, n'avait permis à certains piot de 

branches que d'un seul càCé ; ft d'autres avaient dû se plier. 

pour vivre, autour des rochers qui les dominaient. Leurs troncs 

rouges se courbaient comme des serpents, et l'arbre et le rocher 

semblaient se soutenir et s'appuyw mutucUement. Ils prenaient 

des attitudes de combatUnts. et ils éveillaient k crainte et k 



Nos hommes et nos fnimaa leur maanihlalint. lU étaknt 
durs comme eux. ik avaient leurs rides proéDodes. Ik étaient 
siknckux. ks meêlkurs d'entre eux du moins. J'appris à consi- 
dérer les hommes comme les rochers et les arbres; à ks éCudkr 
cr>mme eux et à ne pas les aimer plu« ni les respecter moins 
que les paisibles pin 

Notre petH village ac NirniKon a cte Dau sur une plaine «n 
forme de trkngk resaerrée entre k lac et deux co n trefort s de 
montagne. Un des chemins mène au couvent, assez rapproché ; 
un second à k commune la plus voisine, à quatre heures et 
demk de marche. Les autres villages des bords du lac ne sont 
accctiibles que par eau. Nos maisons sont de bois, dans k 
vieux styk. Blés n'ont pas d'ige préds. D est bien rare qu'on 
coMtniiae quelque bâtiment nouveau, et les anciens ne sont 
réÇÊtéê que morceau par morceau et quand on ne peut kirc 
autrement. Cette année, ce seront les pknchers qu'on refera, 
cette autre une partie du toit. Bien souvent un bout de poutre 
et quelques kttes. qui (aisaicnt primitivement partk d'une des 
chambres, deviennent des travées de k toiture. Lorsqu'elles ne 
peuvent plus même rendre ce service et qu'elles ne sont plus 
booMt qo*à brûler, elles boucheront à k première orcMJnn 
quelque trou de l'écurkou de k fenlère ou aanrirDQt à nafoccir 
k porU d'entrée. Pdurka habitanU. il en eal de même. Chacun 
remplit ton r61e auati longtemps qu'il k peut; puk il rentre 
petit à petit, k plus tard poaaibk. dans k catégorie des inutiles. 
pour dkparaitre flankoiiQt tans que cette disparition «adle 
beaucoup d'intérêt. Celui qui nous revient, après plusieurs annéis 
V¥X9, ux 10 



I4fi bibuotuAqub universelle 

passées à l'étranger, ne trouve rien de changé. Quelques vieux 
toits ont été renouvelés et quelques toits neufs sont devenus 
vermoulus. Les vieillards de jadis ne sont plus là ; d'autres les 
ont remplacés qui habitent les vieilles maisons, portent les 
mêmes noms, gardent le même petit peuple d'enfants à la 
sombre chevelure, et ne se distinguent guère, par leurs visages 
et leurs gestes, de ceux qui sont disparus. 

Notre commune aurait eu grand besoin d'un peu de sang 
nouveau et de vie étrangère. La race est vigoureuse, mais toutes 
les familles y sont plus ou moins apparentées et les trois quarts 
des habitants portent le nom de Camenzind. Celui-ci remplit 
les registres de l'église; il est gravé sur les croix au cimetière, 
peint sur les maisons en couleurs à l'huile ou découpé dans le 
bois. On le voit sur la voiture du voiturier, sur les seaux d'é* 
curie et sur les bateaux du lac. La maison de mon père porte 
l'inscription : « Cette maison a été bâtie par Joseph et Françoise 
Camenzind. » Il ne s'agit du reste pas de mon père, mais de 
son aïeul, mon arrière-grand'père ; et si, comme c'est probable, 
je meurs sans laisser d'enfants après moi, je sais que c'est un 
Camenzind encore qui viendra habiter cette vieille maison» 
tant que celle-ci sera debout et qu'elle aura un toit sur ses 
murs. 

Malgré cette uniformité apparente, il y avait chez nous de 
bonnes et de méchantes gens, des notables et des misérables, des 
humbles et des gens influents ; et à côté de belles intelligences, 
une réjouissante collection de fous, sans parler des crétins. Nous 
formions, comme un peu partout, un petit monde en minia- 
ture. Comme tous, grands et petits, pauvres sots et rusés com- 
pères, étaient étroitement apparentés, que souvent la niaiserie 
et la légèreté vivaient côte à côte et sous le même toit que le 
plus âpre orgueil, tout le sérieux et tout le comique de la na- 
ture humaine trouvaient place dans notre vie. Sur tous pesait 
cependant continuellement un voile gris de soucis dissimulés 
ou inconscients. L'asservissement absolu aux puissances de la 
nature, des vies toujours remplies par le travail avaient dans la 
suite des temps donné à notre race, qui du reste vieillissait, ua 



pim CAMnimiD 147 

penchant a la mciancoiie, wn t ii w cn t qui f'hsrmoniMit avec ces 
visages riklcs et tcvèffvt, nais dont il ne résoltiit guèrs ik ooo- 
scquenccs réjouissantes. On était riconmiMant aux quelques 
(bus. — pourtant encoca bien silencieux et tranquilles. — d'in- 
troduire dans l'custence commune un peu de couleur, quelque 
sujet de rire et de railler. Lorsque Tun d'eux Csisait parler de 
lui. par quelque acte ridicule ou inconsidéré, un sourire passait 
sur Ica visages ridés «I tenés des Als de Nimikon. Il s> ajoutait 
encore la jola phariskone du aentiment de sa supériorité, et 
d une certaine sécurité vis-è-vb de sottises pareilles que l'on ne 
risquait pas de commettre. 

Mon pére« comme beaucoup d'autres, appartenait un peu à 
l'une et un peu à l'autre classe. Il était à mi*chemin entre les 
justes et les pécheurs, et il aurait volontiers participé à ce qui 
était acceptable chez les uns et chez les autres. Les folies com- 
misât évdUÉkfit en lui. avec une sorte d'admiration inquiète et 
de sympathie pour leur auteur, un sentiment de suffisance va- 
niteuse; et la conscience qu'il en prenait de son jugement plus 
sur et de sa conduite impeccable avait quelque chose de co- 
mique. 

Parmi les fous, en revanche, on pourrait compter mon oncle 
Conrad, bien qu'il ne cédât en rien pour l'intelligence à mon 
pève ou à d'autres da aaa combourgeob plus sensés. Cétait 
même une assez forte tète, et il était tourmenté d'un esprit d'In- 
vention qui ne lui laissait aucun repos et pour lequel il aurait 
dû en bonne justice inspirer plus d'envie que de pitié. U Csut 
dire que rien ne lui réussissait, mais qu'il se remit toujours à 
quelque chose de nouveau et qu'au lieu de rouler des penséat 
mélancoliques et d'avoir la tète basse. Il fut le pramiar à rire du 
perpétuai avortcment de ses entreprises ; cala apparaissait aux 
autres comme une singularité asaaz rkllcula at non comme une 
qualité, et il avait fini par avoir la réputatloa dans le villaga 
d un partit polichinelle. Les sentiments da moa père à son 
égard oscillaient toujours entre une cartaliia admiration et un 
profond mépris. Chaque projet nouveau de son beau-frère la 
remplissait d'une excHatJoii et d'une curiosité <|y'il s'efforçait an 



J48 BIBUOTHÈQUB UNIVERSELLE 

vain de cacher sous des questions ironiques et des allusions 
railleuses. Mais quand mon oncle paraissait sûr de ses résultats 
et commençait à tenir la tête haute, on pouvait être certain que 
mon père se laisserait emballer et s'accrocherait à lui dans l'es- 
pérance de profiter lui aussi du génie fraternel. L'inévitable in- 
succès survenu, alors que mon oncle se bornait à hausser les 
épaules, mon père l'accablait d'une colère impuissante et insul- 
tante, et pendant des mois ne l'honorait plus d'un regard ni 
d'une parole. 

Ce fut mon oncle Conrad qui, le premier du village, eut 
l'idée de mater un canot pour en faire un bateau à voile ; et ce 
fut mon père qui lui prêta le canot. Mon oncle confectionna 
lui-même soigneusement les cordages et la voile, d'après une 
gravure qu'il avait trouvée dans un almanach. Le bateau était 
évidemment trop étroit pour être ainsi transformé ; mais ce 
n'était la faute de personne. Pendant les préparatifs assez longs, 
mon père sembla changé en vif-argent, tant l'anxiété et l'attente 
l'avaient énervé ; du reste dans tout le village on ne parlait 
plus que de la nouvelle idée de Conrad Camenzind. 

Le bateau fut mis à l'eau par une belle matinée de la fin de 
l'été. Ce fut une journée mémorable ! Le vent soufflait assez 
fort. Mon père, qui craignait quelque catastrophe, se tint à 
l'écart, et à mon grand chagrin il me défendit de prendre part à 
l'expédition. Le nouveau constructeur ne trouva pour l'accom- 
pagner que le fils du boulanger Fiissli ; mais tout le village se 
donna rendez-vous sur la plage et dans les jardins du bord du 
lac. Personne ne voulait rien perdre de ce spectacle inattendu. 
L'air venait du lac et le jeune boulanger dut d'abord prendre 
les rames pour amener le bateau dans le vent. La voile se gonfla 
et nous les vîmes à notre grand étonnement disparaître der- 
rière les premiers contreforts des montagnes. Nous attendions 
le retour de mon oncle pour acclamer son audace et son adresse 
et nous commencions déjà à avoir quelque honte de nos quo- 
libets. Mais lorsque le bateau revint, dans la nuit, sa voile avait 
disparu et les deux navigateurs étaient plus morts que vifs. Le 
fils du boulanger, qui toussait aff"reusement, nous dit seule- 



CAmmoio 149 

ment: m Vous étiez venu pour une partie de ptoisir ; il ne s'en est 
pi kSktéà bwucoup que vout p'aiiiitfat diimocht à deux repts 
âê ftméwillii. » Mon pèf» dut renwttr» de noomUm planches à 
son canot et depub personne ne se risqua phts à lancer un ba- 
beau à voUes sur notre lac. Connkl dut supporter ktogitmçé 
Chaque fois qu'on le voyait un peu pressé, on 
de lui dire : m II (sut prendre la voile. Conrad. • 
L'arrivée du fœhn marquait toujours la fin de T hiver ; le 
kehn dont la mugiticniaat aombfv tftaie et désola laa habitante 
de lAlpe. mab dont Ils raïaantetit tl douloorattaeiiient te helm- 
weh lorsqu'à l'étranger Ils ne l'entendent plus jamais 

Laa hommes et les femmes, le bétail, la montagne, sentent 
venir la fohn plusieurs heures i l'avance. Des vents contraires, 
froéda, le précédant, un souffle chaud et puissant l'annonce. 

Le lac se transforme tout à coup; il éteit d'un bleu sombre, 
il devient noir, et il se couvre d'écume. Quelques minutes au- 
paravant il éteit cxtraordinairement tranquille ; maintenant les 
vagues résonnent contre les rochers avec le bruit de la mer. 
Tout le pa)raage se rapproche, à un point angoissant. Tout 
arrive sur vous, montagnes, alpages, chalete, comme un trou- 
peau formidable. On peut compter les pierres sur des sommeU 
qui en temps calme ne se dessinent que comme des nuées sur 
le ciel ; et les villages, taches brunes dans le lointein. se préci- 
sent au point qu'on en distingue maintenant les toits, les murs. 
les fonétrss. Puis c'est b tempête qui gronde et le fol qui trem- 
ble. Las vagues du bc fouettent sur b bord : elles sont jetées 
violemment dans les airs ; elles se dispersent et elles s'envolent 
comme une fumée. Sans répit, surtout pendant b nuit, on entend 
au loin la lutte déaaapéréc du vent et de b nxmtagne. Plus terd 
laa gaoa sa répètent qu'il y a des terrante débordés, des maisons 
ranvtnéaa. des canote brisés et des pères et âe% frères oui man* 
quent dans les villages. 

Enbnt. je craignais le fœhn, jjt b habaab même. Plus 
Urd. quand je devins un gar<on uuvage et emporté, il me 
devint cher, k vent indumpteble. éternellement jeune, b vent 
brutel qui nous apporteit b printemps. Cétait si beau de b voir 



150 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

entamer son rude combat, plein de vie, d'audace, d'espoir, 
soufflant en tempête, riant et râlant 1 II galopait en hurlant à 
travers les défiles de la montagne ; il dévorait la neige des som- 
mets, et de ses fortes mains il forçait les pins les plus rudes à 
se plier et à grincer. 

L'amour que je lui portais augmenta encore; plus tard je re- 
connus dans le fœhn le Midi splendide, le Midi tiède et trop 
riche qui nous apporte toujours de nouvelles sources de joie, 
de chaleur et de beauté, qui vient féconder nos montagnes pour 
s'éteindre, fatigué, dans le pâle Nord. 

Il n'y a rien de plus singulier et de plus doux que la fièvre du 
fœhn. Elle prend les hommes et surtout les femmes des pays de 
montagne. Elle leur enlève le sommeil et par ses caresses excite 
tous les sens. C'est le Midi qui se jette, toujours impétueux et 
ardent, à la poitrine de l'âpre Nord; qui annonce aux villages 
des Alpes encore sous la neige qu'aux bords des lacs voisins et 
éclatants du pays latin, les primevères, les narcisses et les bran- 
ches d'amandiers fleurissent. 

Qyand le fœhn a cessé de souffler, quand la neige sale s'est 
enfuie avec les dernières avalanches, alors c'est le plus beau 
moment. De tous côtés s'étendent les prairies constellées de 
fleurs d'or ; les sommets de neige et les glaciers se dressent de 
toute leur hauteur; et dans le lac, redevenu bleu et chaud, le 
soleil et les nuages se mirent de nouveau. 

Tout cela suffit à remplir une vie d'enfant et au besoin même 
une vie d'homme ; car tout vous y parle dans son intégrité et 
dans sa pureté la langue de Dieu, mieux que ne le firent jamais 
les lèvres des hommes. Celui qui l'a entendue ainsi pendant 
son enfance l'entendra toute sa vie, douce, force et eff'rayante; 
il n'échappera plus à son influence. Celui dont les montagnes 
ont été la première patrie peut, aussi longtemps qu'il le veut, 
étudier la philosophie ou l'histoire naturelle, mettre de côté le 
Seigneur, qui n'est plus à la mode: lorsqu'il sentira de nou- 
veau la tiédeur du fœhn, ou qu'il entendra le tonnerre des ava- 
lanches dans les forêts, son cœur tremblera dans sa poitrine 
et il pensera de nouveau à Dieu et à la mort. 



PKTIR CAMEmmD 1$! 

Lj maltoo de mon père avait un petit jardin tout entouré de 
haies, n y oobiait des salades assez acres, des raves et des 
choux. Ma mère y avait aussi installé une pauvre petite plate» 
hande pour les fleurs, où se âinaient misérahlement quelques 
rosiers du Bengale, des valérianes et une poignée de réséda. 
Devant le jardin, une petHe place couverte de gravier s'éten- 
dait jusqu'au hc ; c cUit là. à cACé de deux tonneaux en mau- 
vais état, de planches et de pieux, qu'était attaché notre canot. 
Tous les deux ans il fiUlait le réparer et le goudronner. Je me 
souviens encore des jours consacrés à ce travail. Cétait pendant 
les chauds après-midi de juin ; les papillons citron aux ailes 
des uofre voltigeaient sur le jardin ; le lac était calme comme 
de l'huile, il chatoyait doucement au soleil. Qpelques nuées 
flottaient sur les sommets des montagnes, et l'air se remplis- 
sait d'une odeur violente d'huile et de poix. Tout l'été qui sui- 
vait, le canot gardait cette odeur de goudron. Bien des années 
plus tard, lorsqu'au bord de 11 mer je respirais tout à coup 
cette odeur caractéristique de goudron et d'eau, je voyais de 
nouveau devant moi notre petite place au bord du lac. et mon 
père qui maniait le pinceau en bras de chemise. Des nuages de 
filmée s'échappaient régulièrement de sa pipe et montaient dans 
1 air immobile de l'été ; et des papillons dorés menaient autour 
de lui leur danse capricieuse et maladroite. 

Mon père montrait, ces jours-la. une bonne humeur qui 
n'était guère dans ses habitudes; Il sifllait des trilles, talent 
où il excellait, et poussait même de temps en temps à demi- 
voix un court fùdi, La mère préparait quelque chose de bon 
pour le soir, et je crois bien que c'était surtout dans l'espéfanœ 
d empêcher Camenzind d'aller finir la journée à l'auberge. Mab 
cela ne le déloumait pas d'y aller. 

QM0 OMi ptrtflrts aient eu. d'une façon ou d'une autre, une 
influence sur le développement de mon caractère, je ne puis le 
dire. Ma mère avait toujours sur les bras plus de travail qu'elle 
n'en pouvait (airs, et les questions d'éducatkm étaient certai- 
nement, de toutes celles qu'il pouvait aborder, celles qui avaient 
le moins inquiété mon père. Il était suflisamment occupé à sol- 



153 BIBLIOTRÈQUB UNIVER8ELLB 

gner ses quelques arbres fruitiers, à labourer son petit champ 
de pommes de terre et à donner le foin aux bêtes. Cependant» 
tous les quinze jours à peu près, il me prenait par la main et 
me conduisait sans mot dire dans la fenière qui se trouvait sur 
l'écurie. Là, il me rossait d'importance, acte d'expiation et châ* 
timent dont ni lui ni moi ne connaissions exactement le motif. 

C'était une sorte de sacrifice offert à Némésis. un tribut payé 
à quelque puissance mystérieuse. Il était accompli sans un mot 
et sans un cri, de part et d'autre. Plus tard, quand j'entendais 
parler du destin aveugle, ces scènes bizarres me revenaient à la 
mémoire; elles me semblaient bien la meilleure représentation 
plastique que l'on pût donner de cette idée. Sans s'en rendre 
compte, mon bon père était un des adeptes de cette pédago- 
gie simpliste qui, pour habituer l'enfant aux difficultés de la 
vie, fait éclater de temps en temps, dans un ciel serein, quelque 
coup de tonnerre ; lui laissant ensuite tout le loisir de recher- 
cher quel méfait a pu attirer sur lui le courroux des puissances 
supérieures. 

Malheureusement, ces scènes n'avaient pas pour moi tout 
l'effet voulu. Je les supportais courageusement, mais elles ne 
m'incitaient à aucun examen de conscience, ou du moins 
c'était rare. J'acceptais ces énigmatiques corrections tantôt 
en philosophe, tantôt en révolté, et je me réjouissais surtout 
ces soirs-là, ayant payé mon dû, d'avoir en perspective quelques 
semaines de tranquillité. 

J'étais beaucoup plus rebelle en ce qui concernait les tenta- 
tives de mon père pour m'habituer au travail. La Providence, 
mystérieusement prodigue, m'avait doué de qualités contraires 
et qui s'annihilaient l'une l'autre: une extraordinaire force phy- 
sique et une paresse qui ne l'était pas moins. Mon père se don- 
nait autant de peine que possible pour faire de son fils un col- 
laborateur utile. Je soulevais toutes les chicanes imaginables 
pour échapper aux travaux qu'il m'imposait. Plus tard, quand 
je fus au gymnase, pas un des héros antiques ne m'inspira 
autant de compassion qu'Hercule, obligé d'accomplir ses cé- 
lèbres et durs travaux. Pour le moment, je n'aimais rien tant 



qut d'aller cner dans ks pÉtufif ou mit ks rocher», ou de 



pcomener nioo oiswie wi Dora qb i eMi. 

J'avale comme amb lee moatafoca. le lac. la tempête, le 
soleil. Ilf me racootaleot leur hlsloèra. Ile fcltakat mon édu- 
cation, et pendant lonf(tcmpe ils me furent ploa chtn que n'inv 
porte quel être humain. Mais mes prèlérès. ceux qui étaieat plu» 
prb encore de mon osur que le lac éclatant, tes pins trislet tl 
les rochen pleins de soleil, c'étaient les nui|pw. 

la OMMide eotkr, m homme qui mieux 
les noagaa et à qui Sb soient plus chers! Ou 
montrsf-moi. dans l'univers, une chose plus belle qu'un nuage I 
Ito soot pour rcBlI de l'homme un repos et une dtstrKtion ; ils 
«Mrt un Menfiiit da Dieu et une bénédiction ; ils soot aussi sa 
colère et une polsaaaoe de dastructioo. Ils soot frais, calmes et 
paisibles comme des âmes da nouveau-oés; ib sont beaux. 
riches et généiaux comme de bons aof^ : mab ib sont aussi 
sombras. «M miséricord e, et nul ne peut leur échapper lorsqu'Jb 
sont les messagers de b mort Dans l'air limpide. lU pbnent 
en une mince couche argentée. Souriants. Us voguent à travers 
le ciel; leur bbncheur est ourlée d'une bordure d'or; quand Os 
s'arréiMit et se reposent. Us se teintent de jaune, de rouge et de 
bleu. 

Ds le glissent, sinistres comme des in a Miti b iS ,oy ib galopent 
b tête haute comme des cavaliers joyaux ; ou eocora. des hau- 
teurs de l'atmosphère, ib pendent avec des airs de rêve et de 
mébnc o H e. comme de mornes ermites. Ib prennent b forma 
dUes enchantées, celb d'anges qui bénissent: ib menaçant 
comme des poings, ib déploient des voiles et ils voguent en 
troupe comme des cigognes qui transmigrent. Ib pbnent entre 
b cW et b terre. Ib tbnnant à l'un et à Tautra et ib sont seof 
bbblas ans asp i r ation s de Thomme. Ce sont les rêves da b 
terre : son àme souillée s'ellbrce de se perdre dans b pure at- 
mosphrre. Ib sont b symbob étemel de tous ceux qui 
voyagent, qui cherchent, qui naphant à une patrb. El les âmes 
des hommes , comme les nittgas qol oscilknt entre b cbl et 
b terre, pbnent éternellement. tMnVûH hésHuites et tsntôt har- 



154 BIBLIOTHÈQUE UNIVBR8ILLB 

<lies, pleines de rêves et d'espoir, dans le temps et dans l'éter- 
nité. 

Oh ! les nuages, les beaux nuages qui voguent sans repos dans 
les cieux ! Enfant inconscient, je les aimais, je les contemplais, 
et je ne savais pas encore que dans la vie. moi aussi, j'irais 
comme un nuage, toujours voyageur et étranger partout, et 
planant perpétuellement dans le temps et l'éternité. Les nuages, 
ils ont été, dès mes premières années, mes amis et mes cama- 
rades. Qjiand je passais dans la rue, nous nous faisions des 
signes, et nos regards se croisaient. Je n'ai jamais oublié ce 
qu'ils m'ont appris: leurs formes, leurs couleurs, leurs visages, 
la façon dont ils jouent, dont ils dansent et dont ils se reposent. 

je n'ai pas oublié surtout l'histoire de la princesse des neiges. 
Elle apparaît dans la montagne, pas trop haut, au commence- 
ment de l'hiver, quand soufflent les airs chauds de la plaine. 
Elle descend des sommets les plus inaccessibles ; sa suite est 
peu nombreuse. Elle choisit pour ses lieux de repos quelque 
vallon de la montagne ou quelque croupe verdoyante. Le vent 
sournois laisse la princesse s'étendre sans méfiance. Alors il se 
glisse mystérieusement jusqu'à elle et l'assaille tout à coup dans 
une crise de haine et de rage. Il lui jette au visage de sombres 
lambeaux de nuage ; il la raille, il lui cherche querelle et il s'ef- 
force par tous les moyens de la chasser. La princesse s'inquiète, 
elle supporte, elle patiente ; mais bien souvent on la voit, tran- 
quille et dédaigneuse, secouer la tête et reprendre le chemin 
-qui l'a amenée. D'autres fois aussi, elle rassemble autour d'elle 
toutes ses peureuses amies, montre son beau visage de princesse 
et repousse le Kobold de sa main froide. Il ne veut pas s'en aller, 
il lanterne autour de toutes les roches; mais enfin il s'enfuit. 
Elle s'assied alors tranquille ; son trône se voile de pâles brouil- 
lards; et quand ceux-ci se sont dissipés, les vallons et les pâtu- 
rages des hauteurs sont recouverts de l'étincelante, de la pure 
et tendre neige. 

Cette histoire était pleine d'une dignité paisible; elle parlait 
de l'âme; elle montrait le triomphe de la beauté; mon cœur en 
était enthousiasmé et se gonflait d'un mystère joyeux. 



rtm CAMnisoco 15$ 

L« tmpt arriva où )e pus me rapprocher des nuages, mar- 
cher avec eux et contempler d'en haut leurs troupes éparses 
sur la plaine. J'avais dix ans lorsque je gravis inoo premier 
sommet: le Sennalpstock. au pied duquel se trouve notre petit 
village de Nimikon. 

Cest U que je prb contact avec les horreurs et les beau- 
tés de la montagne. Gorges profondes, pleines de neige et d'eaux 
glacées, glaciers verdàtres comme du verre, moraines terrifian- 
tes, et surtout, comme une cloche, la coupole du ciel. Celui 
qui a vécu dix ans serre entre le lac et b montagne, qui n'a ja- 
mais vu autour de lui que des hauteurs écrasantes, n'oublie pas 
le jour où pour b première ibU il voit devant lui un horiaon sans 
limites et b ciel immense sur sa tète. Déjà, pendant b montée. 
)c ni'ctomiab de b hauteur et de b puissance démesurées des 
parob de rocher et des pentes abruptes que je croyais si bien 
connaître. 

L'angobie et b joie m'écrasèrent lorsque devant moi se dé- 
roulèrent soudain les lointaines proibndeurs du pays. Que 
le monde était donc bbuleusement grand ! Notre vilbge n'ap- 
paraissait plus que comme une petite tache cbire. perdu dans 
la plaine immense; et des sommets qui. vus de la vallée, sem- 
hbirnt se toucher. s*élolgnaient maintenant et se dispersaient à 
des lifufs de distance. 

Je commençai b à concevoir que je n'avaU jusqu'alors jeté 
sur le monde qu'un court regard et que l'idée que j'en avab 
était encore imparbite et étroite; qu'il y avait b-bas des mon- 
tagnes qui s'élevaient et qui retombaient, et que de grandas 
choses se passaient dont nous n'avions pas b moindre Idée 
dans notre trou isolé du reste du monde. Ce n*eft qu'alors que 
je compris bien b beauté mébncolique des nuagaa. dont U dcv 
maine s'étendait jusqu'à ces lointains infinb. 

Mes deux compagnons, des hommes bits, me louèrent de 
ma marche rapide, et s'arrêtèrent un instant sur b dôme glacé. 
lU riaient de mon excitation et de ma joie. Quant à mol. le 
premier moment d'éloiinament passé, je hurlai de plaisir et 
ilémodoQ comme un taureau hurb vert laa deux cbirs. Ca 



156 BIBLlOTHfeQUB UNIVERSELLE 

fut mon premier chant, un chant inarticulé vers la beauté. Je 
m'attendais à entendre ma voix répétée sans fin par l'écho. Elle 
n'éveilla rien sur ces hauteurs tranquilles; elle s'éteignit sans 
laisser de traces, comme un chant d'oiseau. Je m'en sentis hon- 
teux, et je m'arrêtai. 

Ce jour avait brisé je ne sais quelle glace dans ma vie. Les 
événements arrivèrent les uns après les autres. 

Les courses de montagne se répétèrent ; j'en fis de plus dif- 
ficiles et je pénétrai plus avant, avec une volupté angoissée, 
dans les grands mystères des sommets. Je fus peu après désigné 
comme chevrier. Sur une des pentes où je menais habituelle- 
ment mes bétes, j'avais élu comme séjour de prédilection un 
coin abrité du vent, où croissaient en masse des fleurs de 
gentiane d'un bleu clair et des saxifrages roses. De là le village 
n'était pas visible et je n'apercevais du lac qu'une bande mince 
et éclatante qui brillait par-dessus les rochers. Les teintes fraî- 
ches et riantes des fleurs s'allumaient sous le ciel bleu. Celui- 
ci s'étendait comme une tente sur les sommets aigus où 
la neige étincelait. J'entendais les sonnettes des chèvres sur le 
grondement plus sourd d'une cascade qui tombait à quelque 
distance. Je me chauffais au soleil, je m'étonnais devant les 
formes des nuages, je poussais à demi-voix de nombreux 
jodls jusqu'au moment où les chèvres, s'apercevant qu'elles 
n'étaient plus surveillées, se permettaient toutes sortes de fan- 
taisies et d'escapades défendues. 

La joie de ces premiers jours fut assez rapidement troublée ; 
je me jetai, avec une chèvre que je poursuivais, dans une ravine. 
La bête se tua, je m'endommageai passablement le crâne. Je 
fus en outre rudement battu, et comme je m'étais enfui de chez 
mon père, ramené avec force jurements et imprécations. 

Cette aventure aurait pu être à la fois ma première et ma 
dernière. Ce petit livre n'aurait pas été écrit; je me serais peut- 
être épargné bien des soucis et j'aurais évité bien des sottises. 
J'aurais épousé probablement une de mes cousines, à moins 
pourtant que je n'eusse fait une chute dans quelque torrent, ou 
été gelé dans quelque glacier. Le monde n'en aurait pas moins 



ram câHmmiD 157 

tourné, imis l« tort en avait décidé autrcmcfit. et il est bien 
inutile de comparer toufours ce qui est arrivé avec ce qui aurait 
pu arriver 

Moo pcre uuaii de temps en lempt quelque travail au clotuc 
de Wdtdorf. Un Jour qu^tt étatt milada. H me donna l'ordre 
d'aller prévenir qu'il ne Cdlait paa compter sur lui. Je n'allai 
pas ; roils avec du papier et une plume que j'avais empruntés 
à un voMn. j'écrivb aux moines une lettre très polie, que )c 
remis a la femme clnrgét dta commlsalona. De ma propre auto- 
rité, ensuite, ft m'accordai un congé et partis pour la montagne. 

La semaine suivante, un jour que je rentrais, je vis un moino 
aaib devant la maison. attendait l'auteur de la jdie lettre 
qu'il avait reçue. J'étais un peu inquiet, mais il me loua beau- 
coup et voulut persuader à mon père de me fiilre tiire des 
études. L'oncle Conrad était alors de nouveau en (iveur : on lui 
demanda son avis. Il est inutile de dire qu'il s'enflamma immé- 
dktament à l'idée de me voir étudier et devenir plus tard un 
monsieur et un savant. Mon père ae laiaaa persuader, et mon 
avenir rentra ainsi dans la liste des profata Inquiétants de l'oncle 
Conrad, comme le four incombustible, le bateau à voiles et 
d'autrea fcntaMat de ce genre. 

Je c<mm wD çal à travailler sérieusement, surtout le latin. l'Ma- 
toire aalnta, la botanique et la géographie. J'étudiais avec plaisir 
et )e ne pensais pas que tout ce bagage vreUche pourrait un 
|our me coûter ma patrie et beaucoup de belles années. Du 
reate le latin n'y fut au fond pour rien. Moo père aurait (ait de 
moi un laboureur, et laboureur je serais resté quand même 
) aurais pu réciter à l'endroit et à l'en vers tous ka vin iUmt* 
ira, Maia le rusé compère avait bien vu déjà que le Ibnd de 
mon caractère, mon déiiut capital, était mon invincible parcaaa. 
Je fuyais dès que je le pouvais et de toutes las fsçons le travail, 
et lorsque je n'étils paa étendu sur qatk^fM panta ou cadié aux 
yaus de loua, je rivab et je panasaJi. ftHkh coorlr du» laa 
montignaa ou au bord du lac. Mon père déasipéra de venir à 
bout de moi sur ce point et me laissa aller. 

C'est peut-être Toccaeion de dire ici quelqoea mota de mea 



158 BIBLIOTH&OUB UNIVBRSKLLB 

parents. Ma mère avait été d'une gprande beauté, mais il ne lui 
en restait plus que la taille droite et élancée, et les yeux tendres 
aux sombres prunelles. Blé était grande, très vigoureuse, tra> 
vailleuse et tranquille. Bien que largement aussi intelligente 
que son mari, et supérieure à lui par la force physique, elle 
n'essayait pas de gouverner dans la maison et lui laissait toute- 
la direction. 

Mon père était de taille moyenne ; il avait des membres mai- 
gres, presque grêles, et une expression entêtée et rusée; la 
peau claire et toute couverte d'une infinité de petites rides ex- 
traordmairement mobiles. Son front était traversé verticale- 
ment par un pli court et enfoncé qui s'accentuait lorsqu'il fron- 
çait les sourcils et lui donnait un aspect chagrin et morose. Il 
semblait toujours chercher à se rappeler quelque chose de très 
important sans grande espérance d'y parvenir. Il était enfin 
d'un tempérament mélancolique; mais ce fait ne frappait guère 
dans un pays dont les habitants sont généralement d'humeur 
assez sombre. Les longs hivers, les dangers de toutes sortes, le 
travail pénible et l'isolement en sont la cause. 

Je tiens de mes parents plusieurs traits importants de mon 
caractère. De ma mère, un bon sens simple et pratique, un peu 
de confiance en Dieu, des habitudes silencieuses et tranquilles. 
De mon père, au contraire, une certaine inquiétude devant les 
décisions à prendre, une complète incapacité à bien administrer 
mon argent, et l'art de boire beaucoup et même avec excès. Ce 
dernier point ne s'apercevait pas encore, heureusement, à l'âge 
tendre où j'étais. J'avais les yeux et la bouche paternelle. Ma 
mère m'avait donné sa démarche solide et un peu lourde, sa 
taille haute et sa grande force musculaire. De mon père enfin et 
de toute ma race, j'avais reçu une intelligence rusée de paysan, 
mais aussi un caractère tendre et une tendance à la mélancolie. 
Il aurait peut-être mieux valu pour moi, puisque j'étais destiné 
à vivre de longues années hors de ma patrie, parmi des étran- 
gers, un peu plus de souplesse d'esprit, d'insouciance et de 
gaîté. 

C'est avec ce caractère et vêtu d'un habit neuf que je partis 



pour mon voyage pour U vie. J'ai su cocifcrvcr les qualités ii- 
rnilulcs ; j'ai pu jusqu'à ce jour sauvegarder ma dignité et mon 
indépendance : quelque chose pourtant devait me dire dé&ut 
que je oe trouvai ni dans U science, ni dans la vie du monde. 
je peux encore aujourd'hui racabder un tomniet. marcher ou 
ramer dix heures de suite, et, le Cit échéant, aaaommer un 
homme d'un coup de poing ; je n'ai pas su prendre la vie en 
(anuisiflle et en artiste. Les premiers contacts que j'eus avec la 
nature, ses plantes et ses animaux, avaient trop peu développé 
en moi les qualités sociales ; et maintenant encore les rêves que 
je fiis sont une preuve singulière de ma propension à une vie 
exclusivement animale. Je rêve souvent que je suis une béte. un 
phoque, par exemple, couché sur le bord de la mer. J'en ressens 
un tel bien-être que jc n'éprouve aucune joie ni aucune fierté» 
bien au contraire, à retrouver, k mon réveil, ma qualité 
d'homme. 

Je fus reçu, de la (a<on habituelle, comme boursier dans un 
collège et destiné à la philologie. Je ne sais trop pourquoi. Il 
n V jk pas de branche plus ennuyeuse et plus inutile et qui me 
convint moins. 

Les années d'école passèrent vite. Aux heures de pdliiomierle 
et de classe succédaient les heures de heimwch. les heures ptt> 
secs à évoquer dea rêves d'avenir, assez brutaux, celles où la 
science nous rempUsaait d'une adorafSoci respectueuse. Ma Ibo- 
cière paresse reparaissait quelquelbis ; elle m'attirait toulea 
sortes d'ennuis et de punitions, jusqu'au jour où elle se diael- 
pait devant quelque nouvel enthousiasme. 

— Peter Camenzind. me disait le maitre de grec, tu es un 
capricieux et un entêté, et tu risques de te rompre encore une 
fois le crine. si dur que tu l'aies. 

Je regardais le gras porteur de lunettes, ^écoutais ses discouf» 
et jc le jugeais comique. 

— Peter Camemind. Ultllit IC inaitrr ».ic rTiJtncniutujuc*. tu 

es un génie dans l'art de paratser et je regrette qu'il n'y ait pas 
de chiilre Inférieur à aéro. Je te mets aujourd'hui : moins deux 

et denii 



t(30 BIBLIOTHtQUB UNIVBUILLB 

Je le regardais, je trouvais qu'il louchait terriblement et qu'il 
était bien ennuyeux. 

— Peter Camenzind, me disait une fois le professeur d'his- 
toire, tu n'es pas un bon écolier, mais tu deviendras tout de 
même un bon historien. Tu es paresseux, mais tu sais discerner 
les grandes choses des petites. 

Cela m'importait peu. J'avais pourtant du respect pour mes 
maîtres; je les croyais en possession de la science, et je ressen- 
tais devant elle une crainte respectueuse et profonde. Bien que 
tous mes professeurs fussent, en ce qui concerne ma paresse, 
absolument unanimes, j'avançais pourtant et finis par me placer 
dans la moyenne de la classe. Je m'apercevais bien de l'imper- 
fection de la science qu'on nous enseignait à l'école; mais je 
comptais sur l'avenir. 

Derrière tous les travaux préparatoires, les trucs de l'école, 
je pressentais la haute culture, la vraie science pleine de sim- 
plicité et de lumière. Plus tard, j'en étais sûr, je saurais de 
<)uelle façon chaque esprit indépendant devait démêler l'éche- 
veau sombre des événements, les luttes violentes des peuples, 
toutes les questions angoissantes de l'histoire. 

Un autre désir s'empara de moi, chaque jour plus intense : 
J'aurais voulu avoir un ami. 

Il y avait à l'école un garçon sérieux, de deux ans plus âgé 
que moi. Il avait les cheveux bruns et s'appelait Gaspard Hauri. 
Son attitude était digne et tranquille ; il portait la tête haute 
comme un homme. Il ne fréquentait guère ses camarades. Je le 
considérais depuis des mois avec respect ; je le suivais dans la 
rue et j'espérais toujours qu'il finirait par me remarquer. J'étais 
jaloux de tous ceux qu'il saluait, des habitants des maisons où 
je le voyais entrer. Mais j'étais de deux classes en arrière de 
lui, et il se sentait probablement déjà supérieur à ses camarades. 
Nous n'avons jamais échangé un mot. Sans que j'y fusse pour 
rien, un autre garçon s'attacha à moi. C'était un pauvre enfant 
chétif et maladif. Il était plus jeune que moi, timide et peu 
doué. Mais 11 avait de beaux yeux douloureux et des traits 



rrriA CAMmtwo lOi 

rcgurters. U était Cilblc et un peu boMu ; souvent tourmente 
dans sa clasit, il vint à moi commt à an protecteur, parce 
qu'il savait que j'ètab fort et bien vu de nos camarades, tl 
tomba bientôt plus malade et dut quitter l'école. D ne me man- 
qua pas et je ne le regrettai pas. 

n y avait aussi avec nous un bloodin évaporé, garçon à cent 
talents divers, musicien, comédien et polichinelle. Je gagnai son 
amitié, non sans quelque peine, mais II garda toufourt à mon 
égard un certain ton de protection. J'allais le voir dans ta 
chambre, je lus quelques livres avec lui. je lui disais set devoirt 
de grec et en revanche il me (lisait ceux de calcul. Nous nous 
promenions quelquefois ensemble, et nous devions avoir un 
peu l'air, i nous deux, d'un ours et d'une belette. H était 
causeur, jovial, spirituel, jamais embarrassé; je l' écoutais, fc 
Hais, et j'étais heureux d'avoir un ami aussi brillant. 

Mais un après-midi je surpris le jeune clown i la sortie de 
l'école. Il donnait à quelquea-uns de nos camarades une de ses 
représentations toujours si goûtées. Après avoir imité un de noe 
maîtres, il cria tout à coup : « Devinez quel est celui-ci !» et il 
déclama quelques vers d'Homère, en copiant 6dèlement mon 
attitude un peu gauche, ma lecture embarrusèe. mon accent 
rude de rOt»rland. et aussi ma physionomie appliquée et atten* 
tive et la manière dont je clignais l'œil gauche en lisant. Cela 
était très comique, et aussi spirituel que peu amical à mon 
égard. 

Lorsqu'il ferma le livre et attendit les applaudissements qu'il 
estimait avoir mérités, j'arrivai par derrière sur lui. gonOé d'un 
désir de vengeance. Je ne lui adressai pas la parole ; mais je mis 
toute mon Indignation, ma honte et ma colère dans une seule, 
énorme gifle que je lui appliquai. Comme b leçon com- 
mençait immédiatement après, le maître l'entendit gémir et vit 
sa joue rouge et gonflée. Cétait son fiivori et il rinterrogca : 

— Qui est-ce qui t'a fiilt ça? 

» C'est Camemlod. 

^ Camenzind. viens Ici. Cest vrai? 

BtBt^ tnmr. ux n 



l62 BIBLlOTHÈ^Ufi UNIVERSELLE 

— Oui. 

— Pourquoi l'as-tu frappé? 
Pas de réponse. 

— Est-ce que tu avais une raison pour ça? 

— Non. 

Je reçus un châtiment sévère et je pus tout à loisir savourer 
les délices amères de l'innocence persécutée. Comme je n'étais 
pourtant ni un stoïcien ni un saint, mais un simple écolier, la 
punition subie, je tirai à mon ancien ami une langue aussi 
longue que possible. Le maître arriva exaspéré sur moi : 

— Est-ce que tu n'as pas honte? Qy'est-ce que ça veut dire? 

— Cela veut dire que celui-là là-bas est un vilain person- 
nage, et que je le méprise. C'est un lâche par-dessus le marché. 

C'est ainsi que se termina mon amitié avec ce comédien. Il 
n'eut pas de successeurs, et je n'eus pas d'amis pendant toutes 
mes années d'adolescence. Bien que mes opinions sur la vie et 
sur les hommes se soient modifiées bien souvent depuis lors, je 
ne me rappelle jamais cette gifle sans un sentiment d'intime sa- 
tisfaction. Je ne crois pas que le blondin ait pu l'oublier, lui 
non plus. 

Qyand j'eus dix-sept ans, je m'amourachai de la fille d'un 
avocat. Elle était belle et je suis fier de pouvoir dire que ma 
vie durant je ne me suis jamais attaché qu'à des femmes de 
grande beauté. Ce que je soutfris, pour elle et pour d'autres, je 
le raconterai une autre fois. Elle s'appelait Rosi Girtanner, elle 
est maintenant encore digne de l'amour d'hommes tout autres 
que je ne suis. 

J' étais alors dans toute la force et toute la fièvre de la jeu- 
nesse. Nous nous livrions, avec mes camarades, à de folles en- 
treprises et à de terribles batailles. J'étais fier d'être le premier 
à la lutte, aux balles, à la course, à la rame, et mon humeur 
était pourtant constamment mélancolique. Mes aventures amou- 
reuses n'y étaient pas pour grand'chose ; c'était plutôt cette mé- 
lancolie douce de l'adolescence ressentie par moi peut-être plus 
que par d'autres et qui me faisait me complaire dans toutes les 
idées sombres, pensées de mort, théories pessimistes. Un de 



rem CAMUiiiJip tù$ 

met camarades me prêta, naturellement, les LùJfr Je Heine, 
qu'il avait dans une édition populaire. Je ne puis dire que je les 
lus; je les dévorai. Je mb dans ces vers tout moQ OBur; je 
foufliris avec eux. je tombai finalement dans une rêverie roman- 
tique qui devait m'aller comme une chemise à un cochon de 
bit. Je n'avais eu jusqu'alors aucune idée de ce que c'était que 
m les letUes. • Je lus à b Aie Lenau. Schiller. Goethe. Shakes- 
peare, et finalement b littérature, ce pèle fintôme. devint mon 
feul culte et ma divinité. 

Je frissonnais en respirant le souffle de vie chaude et parfumée 
qui émanait de ces livres; vie imaginaire et que b terre n'a 
jamais connue, réelle pourtant et dont les vagues venaient main- 
tenant ébranler mon cœur et mon imagination. Je n'étais troublé, 
dans b mansarde où je me réfugbb pour lire, que par les 
heures qui sonnaient au clocher voisin et par le claquement 
sac des c^ognes qui faisaient leurs nids sur les toits. 

Les houuMS de Goethe et de Shakespeare allaient et venaient 
dans ma cellule ; je voyais se dévoiler devant moi ce qu'il y a 
de divin et ce qu'il y a de grotesque dans tout être humain. Je 
pénétrais le mystère de notre cceur contradictoire et indompté, 
l'eseatnce prdoode de l'histoire du monde et la puissance pro- 
digieuse de l'esprit qui écbire les quelques jours que nous pas- 
sons sur cette terre, et par b Ibrce du savoir élève notre humble 
personnalité jusqu'au rang des choees eseentlelles et éternelles. 
Lorsque je pasaab b tête par mon étroite fenêtre, je voyab b 
v! ' sur les toits et dans les rues profondes; j'écoutab 

moi.u. ,..^u'à moi. dans un murmure confus, b bruit de b 
vie journalière ; comme dans un songe je voyab ma mansarde 
ioUtaîre remplie des Images puissantes des grands esprits avec 
qui je venab de m'cntrctcnir. MaU plus je llsab, plus je me 
sentais pris d'un sentiment détonnement et d'eAroi à regarder 
tri .. > rues, b vb de chaque jour ; plus j'étais 

saisi de ce sentiment angoissant que moi aussi, peut-être comme 
d iiutrf^ avsnt mol. j'étais appelé à être un magicien et un 

V. \.iu\. 

Le monde qui s'ouvrait devant moi n'attendait-il pas que je 



l64 BIBLIOTHÈQUk UNIVERSELLE 

ramène à la lumière quelques-uns de ces trésors, que je soulève 
le voile accidentel et trivial qui les recouvre, et que je les ar- 
rache à la mort et les éternise par ma puissance de poète? 

Je commençai timidement à composer un peu. Je remplis 
plusieurs cahiers de vers, de projets et de courts récits. Tous 
ont disparu; je ne crois pas qu'ils eussent grande valeur; mais 
ils me donnèrent bien des joies et bien des battements de cœur. 
L'esprit d'examen, la critique vinrent ensuite; ce ne fut pour- 
tant que dans ma dernière année d'école que je subis une véri- 
table et profonde désillusion. J'avais commencé à détruire mes 
premiers poèmes et à considérer mes essais avec une certaine 
méfiance, quand un hasard fit tomber entre mes mains deux 
volumes de Gottfried Keller, que je lus et relus nombre de fois. 
Je compris tout à coup à quelle distance de l'art vrai, de l'art 
robuste et sain j'étais resté dans mes rêveries d'adolescent. Je 
brûlai vers et prose et ce fut de nouveau avec un décourage- 
ment mélancolique que je contemplai le monde et l'avenir. 

Herman Hesse. 

(Traduit de l'allemand par J. Brocher). 

(La suite prochainement.) 



tt*%t%tii.t»»*iii*^tii%9,èiiii*i»i*t**t^ 



VARIÉTÉS 



UNE nCURE D AUTREFOIS 

PIRON. SA VIE ET SON ŒU\Kt' 



Le ac>ct«>r4t es içttrç» est une oien précieuse inMituuon. Nout 
lui devons un grand nombre de monographies qui. certaine» 
ment, n'auraient pes vu le jour tant elle. La bienheureuse né* 
ceasité de trouver un sujet de thèse qui ait quelque nouveauté 
pousie lea aspirants au titre de docteur à sortir dea grandea 
rovtBa royalea de la littérature, pour s'engager dans lea chemina 
de travene moins connus et dans des régions relativement inex* 
ploréei. On a tout dit. — il le semble, du moins. — sur lea 
granda écrivains de notre littérature classique ; il reste heureu* 
sèment encore dea auteurs de second ou de troèaiéme ordre, 
spirituels conteurs, dramaturges Ingénieux, podm mimorts, qui 
souvent ne sont plus qu'un nom. et dont II est piquant d'évo- 
quer la figure et l'œuvre, replacées en pleine lumière dans leur 
cadre historique et leur milieu socbl. 

C'eat souvent un fort joli voyage de découverte qu entreprend 
le candidat au doctorat : il lui arrive de «découvrir. » en effitt. 
lui-même l'écrivain qu'il pense révéler au public. La chaise aux 
documenta commence : sport délicieux, au cours duquel, aou- 
vent. on ne réussit point à attraper le gibier qu'on vbah. mab 
où il se peut qu'on rencontre celui qu'on ne cherchait paa. 

• Par M. Pa«| aapoaaitri. - l»r. C<iièv«. jattoi; Parii^r« 



l66 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

Et peu à peu, grisé par le plaisir des investigations heureuses 
et des trouvailles imprévues, on s'acoquine si bien à son 
«héros.» qu'on se prend à l'enfler un peu, à lui prêter une 
importance disproportionnée.... Il faut alors lutter contre un 
entraînement si naturel, faire effort pour se maintenir dans la 
réalité et la raison.... Mais si même on cède à la tentation de 
«surfaire son homme.» du moins aura-t-on rendu aux lettrés 
le service de leur donner une étude complète, abondamment 
documentée, sur un sujet dont personne encore n'avait fait l'ob- 
jet particulier de son attention : c'est l'ouvrage qu'on citera dé- 
sormais toutes les fois qu'il sera question de ce sujet spécial. 

Orr ne pourra, par exemple, plus parler de Piron sans recourir 
au livre consciencieux et savant que vient de lui consacrer un 
de nos jeunes littérateurs genevois, M. Paul Chaponnière. 

4' 

Nous sommes de ceux, — probablement assez rares, — qu'une 
instinctive sympathie a conduits à étudier d'un peu près l'œuvre 
du joyeux Bourguignon. Serait-ce pour avoir, à l'âge de dix 
ans, entendu lire en famille la Métromanie, par une vieille tante 
qui en faisait valoir à merveille les vers parfois si heureuse- 
ment jaillis ? — Le fait est que 

La mère en prescrira la lecture à sa fille... 
ï^t-ce vous qui parlez, ou si c'est votre rôle ?... 
Et j'avais cinquante ans quand cela m'arriva... 

me sont si familiers depuis l'âge tendre, que je crois les avoir 
toujours connus ; pour un peu, je croirais les avoir faits.... Que de 
fois, depuis, j'ai relu la Métromanie ! C'est une œuvre unique 
en son genre à cette époque toute de finesse et de grâce, mais 
si artificielle et mondaine : la comédie quasi-lyrique de Piron a 
une fraîcheur trop rare, elle respire un enthousiasme ingénu, une 
sorte de naïveté de jeunesse ; le jeune poète dijonnais, débar- 
quant de sa province à Paris avec son bagage d'illusions et ses 
rêves de gloire, eut une heure où il crut à l'idéal. Et, comme dit 
fort bien M. Chaponnière, n'ayant pu le réaliser, il voulut faire 
comprendre qu'il l'avait au moins entrevu ; il écrivit la Métro- 
manie. 



VàMXÉTÈM lÛf 

luette jonc et vi crante womidk ma conauit aux autre» ou* 
vragcf de Pfron. Et foterti avouer que tes bouffMiiierlee impro- 
viièei de verve pour le théâtre de la Poire me paraisfent singu- 
lièrement plaliaaiae. je ferais même le péri qu'un acteur doué 
ilc i^uclque talent comique divertirait encore prodigieusement le 
pu f lie d'aujourd'hui en disant et mimant la première scène 
ii' ArUqmm'Dnuûiitm, Elle est plus gaie que cent monologues 
modernes ; elle foisoiuie de mots drôles : tel ce cri du héros qui 
a réchappé du déluge où a péri sa femme (du moins il le croit) : 
«O ma tendre moitié!... Ce mot-là me (ait Caire une plaisante 
réilexkM : c'est que ce n'est qu'en perdant ces moitlés-U qu'on 
se retrouve tout entier.... » 

Evidemment, ce n'est point U de la littérature très distinguée. 
Mais il iaut avoir l'âme assci simple et «bonne enCsnt» pour 
s'abandonner, sans airs pinces, à ce torrent de drôleries jaillis- 
sant avec une spontanéité si manifieste. On en vient à comprendre. 
par la détente même du rire, ce qu'il y a d'hygiénique dans la 
grosse gaitê de Piron. et que ce pitre fut. à sa manière, un 
hienCidteur de l'humanité. Et ses lettres ! On y trouve quelques- 
une des pages les plus vivantes et les plus imprévues que le 
xvin* siècle nous ait laissées 

M. Paul Chaponnièrea étuilic tuut ccia avn. beaucoup de sens 
et de pénétration. Il a rendu toute justice à PIron, sans le sur- 
faire. Il est vrai que le lecteur, insuffisamment renseigné, demeu- 
rera un peu estomaqué en rencontrant ce titre du chapitre vut : 
La p k i loto f è iê H Us cw^yamut reli^ùuses de Pirom. Mais cela n'est 
point si surpreiunt qu'on pourrait croire. De Ciit. Ptron fut émi- 
nemment «traditionnel. » F'idcle au génie, aux mœurs, aux ha- 
bitudes d'esprit de sa province et de sa race, U n'a rien compris 
ni voulu comprendre du mouvement pliiloaophlque de son 
temps I irréligion encyclopédique révolt» sa bonne et saine 
simplicité. La vieillesse et les épreuves le ramèneront sans peine 
à une dévotion parfiiitement sincère, qu'il n'avait d ailleurs 
lamais reniée et qui lui inspirera ses « poésies sacrées. » 

Il est de la Cimille du bon La Fontaine, de ces âmes heureuses 
de « petits entants. » que le Maitre « laisse venir à lui. • Sa con> 



1Ô8 BIBUOTHÈQUB UNIVBRSELLB 

version lui valut les huées du clan philosophique : il les sup- 
porta, comme aussi les quolibets des badauds, en chrétien doublé 
d'un homme d'esprit; et, nous dit son récent biographe, «celui 
qui avait décoché plus de cinquante épigrammes à Desfontaines» 
pour une malice glissée dans le Mercure, resta sans colère devant 
cette foule d'anciens admirateurs qui lui distribuaient à qui 
mieux mieux le coup de pied de l'âne. II n'éprouva que du mé- 
pris, et ne fit pas reculer, — comme il le pouvait si bien, — sous 
une grêle de lardons, les stupides ricaneurs qui l'attaquaient 
dans ses croyances ; renonçant à la popularité et à l'orgueil de 
son nom, il en offrit naïvement le sacrifice à Dieu....» 

>^ 

Ah I comme on comprend l'incompatibilité irréductible entre le 
franc rieur Piron et le ricaneur Voltaire 1 Et comme, en un sens 
(je n'ai pas le loisir d'expliquer cela), comme Piron a plus d'es- 
prit que Voltaire, et combien sa bonhomie joviale, sa malice sans 
fiel, sa verve épanouie et plantureuse sont plus près de la saine 
nature que la plaisanterie corrosive de Candide ou les impiétés 
sournoises du Dictionnaire philosophique ! 

En parlant ainsi, nous ne méconnaissons pas une minute qu'à 
considérer leur œuvre et leur action. Piron n'existe proprement 
pas à côté de l'auteur de \ Essai sur les niœurs. Mais, à voir en 
présence l'un de l'autre les deux hommes, il faut être, selon 
moi, bien étrangement fait pour ne pas se donner à Piron 
avec l'élan d'une cordiale sympathie. 

M. Chaponnière n'a donc pas eu si grand tort de prendre au 
sérieux les croyances de Piron. Nous lui reprocherions plutôt 
d'avoir donné une attention décidément exagérée à ses tragédies, 
si mortellement ennuyeuses, et qui ressemblent si peu à leur 
père. Mais, ayant promis un Piron complet, il ne nous a fait 
grâce de rien ; et sans doute il en a souffert plus que nous.... 

Tragédies à part, il a fort bien montré le rapport intime qui 
existait entre les croyances traditionnelles de Piron et certains 
traits de sa vie intime. Comment ne pas ressentir un brin d'é- 
motion quand on voit l'admirable et touchante sollicitude de ce 



VARIKTU 10^ 

tcrriDle iarceur pour n vkillt compigiw tomDM to coiuicct 
m Ce grivois entre deux vHis. ce {ooitMW. aine tout bourgeol- 
lement ta femme, b toigne avec tendresee alors qu'elle ne le 
rrj rtm:! plus, et garde pieuatmcnt le souvenir de ce qu'elle a 
etc. t;curcux de lui rendre tout l'amour désintéressé qu'il lui 
doit.... Il la pleura longtemps, oubttant ce qu'il avait snuflert 
pour elle, et se rappelant ce quH lui devait. • 

Qm'oo lise enfin la charmante histoire de son tesumcnt en 
bvcur de ta nièce. — son damier trah d'esprit, mais d*un esprit 
qui avait du cceurl... 

Ptron n'était point une àme vulgaire. 11 méprisait l'argent ; 
il le méprisait asaex pour en recevoir sans honte des mains de 
ses amis. Après quoi, il osait être sincère envers eux et leur dire 
des vérités ; Il souffrait aussi qu'on lui dit les siennes, à condi* 
tfton que os lot «ne hooche amie. A tout prendre, PIron fut un 
hon hom me p ro dl g t a unrn e n t spirituel : mab c'est de sa honhomie 
même que son esprit tirs son plus grand charme. 

♦ 

J'ai négligé de vous dire quelle est la solide valeur Kienti- 
6que de l'ouvrage de M. Chaponnière. A quoi bon? Les spécia- 
listes connaissent d^ tous les renseignements précieux qui 
terminent ce volume, à savoir l'excellente notice sur l'édition 
classique de Piron publiée par son ami Rlgoley du JuWgny. 
ainsi que la liste des œuvres qui y furent volontairement omises ; 
la bibliographie, si soigneusement dressée ; l'énumératlon des 
sources; l'index, etc... Ce sont là travaux dont le grand public 
ne devine pas la pdne qu'ils ont coûtée, et qui, bits avec le 
V in qu'y a mis M. Chaponnière. méritent b profonde rscon* 
naissance des chercheurs. 

Nous le remercions au nom de ceux-ci ; et nous le remercions 
encore au nom du gros des lecteurs. Car il a consacré à Piron 
un livre solide, qui est, par surcroit, un livre agréable. 

GootT 



♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦«»»»»»♦»«♦♦♦♦«♦»«♦»♦♦«♦♦>♦♦♦♦ 



CHRONIQUE PARISIENNE 



L'ouverture de la ligne métropolitaine Villiers-Pércire; ses avantages. — 
Une révolution dans les transports en commun. — Saisons italienne, 
russe, allemande et belge à Paris. — Nécrologie : Jules Renard. — Un 
livre sur Agrippa d'Aubigné. 

Une joie discrète, faite d'un sentiment de bien-être, a flotté 
pendant plusieurs jours sur le quartier où j'habite, celui de la 
plaine Monceau. On croyait lire sur les visages des gens, dans 
leur démarche, dans leurs propos, les signes d'une félicité in- 
génue, semblable à celle des enfants auxquels on a promis de 
les conduire au cirque ou à la foire de Saint-Cloud. Mais ce 
contentement reposait sur un fait acquis, sur une promesse 
réalisée après une longue attente ; nous venions de recevoir un 
"de ces cadeaux qui font époque dans la vie d'un quartier. Le 
trou carré qui existait, depuis quelque temps, sur un trottoir 
de la place Malesherbes et montrait aux passants sa balustrade 
en fonte, son escalier en sous-sol et son portique « modem 
style, » formé de deux antennes en fer forgé, s'est décoré un de 
ces matins d'une banderole blanche avec cette inscription : 
Station ouverte au public. 

Il s'agit, en effet, du prolongement d'une ligne métropolitaine 
qu'il fallait aller chercher à la lointaine station de Villiers 
lorsqu'on voulait gagner le centre de Paris. C'est elle, mainte- 
nant, qui vient nous chercher, nous prendre, pour ainsi dire, 
à notre porte. Immense avantage pour la population groupée 
autour des trois stations nouvelles de Malesherbes, Wagram et 
Péreirc, qui s'échelonnent de Villiers aux fortifications. La gare 
Saint-Lazare n'est plus qu'à cinq minutes de nous; l'Opéra, 
à 6 ou 7 minutes; la Bourse, la Bibliothèque nationale, la ré- 



cnonQOB râBwwnw 171 

gion des grand* boulevtrdi. à inoint de 10 minutes. Les tra- 
jets avec changement de ligne sont également raccourcis; le 
quartier des études, la Sorbonne. les grandes écoles, déjà rap- 
prochées de nous par la travenée du Métro lous la Seine, le 
rapprochent encore. La gare de Lyon aussi. Nous arrivons ainsi 
à gagner en moyenne les deux tiers du temps que nous met- 
tions à atteindre ces divers points de la ville lorsque les trans- 
porti en commun se réduisaient aux omnibus. Beaucoup d'hé- 
sitations lont maintenant vaincues d'avance, ^4ous pouvons, sans 
craindre d'y employer la matinée entière, m passer » chez notre 
t.) 1 leur. Nous ne renoncerons plus à aller prendre des billets à 
1 Uftera tous prétexte qu'une demi-heure seulement nous sépare 
du déjeuner; ou alors il Ciudrait aussi, pour la même raison, 
renoncer à aller au bout de b rue acheter nos journaux ou à 
porter une lettre à la poste. 

— A mesure que s'étend le réseau souterrain, les omnibus 
Ibnt belle résistance ; Ils sont décidés à ne pas mourir. Depuis 
deux ou trois ans. la traction automobile a remplacé la traction 
animale sur la plupart des lignes. Mais la compagnie en était 
restée là ; elle ne voulait dire plus, sa concession devant expirer 
en 191 1 ; elle ne pouvait (>ire moins si elle tenait à vivre jusqu'à 
date et à conserver quelque chance de voir renouveler sa 
Ble en a aujourd'hui la certitude, la ville ayant pré- 
lèré ses propositions à celles d'une entreprise rivale. Dès lors, 
elle n'a plus à hésiter, elle doit se lancer franchement dans U 
voie des réfor m e s , ne serait-ce que pour Caire oublier son passé, 
qui est asies sombre. Que de lois ne l'avons-nous pas maudite, 
cette compagnie de malheur ! Elle était l'objet de plainiss con- 
tinuelles; on lui reprochait la lenteur de ses voitures, leur nombre 
insuffisant, les retards que leur fiteit subir la comptabttHé en 
plein vent des conducteurs et des contrôleurs. Bien installée 
dans ion privilège, elle se contentait de filre la sourde oreille. 

La réorganisation des transports en commun vient de rscn- 
voir un commencement d'exécution en ce qui concerne les tarUi 
des places. A partir du i** juin, le prix dun parcours en om- 
nibos ou en tramway n'est plus unique. U varie selon la Ion- 



172 DIBLIOTHfcQUB UNIVERSELLE 

gueur du parcours. Chaque ligne est divisée en sections: dans 
la limite d'une section, le prix est réduit de 30 à 15 centimes à 
l'intérieur et de 15 a 10 à l'impériale. Si l'on dépasse la section, 
on paie à l'impériale 5 centimes de plus, et 10 de plus à Tin» 
térieur. On a prononcé le mot de révolution, et l'on a bien dit. 
C'est une véritable révolution dans la vie parisienne, c'est 
l'anéantissement d'habitudes consacrées par un régime de plus 
d'un demi-siècle. La correspondance a vécu, elle qu'on croyait 
éternelle! Nous ne verrons plus ce petit bout de carton qui per- 
mettait de passer d'une voiture dans une autre sans avoir à payer 
de supplément. Faut-il le regretter? Il jouissait d'une popularité 
indubitable. Sous la laideur de son nom. trop long et trop 
abstrait, c'était quelque chose de bien concret, de bien précieux, 
et que tenaient ferme dans leur main les ménagères avisées et 
même les gens très riches. Avec la correspondance disparaît 
tout un monde, tout un vieux monde parisien, cahotant et bon 
enfant, dont le conducteur était un type bien caractérisé. Elle 
entraîne dans sa chute ce conducteur ancien style et la vieille 
caisse aux essieux criards, tirée par deux bonnes bêtes robustes 
et dociles et conduite par un cocher coiffé d'un chapeau en cuir 
bouilli à galon d'argent, aussi haut perché sur son siège qu'un 
prêtre en sa chaire. Dans l'omnibus, le conducteur était pour les 
voyageurs une sorte de chef de famille, tantôt bourru, tantôt 
jovial. Dans les omnibus automobiles, ce type ne saurait repa- 
raître; on va trop vite, on est nerveux et vaguement inquiet; 
toute familiarité, toute bonhomie est impossible; le conducteur 
n'est plus un « copain, » mais un rouage anonyme de la ma- 
chine roulante et trépidante. 

— Car on est pressé, particulièrement dans une saison 
comme celle-ci, où les journées suffisent à peine pour tout ce 
qu'on voudrait voir ou entendre. Il y a peu d'années encore, 
tout s'arrêtait après Pâques; il semble maintenant que l'hiver 
ait résigné, en faveur du printemps, sa charge de présider aux 
plus brillantes réunions artistiques et mondaines. Les sports 
d'hiver y seraient-ils pour quelque chose? On serait tenté de le 
croire, étant donné qu'ils chassent de la ville précisément ceux 



de ses habitants qui ont des loisirs et forment la clientèle cou- 
rante des plaisirs de luxe. Leurs foumisMur» Imbituels se re- 
fusent en leur absence à fiirs des frais en pore parte : Ib savent 
qu'il est prHlral>le de leur rèaenrcr ample pâture pour b ren- 
trée de mai. 

Nous en avons eu pour tout ba ^ts. Les amateurs dt 
musique italienne ont suivi les m pr iasw t a Uonf données an 
i.hjiteleC par b troupe du Metropolitan Opéra de New- York: 
MiJj. FûUtéf et OlêUù. de Verdi; Pagiiétti, de Leoncavallo; 
QÊvalUna nuikmêa, de Mascagni ; ài âm o m LaemU, de Pucdni. 
Mab b grosse attraction de ces spectacles êuit b ténor Caruso. 
J'ai vu un marchand de billets auquel une dame avait proposé 
de lui revendre 100 francs pour b r ep t éa a n tetion de FêkUif une 
loge qui lui revenait à 400 pour cette seub soirée. Lœuvre de 
N'crJi b bissait indiflërcnte. Caruso n'y chantant pas. C'était 
l^^ur l'entendre qu'elb avait pris un abonnement, et les abon- 
nements comprenaient U série entière des apectacics. Ceb vous 
nv ntre mieux que toute autre chose a quel genre de public 
ceux-ci s'âdfwaaient. 

Dans ce même Cbàtebt et à b méma époque de l'année, nous 
avions appbudi en 1909 les danseurs russes de Saint-Mersbourg 
et de Moscou. Encouragés par notre enthousiasme, ib nous sont 
revenus cette année, et c'est l'Opéra qui a mb sa salb à leur 
disposition. Nous avons revu Nijinsicy. Fokine et les nombreux 
artistes des deux sexes qui composent cette troupe unique au 
monde. Nous avons revu bs ballets et mim o dram ss di^à ce»* 
nus : CU^ilfe. bs S^^^Wm. b fetfM. Mab dss nomwMrtk a^ 
nous ont été oébctes, entre autres b Gemeni/. délicate et splri- 
tuelb illustration chorégraphique de b musique de Schumann 
orchestrée par quatre bmeux musiciens russes. Las personnages. 
Pbrrot. Arlequin. Colombtne. Estrelb. PapUlon, BussMus. Pln- 
rcstan. eU.. éteient tous, sauf bs tiob prsmbrs, habillés de cos- 
tumas 18)0. et bs artistes russss ont montié uns apttads rs- 
marquabb à rvconctit uer les ffrftccs vieillottes et légéraa de notre 
Ucddent. 

La souplesse de leur génb d adaptation est tout aussi frap- 



174 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

pante lorsque de l'Occident ils nous transportent en plein 
Orient. Le drame chorégraphique de Scbébéta^adt (musique de 
Rimsky-Korsakov) est l'interprétation mimée du prologue des 
Mille et une nuits, de la scène initiale plus ou moins orgiaque 
qui sert de prétexte à ce vaste recueil de contes. Du récit origi- 
nal, qui offre une sécheresse de vieille chronique, MM. Fokine, 
danseur et maître de ballet, et le peintre Bakst ont tiré une suite 
de tableaux d'une merveilleuse couleur, où se retrouvent cette 
harmonie d'ensemble et cette perfection de détails qui caracté- 
risent les miniatures indo-persanes. Le riche costume de Schah- 
riar, « roi des Indes et de la Chine, » certaine roideur dans ses 
attitudes, sa façon de pencher la tête de côté pour exprimer 
ses sentiments, telle entrée de serviteurs se déroulant comme 
une frise, tout contribue à établir le rapprochement. Rien de 
conventionnel soit dans les gestes individuels, soit dans la mi- 
mique des groupes. C'était la nature même, et l'Orient même. 
Je vois d'ici ce qu'on aurait obtenu, pour l'interprétation du 
même ouvrage, de nos artistes et de nos figurants de l'Opéra 
et du Chàtelet. Il est juste de remarquer à ce propos que les 
Russes, par leur situation géographique, sont plus à même que 
nous de reproduire les aspects de la vie orientale. 

Malgré tous ces mérites, le public de l'Opéra a fait à ces étran- 
gers un accueil beaucoup moins enthousiaste que celui du Chà- 
telet. Etait-ce parce que nous les avions déjà vus ? C'est bien 
possible ; les succès à Paris sont si éphémères et les Parisiens si 
inconstants ! Mais la faute en est plutôt à cette salle trop vaste 
où se perdent les effets, tant auditifs que visuels, et aussi les 
applaudissements. 

L'Opéra a pris encore la succession du Chàtelet en montant 
la Salomè composée par Richard Strauss sur le drame de Wilde. 
Cette reprise était à certains égards une nouveauté ; elle se dis- 
tinguait des représentations précédentes en ce que le personnage 
de Salomé n'y était pas dédoublé. Il est difficile de rencontrer 
une cantatrice qui puisse remplir à l'occasion et avec succès le 
rôle de danseuse et se livrer à un exercice aussi animé que celui 
de la « danse des Sept voiles. » M"» Mary Garden a montré que 



17$ 

c était poMible. à U cofiditkm de conserver m sveltcise et de ne 
\\i% devenir, comme beaucoup d'étoiles, une éloUe de première 
p:rosiguf. M** Gardcn n'est point d'ailleurs une de cet spécialistes 
vie l'art vocal qui se cantonnent dans leur art et. plantées sur U 
scène comme un piquet, ae contentent d'ouvrir la porte au ros- 
signol qu'elles ont dans le goaier. Ble fcm avec ardeur, avec 
patainn ; die cesae souvent de chanter pour parler. Il Caut fai 
voir lorsqu'aux supplications ré it érée s d'Hérode. qui la conjure 
de choisir une autre récompense que la tète du prophète, elle 
répond à trois repriaca avec la rage croissante d'une tigresse 
qu'on excite : « Je veux la tête de lokhanaan !» Il y a dans lea 
attitudes, même dans les parties muettes de son r6ie. des trou- 
vailles très heureuses, mais parfois aussi des gestes Incohérents. 
A force de vouloir jouer, elle gesticule un peu trop et tombe dans 
{c défaut de « charger. » Elle a un digne partner dans la personne 
de M. Muratore. qui donne beaucoup de relief au personnage 
il Hc rode. La musique de M. Strauss, musique nerveuse, extraor- 
dinairemeot souple et protéiforme. s'adapte à merveille aux 
pliases successives de l'action. 

Cette musique est fort appréciée du public parisien. Nous 
connaissions depuis longtemps Mort et tramsfiguraSkm, du même 
compositeur, dont une fort belle audition a été donnée par 
M Nikisch. le chef d'orchestre berlinois, à l'un de ses deux 
c >rfvcrts de la salle Caveau. Nous avons eu ainsi, en même 
temps que la uusom iUdiemne et que la taùon rmsu, — sans oublier 
la m$om bêlgt {U mÊnêgê àê Af"* ^tmUrmm, un vrai succès). -» 
une lêMÈOm ê jltmmét , où Ton peut 6ure entrer aussi l'exécution» 
• n deux soirées, de six quatuors de Beethoven par M. Capet et 
ses nouveaux compagnons. 

— Les lettres sont de nouveau en deuil . elles viennent de 
perdre Jules Renard, qui Ciisait partie de l'Académie Concourt. 
C'est le premier de ses membres qui la quitte depuis sa fondation* 
et r <n se demande à qui Ira la s u c ces sion du défunt. Jules RsfMfd 
ver a remplacé à l'Académie Concourt, mab il ne le sera pas comms 
^omme écrivain. Il avait adopté une manière qui était exclusi- 
\ cment sienne et qui serait Sicile à Imiter, mais vieillirait trop 



176 BIBLIOTHEQUE UMIVBR8BLLB 

vite SOUS une autre plume. Très populaire dans les cénacles 
littéraires de Paris, où il comptait des amis nombreux, il était 
par son style, par le choix de ses sujets, par ses habitudes de 
travail, aussi éloigné que possible de Paris et de son atmosphère 
intellectuelle. Il vivait d'ailleurs par goût à la campagne, où 
il recueillait pour les mettre dans ses livres des observations 
sur les menus spectacles de la nature et l'existence tranquille 
des petites gens. Parce que ces observations souvent faisaient 
rire, on a voulu voir en lui un « auteur gai. » C'est à tort ; elles 
faisaient rire parce qu'elles touchaient juste, mais elles offraient 
un fond indéfmissable de mélancolie. Jules Renard n'est pas un 
pitre ; c'est un poète. 

— La « Collection des grands écrivains français » vient de 
s'augmenter d'une belle étude de M. Samuel Rocheblave sur 
Agrippa d'Aubigné (in-i2, Hachette). C'est d'abord la vie du 
héros, — un véritable héros de Plutarque, — dont la biographie 
tient du roman par la suite extraordinaire d'aventures dont elle 
«st tissée, la prodigieuse activité de celui qui en fait le sujet. 
D'Aubigné semble appartenir au temps héroïques, et l'on songe, 
^n lisant sa vie, aux douze travaux d'Hercule. Mais ce qui est 
plus étonnant, c'est qu'une existence si remplie, si riche d'action, 
fournisse encore la matière d'une étude littéraire qui occupe la 
majeure partie du volume, et que ce grand guerrier soit en 
même temps un grand poète, et, par-dessus le marché, un 
grand historien. M. Rocheblave analyse les poèmes de d'Aubi- 
gné et surtout les Tragiques. Il en compare le plan et les sources 
à ceux de son Histoire universelU. Mais le livre est surtout pré- 
cieux en ce qu'il fait revivre sous nos yeux d'une vie intense, 
dans sa magnifique unité, cette destinée d'un géant dont les 
armes sont indifféremment la plume ou l'épée. 



rrAunnci 177 



CHRONiaUE ITALIENNE 



D y a d«t choMt qu'il vaudrait peut-être mieux taire, mais 
qu'il est utile de dire. Ceci, par exemple : en Italie on ne re- 
garde pas la Suisse avec toute la sympathie qui serait désirable. 
Les relations olBdeUes antre les deux pays, comme on le sait, 
sont excellentes. Mais on sait aussi combien trompeuses et in- 
certaines sont les formules diplomatiques, et quelle varièlè da 
sens prend le mot amitié dans la terminologie des traités tt 
des discours mtoblérleb. Et malheur quand le mol est trop 
souvent répété, accompagné d'éplthêtes excessives! Nous n'en 
sommes pas là. le ciel soit loué ; mais, en ayant loin de ne rien 
exagérer, il dut pourtant reconnaître qu'en Italie on s'expri m e 
sur le compte de la Solasa avec une certaine froideur et presque 
avec défiance. Je ne parle pas Ici. noies-le béan. de cet gaaa qui. 
de tem p éra m e n t passionné ou influeacét par des moCifii per- 
sonnels, jugent tout d'après une Idée préconçue. Je ne parle 
pas non plus de ces ultra • conservateurs qui détestent l'idée 
même de république, de ces cathollquef renibroéa qui se méfiant 
de tout» mtlon Infidèle, da ces révohitlomiairat déallludonnéa 
qui trouvent la liberté et la démocratie sulaaat déatttrauiement 
en dessous de leur réputation, de ces tourisiBa Ingénus à qui las 
prix de vos bôtaliers n'ont pas eu l'heur de piairt.... Non, Je 
parle des Italletts en général, qui ne sont ni bHoléfaata al mè- 
fUnts. qui voyagent peu pour leur plaisir, et encore moins pour 
\ imour de la Uberlé. Je parle de l'avocat, du p i ofa i aa u r. de 
\ employé, du oomnar^nt. du propriétaire, da Touvrlar. do 
paysan, de toute cette homiéta foule qui remplit de son acti- 
vit* laqulèCa les vUlaa et la campagne, qu'on entend dlaculv 
br uy a mm ent dans laa cafts. sur laa plaoaa, dans laa wagons de 
tmnr. ux ta 



1/8 BIBUOTHÈQUB UNIVERSELLE 

chemins de fer, dans les guinguettes, et qui parfois, bien que si 
hétérogène, se trouve cordialement d'accord pour haïr ou pour 
aimer. Certains cris réuniraient pour ainsi dire toutes les voix 
des Italiens: « A bas l'Autriche 1 » par exemple. Pauvre Autri- 
che! si cette année, ou dans un siècle, il lui venait à l'esprit de 
restituer à son alliée Trente et Trieste comme cadeau de Noël, 
certes on crierait: « Vive l'Autriche 1 » Mais combien le feraient? 
cinq ou six cents, au plus et encore pas bien fort. Une aimable 
parole venue de France suffirait, en revanche, à soulever une 
tempête d'applaudissements dans toute la péninsule. La Suisse, 
comme nous l'enseigne la géographie, est située entre l'Au- 
triche et la France; un peu plus près de l'Autriche, cependant, 
suivant l'illusion d'optique qu'on peut observer en Italie..,. 

Ce que je vous dis là, je vous en ai avertis, semblera peut- 
être inopportun et désagréable. Mais je ne le regretterai pas si 
cela peut contribuer à ramener l'attention de ceux qui aiment 
sincèrement les deux pays sur un état de choses qui me paraît 
anormal et dangereux. L'amitié veut être toute d'une pièce; elle 
ne souffre ni entailles, ni lacune. Certaines fissures légères ne se 
voient que lorsqu'on touche le cristal, et pourtant celui-ci était 
déjà fendu, nous nous en apercevons à la première secousse. Il 
faudrait avant tout que quelqu'un d'autre, plus expérimenté et 
mieux informé que moi, cherchât les causes de cette tiédeur des 
Italiens à l'égard de la Suisse. Les raisons ethnographiques et 
historiques, plus ou moins dénaturées par le sentiment populaire, 
y sont sans doute pour quelque chose. La Suisse sait, chez elle, 
conserver en bonne harmonie ses enfants allemands et latins, 
mais quand elle se met à la fenêtre, elle prend une raideur et 
une physionomie décidément germaniques. Vue de l'extérieur, 
la Suisse est simplement die Scbwet{, et, ma foi, les Italiens 
ne sont pas encore arrivés à oublier leurs antiques ressen- 
timents contre la race teutonne. Et d'aucuns ne réussissent 
pas à chasser de leur esprit une malheureuse association d'idées 
ou plutôt de mots: « Les Suisses? Ah ! les Suisses du Bourbon, 
les Suisses du pape ! » Et ils ne savent ou ne se rappellent pas 
que la Suisse est aussi ce territoire entre le Gothard et les lacs 



«79 

lombards où U févohttioû italienne, vaincue cC traquée, vint 
tuit de iob se reCiire. vint m Câchti pour aiguifcr ms armes 
avac Taide cordiale des kabitaots du ptys.... De cm cM 
i>rt est aux Italiens: ce sont das souvenirs surannés, des 
du passé, des p ré iu f éa et des malentendus que le courant nou- 
veau bvera et ei np ortst» •èr ement avant qu'il soH l oa^ lemp s. 
Mais il y a encore autre chose. J'aimerais, par tample. mars»* 
dre compte s'il o'ciislB pas quelque raison à cette froideur au 
nord plmôl qu'an sud des Alpes. Si Tamitlé de ntalie est un 
peu so u pço mwu se et dMintr. que devoM<«ous dira de famitié 
suisM? J*ai eu roccasioo d'aatrndra ropinioo. je ne dirai pas da 
U Suisse, mais de quelques Suisses, au suiet de l'Italie, et je 
vous assura que dans leur jugement la sympathie, la bieoveil- 
bnoa et la justice tenaient ibrt peu de place. L'Italie est assu* 
rémeot le « beau pays où fleurissent le citronnier et Torangcr. » 
mab les Italiens! Le ciel nous en préserve. Ce soot gcM silss. 
bruyants et violents ; gens qui ont tou|oura dans TAma una 
pcrMa et dans la poche un couteau ouvert; gens à employer, 
avec las précautioas voulues, aui plus basses et fittgantsi 
lorsqu'il y a une montagne à percer, un canal à 
Une fob le travail ébI. vite à k frontière! En ce qui 
la politique, l'industrie, l'agriculture. U vie iulienne 
en géaénl. Topialoû courante n'est guéra plus iivofibêe. Us 
plus blsMiiniiuti peuvent arriver jusqu'à la sy mp n thi 
jamais à Fastlme pleine et entièra. Un agent d'une 
société suisse d'aasnraooe disait dsraièramaat à un de mes amb : 

* Nous ne voukms pas Cdra d'aflUras m Italie. Cest «i 
pays qui Inspira peu de confiance.... 

Voilà le mot qui traduit et résume la dManca générale 
tafia est un pays qui Inspbe peu da coafiaaoa. • Erraur ucs 
en ne se plaçant qu'au point da vue das 
delltalieest 

at 
la démomrairt. et 
coupda 
sur le oomple de ritafie les informatioM de» 





l80 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

italiens et d'autres transfuges non politiques. Car c'est là un 
grand défaut de notre caractère : l'Italien à l'étranger se laisse 
souvent entraîner, par ressentiment et par légèreté, à parler mal 
de son pays. 

Mais je m'aperçois que j'ai entamé une discussion qui, à vou- 
loir seulement définir les termes, remplirait encore bien des 
pages. Mieux vaut m'arrêter. Mon unique but était de rappeler 
l'attention des lecteurs sur une question qui mérite d'être sé- 
rieusement étudiée. 

— Et maintenant paulo minora canamus. Je ne sais si les 
lecteurs de la Bibliothèque Universelle ont entendu parler du fu- 
turisme et du poète F. -T. Marinetti qui en est le créateur et 
l'apôtre. M. Marinetti, pour qui l'ignore, est un riche Italien, 
né en Egypte, élevé en France, demeurant tantôt à Milan, tantôt 
à Paris, très français au point de vue cisalpin, un peu italien au 
point de vue transalpin. J'oubliais d'ajouter qu'il est passionné 
de poésie et qu'il écrit ordinairement en français, du moins à ce 
qu'il nous semble à nous autres Italiens. Jusqu'ici rien d'extraor- 
dinaire, à part les images un peu ébouriffantes de son style et la 
libéralité vraiment princière avec laquelle il entretient toute une 
cour de disciples poètes. Mais, depuis un an, il a inventé le futu- 
risme et pour que vous puissiez vous rendre compte de ce que 
c'est, j'extrais quelques passages du manifeste publié d'abord 
dans le Figaro et répandu ensuite à millions d'exemplaires dans 
tout le monde, dans tout l'univers, dirait M. Marinetti : 

« La littérature ayant jusqu'ici magnifié l'immobilité pen- 
sive, l'extase et le sommeil, nous voulons exalter le mouvement 
agressif, l'insomnie fiévreuse, le pas gymnastique, le saut pé- 
rilleux, la gifle et le coup de poing.... Nous voulons glorifier 
la guerre, — seule hygiène du monde, — le militarisme, le pa- 
triotisme, le geste destructeur des anarchistes, les belles idées 
qui tuent, et le mépris de la femme — Nous voulons démolir 
les musées, les bibliothèques, combattre le moralisme, le fémi- 
nisme et toutes les lâchetés opportunistes et utilitaires. Nous 
chanterons... les gares gloutonnes avaleuses de serpents qui 
fument; les usines suspendues aux nuages par les ficelles de 



ITAUDOIB lHl 

leurs fumée»; Icf poati au bonds dt gymnasict lancés sur la 
coutclMt diaboHqiM det flcuv« cniûldtyi.... • 

Et catara. et cetera. 

Cette citation vous doone un aperçu des idées et du styk de 
M. Marioetti. Au fond, ce lont des pelures tt des reliais lanMHJi 
dans la grotte de Zarathustra ou des cartoucbea vides recnaWliaa 
le long des chemins où les impérlallilBa et les è o ergistas dsa 
diAraolsa écoles font résonner leurs pétarades. Le tout tiadolt 
et dégulaé en un Jargon quA n a certes pas l'envolée poétique 
d'un Nietache. ni b lucidité de la prose d'un Barrés, ni la 
« blague » titanesque d'un Walt Whttman. Et que dire de cas 
glorifications de la force brutale, de l'énergie purement méca- 
nique, dans un temps où est générale b tendance à attribuer 
une importance toujours plus grande au r6b de l'esprit?... 
Mab M. Marinetti n*est pas boaune à se laisser découiager par 
las rbcs ou le dédain de bmultitude. Les soirées Aiturbles qu*n 
adonnées à Mibn. à Turin, à Naples. ont déchaîné un vacarme 
de hurlements et de siflkments à bire crouler b toiture des 
théâtres où elles avaient lieu. Qpe lui import»? Le lendemain II 
public un article intitula : La toirét triompkêUém Fwimritmt a Mt- 
pUt, à Tmrim, à MUûm. Tous les coins et recoins des villes d'Itafia, 
toum las paliisadai dea mabons an amstruction. toutea Isa vi- 
trinaa, tous les paasagas, tous Isa bob et toutes les pbrres sont 
couverts par M. Marinetti des manifestes de son écob; et comme 
tout s'use, que les inventlotts les plus saugrenues finissent par 
ne plus bire d'impcasslon sur b public, de temps en temps il 
cherche quelque chose de nouveau propre a réveiller lattention. 
Il y a quelque temps, par exempb. les futurbtaa ont Inondé 
tout Venbe de milliers et de milliers d'eaemphbia d'un mani- 
feslt bicendbire dans lequel ib proposaient d*en flnb une bonne 
fob avec cette cité pourrie, de combler sas canaux fttkba et do 
construire sur les ruines moisbs de ses vieux pabb hbtDfiq n a a 
de belles boutiques. « Excentricités de désomvfés de mauvab 
go6t repensera b lecteur. Gsrl». mab aOss font toutdaméma 
ilu mal. car ces violentas parodba de révol u tion artistique ne 
bvorisent que trop l'académicisme païasssux qui n'a jamab 



|82 BOUOTHÈQUI UMIVBI18BLLB 

cessé de fleurir en Italie. Présenter l'avenir sous des formes 
niaises et brutales, faire croire que le futur sera futurisme équi- 
vaut évidemment à travailler pour la réaction. 

— Trop souvent, hélas! il m'arrive de devoir ouvrir dans mes 
chroniques une parenthèse noire pour y intercaler une nécrologie. 
Au mois de mai mourait à Milan d'une maladie courte et vio- 
lente Gerolamo Rovetta, qui, comme j'ai eu l'occasion de le 
dire, était un de nos meilleurs dramaturges et romanciers. Il 
n'avait pas, assurément, cette élégance et cette correction de 
style que quelques-uns, même de médiocre talent, possèdent 
de nos jours. Sa langue était modeste et sans prétention ; claire 
cependant et souvent expressive ; digne, sous son vêtement 
gris, comme il nous arrive parfois de discerner chez des gens 
d'humble apparence, des traits et des manières aristocratiques. 
Vertu plutôt rare dans un temps où l'habit, comme dirait 
Dante, « est à voir plus que la personne. » Mais le grand, le 
vraiment grand mérite de Rovetta est d'avoir réfléchi, dans le 
clair et juste miroir de son art, beaucoup d'aspects caractéris- 
tiques de la bourgeoisie italienne de ces trente dernières an- 
nées. L'historien futur des sentiments et des mœurs bourgeoises 
italiennes, à la fin du dix-neuvième siècle, pourra trouver dans 
les drames et les romans de Rovetta un document des plus 
fidèles et des plus intéressants. Et l'historien de la littérature ci- 
tera quelques-unes de ses pièces parmi les exemples les plus 
remarquables d'art théâtral : de cet art qui ressemble tant à 
l'architecture, qui sait agencer et faire alterner les caractères et les 
événements en un assemblage aussi solide que l'édifice, mouve- 
menté comme la vie.... Pauvre Rovetta ! j'ai eu la chance de le 
connaître de près et d'admirer sa grande, son exquise bonté, 
cachée souvent aux yeux du profane sous l'air renfrogné qu'il 
prenait par moments. Un jour, il m'arrivait de me trouver face 
à face avec lui dans la rue. Sombre, les sourcils foncés, mar- 
chant à petits pas traînants, qui donnaient à son allure quelque 
chose de puéril, il passait sans même répondre à mon salut. Le 
lendemain, ou l'année suivante, il venait de lui-même à moi, 
avec toute l'expansion de son beau sourire frais et épanoui 



cuaoNiQcm rTAuncicB iS| 

comme ccÎMi u un cnâint. Et U partait de tout au mockk avac 
malice et sérénité, sans cette pote qui raliroidit et dé ni t uf » 
souvent les meilleure parolet det lettrés ; il parlait de lui. de ta 
vir . «haodon qu'on rencontre rarement même cbei ses 

pluN ;:!:.. . il parlait des jeunes écrivains, de ceux mêmes qui 
semblaient le plus loin de m manière de sentir, avec une chaude 
sympathie, sans ombre de malignité, sans ces enthousiasmes 
artifkich qtic certains vieux artistes affichent en exaltant las 
derniers arrivés et les pHis tapageurs, se donnant ainsi rillusion 
de paraître eux-ménwa encore jeunes. Et il me revient, plus pol* 
gnant que jamab, le souvenir d'une de ces conversations. D y 
a deux ans s'était répandu, je ne sab comment, le bruit que 
Rovetta était mort. Beaucoup de journaux avaient publié sur 
lui de longs articles nécrologiques, et. en m'en parlant. Rovetta 
me disait : 

— L'expérience de Qiarles-QMint, de survivre à sa propn 
mort, est toujours pénible, même si, comme cela m'est arrivé, 
on n'entend que des éloges, et des éloges comme on n'en a 
jamab reçu de son vivant. On y sent plus ou moins l'impatience, 
chet des gens pleins de santé, de se débarrasser d'un devoir, 
de verser sur le défunt tout leur sac d'admiration, et de retour- 
ner le plus vite possible à leurs propres affaires. Aujourd'hui 
beaucoup de bruit, demain plus rien ! 

( . est vrai dans bien des cas, mais, de Cerolamo Rovetta, il 
restera mieux que des éloges funèbres. 

— Psrmi les signes les plus sympathiques et les plus caracté* 
ristiques de l'activité intellectuelle italienne, il me semble juste 
de mentionner certains périodiques hebdomadaires qui traitent 
de questions littéraires, artistiques, philosophiques, etc. avec 
moins da gravite et de prétention que las revues, mels avec plus 
de compéttnce tt d'ardeur que les journaux quotidiens. A cau»- 

iU empruntent le format et U disposition typographlqot, tC 
.c Jetait, qui pourrait sembler de peu d'importanoa. cootrihue 
au contraire à renforcer Ihabltude générale de lire volontiers 
tout ce qui est contenu dans quatre grandes ptgat vobotaa, tan* 
dis que les mêmes choses, sous le format in-i6. vous font 



l84 BIBLlOTRftQUS UmvnBBLLB 

peur. Depuis une quinzaine d'années, il parait, à Florence uit 
de ces périodiques, le Mar^occo, qui, s'il donne maintenant 
quelques signes de vieillesse, eut une jeunesse florissante et 
vigoureuse. Il fut le premier à nous faire connaître la poésie 
délicate de Giovanni Pascoli ; c'est lui aussi qui publia quel- 
ques-uns des plus splendides poèmes de Gabriele d'Annunzio, 
seconde ou troisième manière. Et beaucoup d'éléments plus ou 
moins bienfaisants ont été introduits dans la littérature italienne 
moderne par ce journal florentin : entre autres, cet élégant et 
dédaigneux esthétisme, un peu flls de Ruskin, un peu disciple 
de Nietzsche qui, à défaut de mieux, a fait mettre de côté certains 
genres Irop provinciaux et nous a prémunis, sinon contre le 
danger de l'affectation, du moins contre celui de la vulgarité. 

Depuis environ une année, il y a aussi à Florence un autre 
journal hebdomadaire, la ^oce, dirigé par un jeune homme très 
intelligent, M. Giuseppe Prezzolini. Tout n'y est pas digne d'ap- 
probation : la critique démolisseuse, surtout en matière d'art, y 
tient trop de place; et quelques-uns des collaborateurs semblent 
vouloir faire preuve de leurs aptitudes médisantes ou batailleuses 
plus que de leur équité et sérénité. Mais il est peut-être vrai aussi 
que dans la lutte des idées on obtient peu sans prendre l'offen- 
sive, et il est de fait que l'exclusivisme est une grande force. En 
tout cas, ce qui me plaît le plus dans la Koc^, ce sont les articles 
de M. Prezzolini qui, ressuscitant un antique usage seigneurial, 
convie beaucoup d'hôtes à sa table, mais siège au-dessus d'eux. 
La chère est la même pour tous ; la conversation est générale, 
mais il mange et parle d'un degré plus haut. Maniés à cette 
hauteur, les couteaux et les fourchettes de la critique rendent 
un son plus limpide et ont un éclat plus vif. 

Enfin, toujours à Florence, nous avons un troisième heb- 
domadaire, les Cronacbe letUrarie, qui, en quelques semaines 
a trouvé dans toute l'Italie un nombre de lecteurs que n'attei- 
gnent pas certains quotidiens. Pourquoi ce triomphal succès ? 
En partie grâce au nom de son fondateur et directeur, M. Vin- 
cenzo Morello, journaliste de talent, avocat éloquent, dra- 
maturge, critique, homme politique et de caractère. Et puis^ 



OOKMOQOIALLIIIAICOS lS$ 

grâce aii»ii a ia rccUe vakor iat rip g èqm é » c oiii h oftcurs, dont 
W plot diftlagaé est M. Ettore Room^^. qot jt vous ai pré- 
senté récemment. Lm CVwMffcr lêtÊtfmM tout dé^ «t devkiidroat 
toujour» plus un document dt pfwiièra importaiio» pour qui- 
conque veut être bien au courant det victoires et 
Je la littérature italienne contemporaine. 



CHRONIQUE ALLEMANDE 




Le fin critique qu'était Doudan prétendait que dans les ëtudtt 
l i ttir aii c s . on ne profile qua de ce qui amusa. «CasI là surtout* 
dlsilt-il. qu'il fiutt suivre sa pente, c'est-éHlire son goôt • El 
mettant lui-même ces mots en pratique, il disait qu'il plan- 
tait là un livre dès que. après l'épreuve d'une vingtaine da 
pagas, il tentait qu'il ne lui allait pas. 

J*ai louvent envié Doudan dans moo métiarda chroniqueur et 
I aurais bien voulu pouvoir comme lui planter là nombre de choaaa 
médiocras ou annuyauses. Ja l'aurais d'autant mieux désiré qua* 
cette année, on n'a iamals. je crois, autant imprimé. Je ne sais pour 
quel genre de consommateurs on travaille, mais c'est à pdna il 
pendant tout l'hiver j'ai lu dix volumes qui m'aient âiit rèa ll amant 
plaisir. J'ignore si aiUaurs le mal sévit avec uaa lotMMill éfrfa. 
l'en doute. L'Allemand a toujours paaaé pour on grand dévo- 
reur da livras. On disait autrefois quil ahnait les lactur» 
lériauses et je crois bien qua noua avons toujours édité b 
plus grand nombre d'ouvrigas scientlfiquaa. Mab cea temps sont 
piiiéa. Nous ne sonimaa plus un pur peupla da savants. Avac 
I essor de l'industrie, qui a d éve l oppé chn noua la Uan-éCra. a 
tleuri ca qu'on nomme fai « Schœnliteratur. • Ce qu'elle vaut» 



l86 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

on le devine. Des milliers de volumes en prose et en vers 
paraissent chaque année, mais c'est à peine si quelques-uns 
surnagent dans l'océan des livres (rari nanUs in gurgite vasto). 

Quelques éditeurs, je le sais, pour donner satisfaction à cet 
appétit glouton, rééditent nos classiques ou quelques bons 
livres de l'étranger. De ceci il convient de les féliciter sincère- 
ment, encore que là aussi il y ait surabondance de biens. N'avons- 
nous-pas eu cette année trois éditions différentes des contes 
d'Andersen et trois éditions différentes des romans de Dickens ? 
Autre remarque, ces éditions sont bon marché, mais non tou- 
jours irréprochables. Il fut un temps où en Allemagne l'édi- 
teur se piquait d'imprimer ses livres sur beau papier et d'une 
manière élégante. Aujourd'hui on fabrique le livre et, à part 
quelques rares maisons, l'Insel-Verlag de Leipzig et Eugène 
Diedrich de léna, Bruno Cassirer de Berlin et Hans von Weber 
à Munich, les éditeurs travaillent surtout dans le médiocre. 
C'est pourtant par le joli livre qu'il faudrait commencer pour 
faire l'éducation du public. Sans aller aussi loin que le seigneur 
de la comédie de Shakespeare qui disait, en parlant des livres : 
« Je veux qu'ils soient bien reliés et qu'ils parlent d'amour », je 
crois qu'on ne goûte bien un bon livre que s'il fait plaisir à 
l'œil. 

— Avec le livre, ce qui sévit chez nous, c'est l'exposition. Nous 
n'en sommes plus à compter les expositions d'art, qui chaque 
mois de l'année et dans chacune de nos villes exhibent des 
œuvres de plus ou moins de valeur. Mais à côté des expositions 
d'art, il y a les expositions industrielles, les expositions de 
sport, les expositions d'alimentation, que sais-je encore? Il en 
est pourtant qui sont originales et qu'on doit mentionner, 
témoin celle qui vient de s'ouvrir à Vienne pour la chasse, et 
celle qu'on peut voir actuellement à Munich pour l'Orient mu- 
sulman. 

Cette dernière, organisée par le prince Ruprecht de Bavière, 
ne devait être au début qu'une exposition de beaux tapis turcs et 
persans. Des savants qui s'intéressaient à la chose conseillèrent 
au prince d'y joindre d'autres objets d'art, et, l'émulation aidant. 



nuLomom ALLÊMAKtm 187 

on vit Picntot Jttiucr a Munich, armes, ètoff». maroquincrkt, 
tantuf» et poteries que prêtèrent avec tniprimnmit le fultui. 
lempercur d'Autriche, le tsar et des magnats russes, polonais, 
hongroiset espagnols. On a donc pu 6Ure à Munich une exposi- 
tion complète de l'art musulman depub les temps les plus 
anciens jusqu'à nos jours et embrassant les pa3rs les plus 
divers, T Asie-Mineure, la Turquie, le Maroc. I Espagne, la 
Perse, le Turicc^Un et l'Inde. Et les richesses qu'on a entassées 
là ont U\l mesurer par contraste combien notre art industriel 
d'aujourd'hui est pauvre à côté de l'art de ces musulmans. 

— Le centenairs de Scbumann que nous avons célébré en 
juin a été 1 occasioa de belles fttes musicales où l'on a entendu 
des œuvres du compositeur qu'on n'entend point ordinairement, 
symphonies, oratorios, opéras, quatuors et cette superbe page 
musicale, àêan/rtJ, inspirée par le poème de Lord Byron. Et 
cela méritait d'être remis en mémoire, car si Schumann est sur- 
tout pour nous l'auteur des lieds et de ces inimitables improvi- 
sations pianistiques, D&md ikêmâ Uf, dont les plus célébras sont 
le CênuKfMl, les adorables Emfimima, VArt^tt^m et la Ifmf- 
Uriêma. il est aussi un grand musicien dans b vraie tradition 
germanique, celle de Bach, de Haydn, de Moatart et de Bas* 
thoven. 

Ce que le centenaire aussi a apporté, c'est b pubUcatlon de 
quelques eauvres intéressantes, entre autres ceik de b correspon- 
dance et d'écrits de jeunesse de Schumann*. Dans b correspon* 
dance on voit revivre avec une intensité singulière l'àme candJda, 
pudique et 5ère de cet homme d'élite, en assistant à b formatloa 
de son génie. Enbnt délicat, nerveux et rêveur. Schumann. dans 
ses jeunes années, n'a d'autre consobtion qualtsl m provi t loiis 
qu'il exécute sur b vieux pbno de rarrièrs*boutlqoa palamalla. 
On sait contre combien de mauvaises volontés il dut lutter pour 
devenir musicien. Le père, écrivain raté, qui devint libraire, 
ne se fût peut-être pas opposé à cette vocation, maU il mourut 
jeune, et sa femme, en mère prudente, eiIgMd'abofd que Robert 



Ldpiig, lasel-Vwbf. 



l88 BIDUOTKÈQUB UNIVSR8BLLB 

fît son droit. Etudiant exemplaire à Leipzig et à Heidelberg, 
Schumann prépare ses examens et quand il a obtenu son 
diplôme, il écrit à sa mère cette admirable lettre suppliante : 
« J'ai enfin fixé le choix de mon avenir, en me décidant à gra- 
vir le chemin qui monte vers mon idéal. Mère, descends dans 
ton cœur et dans le mien. » 

La mère céda, mais les déboires n'en sont point pour cela 
épargnés à l'artiste. 

Il aime la fille de son maître, Clara Vleck, mais celui-ci ne 
veut pas la lui donner. Du moins attend-il que Schumann ait 
fait ses preuves. Ce sont sept années de dur labeur et de luttes 
incessantes. Il est vrai que le bonheur est au bout, mais quel 
bonheur : il dure juste quatre ans! Une mélancolique plaque sur 
la maison où Schumann passa ces années à Leipzig nous le dit: 
« Ici vécurent Robert et Clara Schumann : 1840- 1844. » Le 
poète frappé de paralysie vit sa belle intelligence s'obscurcir 
peu à peu. On l'interna dans un asile d'où il parvint un jour 
à s'enfuir pour se jeter dans une rivière. C'était en 1856 : 
il avait quarante-six ans ! 

— A propos du quatre-vingtième anniversaire de Paul Heyse, 
l'éditeur Cotta a fait paraître sur l'écrivain une étude de 
M"* Hélène Raflfqui mérite de ne point passer inaperçue*. Son 
intérêt réside surtout dans le fait que, amie de la famille, 
l'auteur a eu le loisir d'étudier son modèle de très près et 
qu'elle en fait un portrait ressemblant. Depuis les temps loin- 
tains où l'étudiant quittait Berlin pour aller travailler dans les 
archives italiennes, elle le suit pas à pas dans toutes les étapes 
de sa longue carrière : on le voit à Munich, où il est le centre 
du groupe littéraire que réunit Maximilien II ; nous assistons à 
l'élaboration et à l'éclosion de ses œuvres, nouvelles, romans, 
vers et comédies, qui font de lui l'un des auteurs les plus féconds 
de la littérature contemporaine; plus tard, après la mort de sa 
première femme, nous le retrouvons dans son nouvel intérieur 
qu'embellit sa seconde femme d'esprit très cultivé; dès 1867, 
il se partage entre Munich et le lac de Garde, au bord du- 

* Paul Htyst, mit drci Bildnisscn. Stuttgart und Berlin, 191a 



139 

quel il ptsie l'hiver et le prifitmipt. Et l'auteur, chemin 
faisant, multiplie les aoecilotcs qui font pénétrer dans T intimité 
du poète. Paul Heyte nous apparaît comme un être privilégié 
entre tous. Beau, élégant, plein de vie. doué d'une grande bel- 
litê de travail, il semt>le étra de cm heureux mortris dont ke 
anciens disaient : «D est aimé des dieux. » Sans doute même ctC 
extrême bonheur ne fut-il pas sans nuire à ton talent. Si la ioie 
et la beauté rayonnent dans ton enivre, peut-être y manque*t-il 
cette proiondeuret cette maturité que seules peuvent donner les 
grandes éprauvea. Paul Heyse en a lui-même fourni la preuve. 
Ses plus bellea poésies sont celles qu'il écrivit à la mort de deux 
eniants aimés et qui font songer au vera de Musset : 

Eifea taie dlBMefteb^toal de part ia^letil 

Si dans l'étude de M"* Raffle portrait de l'homme est pariait. 
on peut trouver que celui de l'écrivain est un peu flatté. D une 
fécondité qui est parfois excessive. Paul Heyse. bien qu'il ait 
brillé dans pluslsura genres, n'a excellé dans aucun. Ni dans la 
nouvelle, ni dans le roman, ni dans la poésie lyrique, ni dans 
le drame, il n*est parvenu à écrira un chef^cMivra. Sa forma 
même, si justement vantée, n*a pas ce caractère de grande 
originalité qui distingue l'écrivain de race. A vingt-deux ans. 
il écrivait aussi bien qu'à quarante et cela dé)à marque les 
Il (Dites de son talent. U n'eut pas l'art, comme Gottfriad 
Keller, de renouveler sa langue en puisant à même le lingsgin 
du paupla. n est très clair, très élégant, mais on peu artMdal. 
De même pour son Inspiration : les motUi da las livras. Il las 
prend, non dans la réalité joumalièra. mais dans ses souvenirs. 
ses rcminiioances da lectures, son imagination. BnaotlaUement 
livresque. Paul Heyse est un beau type da l lttéi a laur . mais de 
Htléralaur alexandrin. Un critiqua français. M. René Pinon. a 
dit très Joliment la chose: « Hayw est IncootastaMement un 
•rtlHi. un grand artiste; il est s s ul a m a nt rifratlable que lart 
ralt quelqoafob empêché da bien voir b via. a 

-- Le cabaret berlinois, j'entends la vrai cabaret littéraire et 
artistique sur le modèle des cabarets da Montmartre, n'est plus 



igO BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSKLLB 

à l'heure actuelle qu'un mythe. Son existence fut aussi brillante 
qu'éphémère. Dans le ciel berlinois, il a passé comme un mé- 
téore. L'autre jour, un de ses fondateurs, le chansonnier Georg- 
David Schulz, mourait, à quarante ans, de consomption, à Fri- 
bourg en Brisgau et cette mort a éveillé chez bien des Berlinois 
de mélancoliques souvenirs. Il y a neuf ans que Schulz débutait 
dans l'arrière-boutique d'un Italien vendant des primeurs, Carlo 
Dabelli. Là se réunissaient quelques artistes qui, tout en buvant 
du Chianti ou du Barolo, chantaient en s'accompagnant de la 
mandoline et disaient des vers. Le lieu ne tarda pas à être fré- 
quenté et, devenu trop petit pour les nombreux visiteurs, on vit 
surgir ^'autres cabarets, entre autres le Hungrige Pegasus fondé 
par le peintre Max Filke, On voyait là, outre le chansonnier 
mentionné, l'architecte bizarre Rossius vom Rhyn et l'écrivain 
décadent Donald Wedekind. Le succès fut grand et amena l'ou- 
verture d'autres cabarets artistiques aux titres flamboyants, Im 
siehenten Himmel, Die silbernc Puntschterrine. Dans le premier, 
dont l'imprésario était le compositeur Bogumil Zepler, l'étoile 
du lieu était une danseuse italienne, Marietta di Rigardo, qui 
devint la femme du chansonnier Georg-David Schulz. Elle 
eut une vogue énorme qui augmenta encore quand le peintre 
impressionniste Slevogt fit son portrait qu'on put admirer à une 
exposition sécessionniste. Tout le Berlin snob voulut voir la 
diva ainsi immortalisée et un beau jour celle-ci partit pour des 
cieux plus cléments en abandonnant son mari le chansonnier. 
Ce fut le commencement de la débâcle pour le Septième ciel, La 
vogue passa alors à la Silberne Puntschterrine où trônait Hans 
Hyan qu'on nommait le « Bruant berlinois. » Mais le Bruant 
berlinois s' étant permis dans ses chansons des allusions poli- 
tiques qui n'étaient pas du goût du gouvernement, la censure 
fit fermer la boutique. Aujourd'hui le cabaret berlinois genre 
Chat noir n'est plus qu'un souvenir et les nombreux Ueberbrettl 
où s'exhibent des Tyroliens et des Bavarois ne le remplacent 
pas. Dans les Ueberbrettl les choses qu'on représente sont de 
nature un peu grosse ; du moins la censure ne trouve rien à 
reprocher à ces pauvretés artistiques. 



uuMJ i u g w i t . f . i« â wwi igt 



— Si pour ptmu à Biimarck après let cabtrcts berlinois 
j avab besoin de transition. )e pourrab dire, comme Virgile : 
/tfiflo mofom fû m am m i . Au surplus, ce n'est pas du grand homme 
politique que je veux vous parler, mais du causeur incompa- 
rable dont les propos de tabla fMt kt délicct daa coniwiwayrt. 
On vient J us teme nt de pubfier un racuail da set aphorfames al 
propoa de table*. Bismarck les avait lemés au cours de sa 
longue vie et en diflfaants lieux. Son fidèle Busch en avait 
ramassé quelques-uns. mab il en restait encore beaucoup et 
M. Pdschingcr. en les réunissant et en les classant, isit une 
auvre que sauront apprécier tous les admirateurs du chance» 
lier de Icr. 

A rencontre de Kapoléon. qui ne causait guère que de choaet 

sérieuses, — politique, art militaire, histoire, religion. — Bis- 

k aimait à se détendre et une fois le licol posé, il s'aban- 

lit à sa verve naturelle et à sa robuste bonne humeur. 

. . riste émérite. il avait ce genre d'esprit germanique qu'on 

trouve chez Luther. Scheflel. Gottfricd Keller et Treitschke. 

Avac cala il aimait les bonnes plaisanteries, menas las grosasi 

plaisanteries, et il disait lui-même qu'il n'était jamais plus an 

verve qu'après un bon repas, arrosé de vins généreux. Etant à 

liordeaux. en 1863. il fit grand honneur aux crus du Médoc 

et s'en vanta justement : « j'ai bu, écrivit-il à sa femme. 

ilu Lafittc. du Pichon, du Mouton, du Latour. du Margaux. du 

Saint-Julien, du Brame, du Laroxe. de l'Armaillac et d'autres 

vins. Nous avons à l'ombre 30 degrés et au soleil 55. mais on 

ne pensa pas à cela quand on a du bon vin dans le corps. » 

Ne croirait-on pas en lisant cette lettre, lire du Rabelais? Exubé- 
rant comme le curé de Meudon. Bismarck goOtait les drdltrlas, 
Ir^ fac<^t!r5. les inventions burlesques, qui, en faisant Men rire, 
.luicni j digérer les repas plantureux. Dans les propoa on trouve 
une inik d'anecdotes et de portraits humorMquat très diver- 
tissants. Quel sens du haut comique, par axampla, dtas le por- 
trait qu'il fait du pape, au moment oô 11 était qu attloo da lui 



* Mmtffm t à Bimtm tk , wom Heènrkh toa P n s r tÉ n ar. l »m4, ia<6.i»|e. 
WiaiKlUH 



102 BIBLIOTHÈQUE UNIVBR8ILLI 

ofVKr. un asile en Allemagne : « Il viendrait là comme un bon 
vieux prendrait sa prise, etc. » La plupart de ces propos sont 
connus, mais, groupés, ils prennent un sens nouveau et ils 
forment un ensemble plein de saveur où ne manqueront pas 
de puiser le psychologue et l'historien. 

— Les nouvelles livraisons de la grande publication de Hans 
Kraemer, Der Menscb und dU Erdt ^ (de 102 à 105), qui com- 
mencent une histoire de l'emploi des matériaux pour les cons- 
tructions par l'architecte Max Ravoth de Berlin, nous font 
l'historique de tous les monuments architecturaux construits 
par la main des hommes, depuis les dolmens et les palafittes 
jusqu'aux immenses gratte-ciel des Etats-Unis. De belles repro- 
ductions photographiques accompagnent le texte. 

— Le neuvième volume de l'édition de Heine publié par 
rinsel-Verlag de Leipzig, que j'annonçais dans ma dernière 
chronique, comprend LuU^ia et les KUinere Scbriften, quatre 
comptes rendus à \ Allgemeine Zeitung, l'étude sur Ludwig 
Marcus et les Lettres sur V Allemagne. Les prochains volumes — 
les trois premiers de la série — seront consacrés aux œuvres 
poétiques. Nous en reparlerons quand ils paraîtront. 

— Signalons un très bon livre sur Rahel par M. J. E. Spenlé, 
professeur à l'université d'Aix-Marseille (Paris, Hachette). Nous 
y reviendrons aussi à loisir dans une prochaine chronique. 



CHRONIQUE AMÉRICAINE 



A propos de la mort du roi Edouard VII. — Réminiscences. — M. Roose- 
velt et son voyage. — Nécrologe: Mark Twain, Alexandre Agassiz. 
— Les livres. 

Le grand événement européen de ce printemps, le décès du 

roi Edouard VII, a eu, lui aussi, sa répercussion aux Etats-Unis. 

Autant, en effet, il était facile de connaître les dispositions 

* Berlin, Richard Bong. 



du éUuaX touirtriiii à l'tgvd dt rAmérlqiit. autmt 11 «t nul» 
alié dt co n je ct u r er quêb font, mmn et pajrt. !« iiintoiti 
de Gmfe V. U vliH»<|M€0dmlM'. cooMM pfftact di GaUi». it 
au CjMKkil 3rt deux ans. n'a pes. oa doit le recooneltre. produit 
une impresrioa très tivocible eur lee >»>«*f^ du DonUM. 
Lt prince n'a ceeeé de montrw — dliint les Camdlint «- ■■ 
vliafe profMidénMnt ennuyé, et un manque apparent d'biléril 
ce qu'il voyait ; et Ton an a ooncin. paiit4lin trop 
t. qu'U était « Anglais jnaqo'à la moeOe a. et qu'il ne 
pas réclactiame da aon a n g u ali père. U eat plus pro- 
bable. telon nous, que l'héritier du trône était un peu d^jutlanti 
par l'ambérance coloniale et la naïve curioaité que lui témoi- 
gmlanl aaa fàtnft aufata daa borda du S a lnU^uwnt . 

Comme de juate. la prêtée américaine est pleine de rémlnia 
cencca plus ou aoiaa authentiquai dn fnyifi eaÉeoIft par la 
déhmt roi. aloca princa da GaDea. aui Blala-Unla. aooa la préai- 
danœ de Buchanan, U y a environ cinquante ans. On tire de 
rayons poudreux lea Hiaaaa jaunlea de journaux de l'époque 
pour y découvrir dat détalla dost qualquea-uns, aujourd'hui. 
valant leur peaant d'or, et d'autraa tentant la canard d une lieue. 
Dea gana de toute aorte tniflaaant coonna de dessous terre 
pour raconter q^a^ut anacdnte oè rilluttra viaHaur — et sur- 
tout aux mimât —ont Joué un rôle. De vleOlea dames jouissent 
d'un innouvaau de popularité parce qu'ellaa ont damé an 1860 
avec le prince Edouard. Celui<i. qui voyageait sous le 
da baron de Renfrew. parait avoir charmé tous lea canira 
son a&bilité. sa simplicité, et tn conttente bonm 
Depuis le président Buchanan. qui écrivit à aon aufat A la reine 
Victoria daa lalteaa anthoualattea. jutqu'nni iiporten qui la 
déaignaisnt iMilllèranMnt aoua la aobdîquat da a Bertia». tout 
le déclarent la type du «good Mlow. • Auaal le a bon garçon a 
ilowinit II du tu à ruiocdre à ses mentors. Lord Bgin at le gêné* 
fid Sir CoMn Camphall. at leur fcuatalt^M rninptfrit da ttmpa à 

A^^n iifuir flll^ ^^A Ia ajulAfti I^mi i^^ t^^b^^^Ate fM^w ^d 

de raportars new-yorltela. circuler IncQgallo par lea ruas. Onnt 
umv. tnc l| 



IQ4 BIBUOTBÈQnB UMIVSS8BLLB 

ces occasions, disent les chroniques, on prenait force brandy 
smasbts — une boisson alors à la mode, — mais c'étaient les 
reporters qui devaient solder la note, car le prince, pour ne pas 
faire mentir la tradition, n'avait pas un sou sur lui. Etait-ce par 
suite de ce contact plébéien, était-ce plutôt pour prouver son 
esprit démocratique, toujours est-il que «Bertie)» poussa parfois 
un peu loin le réalisme dans les manières. D'après un journal 
de Chicago, le maire de cette ville crut devoir lui faire des ob- 
servations, parce qu'au cours de la visite d'un moulin, il avait 
craché sur de la farine préparée en sa présence... 

Sa non è vero, è hen... Chicago. 

Aux anecdoctes comiques s'en mêlent de pathétiques. L'Amé- 
rique, qui fut le refuge de bien des prétendants ou exilés poli- 
tiques, donne asile en ce moment à un homme qui, s'il n'est 
pas un imposteur, pourrait avoir des droits à la couronne d'An 
gleterre. Il s'agit du prince John Rex Wettin de Guelf, — alias 
John Rex Guelf Norman, ou encore D' J. Rex Guelph, lequel 
affirme de la façon la plus vigoureuse qu'il est le fils aîné légi- 
time ^u feu roi. A l'appui de son dire, il explique que celui-ci, 
vers 1859, vivait épousé secrètement une dame de qualité, sans 
lui découvrir son identité. Lorsque l'affaire s'ébruita, — toujours 
selon le « prince » Guelph, — un divorce fut imposé par la reine 
Victoria, et la jeune femme exilée avec plus ou moins de formes. 
La carrière du « prince », en tout cas, a été des plus mouve- 
mentées. On le trouve simple soldat à l'armée des Indes ; en- 
suite, à l'âge de 26 ans, chef de la police anglaise de Birma ; 
puis médecin à Londres. Aux Etats-Unis, M. J. Guelph s'est fait 
une certaine réputation comme financier amateur. Sa dernière 
entreprise, le lancement d'une boisson anti-alcoolique combiné 
avec la formation d'une association philanthropique, ne parait 
pas avoir été très heureuse. Il a échoué finalement dans une petite 
pension de famille de Montague Street, à Brooklyn, avec un 
procès sur les bras contre un des plus grands hôtels de New- 
York, auquel il reproche de l'avoir expulsé. Pour les amateurs 
de mystère et de romanesque, l'odyssée de ce personnage est 



âniiirânii 195 

«jctrêmemcfit iithiihmti» Blc rest molfif pour les gens qui 
préfèrent les iiits prècl». Im ai tef ti oo f bttéct sur des prtuircf 
ptlpsbles. Il est impotribjt de tlf«r do ly GMlph une réponte 
catégorique en ce qui concerne le rafonnelieinre de m podtkm 
per le roi Edouard VU. Au demeoiBnt. il est bon prince et 
renonce volontiers à tes drotta au tiéne ; il ne demande que le 
replacement de ta mèra dans le rang auquel elle aurait droit 
à la cour de Londres. Cad est d*un bon fib et disposerait en 
bveur dece prétendant platonique, si nous n'étions payés pour 
être tceptiquet. On compitnd qu'après TaflUre Cook. noua 
soyons peu enclins à croire sur perole les gens qui prétendent 
n'importe quoi. 

' M. Roosevdt en a fini avec sa tournée triomphale d'Eu- 
rope. Quoiqu'il soit certainement flatteur pour les Etats-Unb 
qu'un de leurs citoyens ait ainsi reçu des têtes couronnées du 
vieux monde un accueil aussi dudeureux. et sans précédent 
dans l'histoire, il est absolument incontestable que l'ex-président 
a secondé de tout son pouvoir les tentatives Otites pour le 
mettre dans ce qu'on appelle en anglais : Tkt Imm Ugèt, — la 
lumière de la rampe. Si 1 on rtpproche le voyage de M. Rooso- 
vclt de celui accompli en 1877 par le général Grant ex-président 
dc5 Etats-Unis, on ne peut s'empêcher de 6dre dea oomparalaona 
peu a I avantage du premier. Grant. on en conviendra, avait 
ccruins titres à l'admiration du monde. D était le héros reconnu 
^ une des guerres les plus colotsalet des temps modernes. Mais 
qui. a rêpoquc. en Amérique ou en Europe, s'occupa de ce 
dcpUcemcnt? De temps à autre, un paragraphe de quatre è 
cinq lignes, au milieu des autres (tits divers: voilà tout. Et 
cependant le général Grant ne borna pas tes vititis à l'Eu* 
rope et k l'Afrique : il fit le tour du monde. Il fut reçu avec 
distinction par les potenUts de toute sorte de nations. Plus 
heureux que son bouillant successeur, il vit à la fois Isa mé- 
thodistes de Rome et le pape Léon Xlll. lequel hd accorda 
Arx honneurs tout particuliers. D alla mime au Japon, où 11 fut 
d'une réception des plus fl a tt e u ses. Malgré cela, nous le 
répétons, bien peu de personnes s'apervurent du voyage en 



igS BDUOTBfeQUl UNIVBRBELLB 

question. C'est que le général Grant écrivait peu. parlait moins 
eneore. 

A chaque étape presque de la tournée, le contraste entre 
le vainqueur des G)nfédéré$ et l'cx-colonel des Rougb Ridtti 
saute aux yeux. M. Roosevelt, dont les titres comme stratège con- 
sistent dans le commandement pendant quelques semaines d'un 
régiment de cavalerie... extrêmement peu régulier y et dans une 
prouesse individuelle à San-Juan Hill, a cavalcade, suivi d'un 
brillant état-major, devant les généraux français ou allemands 
blanchis sous le harnais. Le commandant en chef des armées du 
Nord, dont le renom militaire était alors dans tout son éclat, ne 
voulut même pas voir une revue de troupes. La visite de M. Roose- 
velt au sphynx d'Egypte prit les proportions d'un événement 
et fut détaillée dans la presse de toutes les parties du monde. 
Grant aussi alla voir le colosse du désert: et, bien entendu, la 
chose passa inaperçue, car le général gardait d'habitude ses im- 
pressions pour lui. Mais, quand M. Roosevelt se tait, ainsi qu'il le 
fit pendant près de quinze minutes en face du tableau de la 
Ronde de nuit de Rembrandt, alors la presse frémit, et enre- 
gistre le fait avec un étonnement respectueux. 

D est juste d'ajouter que si certains périodiques étrangers, du 
genre Gil Bios, font des gorges chaudes de l'équipée roose- 
veltienne, les journaux sérieux des Etats-Unis sont unanimes à 
regretter cette nouvelle preuve d'exubérance — d'autres lui 
donnent un nom plus fort — de la part de l' ex-président. 

La question que chacun se pose maintenant est celle-ci : Qy'al- 
lons-nous faire de Roosevelt ? Il a déclaré, paraît-il, ne vouloir 
à aucun prix se représenter en 1913 aux élections présidentielles. 
D n'est pas qualifié pour devenir un juge de la cour suprême. 
D'autre part, il n'accepterait pas sans doute les fonctions de 
gouverneur de l'Etat de New- York : cela est considéré en général 
comme le marche-pied possible pour atteindre la Maison-Blanche, 
mais non pas comme une fiche de consolation après avoir quitté 
celle-ci. On a parlé de la présidence d'une université. Toutefois, 
c'est là une situation qui demande, avant tout, de la dignité, du 
calme» et aussi des titres littéraires ou scientifiques plus sérieux 



»^ 



qut dis mcfliigts en toooo molf. oo dtt notai de 
le Scfikmtf't àtâgû^, 

D semble que la mairie de New- York CHy eeraH le meilleur 
poeta à oMr i factlirlté dévorante, à la loif de talnet rMbrmea. 
et surtout à l'ardeur civique de ce dloywi'tjfpe de la grande 
république, qui peut avoir det détefti et det rkUculet mêmt. 
mais qui donnerait vite à la municipalité de la métropole dn 
Nouveau Monde le prestlft dont le manque est tl profendément 
regretté par tDaa lea Américaina honnêtes et patriotat. 

— Opolqne notre devoir de chroniqueur nous iSMae une obO* 
gitlon d'enregistrer lea disparitions d'Américains de réputation 
intanMtlonale, il va sans dire que nous ne tenterons pas ici. en 
quelqoei lignes, de donner une biographie de Mark Twain et 
encore moins une critique de ses enivres. D y a pour cela 
nombre de raisons, dont la principale est qu'à Fheure où parai* 
tront ces pages, des plumes Infiniment plus compétantas que 
la nôtre auront éHfk. dans toutes les langues eu ro pé en nes, épttlsé 
le sujet. Nous noua borneron s donc à relever, çà et là. certaines 
réflexions suggérées par le talent tout paitlciilier do grand hu* 
moriste. VErtmimg Posi de New«Yorli. a donné une note 
fort juste en faisant remarquer que Samuel L. Qemens était, 
au fond, un homme sérieux avec l'esprit plein d*humour. et que 
c'est surtout sous ce rapport qu'il personnifie le YêMkm, Rien 
n'est phts vrai ; et l'on peut a|oater que Twain réunissait encore 
en lui, à un haut degré, presque à Textréme degré, les autres 
traits qu'on trouve d'ordinaire chez l'Américain du sud des 
eials-Unls. cliei le « Westemer • et chci le Bostonien même. De 
l'un 11 avait la fougue et la chaleur de sentiment : du second II 
tenait l'amour du changement. l'Impétuosité, l'audace: tandis 
qu II suivait les saioea traditions de la Nouvelle-Angleterre en 
usant d un style pur et en évitant cet éeneO oè tant d*écfhralBt 
de genre sont tombés : l'abus du dialecta. QM^vM divers 
gences o opinion se manneeveni parmi les nommea œ leiuu 
américains sur le point de savoir si touta reravrtde Mark Twain 
rsilBm impérissable ou si un csrtain nombre de ses romans 
tomberont peu à peu dans l'oubC. n'est pas rars d'entendre 



108 BIBUOTHÈQUB UNIVIR8BLLI 

affîrmer que Tom Sawyer et Huckleberry Finn^ seuls, figureront 
dans les bibliothèques de nos arrière-neveux, parce que, dans 
CCS ouvrages, Twain a fait plus que provoquer le rire, il a 
produit de véritables chefs-d'œuvre litiéraires. Toutefois, ne 
semble-t-il pas dur de condamner à l'oubli les pages délicieuses 
des Innocents abroad, Rougbing it, et les désopilantes fantai- 
sies de Folhwing the Equator? Cette sombre prophétie s'ex- 
plique peut-être par le fait qu'au fond les esprits même les 
plus larges ressentent souvent un vague dédain pour ceux qui 
les font rire, — que ce soient des acteurs, des auteurs drama- 
tiques ou des romanciers. Cependant on peut répondre que l'hu- 
mour a des degrés. Les générations futures riront avec Rabelais 
et Sardou alors même que personne n'ouvrira plus un roman de 
Paul de Kock. Tout dépend de ce qui se trouve derrière la légè- 
reté de la forme. En l'espèce, à mesure que l'on avance en âge, 
on préfère certainement l'esprit doux et tranquille de Tom 
Sawyer au genre plus bruyant, au rire plus épais de Tramp 
abroad; avouons-le même, on lira alors plus volontiers Thac- 
keray que Mark Twain. Mais cela ne veut pas dire que les livres 
les plus drôles de ce dernier ne feront pas les délices de la jeu- 
nesse à venir, car la verve de l'écrivain s'y exerce sur des tra- 
vers ou des situations qui sont de tous les temps et de tous les 
pays. 

H faut, d'un autre côté, reconnaître que Mark Twain, quoi- 
qu'il s'en soit vigoureusement défendu, a parfois dépassé la 
mesure. Son talent est si incontesté, qu'il ne saurait souffrir de 
quelques critiques de détail. Aussi peut-on se permettre de faire 
remarquer que, principalement dans ses speeches, il n'a pas 
toujours montré une appréciation exacte du milieu où il se 
trouvait.... Il lui est arrivé, par exemple, à sa grande stupé- 
faction, de jeter un froid sur son auditoire quand il s'attendait à 
de bruyants éclats de rire. Un de ces fiascos mémorables eut 
lieu, naturellement, en New-England. Mark Twain s'y adres- 
sait à un cénacle d'esprits très distingués, très éclairés, grands 
admirateurs de son œuvre. Cependant il produisit exactement 
l'effet contraire de celui auquel il visait. Jusqu'à son dernier jour. 



AMtMICâfWl ^Q 

il f'cst. dit-il. creusé la tète pour trouvvr te mot de l'énlgine. U 
persifte à aiBnn«r qu'il avait servi à oh wtptctiblct comp»- 
trlolai de LoogfeOow de rbumour dt prmkr ordre : oo doit 
pourtant bien croire que Tauditoife en quattkm élilt meillMr 
|uge en la matièrv que le conftfender t ui ^B li n e I 

— Un antredispnnideoeprlntflaipe eet Alenndrt AgMrft, le 
Ûh de Louli Aguib et lui anari un naturaliste célèbre. Né à 
Neuchàtcl. en Suisse, en 1855. il était arrivé aux Etat*-Unb à 
lige de quinze ans et s'était vite américanisé, tout en restant 
sous la salutaire influence de l'éducation reçue dans son pays 
d'origine. Ingénieur civil, proéeseeur ensuite dans le iimeux 
peoi io nna t de jeunes fillea dirigé par ioo pèfe, pula cbargé d' 
million géodésique du go u v e rnement en Cafiiomia, Q ne 
pas à se consacrer exclusivement à la vocation qui l'attirait d'une 
manière irrésistible: l'bistoire naturelle. En 1874. il succéda à 
son père comme curateur du musée de zoologie comparative à 
Cambridge, dont il avait enrichi lea collections d'iaaombrablea 
spécimens, fruits de ses explorations dans toutes les parties du 
monde. Très expert en matières minières, il était devenu prési- 
dent de la Calumet à Heda Mining Co. et, en cette qualité. Il 
acquit une large notoriété dans le monde des aflbires. M. A. 
Agaiilt était aussi généreux et modeste que savant. On estfane 
que ses dons seuls à l'université de Harvard s'élèvent à 500000 
dollars, — plus de 2 millions et demi de francs. Mais il est âUR* 
cile d'évaluer ces dons autrement que d'une façon approxima* 
tive. car le proéeseeur avait c o ns e r v é la bonne vieille méth od e 
de (sire le bien. Il ne prenait pas les journaux pour confl da n t i 
de ses Hbéralités. Celles<i. du reste, ne revêtaient pas généra- 
lement la forme de présents en argent. Aparix JufHit*U« par 
exemple, une extension nécessaire au musée de Cambridge, U 
disait venir dea ouvriers, surveillait les travaux, soldait b noie 
de ses deniers — et n'en parlait plus 

— ftfml les livras du OMMiant, Lmu A^um 0'^*'^ étran- 
gers), publié cbet Scrlbmi^s. mérita d'attirer lattention soua 
deux rapports. Le pnoiler. c'est que, comme tous les ouvragia 
de Myra Kelly, il met en scène un élément curieux de la popu- 



300 BZBUOTHÈQUB UNimOLLI 

lation new-yorkaise, les Yiddishs, juifs russes ou polonais 
pour la plupart. L'autre raison est que l'auteur vient de mourir 
à la fleur de l'âge, et alors qu'elle avait réussi à se faire un nom 
parmi les écrivains de genre non seulement aux Etats-Unis, mais 
aussi au Canada ; on commençait même à lire ses études en An- 
gleterre. M3nra Kelly (Mrs AUan Me Naughton) eut une carrière 
courte et brillante. Elle n'a jamais connu le crève-cœur de se 
voir refuser un manuscrit par un journal ou un éditeur. Elle 
se classa tout de suite, en moins d'un an, en révélant au 
public les mœurs, le jargon, les idées, les manières des enfants 
d'une partie de leur cité qui est aussi peu connue des New-Yorkais 
que si elle était dans les régions les plus reculées de l'empire 
chinois. Institutrice publique dans le quartier ouvrier de la métro- 
pole, Mrs Kelly a noté fidèlement les particularités de ses petites 
élèves et a eu le talent de les présenter sous une forme toujours 
nouvelle et intéressante, dans une série d'ouvrages humoris- 
tiques dont les plus connus sont: LittU Citi^ens, Isle of Dreams^ 
et iVards of Ltberty. Un de ses personnages, Eva Gonorowski, — 
la fillette du Ghetto, au langage plein de néologismes inattendus, 
aux pensées bizarres, — est déjà devenu un type populaire à 
New- York. 

— M. David Graham Phillips — que quelqu'un a surnommé 
« l'homme qui dit la vérité telle qu'il la voit » — a publié chez 
Appleton & Go, un nouveau volume à l'appui de sa thèse favo- 
rite, à savoir que la société de l'Est des Etats-Unis est superfi- 
cielle, légère, et plus ou moins affectée, — pour ne pas dire plus, 
M. Philipps est du Centre-Ouest. Il est original d'entendre un 
«Westerner» donner des leçons de puritanisme, surtout à la 
Nouvelle-Angleterre. 

Qjie l'auteur ait absolument tort dans ses assertions, nous ne 
le pensons pas, car nulle part aux Etats-Unis les conditions de 
la vie ne prêtent autant à la diminution de l'esprit de famille, 
au manque de sincérité dans les relations mondaines, à un genre 
d'existence qu'on pourrait presque qualifier d'artificiel, nulle 
part, dis-je, le mal n'est aussi développé que dans les centres 
comme New -York, Brooklyn et leurs innombrables faubourgs» 



CUSLOHlQ\nL SUIS» JDI 

OU CQCorc Wasmngiûo. Malt kt dèteisU doot m ptâud M. Phfl- 
lipt aont déià bien moins apptrMtt à FhOÊMfààê. Bnltlnora. 
ou Botton. On ne saunit vraiment pas accuicr Itt Bo atoa i a nt , 
ni lai bons datoandanU daa pkwokan da Pmnaylvanie d'être 
pli» ftuparfldals que les Chicafoaot, par aiample. qui comptant 
panai aux pas mal de nouveaux rkliaa. L*aat<ur aurait, quoi 
qu'il en loit» donné plus de poids à tas tbéoriaa s'U avait autd 
pfésamè las ^rpaa. isoins raïas qu'il oa sembla la ciolra, 
dbommaa et da fnmaa da la sodèté da TEst qui s'adooMOl 
à l'étude das baaux-arts. da la littérature, des langues, non par 
simpk pose, mais mrmugmna. Les peintures de mceurs raa» 
tralatas à un genre, à un spécimen donné, unilatérakaeo quelque 
forte, perdent de leur force, et éveillent tou^oors chai le public 
un soupçon de partialité. Ce qui ne veut pas dire que Tht 
Hwmgty HêÊft (Cœur afiamé) n'atl pts un ttvia 
de la moyenne. Le fond de l'intrigua est una union mal 
tie. thème qui ne brille pas par l'originalité. Cependant, les 
personnages sont peints d'une main vigourcuie ; il n'y a pas 
da longueurs, et. somme toute, l'ouvrage est de nature à inté* 
le lecteur européen. 



CHRONIQUE SUISSE 



- Hkr «I m49m<ryài co«p d'ail m af 
riere. ~ Jieew reaMUMiert: FServ; •• déèvc - Nm pnttM - \m% 



Ceat avec la printMnps que s'ouvra en Suiasa ftMi ç nl w li 
vraie saison théâtrale. — j cnunds celle du théàtia Indlgèûi aC 
national. Pmdant Ihivar. las spactaciaa auxquab ait coavié 
notre public tont à peu piéa parails à cmu qu'on paot voir 
partout silleura : on y donna las pièces du r épartolt a , aadanov 
actuel, et cate n*eit point à dédaigner 
«Hi le théfttie est an une certaine 



202 BIBLIOTKÈQUB UNIVBRSBLLB 

tion, en même temps qu'un divertissement sur lequel nous ne 
sommes point encore blasés. 

C'est précisément ce qui a fait, à Genève, l'heureuse fortune 
du théâtre de la Comédie, qui a clos, aux environs de Pâques, 
sa première saison. Cette intéressante entreprise, dirigée dans 
un excellent esprit et avec un tact littéraire parfait, soutenue par 
le talent d'une petite troupe homogène et active, que M. Ernest 
Fournier dirige à merveille, a été, pour beaucoup des étudiants 
et des jeunes filles qui s'y pressaient chaque jeudi, non seule- 
ment un délassement du meilleur goût, mais un complément 
heureux des cours de littérature. Envisagé sous cet angle très 
spécial, le théâtre est accepté chez nous même par beaucoup de 
personnes qui n'aiment guère tout ce que représente ce mot. 
Aussi longtemps donc que les promoteurs du théâtre de la Co- 
médie persévéreront dans la voie où ils sont entrés, — et il n'y 
a pour eux aucune raison, même utilitaire, d'en changer, — ils 
peuvent être assurés de la fidélité de leur clientèle et de l'appui 
de tous les lettrés. 

Mais, à côté de ce théâtre didactique. — si nous osons appe- 
ler d'un nom si sévère un théâtre si vivant et si gai, — il y a 
l'autre, il y a ces représentations d'un caractère plus local et 
plus national, données par des acteurs non professionnels, 
interprètes souvent très intelligents de nos dramaturges indi- 
gènes.Il est vrai qu'à Mézières quelques-uns des principaux rôles 
ont été tenus par de vrais acteurs; mais l'ensemble a gardé 
son cachet populaire, tout en revêtant par surcroît ce charme 
de poésie et de beauté qui a donné tant d'éclat aux représenta- 
tions (XAliénor. 

Et, quand paraîtront ces lignes, nous prendrons le chemin de 
Bulle pour y voir une œuvre inspirée par le passé de la Gruyère. 
Le Chalamala du D"" Thiirler. pour lequel M. Emile Lauber a 
écrit une musique qu'on dit charmante, constituera un spec- 
tacle fort pittoresque ; et nous connaîtrions bien mal le public 
si nous hésitions à prédire un succès que le talent des auteurs 
suffirait, à lui seul, à rendre certain. 

C'est ainsi que, peu à peu, année après année, se crée chez 



»5 

nous toute une littérature dramatique dont on n'eât point oaé. 
il y a trcnt» ans «ocorv. rèvcr l'cxistcflice. et qui constitue le Ciit 
le plus cafBCtérIftiqiie du mouvement littéraire actuel dans la 
^alsse française. 

Ce mouvement, voici viogt-tept «As que noua le auivoci» ici. 
enregistrant mob aprèa mois lat inaiiifaftatlocii qui noua pA- 
rmissent lat plut figniflarthrta. Lonqoe noua fMiHkloiia par 
haaud nos ancknma chroolquat, où noua fctrouvona le aouv«- 
nlr da tant d'oMivfaa qui ont paaaé aous noa yam pandaat ca 
quart de riècla, noua aomnias tirappé daa c hang a man ta qui aa 
sont Inaensibicniant, mais bien réellement accomplb au cours 
des années. Qpa da concapCiona ont cliangé I Qpe d'idées tradl* 
tionnciles. qui paraissaient |adb Intangibles, dont la génération 
nouvelle s'est délibérément émancipée! Comme la jeunesse d'au- 
jourd'hui, plus renseignée que la nôtre, plus hardie, plus vive* 
ment stimulée par lea soufllaa du deliors et Teaprit c oa nM pol it a, 
a fidt bon marché de tant de vieûlea noCiona jugéaa aufmaéaal 
A cet égard, nous avons marché, depuis vingt ans. avec une 
rapidité vertigineuse, qui est bien de notre époque. Et Ton 
pourrait, sans aiagéfation. aflirmer qu'il y a une beaucoup 
plus grande distance entre la génération actuelle et celle qui l'a 
immédiatement précédée, qu'entre celle<i et noa a i i ièi a g r a nds- 
pèrea* 

Cette brusque méla m oq>hose tient à dea cauees dIvarMa. qu'il 
serait intéressant de rechercher. Un Calt nous parait évident : 
noua aaaistons à une réaction tréa vive contre un certain tradi- 
tionalisme local dans lequel les hommes de mon àga furent 
élevés, et qu'ils ne songeaient ni à critiquer, ni à aeoouar. On 
avait beau être jeune et frondeur : malgré toutaa les fratalsiea 
et lea païadmaa dont on t'oOralt la pblair. on d a m a ura ltedaaa 
la ligna. • on continuait aaa m andana. a Aia|o«d1iol. on laa 
juge, on les discute sans gène, et on pousse fédectlsme jusqu'à 
leur pardonner gentiment d'avoir élè ca qu'ib fbrsnt. Oui. on 
1m supports ; on tâche même da laa conpfaodre. Car cette 
génération nouvelle ne profsias point la mépHahantaln du passé; 
aOe cherche, à sa manlèrt. à maintenir, à rsnouer la tradHion. 



a04 BIBUOTHiQUB UNIVIMtLLB 

mais en l'allégeant, en l'assouplissant selon des aspirations sans 
doute légitimes. A ne considérer que notre mouvement littéraire, 
nous constatons que les plus intelligents et les mieux rensei- 
gnés parmi nos jeunes ne renient point leurs glorieux aînés : on 
n'a peut-être jamais tant parlé de quelques-uns d'entre eux, de 
Vinet, par exemple, ou de Juste Olivier. Seulement, il est clair 
aussi qu'un idéal nouveau s'impose à nos écrivains. Et cela n'est 
point pour nous attrister. Nous-même, — pourquoi nous gêner 
de le dire? — nous avons bien souvent constaté ici, en des ter- 
mes qu'il y a quelque vingt ans. on jugeait trop sévères, que ce 
qui a surtout manqué à notre littérature, c'est, hélas t tout uni- 
ment l'art littéraire, c'est-à-dire le souci de la forme et le sen- 
timent de la beauté. La littérature romande, en dépit des 
avertissements de ceux qui furent nos maîtres (je songe, en 
particulier, au sévère et bienveillant Rambert) a été longtemps 
« pavée de bonnes intentions. » Les « intentions » ne comptent 
pas plus en art qu'en morale. Mais elles suffisaient au public. 
Et je vous prie de croire qu'il fallait, il y a trente ans, quelque 
juvénile bravoure pour déclarer mauvais un « bon livre » mal 
écrit. C'était le temps où.... 

Mais nous allions citer des exemples I Gardons-nous en bien. 
Mieux vaut constater loyalement le succès des efforts accomplis 
pour donner à notre littérature indigène les qualités d'art qui 
lui ont si souvent fait défaut. Nous hésiterions à nous en réjouir, 
si les progrès de la composition et du style s'étaient réalisés au 
détriment de la tenue morale et du sérieux de la pensée. Mais il 
n'en est rien, grâce au ciel. Les meilleurs d'entre nos jeunes 
romanciers, par exemple, savent unir à une peinture plus franche 
et plus courageuse des réalités de la vie, à un style d'une qua- 
lité plus choisie, ces hautes préoccupations et cette sève morale 
qui sont chez nous une tradition si précieuse. 

Qpe de fois nous avons fait ces rétlexions en lisant, voici 
déjà quelques lustres, les œuvres, d'un coloris si vif et d'une 
langue si artistement ouvragée, par lesquelles débuta Philippe 
Monnier I Poète et novelliste, il a montré la voie à plus d'un 
jeune; et aujourd'hui, nous en distinguons quelques-uns que 



notre devoir c$t. non pas de louer tent mesitre. mtb de suivre 
avec U tympethie que mérite le tulent lifioère. 

— M. Robert de Trat ett de cette éHle. Son rooitn, F^^«. 
tieflt lee promeeees que nous avait apportéee mm IKrre de débat. 
Àtt Itmpi et la j mngjtf , Ctuti un beau livre auMi que cette \à^ 
toire toute timple. Un adoleecent. tur qui péae une bérédM 
ftmeele, en cet Instruit, dans une heure critique, par un vM 
ami de la ùunille. Le voilà averti du danger qu'il court, en 
i^ahendownant à set pires Instincts, de reseembler à ton père et 
de Mr mail tf Uttm e i i t que lui. Malt n ne veut pat gldier 
I g aobiewe a t sa vie; H entend demeurer son mettre. Au moment 
même où II va céder à rappel de la passion groeslèri. Il se 
reeeabit par un viHI eflbrt de la c on sci en ce et de b volonté ; D 
prend la réeolutlon de monter au Heu de deecendre. Et le void, 
après une âpre lutte, vainqueur de soi-même. 

Je aab fort bien tout œ qu'un morne déterminisme pourmit 
objecter au |eune romancier; )e discerne le point sur lequel oo 
l'accuserait d'invraisemblance. On lui dirait qu'une volonté 
capable d'un choix si prompt et d'un si vaUlafit eflbrt n'a pas été 
Men profond ém ent c o mpromise per la tare hérkfitalre. et qu'en 
somme son « héros » a moins de mérite à l'être qu'il ne semble.... 
Peut-être. Mab il est Men vraiment « h ér oï qu e. » et d'une fcçon 
plus dUBclle. dans la seconde partie du livre, oà nous le vofone 
renonc er à celle qu'il aime au proAt d'un and qui ne le vaut 
pas. Cet épisode est ce qu'il y a de plus original et de plus pro- 
fond dans l'histoire de cette âme. Elle s'est si blsn dominée et 
vaincue, qu'elle s'est mise en état de s'oublier e W e m êm e . Il 
fallait cette épreuve redoutable pour que s'aflirmit définitive* 
ment sa souv erain et é . M. de Traz a eu bien ndaon de compléter 
l'ascension morale de son David par une auasi crusUe douleur. 
David raccepte sans fiilffir. On feacuseralt presque de leloiir- 
x)n per désespoir aux bas instincts qu'il a su vaincre. D semblait 
qu il e«t le droit d'être aimé de la sérieuse et diarmanl 
deMléfe: mais voici qu'elle sTéprend deMauHceSergy. qd. 
toute sa séduction, cache une âme si médiocre ! « (^a-t^ll de 
», Pajroi, içie^ ia-ia. 



a06 BIBUOTHftQUB UMIYBRSILLB 

plus que moi, sinon de ne pas l'aimer ! » s'écrie David dans un 
admirable mouvement de son cœur blessé. Et alors, à quoi bon 
tout l'effort qu'il a accompli pour se vaincre, puisque le bonheur 
légitime se dérobe ? Mais David est déjà parvenu plus haut que 
ces repentirs vulgaires ; il a mis le pied sur le sommet de la 
certitude morale, où le plus immérité des malheurs ne saurait 
abaisser l'âme jusqu'à la faire douter du choix qu'elle a libre- 
ment fait. 

Et puis. Dieu est bon, et la vie est longue, à vingt ans ; elle 
a des retours imprévus. Isabelle sera désabusée, et le lecteur 
sera rassuré.... Qyelle douceur dans ces dernières pages où Da- 
vid pressent que l'aimée reviendra à lui, et qu'il touchera le prix 
de sa résignation ! Sa souffrance de cœur l'a mûri pour mieux 
aimer : « Une simple figure de jeune fille lui avait appris la no- 
blesse de la passion, puisqu'il avait dû se taire, contraindre ce 
qu'il avait de meilleur, après avoir réduit ce qu'il avait de pire.» 

Nous laissons au lecteur la surprise de découvrir toutes les 
belles pages descriptives qui font un cadre si heureusement 
approprié à la noble histoire de David. La nature dont le charme 
enveloppe cette aventure d'âme est évoquée de main d'artiste. 
Nous n'ajouterons — par devoir et par habitude — qu'une ou 
deux chétives critiques. Un détail d'orthographe d'abord. Pour- 
quoi M. de Traz a-t-il pris le parti singulier de mettre invaria- 
blement une 5 à la deuxième personne de l'impératif : « Aies le 
courage !... Aimes !... » Ce ne peut être inadvertance, puisque 
c'est une habitude. Elle nous étonne en un temps qui se pique 
de simplifier l'orthographe.... Et puis — c'est mon autre chicane 
— je continuerai de protester contre l'incorrection de phrases 
comme celle-ci, devenues courantes, hélas! même sous la plume 
d'un homme de talent et de goût : « Elle le suivit du regard 
usqu'à ce qu'il ait tourné le coin de la place. » Je me ferais cou- 
per la tête plutôt que de trouver cela français.... Qjie M. de Traz 
me pardonne de protester contre ce que M. Faguet a qualifié de 
« régression vers la barbarie. » Je ne me résigne pas à voir une 
nuance disparaître de notre langue, de la bonne langue de M. 
de Traz.... 



ononooi toisn laj 

— Un de noi compstriol» habHaiit Psvis. M. Guy «Se 
Pourtalèt. vient de t'esesyer dans le ronum. et — rencontre 
curieuse — sur une donnée qui n'eft point sans quelque ana- 
logie avec celle de Kfpr». ïxhbnMàèUttméMHUfUÊÊmm^ est 
aussi un jeune booime qui applique n voloolè à se resaalilr et 
s'efforce de fournir, apfèt des années de dissipation et de paresae» 
une carrière utile, consacrée à un haut idéal. C'est très louable. 
Mais. — il but bien le dire sincèrement, sous peine de manquer 
à notre premier devoir envers un jeune écrivain. — ce début 
trahit, à certains égards, une si grande Inexpérience, qu'on peut 
regretter que l'auteur n'ait pas difliré davantage le moment 
d'afflronter le public. Sans doute. 11 a asset de monde et de lec- 
ture pour écrire d'un style correct, aisé, et même relevé d'été* 
gance. Mais l'accent personnel (ait déCiut dans ce roman, qui en 
rappelle trop d'autres. On n'y d'isceme pas cette originalité fort* 
qui. poussée par l'impérieux besoin de « s'exprimer, » at crée sa 
forme, peut-être maladroite, mais bien à elle. Oserona-noos dire 
que nous aimerions rencontrer dans ce livre plus de gaucherie, 
daa délauta plus vojrants. mais auasi une saveur plus neuve ? 
Nous ne pr ét en d o ns point que M. de Pdurtalcs n ait rien à nous 
dire : maints détails de son livre dénotent le goût de l'observa* 
tion et une certaine connaissance du train du monde ; mais, à 
coup sûr. il n'a point encore amassé ce riche fonds d'impressions 
et d'expériences d'où jaillissent, quand la méditation et le 
recueillement les ont mûries, les ouvres véritablement origi* 
nalaa da pansée et de forme. La métamorphose de son béroa 
demeure psychologiquement peu naturelle, parce qu'elle est 
Insuflisamment préparée; on n'en saisit pas la raison profonde, 
on n'en discerne pas la logique intérieure ; elle surprend, au 
point qu'on n'y croit guère et qu'on n'y peut prendre un intérêt 
aussi vif que le souhaiterait l'auteur. C'est une histoire tirée 
peut-être de la réalité et qui ne laisse pourtant pas l'im pre s al o n 
d'être vraie. En conclurons-nous que l'autaur na puàssa WMii 
donner des ceuvres d'une valeur plus soUde? Gardons-nous en 
bien 1 II est fort probable que le travail et Tenbrt patient l'aideront 
* Pirie. javea^ In-ieb 



aOB BIBLIOTHÈQUE UNIVBR8ILLI 

à dégager une individualité littéraire qui, trop confiante en sa 
fitcilité. a eu seulement le tort de partir un peu trop tôt. 

— MM. Robert et Edmond Télin ont publié un petit recueil 
de poésies romandes* qui mérite l'attention. Je ne dis point 
cela à cause de la préfoce, signée Jean da Ponte, et à laquelle 
j'ai le regret de n'avoir rien compris. Qy'importe d'ailleurs la 
préface? Ce sont nos poètes qui nous intéressent, les jeunes 
surtout: il y a dans ces cent pages des vers charmants, émus 
ou spirituels, doucement intimes, de MM. Pierre Alin, Ami 
Chantre, Ch. Neuhaus, Henry Spiess, Auguste Schorderet, Jean 
Violette... — dispensez-moi de nommer leurs aînés I — en tout 
une quinzaine de noms, réunis, dirait-on, un peu au hasard par 
les éditeurs. Ceux-ci n'ont évidemment point visé à former une 
anthologie complète et systématique : ils ont fait un bouquet 
au caprice de leur promenade, et le parfum n'en est point vul- 
gaire, et ce recueil vaut la peine d'être feuilleté. 

— Nous avouons préférer les vers, d'un accent personnel et 
assez fermes de ton, écrits par M. Jean Violette, à la préface qu'il 
a mise en tête des Posthuma de Louis Duchosal *. On voudrait 
qu'il n'ignorât point que Genève a existé avant 1880, et que le 
passé intellectuel de cette république eut quelque grandeur 
même avant l'apparition de Louis Tognetti. On voudrait encore 
qu'il louât le poète en un style moins déconcertant : « Son 
œuvre, dit-il, est une chanson d'amour, un chœur fait de tous 
les battements de son cœur où s'ouvre comme une bouche inas- 
souvie.... Son émoi devant les «passantes» s'identifie au baiser 
du printemps qui déborde la lèvre.... » 

Heureusement, cette préface contient quelques renseignements 
plus précis. Elle nous apprend que les pièces formant le recueil 
posthume furent écrites de 1883 à 1885, avant que Duchosal 
eût versé dans le symbolisme de la Forêt enchantée et du Rameau 
dor. Le sentiment s'y exprime, en effet, sous une forme directe 
et très spontanée. Soyons franc : de ce que Duchosal eut une des- 

* Pottti romands, édition du Courrùr littéraire de Paris. In-ia. 
' Posthuma. Poésies inédites, publiées par M"* D. Bonnet-Ducbosal. 
Lausanne, Fayot, 1910, in-ia. 



«9 

tinèc c n cftJo woclk incnt douloureuse, U n'en résulte p«s fMMr 
la cffWqiM W dtvoir dt le tudUrv. Elk doit omt dira quU y a 
daAi cet pranlaff MMia <pic la poètt avait cfu dairolf gaidw 
pour lui daa pièces qui ne sont ni Men originales, ni d'un style 
trèt heureux. On y rencontre (p. 50. par exemple) dee rémlnla- 
cences trop msnifaetes de Musset, et, ^ et là. chose plus grave, 
de Acheusea déiilllanœa d'expreaaioa. Des vers ausil mauvab 
que ceux-d ne sont point rares : 



Duchosal a heureusement (ait beaucoup mieux, même dans 
ce recueil, trèt Inégal, de sa % ingtième anoée. (^'00 Uee Aes- 
rriM/. Cse/UfM». f^ir enlmnir/. Au pilon (où seulca let deux 
demièrea strophes, trop explicatives, sont malheureuses), et 
surtout hvocatiom, qui est un des cris de douleur les plus atroces 
que nous connaissions. Voilà de la poésie sairismnte. tragique- 
ment humaine, iiillie de l'exaspération de la souffrance t Voilà 
la vraie note du Laopardl genevoial 

— Noua devons remettre à une autre chronique le lome V 
des AmiêUt Jêm»Jaeqtm £pumen récemment paru, et nous ren- 
voyons aussi à plus tard un important et bel ouvrage historique, 
Htmri et klirmÊMd tt Us ri/ugut dâ la réwotâtim et TEâà et 
NmUti, publié par M"* Alexandre de Chambrier. Pour aujour- 
d'hui, nous devons mentionner encore le départ de J aq u es 
DakroM, qui va poursuivre son ceuvre en All ema g ne , et que 
Genève, que le pays romand tout entier, ont si gmd au|el de 
regretter. Gomme l'a dit le Jommal et Ctmivt (ai Juin), en 
racontant la soirée d'adieu oAerte par ses amla de b SociélÉ de 
Bellea-Lettres au poète musicien, nous kii devona une grande 
rccononlasance pour « son ceuvre si originale et si vive. • pour 
« sea musiques, ses rondes, ses chansons que lea peCllw tUkg 
chantent dans let met daa vlUifaa et dont !• d i w M wiche toir. 
on entend moulsr let reMnt fi|inlllert dtt tnlat et det ba* 
teaux. • n est certain que laques a iUt chei nous esuvre de 
■■.. L'HIT. Lix 14 



210 BIBUOTHÊQUB UNIYBSAILLI 

créateur. Il a découvert une source nouvelle de poésie dans 
l'observation, — fine et bienveillante, — de nos mœurs, de nos 
habitudes nationales et de nos menus travers. Il a dégagé cette 
poésie latente, et cela sous une forme alerte et savoureuse, où 
se mêle à la malice l'émotion. Si le poète nous quitte, son 
œuvre nous reste, et deviendra toujours plus chère à la patrie 
romande. 



CHRONIQUE SCIENTIFiaUE 



La peste de l'éUin. — Une méthode curieuse pour éviter les incrusta- 
tions des chaudières. — Frein pour balances, pour diminuer la durée 
d es pesées. — La synthèse des matières ternaires et quaternaires. — 
Un nouveau traitement de l'eczéma. — Publications nouvelles. 

M. Ernest Cohen, de l'université d'Utrecht, a fait paraître 
dans la Revue générale des sciences, un curieux travail sur la 
peste de l'étain, sur une maladie des objets en étain, dont les 
manifestations ne sont point inconnues des collectionneurs. 

En 1868 déjà, l'attention de l'Académie des sciences de 
Saint-Pétersbourg avait été attirée par Fritzsche sur des lingots 
d'étain de Bama qui s'étaient transformés en étain gris, pulvé- 
rulent. Il avait fait très froid, et c'est au froid que l'on attribua 
la transformation. Notons en passant, d'ailleurs, que celle-ci 
n'enlève pas sa valeur au métal. Fondu à nouveau, l'étain gris 
redevient blanc et récupère toutes ses vertus, et les industriels 
qui jettent leur étain devenu gris ont tort ; c'est un gaspillage 
inutile. On se rappela d'autres observations: par exemple, celle 
de tuyaux d'orgue dont la structure s'était modifiée; celle 
aussi de médailles en étain qui présentaient des points attaqués 
(surtout des médailles ayant été trouvées dans le sol) ; celle 
enfin d'ustensiles divers qui s'étaient pour ainsi dire « pourris » 
en certains points, ce qui leur enlevait leur valeur comme objets 



QDLoifigi?» i cmtufiQ cm an 

(k coikcuoo, et !«• rtndalt imitiUttblM aiMi. En ftunimnt 
toutes ct$ doonéet, et ta cooMittaat Aristote aiMfti. qui a à peu 
près tout vu, on a cooftaté qua ca que M. E. Cohan appelle la 
« peste de l'étaifi » est connu dapola longte mpa . Mab non 
explique. M. E. G>hen a donc cherché raxpUcatkm du pbéoo- 
rncnc. et il l'a trouvée. Il est bien dû au froid. A partir de la tem- 
pérature de 4- i^ C l'étain blanc est a un état stable, et ne 
devient point malade. Maia an daaaoua da i8> C U aal an étrt 
Instable, et cala d'autant plus que la tampiratura ast pliia 
basaa. La vitesse de tranalormation ast presque nulle à i8*. ca 
qui 6dt que dans les apparlmiants at mmèat. la peste da réiila 
est rare, mais plus la température babaa. plus la transformation 
ast aisée. Et ceci explique la perte des tuyaux d'orgue, souvent 
voisins du toit, et du froid, celle des ob)aU laatés dehors, en- 
fouis dans le sol. calla des obfate aa étain non utUlaèa. souvent 
relégués dans un coin d*ona pièce inhabltéa. Un point ast cu- 
rieux: c'est que la peste de l'étoin. comme celle de l'homme. 
est contagieuse ; le contact de l'éuln malade hâte la transfof- 
mation de l'étein sain. 

En somme, pour éviter la peste de Tétaln. il fuit garder las 
ob^ate en étein à température plutôt élevée, dans daa piècea 
ayant i8*. et éviter le contact avec laa pièces maladaa. fit il 
létein devient malade. 11 n'est pas pour cala davanu aans va- 
leur : réuin malade fondu à nouveau redevient de l'étain blanc. 

— Un curieux moyen da traitement des eaux d alimenUtion 
des chaudières vient d'être proposé en Angleterre, et est en ce 
moment même à l'essai en Allemagne, Ce traitement a pour 
but. comme tant d'autres, de lutter contra la formation du 
tertre, contre les incrustations, sources da tant d'accidents. 
Mats il préiante on caractère mystérieux. Ceat qui! sembla à b 
fois inexistent et pourtant très réel. Car te métlMde coaalite 
tout simplement à teire couler l'eau i priparar sur une tdia 
d'aluminium mince et ondulée. Lts ondulatlona ont en moye nne 
4 ou 5 miUimètrss de largaor et a) millimètraa da profondeur. 
On prépare une tôte. on en prend une bande ayant u ou i| 



312 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

centimètres de large et i mètre environ de longueur, et on la 
fixe en position presque verticale (86" par rapport à l'horizon- 
ale) ; l'eau arrive et s'écoule dans les ondulations dont elle suit 
la concavité, et. au bas de la tôle, elle est recueillie dans un 
réservoir, toute prête à servir. Voilà tout le traitement. Et il 
est, dit-on, très efficace. Plus d'incrustations dures : rien qu'une 
boue fluente qu'on chasse par lavage et brossage, même si 
l'eau est très incrustante. Que se passe-t-il donc? Le fait que la 
tôle, pour rester active, a besoin de se reposer entièrement 
pendant 12 heures chaque semaine, 12 heures d'affilée, et du- 
rant le jour, non la nuit, n'explique rien. Mais il est certain, 
disent les Inventeurs. Notez que l'eau traitée ne semble pas mo- 
difiée chimiquement. Alors comment expliquer l'action, qui est 
reconnue par tous ceux qui ont essayé, du passage sur la tôle 
d'aluminium? Est-ce une modification physique, une action de 
surface, un phénomène d'absorption? A la vérité on n'en sait 
rien. D'un côté, on constate l'efficacité du procédé, de l'autre, 
on en cherche vainement l'explication. 

— On sait que la balance sensible oscille longuement avant 
de prendre sa position d'équilibre, ce qui rend très longues les 
pesées. Pour réduire la période des oscillations, M. G. Lippmann, 
l'éminent et très ingénieux physicien, a imaginé un petit dis- 
positif qui, agissant sur le fléau comme un frein, supprime les 
oscillations inutiles. C'est un simple fil à plomb consistant en 
une masse pesant 2 grammes, attachée à un fil de soie (il s'agit 
ici d'un frein pour balance de précision). Il pend dans la cage, 
sans toucher le fléau. Mais en appuyant sur un levier, l'opéra- 
teur déplace le point de suspension du fil et met celui-ci au 
contact du fléau, d'où frottement et freinage qui arrête l'oscilla- 
tion ; on écarte ensuite le frein, et on voit venir. Le frein sert sur- 
tout quand on voit le fléau prendre une vitesse notable indiquant 
qu'on est encore loin de compte. Dans ces conditions on gagne 
beaucoup de temps, on met une demi-minute à faire ce qui, 
autrement, en exige 5 ou 6. Le frein imaginé par M. Lippmann 
est très simple ; il n'exige aucune modification de la balance, et 



wanmnq/m at] 

Uàsêe celle^i comptètemcnt libre au moment où l'on oheerv« 
réquilibrc flnil. 

~~ Chacun sait que tout la carbone, minéral ou organique, 
boitilla, ou Nen tiaau vivant, végétal ou animal, tend incaa- 
it à ta dégradar. Car ca ne aont qua dégndatloM du 
I. que lea combuftlona domcrtlquei ou laduftriaQaa : 
bougie, lampe, (bumcau. poêle, fbyert industrieb diver» ; laa 
éfbangti reapiratoèraa da tout ce qui vit; laa ismiantatioiia 
ausal ; et dana toua cas caa le carbone se dégrade en un gax bien 
connu, et redoutabla, impropre i la vie animale : l'acide carbo- 
nique. 

Mais le carbone ne reste pas dans catia condition dégradée : 
autranant la proportion de l'acide carbonique dans l'air s'ac* 
croîtrait. U rentre dans la circulation vitale grftce aux plantaa 
at grftce à l'assimilation chlorophyllienne opérée par les plantaa 
vertes, exposées à l'influence de la lumière. La chlorophylle 
s'empare da l'acide carbonique, sépare l'acide carbonique da 
l'oxygène, conserve et utilise le premier en remettant le second 
an libarté. CaOa fonction chlorophyllienne joue un rôle asaantial 
dana l'équllibfa entra la règne minerai et le règne organique. 
Sans elle bi vie ne serait pas possible sur le globe, en effet : sans 
elle il n'y aurait pas de plantes, et sans plantes, pas d'animaux. 
Il est très Intéressant, par conséquent, de constater que la be- 
sogne ùâU par la chlorophylle, le chimiste peut la reproduire 
artificiellement. Cest c« que viennent de montrer MM. Daniel 
BertheloC et Henri Gaudachon, dans une importante note pré- 
sentée à l'Académie dea sciences. Da ont ré4lisé dans le labora- 
toire lea réactions qu'opère l'assimilation chlorophyllienne, et 
ceci, avac la concours dea rayons chimiques ou ultra-violets, 
émis par lea lampes à mercure. Le résultat obtenu est double. 
D un côté ils ont réalisé aux dépens de l'acide carboalqua at da 
U vapeur d'eau contenus dans l'air, la synthèse dea c owp oa éa 
». an commençant par l'aldéhyda méthyUqua. dont la 
produit les sucres et laa amIdoM ; da Tautiu. lia 
ont réafisé b synthèse des composés q ua t amai rt a . en commeo» 



314 BIBLIOTHÈQUE UNIVXR8ELLI 

çant par ramide formique, point de départ des corps albumi- 
noïdes. lesquels sont la base du protoplasma, qui lui-même 
constitue la matière vivante. 

Voici encore les rayons ultra- violets, par conséquent. Nous 
avons vu combien ils sont puissants pour détruire, puisqu'ils 
suffisent, et en quelques secondes seulement, à tuer les mi- 
crobes et à stériliser l'eau exposée à leur action : maintenant 
ils se révèlent créateurs aussi. Ils constituent une force dont on 
n'avait pas l'idée, une force nouvelle, — nouvelle pour nous, — 
et c'est là une constatation de très grand intérêt. 

— Une application intéressante vient d'être faite de la mé- 
thode imaginée par M. René Quinton, du traitement par les injec- 
tions sous-cutanées d'eau de mer pour reconstituer le milieu 
normal des tissus. Il s'agit de l'utilisation de la méthode pour le 
traitement de l'eczéma. M. Quinton et ses collaborateurs avaient 
eu l'idée de chercher si les injections d'eau de mer peuvent agir 
sur un certain nombre de maladies de la peau, et avaient constaté 
des faits intéressants de guérison. MM. Jeanselme et Lian ont 
repris l'étude de la question, en s'en tenant à l'eczéma seul. Les 
résultats obtenus sont encourageants. Ce n'est pas que les injec- 
tions isotoniques d'eau de mer constituent un remède infaillible, 
toutefois. Il y a des cas où elles ne font pas grand'chose, et 
même où elles provoquent une réaction qui oblige à cesser le 
traitement. Mais il y a aussi des améliorations notables, et des 
guérisons. Et des guérisons de cas ayant déjà de la durée, 
plusieurs mois, et même un an. C'est surtout sur les lésions 
circonscrites que l'eau de mer semble agir favorablement. Mais 
il est essentiel de n'utiliser que le plasma de Qyinton authen- 
tique : il y a d'autres plasmas d'imitation, qui ne sont pas pré- 
parés avec le même soin, et qui ne donnent pas de bons résul- 
tats. La conclusion de MM. Jeanselme et Lian est que, si l'on 
ne doit pas attendre dans tous les cas la guérison ou même 
l'amélioration, il y a pourtant des sujets à qui l'eau de mer fait 
le plus grand bien. Comme le traitement n'a aucun inconvé- 
nient, il est donc indiqué de l'utiliser. Le pire qu'il puisse faire 



aauMOQim tcBtfnfiQOB tî$ 

c$t (k ne pM produirt plus d'fflct qm Uê inoombriblcs mé- 
thodet «mptoyétf . Et dans ccrtaiai cm frit grand bit». A li 
mIsoci où nous sommes, où. avec la chakur. b diaiThét Inteo- 
tile prand das forcaa nouvallaa. U n'ast pas inutile de rappalar 
que les injections da plasma da (^liotoa constituant un mqjrao 
aiccptionnel pour arrachar laa nourrlaaona au danfar qui laa 
menaça. On ne compta plus laa cn(ants qui ont été sauvés par 
cet agent. 

— PubUcatkms nouvaOas : Un mmml èlM iê imaamu ; la 
côhnÊtéom da mu^iom IsetiUs par M*« Jaeil (Parb. F. Alcan). 
M- Jaell démontre la posaibiltté de raolbrcar rinlmsilé da la 
vision colorée à Taide de la dissociation daa doigte et. inversa» 
ment, da ra nfo r ta r la dlsaoclation des doigts, d'influencer leur 
saaaibilHé. de modifier l'amplitude de leurs mouvements, par 
rUrtervantion das coulaurt. L'ouvrage est fort curieux pour le 
psycbologua et le ph y aidog l sta ; pour la musicien ausal. 

— Voici pour la botaalsta: Lnmoménfnm tnmkpm U 
mHbc4t ftmpU. uxhî êmnmi mptim iê Man^fiif (Librairie générale 
de r Enseignement. Pvis. ma Danla). Je davnds dire plutôt que 
ce livra aat pour lea non-botanlstaa ; car n a pour but de per- 
ntcttre i chacun de s'Initier à la botanique, et de trouver laa 
noms des pbntas saoa pourtant avoir fiilt d'étadaa spécialaa. 
Bian antrado M. Gnston Bonnier. auteur de cet ouvrage, arépan- 
du quasthè de figures dans son livre : Il y a 1715 figuras an 
noir et 371 photographies en couleur. Mais ce n'ait paa aaula* 
ment en comparant la plante à déterminer et les figuna qu'on 
obtient le diagnoftic : M. Bonnier bit ausai appel i l'esprit dana- 
Iv-se da son lecteur, et a établi une clef tria simple au moyan de 
laquelle, même sans rsgardar lea figuraa. on arriva au réaultat 
désiré. Cela aat Ingéniaux at ne damanda aucun aflbrt Eaaayat 
pluU^t... 



3l6 BIBLIOTHiQUB tmiVBRSSLLS 



CHRONIQUE POLITIQUE 



La politique du saint-siège et l'encyclique Editât sctpt Det. — M. Sto- 
lypine et les partis ; la question finlandaise. — Choses et autres. — 
En Suisse : les inondations ; la session des Chambres fédérales. 

De tout temps il y a eu des organismes ou des pouvoirs qui 
ont vécu en dehors des idées de leur époque. Il en est résulté 
pour eux des satisfactions indéniables d'amour-propre, du res- 
pect quand ils ont été sincères et un affaiblissement aussi, car 
l'esprit d'un siècle n'est pas le produit du hasard ; on ne brise 
pas impunément avec lui. 

La papauté a beaucoup fait parler d'elle depuis quelques se- 
maines. Qiie Pie X fût un pontife autoritaire, ennemi des con- 
cessions, nous le savions depuis longtemps ; pourtant c'a été 
une surprise pour bien des gens de le voir reprendre à son 
compte les idées les plus étroites de Pie IX, alors que, entre le 
Syllabus ou l'encyclique Quanta cura et notre époque, le ponti- 
ficat de Léon XIII avait montré de façon [éclatante l'immense 
avantage qu'il y a pour le saint-siège à être de son temps. 

La récente encyclique dénote une étrange conception du 
monde. A propos de l'anniversaire de saint Charles Borromée, 
qui fut un homme intelligent et un savant, le pape s'élève 
contre le modernisme, « perversité hérétique » qui menace de 
corrompre toute la masse; et surtout il condamne la Réforme 
et trouve pour la stigmatiser un choix d'épithètes remarquables. 
Le grand mouvement du seizième siècle, suite inévitable de 
l'humanisme, qui provoqua un tel réveil de la vie intellectuelle 
et religieuse, qui rendit un si grand service au catholicisme en 
le forçant à se réformer lui-même, n'est pour Pie X qu'un « tu- 
multe de rébellion », un « bouleversement de la foi et des 
mœurs. » Ceux qui le conduisirent furent « des hommes orgueil- 
leux et rebelles, ennemis de la croix du Christ, qui avaient des 
intérêts terrestres et ne reconnaissaient d'autre dieu que leur 



CHBOIflQVI rQUTIQOt 117 



ventre ; ils M iongetlMt point à eorriftr kt mcnin, niftit à 
nier les dofiMt d« la fol. » Cm aoirai wif f cmipiWM ont bit b» 
afbires d'autres gens qui ne valaient pas mieux qu'eux : « IU)e* 
t irt ! ritnrtté et Ift directSofi dt l'EglIw. Q» ê'dbtçàmt de rui- 
ner M «doctrine, fa constitution et ta disdpUot et da lui I 
une sorte de tyrannie, salon las caprices et les 
princes ou des peuples les plus corrompus.... » (^ voilà une 
condamnation impitoyable en mime Isnipa qu'un jugement aim* 
pllste ! 

- M ode rnitin e » est une expression bien vagua ; Pie X aurait 
pu % acbamer sur ce fuitdme jusqu'à extinction da sas ad^actlii ; 
personne ne s'en serait oAbsqué. Il en est a u t r eme nt de la Ré- 
forme ; elle a domine tout un siècle d'histoire et les peu ples en 
ont gardé le souvenir. L'encyclique papale a provoqué dans les 
pays pfolart ants un mécontentement Intense ; rAllemagne sur- 
tout s'en est émue : elle s'enorgueillit encore d'avoir soulann au 
nvoyen âge la grande lutte contre la curie romaine, elle consi* 
dàrs comme un titre de gloire d'avoir été le berceau de la Ré- 
ibrmatlon ; est-ce que tout cela est subitement devenu une 
honte, est-ce que les princes qui ont soutenu Luther. 1 admirable 
bourgeoisie du se iiiéme siècle qui s'est ouverte aux idées nou* 
velles ne mérllsnt pas d'autres appellations que celle de 

Dana toute l'Allemagne du nord et du centre des proleslM 
tions se sont élevées contre les paroles injurieuses, outrageantes, 
par leiquelles un étranger se permett a it d'avilir l'une des plus 
glorieuses époques de l'histoire nationale ; les journaux ont fait 
campagne, sans distinction de partis ; dans les parlements, des 
interpellations ont eu lieu et le ministre de Pman préa le Vati> 
can a été chargé par son gouvernement da rematlvi au cafdtaal 
secrétaire d'Etat une note brève et sàcbe où U dénonçait la 
grave oOense que le saint-siège avait cm devoir Inttger. aana 
utUité aucune, à une partie de la nation allsmanda. 

A Rome on s'est montré surpris et inquiet. Le cardinal Merry 
del Val s'est hâté de plaider le malentendu : on s'est ému à tort ; 
I encyclique a été mal comprise ; elle était dirigea non peacontro 



2l8 BIBLIOTHÈQUE UKIVBR8ILLB 

le protestantisme, mais contre le modernisme ; jamais le pape 
n'a eu l'intention d'offenser l'Allemagne non catholique et ses 
princes ; au surplus, puisque le document pontifical provoque 
quelque scandale, l'ordre a été envoyé aux évéques allemands de 
ne pas en donner lecture à leurs fidèles du haut de la chaire, etc. 
Et Pie X de surenchérir et de proclamer dans des conversations 
privées sa paternelle affection pour l'Allemagne, sa sympathie 
et son admiration pour l'empereur Guillaume II. 

Un pouvoir qui se dit infaillible ne pouvait guère aller plus 
loin ; on ne lui en demandait d'ailleurs pas davantage. Au point 
de vue diplomatique, l'incident est clos ; mais l'émotion reste 
vive, car, indépendamment des distinctions de la chancellerie 
romaine, quand le rédacteur de l'encyclique signale la Réforme 
comme une corruption, une « infection de vices », c'est bien 
aux protestants qu'il s'adresse. Ils se le tiendront pour dit. 

D'ailleurs la curie romaine ne paraît pas avoir tiré de ce désa- 
gréable incident une leçon de prudence ; son différend avec l'Al- 
lemagne à peine réglé, elle entre en querelle avec l'Espagne. 
Cette fois il ne s'agit ni de protéger la religion, ni de dénoncer 
l'hérésie ; c'est une simple question de suprématie ou d'exclusi- 
visme. Le ministère Canalejas ayant voulu suspendre l'applica- 
tion d'un décret de 1876 qui interdit aux cultes non catholiques 
les signes extérieurs ou manifestations publiques, le saint-siège 
lui dénie ce droit et paraît vouloir aller jusqu'à rompre les 
pourparlers engagés depuis quelque temps en vue du renou- 
vellement du concordat. Sa prétention est si exorbitante qu'elle 
étonne les gens intelligents de la très catholique Espagne ; le 
chef conservateur, M. Maura lui-même, tout en faisant des ré- 
serves, déclare qu'il ne veut pas entraver l'action gouverne- 
mentale. Mais les fanatiques exultent. 

Intransigeance, autoritarisme... ces mots s'appliquent souvent 
de nos jours à la politique du saint-siège. Pie X, pape à l'an- 
cienne manière, semble avoir conservé intactes toutes les grandes 
traditions romaines. Il est probable que, si les circonstances s'y 
prêtaient, on entendrait tomber de la chaire de Saint-Pierre les 
phrases inoubliables qui ressortaient, comme en lettres de feu, 



219 

sur Itt bulles d'un Innocent III : « La pcpiutt domine b foy»u* 
te... Le Seigneur a bitié à Pbrre, non teubmeot b gouverne- 
ment de l'Eglise univereelb. mtb oekil du moode «rtbr.... • El 
Nitei bs prétentkms f'expllqiMat quMd t'aglt d*iui 
qui a été comme b traiitilta à tnveft bt àfH de 
ramkiiillé cbfliiqM et do monde moderne, qui a 
chfbtbnbme. c'eet-éHiire à b dvttmtlon. bt peupbe 
envoyé la crobide contre bt iwgdèlea et presque rèattté. 
quelque tempt . b monaichb unlvenelb. MaU bt tbcbt ont 
patié; l'union de 1 humain et du divin, qui dominait b moyen 
âge, n*ett plut qu'un lointain souvenir. TeicommunicatSon et 
l'interdît, cet armet terribbt do b papauté triomphante, n'au- 
raient qu une médiocre action sur bt ftwbt et bbe er akn t frokb 
bt gouvemementt. La force du taint-tiège n'est plus qu'une 
force morab ; elb implique b cbirvoyance. l'ouverture d'idées 
et b modération : et. de not jours, bt papet ton! d'aotuit plus 
grands qu'ils se rendent même compte de cetlt condUlun et k 
soumettent à cette néeatillè. 

— Ailleurs en Europe, dans l'immense Roatb, nona vojfont 
à l'oeuvre un autre autoritarisme. Je suis de cam qui ont admiré 
l'entrée en scène de M. SColypine et gardé longtimp a leur coo* 
fiance en cet homme d'Etat. Car. on ne peut se b dissimuler, 
quand H a prit b pouvoir, l'empire det ttart gibaait wt 1* 
chb» tout bt Instincts de détordra de et dattrucHon 
déchainét; sous k prétexte de liberté politique, 
croyait maltra de bire ce qu'il voubit au grand 
droHt ou de b propriété det autret. Let sodéHt 
réiiHint mal i de pareilbt crbtt ; bbn vite b quaabon d'aidi- 
tcnce se pote. Le bh que le premier minbtre s'aat attaqué rêao- 
lument au mal tant bire appel aux lattouicaa ttrribba da 
labeo Mbi na andan. tout en laissant à b nation une voix, sera 
ton plut grand mérite. 

Malntanant l' eKp ér bnce constitutionnclb tend à s'alliibiir: 
bt octohrbta t qui. void blantAt troU ant. avabnt acotplé avac 
unejoftuta confiance b rôbde parti dbaclMir dant b troi- 
tiéme Douma ta déc ou rage nt eb l bbma n t; IbdbcultBl dans b 



220 BIBLIOTHÈQUE UNlVERSELLIt 

vide et le vote les trouve désunis; les résolutions de la Chambre 
élue ne trouvent pas grâce devant le Conseil de l'empire ou 
sont annulées par des rescrits impériaux ; les ministres le 
prennent de haut avec les députés et les morigènent vivement ; 
cependant que, dans le pays, bureaucrates et policiers reprennent 
les habitudes qui leur sont chères comme si le bon temps d'au- 
trefois avait toujours duré. Faut-il, comme quelques-uns le font» 
reporter la responsabilité de tout cela sur M. Stoîypine? Ce 
serait sans doute une grande injustice. Le ministère a des ad- 
versaires à droite comme à gauche ; si les uns l'accusent de 
tomber dans la réaction, d'autres estiment son libéralisme ou- 
trancieV. Il fait face comme il peut à l'une des tâches les plus 
redoutables qu'il soit donné à un homme d'entreprendre, celle 
de préparer à la vie constitutionnelle une nation immense, sans 
traditions, sans classes dirigeantes, où, à force d'être refoulés, 
les désirs et les sentiments ont pris quelque chose d'excessif. 

Pourtant, il faut le reconnaître aussi, la politique de M. Stoîy- 
pine dévie. Il parlait autrefois d'ordre et de liberté, il insiste 
maintenant sur la puissance de l'empire, il veut lui refaire son 
prestige en face de l'étranger et, au lieu d'accroître les forces 
vives de la Russie par des réformes administratives ou économi- 
ques, le voilà qui retombe dans l'ornière que d'autres avant lui 
avaient profondément creusée; qui, sous le prétexte d'unité poli- 
tique, poursuit la russification à outrance de ceux qui ne peuvent 
pas devenir des Russes. Comment, au soleil du vingtième siècle, 
après toutes les expériences de l'histoire, un homme d'Etat 
intelligent peut-il encore croire que le moyen de fortifier son 
pays, c'est de pousser au désespoir des peuples sujets au lieu de 
leur faire par de bonnes lois un sort qui les contente ? C'est ce 
qui déconcerte la pensée. Le plus simple serait d'admettre que 
M. Stoîypine, pour désarmer la réaction, lui jette en pâture les 
populations allogènes, quitte à poursuivre avec d'autant plus 
d'ardeur son travail de relèvement. Mais il ne peut en être ainsi ; 
le premier ministre défend ses projets avec trop de conviction, 
d'énergie ou de passion : il a préconisé un plan d'organisation 
des zemstvos dans les gouvernements de l'ouest hautement 



CMftOIQQUB rOUTIQUS 221 

«IMivorable à rélêment polociab ; Il t'apprête à dooncr le coup 
de grftce à U Finbndc. 

Certes U question dnlaiidÉlfe est complexe. Il est coropt éh e a * 
sible que la présence d'un Etat autonome aux portes de leur 
opiule soit une gène pour les Russes, qu'ils veuillent resserrer 
les liens entre le grand-duché et l'empire ; Il est admissible qu'Us 
(asscnt supporter à U Fmlande une part plus lourde des diafffea 
militaires de l'Eut. Mais le pro^ de loi qui a passé successiv*. 
ment devant b Douma et le Conseil de remplie va beaucoup 
plus loin, n prive la diète finnoise de ses c om pétences Isa plus 
élémentaires; sous prétexte que les autorités rusées doivent 
trancher toutes les questions « qui n'ont pas trait aux seules né- 
cessités intérieures de la FInbnde ». il enlève au grand-duché le 
droit de réunion, d'assocbtion. b liberté de b presse ; le gou- 
vernement de Saint-Pétersbourg interviendra jusque dans b 
régime des écoks.... C'est l'écrasement d'un peuple. Et ces me- 
sures de compression. M. Stolypine les tmpoae à la majorité 
«tobriste de b Douma qui les Juge inutilement vexatoires et 
à certains de ses collègues du mlnittère qui les estiment dan- 
gereuses. 

Ainsi l'on a reconnu une ibis de plus, en 1905. l'autonomb 
du grand-duché, pour b détruire d'un leul coup en 1910; 
le procédé manque d'élégance. Je ne reviendrai pas sur b qoea- 
tion de droit, si souvent abordée ici ; je n'insiste que sur ramor 
économique que le gouvernement russe est en train de com- 
mettre. Les Rnbndab soutknnent une lutte séculaire contre b 
rude nature du Nord ; libres et énergiques, ils triomphent : tous 
ceux qui reviennent de leur pays k disent bien haut. Convient- 
il de briser l'ébn de ce peupb? Qpe lera b Rnlande aiaarvb à 
des Uiémemikt vénaux, privée de ses dtDfeoa ba plua actMa 
qui auront été chercher b liberté au loto? PItflIppe Q a détruit 
bs MoriM|ues et Loub XIV révoqué Tédit de Naatsa. L'hbtoirt 
se montre sévère pour ces souverains qui. san 
cune. ont diminué et appauvri leura Etats ; en 
qu clic ne demande pat de comptes à NIcoba U. qua dân-C-db 
de M. Stolypine ? 



222 BIBLIOTHÈQUE UNIVKRSELLX 

— Bien d'autres choses intéressantes se passent dans le monde 
que le manque de place ne me permet que de mentionner au- 
jourd'hui. 11 n'est plus question de réforme électorale en Prusse. 
Le malencontreux projet de M. de Bethmann-HoUweg a été 
retiré par son auteur: ballotté d'une chambre à l'autre, amendé, 
retouché, il devenait méconnaissable et, à part le groupe des 
conservateurs libres, personne n'en voulait plus. Dans les élec- 
tions hongroises le comte Khuen-Hedervary, qui est l'homme 
de l'empereur, vient de remporter une éclatante victoire. C'est 
le triomphe de la manière forte ; mais, à considérer la politique 
toute négative et oppressive en même temps de l'ancienne coa- 
lition nationale, ce n'est certes pas un mal. En Angleterre, la 
détente persiste : sans doute la conférence entre chefs de partis 
qu'il est question de convoquer pour traiter de la réforme des 
lords a bien des chances de ne pas aboutir; mais, avec le 
temps qui s'écoule, les passions s'atténuent et c'est déjà un 
grand point de gagné. L'orage oriental se dissipe et il n'y a rien 
là qui doive nous surprendre; mais il reviendra certainement, 
car, pour en finir avec les difficultés Cretoises, les puissances 
protectrices ne trouvent rien de mieux que de prolonger le 
statu quo. 

En ce mois de juin, la Suisse a été de nouveau frappée par 
un fléau naturel. Dans les vallées latérales des Grisons et dans 
le Pràttigau, dans la zone de drainage de laMuotta, de la Reuss, 
de l'Aar, dans la plus grande partie du bassin du Rhin, l'inon- 
dation a fait rage. La descente de l'eau a détruit les récoltes 
sur pied et emporté la terre arable; les torrents, les rivières et 
le fleuve démesurément grossis ont coupé des routes et des 
chemins de fer, entraîné des granges et des maisons, charrié des 
troncs d'arbres, des poutres et du bétail et, qui pis est, détruit 
bon nombre de vies humaines. La résistance a été héroïque : 
villageois et citadins, pompiers et soldats ont rivalisé de zèle 
et prodigué le dévouement. Mais, comme il arrive toujours, 
l'effort de l'homme n'a pu qu'enrayer le déchaînement de la 
nature : il est encore impuissant à le vaincre ; et les inonda- 



QOUMQ^OB NUXIQQB 23) 

tlont de 1910 bisseront des mifèrct, des ruinct et des deulb 
que la cbârité publique et privée t 'eObrceiB d'attèauer mm être 
capable de guérir. 

— ijet Chambres fédérales avaient, pour leur scseion de juin. 
un programme particulièrement chargé ; ceux qui connaiiiiient 
les choiea disaient : « Jamais elles n'en viendront à bout. • De 
bit. le programme a été réduit: noa représentants ont surtout 
liquidé des affaires courantes. Ils ont discuté la gestion du Con- 
seil fédéral et les comptas de l'Elat. qui n'ouvrent pns oécas- 
lairement des penpactivas réjouissantes, voté lea nou^tmmi 
traitements des employés des chemins de 1er. La loi sur la pro> 
hibitlon de l'absinthe a paisé. non pas tout à bit comme le 
Conseil ftdénil b proposait, mab comme les adversaires de b 
pernicieuse liqueur pouvaient b souhaiter. Le Conseil des Etats 
s'est prononcé, on pouvait s'y attendre, contre b représenta- 
tion proportionnelb ; k Conseil national a discuté, sans k ré- 
soudre du reste, b problème redovtabla de b naturalisation 
des étrangers. Qpant à b pawJonnanta question qui rouvrira 
bs grsnds débats, celb de b convention du Gothard. elb a élè 
renvoyée en octobre. Ce n'est point nuUheureux : il peut être 
bon de réfléchir avant de bire un pas décisif. 

aSjob 1910. 



♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦ 

BULLETIN LITTÉRAIRE 
ET BIBLIOGRAPHIQUE 



Au GRAND SOLEIL ET SOUS LA LAMPE. Poésies, par Jean Mézel 
{Ch. Boni/as). — i vol. in-i6. Genève, Atar. 

Ce livre comprend deux parties : la première, Au grand soleil, 
dit la poésie de la montagne, des ascensions, des chalets dorés, 
des tourmentes de neige ; la seconde, Sous la lampe, est un re- 
cueil d'impressions personnelles, de rêveries solitaires et d'affir- 
mations chrétiennes. 

Nous les avons lues toutes deux avec un vif plaisir, parce 
qu'on y sent palpiter l'âme d'un vrai poète, une âme sensible, 
aimante et croyante ; mais nous avouons notre préférence pour 
les descriptions de plein air, l'exaltation des choses de chez 
nous. Il y a là des fusées d'un beau lyrisme, des strophes écla- 
tantes et claironnantes, témoin ce réveil du troupeau, devant le 
chalet, dans le frisson d'une fraîche aurore : 

Dans l'herbe humide et noire ayant dormi sans trêve 
Etendus pêle-mêle et pareils à des morts, 
Les animaux, l'un après l'autre, se soulèvent, 
Dressant, dans la clarté naissante, leurs grands corps. 

Là-bas, dans une brume aux roses transparences, 
La lumière frissonne en attendant l'appel, 
Le signal de fleurir les pauvres apparences, 
De monter, pour le culte, à la voûte du ciel. 

Mais, soudain, dominant le sombre pâturage, 

Deux taureaux à l'œil rouge, au front rocheux et lourd. 

Lancent en même temps, avec la même rage, 

Un beuglement terrible au miracle du jour. 

Bien que ces vers ne soient pas d'une perfection absolue, il 
faut convenir qu'ils réalisent un progrès dans l'expression de 
notre pittoresque national, lequel, jusqu'à présent, n'a pas trouvé 
son poète, un poète d'assez d'envergure, au souffle assez puis- 
sant pour créer des beautés définitives et péremptoires. 

H. A. 



*♦«♦♦♦««♦««»«>♦«♦»««♦«»»»»«««»»»»«««««». 



LNE GRANDE SÉANCE PARLEMENTAIRE 



LA CHUTE DE JULES FERRY 



Jmlm Ftwty, pv Alfr«d WiwNwwl — Pam, PIm, tfos. 

I 

Soos la présidence de Grëvy, l'inftahilité odiiiitMdk 
fut d'abord extrême. Les cabinets avaient une durée 
moyenne de huit mots. Le cbef de l'Etat y fut pour 
quelque chose. Il arait pour tond qu'anam homme publie 
ne grandit asMX pour derenlr un candidat redoutable an 
poste qu'O occupait et où il entendait être réélu à k fin 
de son premier septennat Cest surtout pour cela qu'A 
mit obstacle à l'avènement de Gambetta» qu'A dessenrit 
la plupart de ses minislres et qu'en tombam oem-d re> 
connurent souvent un piège de leur fé u éie ui chet Cet! 
que J. Grévy dont on vantait l'expérience, l'esprit et le 
savoir, était un légiste et, plus encore, un petit bourgeois 
frano-oomtois. De k pratique du barrsBa il avait gardé 
le sens et legoftt des moyens de procédure et il les em« 
ployait pour atteindre son but, qui était avant tout per* 
sooneL Tandis que le maréchal Bla^Maboa avait Urgo- 
BOL. umv. ux 15 



226 BIBUOTHtQUE UNIVERSELLE 

ment écorné son patrimoine à T Elysée, Jules Grévy sut 
y arrondir le sien. L'épargne était sa vertu cardinale. Il 
la pratiquait avec la conscience de remplir ainsi son pre- 
mier devoir. Il rétrécit l'idéal de la république. Il fit de 
son mieux pour la façonner à son image. Si de grands 
résultats furent réalisés sous sa longue présidence, il 
serait injuste de les porter à son compte. Le mérite en 
revient surtout à Jules Ferry, que Grévy seconda tant 
que Gambetta vécut parce qu'il voyait en lui un rival 
du tribun jalousé, et qu'il travailla de son mieux à étran- 
gler quand Gambetta fut mort, craignant qu'il ne devînt 
trop puissant et ne s'installât à l'Elisée.... 

Feny et Gambetta étaient en somme d'accord sur la 
plupart des grandes questions politiques, mais étaient deux 
hommes très différents. L'un Gascon, d'origine génoise; 
— l'autre Lorrain de souche germanique. — L'un fils 
d'épicier, petit-fils de matelots et de laboureurs ; l'autre 
de vieille bourgeoisie de robe, fils d'avocat, petit-fils, 
arrière-petit-fils de magistrat. — L'un sans sou ni maille, 
l'autre grandi sous le dais protecteur du capital. — L'un 
irrégulier, incapable de mettre le grand amour de sa vie 
d'accord avec la loi ; l'autre mari de M"*' Risler, de riche 
famille industrielle alsacienne. — L'un exubérant, 
communicatif et bon convive ; l'autre froid, réservé et 
sobre. — L'un replet et tout en rondeur; l'autre maigre, 
noueux et tout en angles. — L'un spontané, de décision 
prompte et de retour facile ; l'autre réfléchi, lent à se 
décider, mais d'une ténacité infrangible. — L'un soucieux 
de plaire et d'envelopper ; l'autre de briser et de vaincre. 
Ils se connaissaient dès leur jeunesse. Un jour, au café 
Procope, sous l'empire, Gambetta dit à Ferry, en riant : 
€ Ferry, tu es le meilleur homme du monde ; mais il 
faut le savoir, car, saperlotte, ça ne se voit pas. Tu fais 



LA onm n julis fbuiy 227 

l'eâet d'un roder qui ne porte que des éphiei. — Oui, 
répondit en tonnant J. Ferry, c'eet une malëdktioo^ 
met roset ponstent en dedant. » 

Il avait 6ut det éCudet fortet, régnUèret et acbevéea» 
tout la direction d'nn pèie coltiTé qni avait ab andonoé 
complètement ta profettkm d'avocat pour préaider loi- 
même à l'éducation de tet dem fils. Il aimait la muti- 
que ; dant sa jeunetse il peignit II avait le goût det 
lettret et une éixirme lectnre. Il écrivait une langue 
toiMPef nerveuse et précité, tant redierdie du tt)^ et 
tant soud d'harmonie. A la tnbune il combattait plus 
qu'il ne parlait II se défendait avec ténadté, sans rom« 
pre d'une semelle. Mais il préférait l'ofiettsive et atta- 
quait à fond. Il visait l'adversaire en plein, n'usant 
d'aucune drconlocotion, ignorant la eapêaHo btmeookmtittf 
et semblait choisir à deatein let arguments et les expres- 
sions qui provoqueraient les pires colères. Cela lui était 
parfeitement égal pourvu qu'il mit son adversaire en 
miettes. 

Sa doctrine était cohérente et ferme : Jules Ferry 
était un positiviste étranger an sentiment religieux, dont il 
professait pourtant le respect ches les antrea. Il s'était em- 
poté de tout mystidsme. II entendait ne bAtirqoesv des 
6uu vérifiés. Sa synthèse ne fut |amais qu'on second 
étage bâti sur une analyse minutieuse et solide. Il ne 
croyait pas à l'intuition. Il la comprimait quand il la 
sentait monter en loL II avait soomis son esprit à une 
méthode précise. Il était sincère, logique et recdUgne, 
avec quelque chose d'un peu trop près du sol. 

En politique, il fut avant tout un « l épo Mi c am de 
gouvernement » Cétait sa formule ; elle le camelérise 
bfen. Il voulait un pouvoir issu de la voleoté popd at ra, 
mais qui, une fois investi, fut armé de pied en cap 



228 BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSBLLB 

comme s'il était d'essence monarchique. Il avait le culte 
de l'autorité, plus que le culte de la liberté. Il détes- 
tait la démagogie et le césarisme. Il n'était pas doc- 
trinaire, je dirai même qu'il ne l'était pas assez. Dans 
son esprit, les faits prévalaient sur les principes et il ne 
pouvait admettre qu'on laissât la république en péril, 
fut-ce pour sauvegarder les idées qui étaient la raison 
d'être de la république. 

Sa qualité maîtresse était le courage. Ferry a été l'un 
des hommes les plus courageux de notre temps et il n'a 
jamais reculé ni devant le visage courroucé d'un grand, 
ni devant les colères de la foule. 

Son opposition à l'empire fut acharnée. Pendant le 
siège de Paris, il était préfet de la capitale. C'est lui 
qui fut chargé de réunir les approvisionnements et de les 
faire durer. Les résultats qu'il obtint sont mémorables : 
on croyait avoir des vivres pour deux mois et l'investis- 
sement en dura presque cinq. Il sut découvrir et séquestrer 
les approvisionnements que cachaient des spéculateurs. 
II rationna sans faiblesse l'armée et la population. 
Il sut faire du pain, où la farine n'était plus qu'en pro- 
portion minime. Ainsi il eut une part plus grande peut- 
être que les généraux à la résistance de Paris, mais il resta 
le plus détesté parmi les membres du gouvernement de 
la Défense nationale. On l'appela dans la capitale, jus- 
qu'à son dernier jour : « Ferry-famine » et « Ferry- 
misère. » Deux insurrections se produisirent pendant le 
siège; c'est lui qui les brisa. C'est lui, qui, le 31 octobre, 
dans l'Hôtel de Ville, délivra ses collègues prisonniers de 
l'émeute en y pénétrant inopinément à la tête de mobiles 
bretons par un souterrain ignoré des émeutiers. C'est lui 
qui, lors de l'émeute du 22 janvier, fît tirer sur les gardes 
nationaux insurgés qui donnaient l'assaut à l'Hôtel de 



LA CHUTI DB jULBS FOUI Y »9 

Ville et les mit en fuite. Il était maire et préfet de Fuie 
quand édaU la Commune. Set ooneeflt ne huent pas 
foiTii. Il conjurait Thien de ne pat éracner Fuit. Il 
te &itatt fort de garder l'Hâtel de Ville et d'atturer 
l'autorité du gou f er nement régulier. Thiert arait mm 
auue idée : il ne croyast pat potaîble la rictoire de 
l'ordre, si les troopet restaient en contact avec l'émeute. 
Il voulut let retirer, let réorganiter, pmt reprendre Paris. 
Lequel, de Thien ou de Ferry, voyait jniCe f Cett 
aujourd'hui une question très discutée et, je croiSy très 
discutable. Les frères Margueritte, dans leur livre solide 
sur la Coomrane donnent raison à Ferry. En tout cas, 
toit le général Trochu, soit Thiert ont proclamé tout 
!' :x que, devant l'émeute, il fut héroïque. Et le peuple 
lie Farit l'a appelé jutqu'à ta mort : € Ferry-matsacre. » 
Au pouvoir, il a ûût surtout troit grandes choses : il a 
réorganisé l'enseignement public à tous les degrés, fl a 
revisé U constitution et il a doté la France d'un grand 



Il a organisé rense i gnement primaire obligatoire, gra- 
tuit et, dans les écoles de l'Eut, laïque et confessionnelle- 
ment neutre. Il a relevé l'instmclion et Ul situation des 
in!(titiueun, multiplié les écoles normales, créé l'ensd- 
gnenieot féminin. 

Il a transformé l'ensdgnenient sacoodafra dans les 
collèges et lycées, l'a ririûé, l'a modernisé ; fl a créé des 
écoles industrielles et commerciales, et, malgré tant de 
qaoKbets» de caricatures et de gros riret, les l y cées de 



U a tiré renseignement supérieur de U misera où le 
second empire l'avait maintenu, créé des facult és non* 
velles, des Uboratoires, des chaires, accru dans des pro- 
portions qui lui ont été souvent reprochées, le budget 



230 BXBUOTHkQUB UNIVER8ILLS 

jusqu'alors parcimonieux et mesquin de rinstruction 
publique. 

Cette œuvre fut énorme. Elle est, comme toute œuvre 
humaine, diversement jugée. Comme toute œuvre 
humaine, elle a des défauts. Ce serait sortir de mon 
sujet que de me livrer à une étude critique des résultats 
obtenus. Je note seulement l'immense portée de cet 
effort. M. Hanotaux a pu écrire que, depuis Napoléon, 
aucun homme n'avait soumis les Français à une aussi 
puissante impulsion que Jules Ferry. 

La revision constitutionnelle obtenue par Jules Ferry 
après une année entière de débats orageux et de négo- 
ciations difficiles ne répondait pas à des principes. Elle 
fut un acte d'opportunisme, et, par aucune autre entre- 
prise de son gouvernement, le nom d'opportuniste donné 
au parti qui suivait Jules Ferry ne fut plus largement 
justifié. La constitution de 1875 n'a pas été améliorée ni 
embellie par ces laborieuses retouches. La suppression 
des sénateurs inamovibles fut sûrement fâcheuse. Le re- 
maniement du corps électoral chargé d'élire les sénateurs 
ne répond à aucune idée logique ou à aucun principe 
directeur. L'interdiction de remettre en cause la forme 
républicaine dans les discussions qui pourront surgir lors 
de revisions futures n'est qu'une formule vaine, décla- 
matoire et impuisssante. Ferry serait sans doute le pre- 
mier à en convenir. Mais il voulait mettre un terme à 
l'agitation révisionniste qu'entretenait alors la fraction la 
plus avancée du parti républicain. Pour cela il a fait la 
part du feu. Et il a réussi, car depuis 1884, aucune nou- 
velle revision n'a mordu. Les petites taches faites à la 
constitution par J. Ferry ont assuré sa durée. 

Le ministre fut conduit aux entreprises coloniales par 
le désir de procurer à la France une rentrée dans la po- 



LA CMim os iOUt FBUIY Ijl 

liuque mteroationale, des compenwtionf pour tet dé- 
satlres de 1870, un regiin de fierté, dee toocèe militairei 
et des déboucbét pour tes produits. La Pranoe avait 
poMédé jadis un grand empire oolooial, dont le centre 
cta.t le Canada et l'Hindoostan. II avait été galvaudé par 
Louis XV ety de ce qui subeisUttt, les Anglais s'étaient 
emparés pendant les guerres de Napoléoa. Il n'en était 
resté que des Imbes éparses aux quatre coins de la pla* 
nète. Depuis lors, Charles X avait entrepris la conquête 
de l'Algérie, achevée par Louis-Pbîlippe et Napoléon IIL 
Le second empire avait créé les établissemenU de Co- 
chinchine et du Sénégal Avec la Bdartinique, le Guade- 
loupe, et les établissements de l'Inde française, c'était 
presque tout. 

Kn quelques années, Ferry sut y ajouter d'énormes 
territoires en Afrique et en Asie : la Tunisie, le Congo 
français, le Soudan, l'Oubanghi, la côte des Somalis, l'em- 
pire d'Annam, le Laos, le Tonkin, Madagascar. Avant 
lui, la Fnmœpossédaitf en dehors de l'Algérie, 516,272 ki- 
lomètres carrés de colonies, peuplés de 3318000 indivi- 
dus. Aufoord'bui les colottles et protectorau français re- 
présentent, totijoun sans l'Algérie, 10 100000 kilomètres 
carrés avec 46 millions d'habitants. Ce qui a été acquis 
depuis Ferry est assez peu de chose. Il a donc, en moins 
de cinq ans, multiplié par vingt les possessions de fai 
France hors d'Europe, et par quinze le nombre de ses 
5ujct>. I^ République a maintenant beaucoup plus de 
stqeu asiates, africains et océaniens que de citoyens fran- 
çais. Il est impossible de m écon n a îtr e la grandeur de 
l'oeuvre ainsi accomplie et de nier qu'elle est, pour la 
France, l'un des frûts importanU de son histoire à tra- 
vers lessièclea. 

Chacune da ces entreprises s'était heurtée à une op- 



232 BXBUOTRtQUB UNIVBKSBLLI 

position implacable d'un groupe d'extrême gauche dont 
l'orateur le plus écouté était M. Clemenceau. Il fut 
d'abord seul. Le traité de Kassar-Saïd, qui établissait le 
protectorat de la France sur la Tunisie, fut ratifié par 
430 voix contre une, celle de M. Clemenceau. Puis ses 
raisons et ses craintes grossirent peu à peu le nombre 
des opposants. 

Les motifs invoqués par M. Clemenceau étaient 
d'ordres divers. 

D'abord il disait : « La France doit se conduire comme 
un honnête homme et vos conquêtes coloniales naissent 
invariablement de prétextes. Vous ne nous dites jamais : 
« Je vais partir pour Tunis et en faire la conquête. — Je vais 
» partir pour le Tonkin et l'annexer. » A point nommé, 
quand il le faut, surgissent des bandes qui menacent des 
territoires déjà acquis, pillent, incendient, massacrent. 
Il faut envoyer des soldats pour les contenir et les châ- 
tier. Ces soldats les mettent en déroute, les poursuivent^ 
avancent, se heurtent à d'autres résistances. Ils sont 
ainsi forcés d'aller plus loin, d'aller jusqu'au bout, et ce 
bout, c'est un traité que vous avez depuis longtemps pré- 
paré d'avance et que le général en chef a dans sa poche. 
Ces supercheries sont indignes de la France. Elle doit 
garder les mains nettes. » Cette politique où l'on dit à 
d'autres nations : « Prenez de votre côté, je prendrai du 
mien, » M. Clemenceau la dénonçait comme une « po- 
litique de pirates. » 

Et puis il disait : « Vos conquêtes ne servent à rien. 
Vous n'aboutissez, — ce sont ses propres expressions, — 
qu'à monter la garde et à faire la police pour d'autres na- 
tions qui commercent. Où est l'excédent de popula- 
tion que vous exporterez ? Vous n'exporterez que des 
fonctionnaires : le moindre usinier, le moindre négociant^ 



LA CHUT! DE JVLMS FUUY 2)5 

le moindre épicier vaudrait mieux pour l'inûoeoce fran- 
çaise. Quand tow arex teinté en riolet» sur la caite de 
l'Afrique, d'immentea territoires, tous tous retoumex du 
côté de la Kranœ et vous lui dites : € Je t'ai coDquis 
» une colonie, » et vous donnes ainsi une satisfiiclioo à 
ce qu'il y a de moins releré dsns notre tempérament 
national : l'amour-propre et le cbainrinlsme. 

* Votre oravre n'eet pas seulement vaine, elle est 
dangereuse. Qui vous pousse à ces conquêtes, qui vous 
les Qualité, qui écarte les difficultés de votre route ? Ber- 
lin, toujoun Berlin. Croyez-vous à son amitié ? Ne voyex- 
vous pas que Bismarck tAche ainsi à entretenir les dé- 
fiances entre l'Angleterre et nous ? La conquête de la 
sie nous a browllés avec un peuple dont l'alliance 
cUii fiidle à assurer à la France qui avait versé son sang 
pour elle sur les champs de bataille. Cest un coup de 
maitre de nos pires ennemis dont vous êtes les instru- 
ments avettgles et sourdsl » 

Ainsi, ou b e au co u p mieux, pariait M. Clemenceau. 

Ferry répondait en Invoquant la nécessité de défendre 
le patrimoine de la France. On conquit la Tunisie pour 
défendre l'Algérie, l'Annam et le Tonkin pour défendre 
la Cochinchine, Madagascar pour obtenir le respect de 
droits sanctionnés par des traités séculaires. Le m in i ttf it 
montrait tous les marchés du monde se fermant l'un 
après l'auue à l'exportation française, grâce au proleo> 
tionnisme. Il fallait à tout prix de nouveaux clients à la 
République. Un pays qui laisse éch ap per un vasie 
courant d'ém^ratlon n'est pas un pajfs beuraox, ni on 
pa3rs riche, et c'est parce que la France est un pays 
heureux et riche qu'elle est celui de l'Europe qui a le 
moins d'émignoits. Les colonies sont pour des pajrs 
comme elle un placement de capitaux des phs avanta* 



234 BIBUOTHfeOUB UNIVSRSSLLB 

geux. La France regorge de capitaux. C'est par milliards 
qu'elle les exporte à l'étranger. Ouvrez-leur des colo- 
nies. Que ces capitaux fécondent un sol français. Les 
nations ne sont grandes que par l'activité qu'elles dé- 
ploient. Abdiquer, c'est déchoir. 

Telles sont les deux thèses qui se heurtaient dans de 
fréquents tournois parlementaires. Je n'ose pas me pro- 
noncer entre elles. L'histoire le fera. Pour être juste, il 
faudra qu'elle tienne compte de l'usage que la France a 
fait de ses colonies et de celui que Ferry avait le droit 
d'espérer qu'elle en ferait. Aujourd'hui, la conclusion 
reste difficile. Pour l'une des conquêtes seulement la 
cause est entendue. L'occupation de la Tunisie, brillam- 
ment menée, avec un minimum de sacrifices, a indiscu- 
tablement réussi. Le territoire du bey est le prolonge- 
ment naturel de l'Algérie. Avec elle, cette terre forme 
géographiquement un seul mas. Depuis qu'elle est pro- 
tégée par la France, elle a fait des progrès surprenants. 
Elle est pacifiée et consentante. Elle se suffit à elle- 
même. Elle ne coûte plus rien à la métropole que l'en- 
tretien d'une brigade d'occupation qui serait ailleurs si 
elle n'était pas là. Son commerce s'est merveilleusement 
développé et les capitaux français y fructifient, fécondés 
par la main-d'œuvre arabe, maltaise, italienne. En Tu- 
nisie, le plan de Ferr}' est réalisé ; j'imagine qu'entre 
quatre-z-yeux M. Clemenceau doit en convenir. 

Pour les autres territoires, il faut attendre. 

Dans le débat de politique extérieure, l'événement a 
tour à tour donné raison à M. Clemenceau, puis à 
Jules Ferr>\ 

M. Clemenceau avait raison quand il montrait la 
main secourable de Bismarck dans les entreprises colo- 
niales de la France. C'est bien le grand homme d'Etat 



LA cmm M jtJUB rtunr 23$ 

pnaneo qui les eDCOur a gctit. Il le dédire Itu-mème 
dans ses mémoiret. «Quand une fille a eu des peines de 
ooor, dit- il, le mieux est de l'envoyer 6dre un long 
vo3rage. Faisons de même pour que la France oublie 
l'Akaoe et la Lorraine. » Son dessein était également, 
comme l'avait discerné M. Clemenceau, de brodller la 
France et l'Angleterre. Il y réussit. A dix reprisée, les 
deux grandes nations libérales furent à la redle d'en 
découdre. Et pour que leur brouille fit place à une entente, 
il a fiiUu la dtsgr&ce de Bismarck et la mort de la reine 
Victoria. Le péril que dénonçait M. Clemenceau était 
réel. Seulement, par une h e ureuse dispenaatlon du des- 
tin, la France y a échappé. 

Et void où Ferr>' prend sa revanche : Au gouverne- 
ment de Bismarck a succédé cehn de l' em pere ur Guil- 
hiume II, qui, vis-à-vte des colonies, a complètement 
changé de politique. Il dit que l'avenir de l'Allemagne 
est sur les eaux. II ne désire rien autant pour elle 
qu'un empire colonial productif. Loin de seconder les 
enueprises lointaines de U France, il les contrecarre 
et les menace. Mais il est arrivé trop tard. Les bonnes 
colonies qui restaient à prendre, Ferr>' les a prises. Il a, 
— le sachant ou non, — merveilleusement choisi l'heure. 
Aujourd'hui bi France ne pourrait plus conquérir hi Tu- 
nMe, Madagascar, et la moitié de l'Indo-Chine, comme 
elle Ûi de 1881 à 1885, sans se battre sur fai frontière 
des Vosges. De sorte que l'hlsloére dira peut-être : en 
aidant Jules Ferry, c'est Bismarck qui se trompait ; — en 
marchant résolument, malgré le secours compromettant 
de Bismarck et en affrontant l'Angleterre, c'est Jules 
FerT>' qui devançait l'Allemagne et travaiUait pour l'avo- 
nir, de bi ûiçon k plus efficace, à bi grandeur de son 
pays. 



236 BIBLIOTHÈQUE UN 



II 



Cette longue introduction était indispensable, pour 
fixer la portée de la séance du 30 mars 1885. Et même 
avant de l'aborder, il faut encore que, très rapidement, 
J'expose où en étaient les opérations au Tonkin. 

L'action s'était engagée en 1883. Il s'agissait de faire 
respecter là-bas un certain traité de 1874, violé par les 
Pavillons noirs qui avaient massacré un détachement 
français aux ordres du commandant Rivière. Le gouver- 
nement avait annoncé l'intention de purger le Tonkin 
des pirates qui l'infestaient. Mais, très vite, la Chine, 
qui prétendait à une suzeraineté sur ce pays, fit interve- 
nir ses soldats réguliers et, en fait, la lutte fut entre le 
Céleste- Empire et la République. Après une série de 
combats victorieux, elle avait abouti, le 11 mai 1884, 
au traité de Tien-Tsin, signé entre Li-Hung Tchang, vice- 
roi du Petchili, et le capitaine de frégate Foumier. La 
Chine devait rappeler immédiatement les troupes et res- 
pecter, en ce qui touchait le Tonkin, les traités conclus 
et à conclure entre la France et l'Annam. C'était, pour 
la politique de Ferry, une victoire rapide, facile et com- 
plète. Il annonça ce succès aux Chambres ravies de se 
voir au terme d'une aventure à laquelle elles n'avaient 
jamais cessé d'encourager le gouvernement par une série 
d'ordres du jour de confiance, mais qui leur causait de 
secrètes alarmes. Il tenait les hostilités pour terminées 
et le Tonkin comme acquis. 

Une terrible déception attendait le gouvernement 
français : le 19 juin une colonne de 995 personnes, 
hommes, femmes, enfants, dont 350 combattants, se 
mettait en route pour occuper la place de Lang-Son, 



LA cmm M juut muiv 357 

au nord du Tonkin, que, d'après les oo a fen ti opi ood- 
dues, on présumait avoir été évacuée par les Chinois. 

A Bac-Lé, cette colonne se heurta à une force de 4 ou 
5000 répdiers chinois qm ouvrit le feu sur elle et Im 
tua beaucoup de monde. Ce fut le hmmu, € goet-apens 
de Bac-Lé. » La Chine ne tenait pas pour valable le 
traité signé en son nom par LI-Hung*Chang et, quand 
la France protesta contre cette violation du droit des 
gens, le Céleste-Empire répondit qu'il se dégageait du 
traité de Tien-Tsin, lequel n'avait jamais été considéré 
par lui comme définitif. 

Il fallut recommencer les hostilités et cette fois avec 
des forces considérablement aocmes. L'oppositioD exploi- 
ta la déconvenue du gouvernement, l'accusant d'im- 
péritie, d'étourderie et même de duplicité. Mais une 
forte majorité restait acquise à Ferr> 

C'est alors que commença sur mer la mémorable 
pagne de l'amiral Courbet à Fou-TcbéoUt dans les 
de Min, à Formœe, aux Oes Peecadores, el, sur terre, 
celle du général Brière de l'Isle et de ses lieutenanu 
Duchesne et Négrier. Ce lut une série de ùdts d'armes 
très appiandiSy qui, dans les derniers mois de 1884 et 
dans 1« premiers mois de 1S85, amenèrent les troupes 
françaises jusqu'à l'extrême nord du Tonkin, à hi fron- 
tière de la Chine, que les colonnes de Négrier frui- 
chirent un instant Le gouvemenent donnait de très 
bonne foi les nouvelles les plus nttsaranles et laissait 
entendre qne les opé rat ions to ucha ie nt à leur terme el 
que hi Chine céderait bientôt. 

On en était là quand, le 15 mars, on apprit, qu'une forte 
de 40000 à 50000 hoouDes menaçait» vers Lai^^-Son, le 
général Négrier, qui disposait de j6oo soldats seulement. 
Il annonça qu'il se voyait obligé de se retirer sur Lang* 



238 BIBUOTHftQUB UNIVBRSBLLB 

Son. Certaines expressions de cette dépêche : nécessité 
de € se donner de l'air », la « supériorité numérique con- 
sidérable » de l'ennemi, le « manque de munitions » dont 
il parlait provoquèrent à Paris un vif émoi, immédiate- 
ment exploité par l'opposition. Le 26 mars, le 28 mars^ 
la droite interpellait à la Chambre, soutenue par l'ex- 
trême gauche. Ferry s'appliquait à rassurer. Il rappela 
qu'au Tonkin se trouvaient alors 25000 hommes des 
meilleures troupes de la France. Négrier serait donc 
très rapidement et très fortement appuyé. 

Hélas, le dimanche 29 mars, les journaux publièrent 
le télégramme suivant, arrivé dans la nuit : 

Hanoï, 28 mars, 1 1 heures 38 du sofr. 

Je vous annonce avec douleur que le général de Négrier, 

grièvement blessé, a été contraint d'évacuer Lang-Son. Les 

Chinois, débouchant par grandes masses sur trois colonnes, ont 

attaqué avec impétuosité nos positions. Le colonel Herbinger, 

devant cette grande supériorité numérique et ayant épuisé toutes 

ses munitions, m'informe qu'il est obligé de rétrograder.... 

Qyoi qu'il arrive, j'espère pouvoir défendre tout le Delta. Je 

demande au gouvernement de m'envoyer le plus tôt possible 

de nouveaux renforts. 

Brière de l'Isle. 

Alors, ce fut un affolement. Il y avait, je crois, des 
affolés sincères. Il y avait surtout des affoleurs, pour qui 
la dépèche du général Brière était une grande joie secrète 
car ils comptaient bien qu'elle leur servirait à briser 
enfin un ministère qui durait, — c'était alors un phéno- 
mène sans exemple pour la troisième République, — 
depuis plus de deux ans ! Grévy, embusqué à l'Elysée, 
n'était pas parmi les moins inquiets, ni parmi les moins 
empressés à étendre l'inquiétude. De fausses nouvelles 
circulaient. Le Figaro disait que les Français avaient 



LA cavn ot jmj» rgatv tjg 



peitlu 1800 homtnet. Dans la loirée un nouveau tâé* 
gremme de Brière de l'ble arma. Il dmit 

Négrier «st à Doog-Son ; « guéHson «t ocrtâloc. HcrMQgtr 
est à Thau-Min avec m colooiit ; U n'a pas M laqoiélé dsns ts 
retraite et l'évacuatioii t'est lUlt «as dUkaltè. Il reste à Thau- 
Min et à Dong-Son et barre les deux routes. Les vivres et las 
munitions sont à Don g -Soo en abondance. 



Ces Doma, alon trèa âuniliera au public, momraieni 
<|ue la ootonoe» oommandée par Herbinger depuis <|ue 
Ségner aTait été mia hors de combat, u'arait rétrogradé 
que de dix-huit kilomèlrea. Elle était rassurante. A la 
lire de sang-froid, on devait ootn p ren dr e que rien de pé- 
nlieux pour le corps d'expédition français ne s était paasé. 
Mais trop de gens étaient intéressés à la panique pour 
permettre qu'on se raasuriL On cria qu'il s'agiasait d'une 
nouvelle manœuvre de Ferry pour tromper le parlement 

Et c'est dans ces conditions que la Chambre ae réunit 
le 30 mars au milieu d'une agitation déréglée que lea 
ennetnis de Perry attisaient par des propos à la Ibia 
alarmée et triomphants. La séance dura ime heure à 
peine. Elle n'en reste pas moina à la Ibia une dea plus 
tristes et des plts mémorablea de la troéaième répu- 
blique. 

Le président était aloci défà. il y a 14 ans, coQune ao> 
atiiourd'hui, M. Henri Brissor 

11 donna hi parole au mintstrc yc3 aflbirea étrangères» 
c'est-à-dire à Ferry, qui débuU ainsi : 



Les sspérsacas qu'suloriiaient encore les dépêches du gé- 
néral Mère dellsie srrfvéss à PtH dsns te matinée ne te font 
pas résUséss. 

Et il résumait, en termes très sobraa el très daira, lea 
nouvellea que J'ai indiqu ée s . 



240 BIBLIOTHÈQUE UNIVBBBLLI 

Nos généraux, poursuivait-il, se trouvent manifestement en 
présence de forces organisées dont le nombre et l'importance 
ont soudain dépassé toutes les prévisions. Ils sont contraints de 
rentrer dans le Delta et de s'y tenir sur la défensive. 

Dès hier, le gouvernement a arrêté les premières et urgentes 
mesures que la situation commandait. 

Il a donné les ordres nécessaires pwur expédier immédiatement 
au Tonkin, en Cochinchine et à Hué, de nouveaux bataillons et 
de nouvelles batteries d'artillerie. 

L'ordre a été envoyé à l'amiral Courbet d'organiser le plus 
tôt possible le blocus du golfe du Petchili. Mais ces mesures sont 
insuffisantes: il faut réparer, venger l'échec de Lang-Son. 

Il le faut, non seulement pour la possession du Tonkin, pour 
la sécurité et l'avenir de nos établissements d'Indo-Chine, mais 
pour notre honneur dans le monde entier. 

Nous vous demandons de voter pour la guerre de Chine un 
crédit extraordinaire de 200 millions : 100 millions pour le mi- 
nistère de la guerre; 100 millions pour celui de la marine. 

Devant la commission, que nous vous prions de nommer im- 
médiatement dans vos bureaux, nous entrerons dans les détails 
d'exécution qu'il est impossible de porter à cette tribune.... 

M. Clemenceau. — Qyi vous croira? 

...et pour ne mêler à un débat, qui doit demeurer exclusive- 
ment patriotique et national.... 
A droite. — Pas avec ce ministère ! 

...aucune considération d'ordre secondaire, pour réunir dans un 
effort commun tous ceux qui, sur quelques bancs qu'ils siègent 
et à quelque opinion qu'ils appartiennent, font passer avant 
toute chose la grandeur du pays et l'honneur du drapeau, nous 
vous déclarons que nous ne considérerons pas le vote des 
crédits comme un vote de confiance. {Bruyantes exclamations sur 
un grand nombre de bancs à droite et à gauche.) 

M. Georges Périn. — N'exploitez pas plus longtemps l'hon- 
neur du drapeau ! Il y a trop longtemps que vous en vivez, de 
l'honneur du drapeau ! C'est assez ! 



LA omrt 01 jous rtasY 141 

(De vives interptUttkNM tout êànmiu pu la droite à 
IL I0 préikkfit du cooteU.) 

Enfin Ferr>' peut «ehavar m phnte 

...et que ii U pio tei lit lo n éiMCfique a — is vous 

convions est f^ftèe psf vous en pnocipe. i détef* 

miner librement per un vote uHérleor à quelles mains vous en* 
tenda en confier l'exécution. 

AioM Ferry item i n d n \m ci^t de 200 mùiioi». il 
entend atmi que la Chine n'ait aucun droit aur la réaolu- 
tkm par la France de pounusTre ton deiaain. Mais il 
n'ignore lea oolèrat amaia^ enr n tète. Il mit bien qu'il 
sera battu. Et O adretae à la Chambre ce tuprème appel: 
« Votes let crédits, de fiiçon à ce que la came de la 
France ne toit pas compromite ; ensuite tous pourrai 
me mettre en minonté, et le p réside n t Gréry nous 
donnera des • ucc ease ur i qui aient ros sjrmpathies et 
votre confiance. » 

A cet appel d'une inspiration si hante» la Chambra 
ne répond que par des outrages. 

Et c'est le grand adversaire de la politique coloniale, 
M. nemeooeaUi qui va le prendre à partie. Il faut com* 
prandra quelle est à cette heure son état d'esprtu Voilà 
des années qu'il condamne k politique ooinniale, qu'il 
supplie qu'on y renonce, qu'il en proclame les dangers 
pour la sécurité et pour l'honneur de Ul France. On lui 
a tovjoun répocxlu qu'il s'agissait de caaqiafnea ram 
périls^ où on ne trouverait que du profit. Et ràOà que le 
traité de Tien-Tsin, par lequel on avait déclaré la 
conquête acherée et complète, n'avait été que le début 
d'une nouvelle caaqNigne be au co up phs dingeieiMe et 
beaucoup plus intense* Bt mftroe cette c amp agney à 
propos de laqudle on avait publié tant de 

jx 10 



242 BIBUOTHtQUB UMIVBR8ILLB 

de victoires, aboutissait à ce qu'alors on considérait 
comme une grave défaite. Le discours de M. Clemenceau 
s'explique ainsi. Il ne se justifie pas. En affirmant, en 
imaginant sans doute que Ferry avait été de mauvaise 
foi et avait trompé les Chambres et la France, c'est 
M. Clemenceau qui était dans l'erreur et commettait 
une cruelle injustice. 

Voici comment, de sa voix nette, métallique, à petites 
phrases tranchantes, il répondit à Ferry : 

Messieurs, je ne viens pas répondre à M. le président da 
conseil, j'estime qu'à l'heure présente aucun débat ne peut plus 
s'engager entre le ministère, à la tête duquel il est placé, et un 
membre républicain de cette Chambre. (Applaudissements à 
l'extrême gauche.)... 

Oui, tout débat est fini entre nous; nous ne voulons plus 
vous entendre, nous ne pouvons plus discuter avec vous les 
grands intérêts de la patrie. (Très bien ! très bien ! et applaudis- 
sements à l'extrême gauche.) 

Sur ce que vous avez dit et ce que vous avez fait, je veux 
jeter aujourd'hui, pour l'heure où je vous parle, le voile de 
l'oubli. 

Ce n'est plus un ministre, ce ne sont plus des ministres que 
j'ai devant moi, ce sont des accusés. (Nouveaux applaudisse- 
ments à l'extrême gauche et à droite.) 

Et comme, sur cette phrase. Ferry ne peut réprimer 
un sourire ironique, c'est, à l'extrême droite, M. le comte 
de Mun, chef du parti catholique, qui souligne ce que dit 
le chef de l'extrême gauche : 

On ne rit pas au Tonkin, Monsieur le président du Conseil,, 
il faut que la France sache que vous venez de rire. 

M. Clemenceau poursuit : 

Ce sont des accusés de haute trahison (Oui ! oui ! à droite et 
à l'extrême gauche), sur lesquels, s'il subsiste en France un 



LA OnTTB M JUL» mUIY 24) 

prircipe de rtspooMbilHé et de jufdce. la main de b loi ne tar« 
dcra pas à s'abattre. 

M. Clemeottao dépose l'ordre du jour surrant : 

« La Chambct, résolua à volar tous las cféittti nèoaaMfaaa pour 
venir au lecours daa aoldati fnnçdê aofagéa dans rEsctrème- 
Oricnt. et condamnant la mliiistèft, paaia à Tordra du jour. » 

Et il coDclut : 

Je vous da m a n d e de renvcnar la miniatèfa. da la condamner. 
Ja voua d em a n d a d*obllgar Tadminlstratloo da la guerre à prcn* 
dra toutaa laa maamaa nécaaialrai pour dég^^ar. dans le plus 
bref délai poaribla. laa addata qui ont été engi^ dans l'Extrê- 
me-Orient au nom de la France. 

je vous d em a n d a d'attendre, pour teire plus, que voua ajfu 
dc%ant vous un mfailstèn capable de vous propoaar une action 
déterminée. 

Et void qu'après M. ClemeiKeao, M. Ribot vient à la 
rescousse. Il était à la Chambre le leader de la fractioD 
la plt» modérée du parti républicain, ce qtn restait da 
centre gauche. Il était entré dans fai rie politiqtie sont 
les atapices de M. Dtifiuire. Il s'était rérélé comme un 
orateur de premier rang, compétent dans des qneslioiia 
d'onires très direra. Cest awsi tm homme très habfle, 
qtii sait d'où vient le vent et n'a pas tm grand fonds de 
tendresse pour la déâûte. Il vola le 30 mars 1S65 au 
seooors dehi victoire. 



Les nouvelles arrivées hier cootiaslant cruellement, dit-il. 
avec laa prévisloiis du cabinet.. .. Lacabteatqulast sur cas bsaca 
as peut phn damaodar feabct niciasslra al à la Chambre, al 
au pays.... Et. monsieur le préaident du conseil, quand même, 
oubUairt toutaa voa fMitaa, noua voua accordvhMS caa cfidHs, 
que pourries* voua an Mie à caCla hauia ? OmsUs autocité voua 
rcstcrjitil. non paa pour négedar ae}ourd'lMil avec la Chine, il 
ne saurait en être question.... 



244 BXBUOTHiQUB UNXVKRSBLLI 

On verra plus loin à quel point M. Ribot était dans 
le faux. Il poursuivait : 

...mais pour parler au pays lui-même auquel nous avons à 
demander une nouvelle preuve de son énergie et de son patrio- 
tisme ? Vous sentez que les fautes que vous avez accumulées 
depuis quelques mois vous font un devoir de laisser à d'autres 
le soin de les réparer. Vous ne pouvez, à cette heure, que vous 
retirer ; vous le devez à la Chambre que vous avez entraînée à 
votre suite sans lui dire, avec assez de franchise, où vous la 
conduisiez. Vous le devez à la République, à qui vous venez 
d'infliger la première humiliation. Vous le devez enfin et surtout 
à la France qui est prête à faire tous les sacrifices, mais à qui 
vous ne pouvez plus à cette heure parler avec autorité 

C'était au fond ce qu'avait dit M. Clemenceau, mais 
avec quelle différence dans le tempérament! M. Clemen- 
ceau parle un langage direct, précis, presque brutal. 
M. Ribot est tout autre : « Vous comprenez vous-même»; 

— « vous savez bien » ; — « vous ne sauriez autrement»; 

— « le président du conseil le pense lui-même. > Et 
autres façons papelardes de vous poignarder son homme. 

Le premier vote, le vote décisif, se produisit immédia- 
tement après ces trois discours. 

Le gouvernement demandait que la Chambre votât 
les 200 millions de crédit avant toute interpellation por- 
tant sur la question de confiance.... 

La Chambre refusa par 306 voix contre 149. La majo- 
rité était faite non seulement de la droite, du centre 
gauche (de M. Ribot), de l'extrême gauche (de M. Cle- 
menceau), mais de 150 députés au moins qui avaient 
jusqu'alors invariablement soutenu Ferry de leurs votes 
et approuvé chacune des étapes de sa politique au 
Tonkin. Les élections approchaient. Ils voulaient pouvoir 
dire qu'ils ne connaissaient pas cet homme. Tout ce que 



LA CMVTt 01 JUtU mUlY 24$ 

Fcrr>' avait âut, fls l'avaient invariablement approin'ë. 
Maintenant ils se désolidarisaient en hâte. 
A l'annonce du vote, Ferry demande la parole. 

Messituri. dit-il timplcment. le cabinet ne peut se m^prcnufc 
sur le sens du vote que vous avci rendu, et II va porter m dè> 
mission entre les mains du président de la RépobOque. 

Et, note le Journal officiel entre parenthèeea , M. la 

président du conseil, suivi des ministres et des secré- 

•*'*^'^ d'Eut, quitte la salle des séances. Le cabinet 

y était tué et le grand homme d'Etat ne devait 

jamais reprendre le pouvoir. 

Ce n'était pas asses. La droite, mise en goût par la 
défaite d'un adversaire qu'elle exécrait plus encore 
qu elle n'avait exécré Gambetta, veut profiter de l'occa* 
sion. Elle dépèche à la tribtme un des siens, M. DeU- 
fosse, du Calvados, qui siège encore à la Chambre et 
poi»e fréqtiemment sa candidatttre pour l'tm des âuitenils 
vacanu à l'Académie française. Et il y demande la misa 
en accusation du ministère en termes d'une violence 
inepte, pour trahison de l'intérêt public et trahison 
envers l'armée et le pays. 

La droite avait pourtant trop atlcniiu du vent de 
palinodie qui soufflait en tempête. RenverKr Feny, 
parce que Négrier avait subi un échec, les 1 50 braves de 
la tn.ij.Tité l'avaient fait Ils ne voulurent pourtant pas 
traduire oomme traître devant la Haute cour le ministre 
nn'ils avaient si longtemps aodamé. On retaa par t%j 
conue 152 l'urgence à la proposition DelaIbsM, 
dont, pour de bons motiâ, on ne devait plus entendre 
parler.... 

Et M. Brisson, en levant hi séance, sentait si bien la 
joie qu'elle allait procurer à tous les ennemis de la 
France à l'étranger, à tons les ennemis de la République 



24<3 BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSBLLB 

à rintérieur, qu'il voulut l'atténuer par de belles paroles, 
qui montrassent tous les députés unis dans le même sen- 
timent patriotique. 

Nous avons eu, dit-il, grâce à la bravoure de notre armée, qui 
a fait notre orgueil, de fréquentes occasions de lui adresser 
notre salut dans la victoire ; envoyons-lui le salut de notre 
admiration dans l'échec assurément passager (applaudissements 
répétés sur tous les bancs) que vient de subir une partie de nos 
forces, et que notre armée de terre et de mer sache bien qu'en 
France, si le drapeau est quelquefois malheureux, il devient encore 
plus ch«r à la nation et à ceux qui la représentent. (Nouveaux 
applaudissements répétés et nouveaux cris de : Vive la Républi- 
que ! Vive la France ! Mouvement prolongé.) 

Etait-ce parce qu'il s'agissait d'un conflit avec la Chine 
que M. Brisson s'appliquait ainsi à sauver la face ? Il n'y 
réussit pas même à moitié. A Paris même la soirée fut 
atroce. Soulevée par les exagérations et les outrages des 
journaux de l'opposition, une foule énorme envahit les 
abords du Palais Bourbon aux cris de : « A bas Fevry l 
A bas le Tonkinois ! A mort Ferry-famine ! A l'eau le 
Prussien ! » Elle assaillit les grilles du Palais des affaires 
étrangères, faisant entendre les mêmes cris sous les 
fenêtres de Ferry. Un de mes amis, qui assistait à ces 
scènes, m'a raconté qu'il avait essayé de raisonner ses 
voisins. Il avait été stupéfait et consterné de ce qu'il en- 
tendait. D'abord, nul de ceux qui hurlaient ainsi n'avait 
la moindre notion des faits. Ensuite ils croyaient aux 
calomnies les plus extraordinaires : Ferry payé par l'Al- 
lemagne, les sommes fabuleuses qu'il avait retirées grâce 
aux pépites d'or du Tonkin, tout ce que MM. de Roche- 
fort et de Cassagnac racontaient.... 

Pour se faire une idée des excitations de la presse, il 
faut lire au moins deux courts extraits des articles pu- 



LA CHVTt Dl JUUtt WMMXt 247 

bliés le laodemam malm ptr las jouroalistes alori \m 
phit eo vogue de l'oppotitioD. Vous rerret oommeot 
éuût Hmité rhomme d'Eut qui, au prix d'un tniTmil 
énonne, d'une énergfie înlMtable et arec un déainté* 
rewement complet, avait donné à la France de grands 
empires et fsdi d'elle la deuxième puissance coloniale du 
monde. 

Voici ce qu'écrivait M. de Rochefort en tète de 1'/»- 
tratuigrijni : 

(jc n'est pM que )e veuille Ciire à Napoléon III Tinjure de 
le comparer à Ferry. Si le premier a commis Todieuse folk d'une 
dèclaratioQ de guerre à l' Allemagne, du moins est-il allé eo 
personne i Sedan sous les boulets de la Prusse. En même temps 
qu'à la capitulation, il s'exposait à un éclat d'obus. 

Le sale et ignoble vtotrouUlard oomnié Ferry n'a même pas 
risqué un instant sa carapace de cloporte dans cette expédition 
tonkinoise où les cadavres se |chiflfrent aujourd' hui par milliers. . . . 
Cette canaille tue par le télégraphe et aasassine nos eniuits au 
moyen d'un câble sous-marin.... La guerre du Tonkin est un 
acte Je haute trahison, qui bit de Ferry, qui l'a perpétrée, un 
bandit récbmé par l'èchabud. Il s'agit aujourd'hui de (aire 
tomber Ferry. Nous nous occuperons ensuite de fiire tomber 
sa tête. 

^'f cet article était modéré en regard de celui du 
:é Paul de Cassagnac, alon dief de la droite con- 
servatrice à la Chambre. Je ne ptiis tout reproduire. 
Ceci stiifira : 

Il n'est plus, n est monté à la tribune comme on monte au 
gibet et l'éfout est ta tombe. 

fit pendant trois quarts d'heure, délai trop court pour notre 
suprême jouissance. )e l'ai vu buvant la honte qu'on lui versait 
à longs tralU. absorbant le mépris dont lair qui l'entourait était 
chafKé 



248 BIBLIOTHÈQUE UKIVSRSBLLB 

Après avoir souri de défi, la peur avait enfin pris ce lâche à 
la gorge. 

II tremblait, et suprême mensonge, il a rougi 1 

Cette tête, je la retrouverai longtemps dans mes cauchemars 
de nuit, plate comme la punaise, pâle avec des rictus, ainsi que 
la tête que le couperet a jetée dans le panier de son. 

La figure semblait un immense crachoir, avec ses favoris 
humides qui faisaient gouttières et laissaient tomber le trop-plein, 
liquide nauséabond, rosée naturelle de cette fleur politique éclose 
et grandie sur le fumier. 

Un instant, j'ai cru, Dieu me pardonne, qu'il allait pleurer. 
Mais il a retenu ses larmes, de peur qu'elles ne l'empoisonnent en 
pénétrant dans sa bouche ! 

Voilà à quoi s'exposaient, en 1885, — de la part 
d'hommes qui prétendent à une éducation raffinée et 
se tiennent pour les représentants authentiques des plus 
nobles traditions de la France, des convictions religieuses 
et du sentiment patriotique, — ceux qui, sous le régime 
actuel, ont la tâche de défendre l'ordre public et de 
tenir le drapeau. 

III 

Le 30 mars 1885 reste une date néfaste. La chute de 
Ferry fut accueillie par les commentaires ironiques de 
l'Europe. Les Anglais furent particulièrement cruels. Ils 
voyaient d'un œil jaloux les succès coloniaux de la 
France et comptaient que cette journée allait en arrêter 
le cours. Et ils soulignaient cette extraordinaire émoti- 
vité de l'opinion, qui s'affolait parce que, aux antipodes, 
une colonne de deux mille hommes subissait un échec 
insignifiant. L'Angleterre, elle, montre une autre figure 
à la nouvelle de défaites coloniales. Au même moment, 
elle était aux prises avec le mahdi de la Haute- Eg}'pte, 



LA anm oi julm muiY 249 

avait essuyé, allait etniyer encore de vrais désattree, qui 
l'incitèrent seulement à redoubler d'efforts, à se serrer 
autour du gouvernement jusqu'à la victoire ol>tenue. 

Et à Berlin ! Ce n'était pas par amour de la France 
que Bismarck avait encouragé un effort en Extrême* 
Orient. L'événement lui causa une grande joie. Et ses 
journaux ric an èw ot pesamment: 

« S'ils renversent leur gouvernement dans une guerre 
comme celle du Tonkin, pour dix*huit kilomètres de 
hxières perdues par une brigade, que ièront-ils dans une 
campagne eur opée nn e, quand une armée, — qui ne peut 
être que la nôtre, — menacera Paris ? Un peuple doté 
d'un tel système nerveux est incapable de toute résis- 
tance sérieuse à une nation comme la nôtre^. » 

Il y avait bien une explication, qui n'était pas pour ie 
parlement une excuse : c'est que, pour la plupart des 
meneurs, l'apeurement était joué et la dépèche de Lang* 
Son une joie intense. Ferry gouvernait depuis plus de 
deux ans. Il devenait trop fort II pouvait se perpétuer 
au pouvoir. Il allait le briser. L'occasion était mer\'eil- 
leuse. Oh! les bons Chinois qui la donnaient aux 
jaloux I 

Les cooséquenoes du 30 mars 1885 furent déplorables 
pour la France : 

Ferry brisé, le président Grévy fut réélu pour sept ans 
sans encombre, et on vit un défilé de ministères trem- 
blants, sans initiative, sans programme, renversés les uns 
par-dessus les autres dans la désaflbclkm grandissante de 
la France. Ainsi devint possible l'aflUre Wilson et le 
boulangisme, dont la République fiullit en périr. 

Et l'Angleterre, qui avait consenti à une coniéiwiee 
pour la neutralisation du canal de Sues, dont Ferry pré- 



250 BIBUOTHÀQUB UNIVBRSBLLB 

sidait la première séance le jour de sa chute, s'empressa 
de se dédire. Elle avait promis d'évacuer l'Egypte dès 
les premiers mois de 1888. Elle y est encore. 

Tout cela pour un prétexte con trouvé. 

La déroute de Lang-Son était un mythe. 

Le 1" avril déjà, une dépêche du général Brière de 
risle commençait à rétablir les faits. Et par les rensei- 
gnements qui suivirent, on sut que le combat du 28 mars, 
où le général Négrier fut blessé, avait été un très beau 
succès. Les Français avaient brisé l'offensive de 50000 
Chinois en leur infligeant des pertes énormes, tandis 
qu'ils n'avaient eu que 3 tués, 2 disparus et 37 blessés, 
dont, par mésaventure, leur général. Le malheur voulut 
que le commandement échût alors au colonel Herbinger, 
officier savant, sorti de Saint-Cyr avec le X" i , mais qui, en 
cette circonstance, sous l'empire, dit-on, d'hallucinations 
dues aux fièvres qui sévissaient dans la contrée, évacua 
Lang-Son sans nécessité. Puis, pour justifier sa retraite, 
il adressa à Brière de l'Isle la dépèche alarmante qui 
devait causer la chute de Ferry. Il est faux qu'il ait, à 
aucun moment, manqué de vivres et de munitions. Il 
avait de tout en abondance. La brigade Négrier n'était 
pas entamée. Lang-Son fut réoccupé sans coup férir. 
Les Chinois n'avaient pas osé avancer. Si la Chambre 
avait attendu vingt-quatre heures, elle aurait su cela. 

Et si la Chambre eût attendu trente-six heures, elle 
aurait su quelque chose de plus encore : c'est qu'au mo- 
ment où Ferry était renversé pour avoir exposé la France 
aux plus effroyables périls et échoué dans son entreprise 
tonkinoise, il avait en réalité atteint son but et gagné 
sa partie. 

Le 30 mars, Ferry fut tout simplement un héros 



LA cmm M iuus wvuly 251 

du devoir civique et de la fidélité à la parole donnée. 
Il avait dans ta poche le traité de paix par lequel la 
Chine, ratifiant enfin hi ûmeoM convention de Tien- 
Tsin, renonçait à toute prétention sur le Tonkin» défini- 
tivement acquis à U France. Ce traité, il le négociait 
dans le plot grand secret, depuis deux mots, par l'inter- 
médiaire d'un Anglais, Sir Robert Hart, nanti des pleins 
pouvoirs de l'empereur de Chine. Il n'y manquait qu'une 
ratification définitive de Pékin. Ferry aurait pu dire à 
ceux qui l'accusaient : « Xe vous inquiétez pas, c'est fini ; 
les troupes chinoises qui ont attaqué la frontière tonki« 
noise arrivent trop tard, sans doute par suite d'ordres 
mal compris. Elles seront rappelées par leur gouverne- 
ment Void le traité de paix. Il nous accorde ce que 
nous demandons, c'est-à-dire le Tonkin et U tmeminuté 
de l'Annam. Malgré le combat où Négrier a été blessé, 
il n'y aura plus un coup de fusil à tirer aux Chinois. » 
Pourquoi Ferry ne tint-il pas ce langage qui lui eût 
assuré un triomphe? D'abord parce qu'il redouta un ins- 
tant que les Chinois ne refusassent de ratifier le traité en 
apprenant leur succès de Lang-Son. Et c'est pour cela 
qu'il avait demandé l'énorme crédit de 200 millions qui 
resta en grande partie sans emploi, afin de les intimider 
et qu'il supplia la Chambre de le voter vite, même si elle 
voulait renverser le ministère. Cette crainte était vaine. 
La Chine était réduite à céder par le blocus du golfe de 
Petchili, strictement mis en couvre par l'amiral Courbet 
et par la confiscation des transporU de rix exécutés par 
la fiotte française, qui causaient aux Célestea les plus 
grandes ah^met pour leur alimenution. Et puis, surtout, 
leur victoire de Lang-Son était en réalité une cruelle 
débite.... 



252 BIBLIOTHÈQUE UNIVER8SLLB 

De plus, Ferry avait solennellement promis à Sir R. 
Hart de garder un secret complet sur les négociations, 
jusqu'à l'heure où le traité serait pourvu de toutes les 
signatures requises. Et Ferry estima qu'il devait tenir 
parole même à cette heure critique. 

Il fut donc renversé et outragé pour une défaite loin- 
taine que les Français n'avaient pas subie, à l'heure où 
le succès de son entreprise tonkinoise était acquis et où 
la moitié de l' Indo-Chine s'ajoutait, grâce à son effort, 
à l'empire colonial de la France. On ne tira plus contre 
les Chinois un coup de fusil au Tonkin après la chute de 
Ferry et les troupes françaises n'y eurent plus à livrer 
dans la suite que des combats de police pour réduire les 
insurgés annamites qu'on appelait les Pavillons noirs et 
les Pavillons jaunes.... 

Toute la France put savoir bientôt l'énorme injustice 
et l'énorme méprise de ses députés. Mais les passions 
de parti cultivent les injustices et les méprises. Ferry 
resta l'homme le plus impopulaire de France. Une ru- 
meur de haine le suivait partout. M. Rambaud, son prin- 
cipal biographe, dont nous avons fort utilisé le beau livre 
pour cette étude, raconte qu'à Paris il ne pouvait sortir 
dans la rue sans être insulté. Les ouvriers lançaient des 
regards mauvais à l'affameur et les cochers montraient 
le Tonkinois de leur fouet. Ferry en souffrait en silence. 
Quand le président Grévy s'effondra dans la honte de 
l'affaire Wilson, un groupe important, désireux de res- 
taurer l'autorité, posa néanmoins sa candidature à la 
présidence de la République. A cette nouvelle, habile- 
ment exploitée, une émeute s'organisa ouvertement et 
le Conseil municipal de Paris, en séance officielle, an- 
nonça qu'il proclamerait la Commune si Ferry était élu. 



LA CRUTt M jULIS m«Y 3$J 

Aux obsèques d'Hippol>te CarnoC, père du président de 
U RépubUqoe, Im foule parisieiioe, pourtant n respec* 
tueoM des morts, bnsa à coupe de pierres les tHics de la 
voiture de Ferry.... Et un fou, nommé Aubertin, l'ayant 
tait appeler par un huiMier du Fidais Bourbon, tira sur 
lui à bout portant deux baUee de revolver. On crut d a- 
bord la blessure anodine. Elle activa, si elle ne déter- 
mina pas la maladie du cœur dont il devait mourir. Puis, 
coDune si Ferry devait boire la coupe jusqu'à la lie, sa 
fidèle drooQScription de Saint-Dié, dans les Vosges, le 
renia et lui donna en 1889 pour remplaçant un obscur 
candidat boukngiste.... 

Pourtant il y eut un retour, dans l'élite, sinon dans le 
peuple. Le 13 juillet 188S, on inaugurait dans la cour 
des Tuilenes le grand montunent de Gambetta. Comme 
Jules Ferry, attristé et vieilli, passait devant la jeuneiM 
des écoles, on entendit avec stupeur, des centaines de 
poitrines crier : « Vive Ferry !» Et en 1889, une autre 
manifestation fut pour le vaincu une joie sans mâaoge. 
Je cite Rambaud : 

Ftrry ctiit venu en timplc vigueur « 1 inauguration de U Sor- 
boRiM et allait s'asseoir wr un des bancs de noCrt magnifique 
Aula. Mais à peine eut-U été raconnu que cette lalle tx>ndée de 
5000 parsonaas, étudiants de Paris, da la province, de l'étran- 
gar. p r ofciat u rs de tout ordres, dignitaires de tout rang, fut 
secouée comme d'un courant électrique. En un clin d'oail. tout 
le monde fut debout, et trois salvca. trois toonarrss d'applaudis- 
•emeols èclatèreot. Lui. qui n'était plus habitué aux ovations, 
tourna d'abord la tftte pour regarder, derrière lui. à qui pouvait 
bien s'adraassr calla<l. Qpand il eut compris, saisi d'une émo- 
tion prdbcide. H salua les yeux humides. Cétalt l'éUta da la 
}eune France et de U jeune Europe qui le vangaait des ou* 
tragas de la Ile parisienne. 



254 BIBUOTHÈQUB UNIVSRSELLB 

Enfin, en 189 1, Ferry rentra au parlement comme séna- 
teur des Vosges. Il reçut au Luxembourg le plus grand ac- 
cueil. Il y fut chargé d'un rapport sur l'Algérie, fit un long 
séjour dans cette colonie pour le préparer. Les réformes 
qu'il proposa ont été depuis lors réalisées l'une après 
l'autre et le rapport Ferry sert encore de programme à 
l'intelligente administration actuelle, qui a porté la 
France africaine à un degré d'ordre et de prospérité 
qu'on n'eût pas osé espérer il y a quelques années. 

Enfin le 24 février 1893, M. Le Royer ayant donné sa 
démission. Ferry fut nommé président du Sénat. Il oc- 
cupait ainsi le deuxième poste de la République. La 
réparation était entière. 

Il n'y survécut pas un mois. Le 17 mars, il succombait 
subitement. Une mort prématurée est le lot ordinaire 
des meilleurs hommes d'Etat de la troisième Répu- 
blique : Gambetta, Ferry, Carnot, Burdeau, Waldeck- 
Rousseau. A 62 ans, Ferry pouvait rendre encore 
d'inappréciables services. On le comprit. On le proclama. 
M. Ribot, le principal auteur de sa chute, était alors pre- 
mier ministre. C'est lui qui proposa et fit voter une loi 
accordant au défunt des funérailles nationales. Et son dis- 
cours à cette occasion ressemblait à un peccavu M. Cle- 
menceau qui avait traité Ferry d'accusé vota aussi en 
faveur des honneurs suprêmes qui lui furent décernés. 
Le cercueil fut transporté à Saint-Dié. « Je désire, avait 
écrit Ferry, reposer dans la même tombe que mon père 
et ma sœur, en face de cette ligne bleue des Vosges 
d'où mon cœur fidèle continuera d'entendre la plainte 
des vaincus.... » 

Aujourd'hui un monument de Ferry se dresse sur la 
place principale de la petite cité vosgienne. La statue 



LA Cmm M JUUt FBUIY 2$S 

du « TtmisieD » t'érige sur la Marine, la voie principale 
de Tunit. Celtti du «Tonkinois» ett à Hanoi. Le Tempt, 
ayant omrert une souMriplion pour dresser à Paris même 
celle de TcA^àuneur», a recueilli en quelques Jours phi- 
sieurs centaines de mille francs. On parle souvent de 
Ferry à la tnbune. On le dte avec complaisance et arec 
respect. A quelque parti qu'appartienne l'orateur, il le 
tire à lui, il s'appuie sur lui, fl affirme que, présent. Fer- 
ry soutiendrait la thèse que lui-même défend... 

Et ainsi se vérifie qu'en France on finit par rendre 
justice même aux hommes d'Etat de la troisièoie Répu- 
blique. Ils doivent pour cela remplir une condition très 
simple, que le destin leur promet à tous : il âiut seule- 
ment qu'ils soient morts. 

Albert Bonnard. 



♦ ♦♦♦♦♦♦♦♦<^<^ir^Vi^»♦»»^^<^V»»♦♦♦♦♦♦»»♦♦»♦♦♦♦ 



SOUS LE MASQUE 



ROMAN 



QUATRIÈME PARTIE ' 

Deux jours plus tard, Charlie, désormais étudiant en 
théologie, se rendit à la leçon d'ouverture de la faculté, 
accompagné de l'épicier, dont la présence se justifiait 
assez par sa double qualité de père et d'ancien d'Eglise. 
La cérémonie terminée, Catelin s'entretint avec quelques 
professeurs, dont plusieurs connaissaient Charlie et se 
réjouissaient de l'avoir pour disciple. Tout en parlant, 
ils regardaient de temps en temps le jeune homme assis 
au dernier banc de l'auditoire, dans une attitude qui 
pouvait passer pour méditative, mais que M'"'' Caroline 
eîit sans doute interprétée différemment. 

En rentrant chez eux, Catelin informa joyeusement son 
fils des éloges qu'il venait de recueillir. Charlie l' écouta en 
hochant la tête sans répondre. Qu'aurait-il dit? Ces 
encouragements tombaient dans son cœur comme autant 
de reproches acérés. Quelle différence entre son enthou- 
siasme de naguère et son état d'âme actuel I 

* Pour les trois premières parties, voir les livraisons de mai à juillet. 



•OOS LB MAiQUl 257 

Le même soir» lorK)iie Charlie se fut retiré, Catelin, 
s'afTètant devant m femme, lui demanda en la scrutant 
de ses 3reitxclairB : 

— Veux-tu me dire, s'il te plait, ce qu'a CharUe ? 
M"* Caroline se troubla» mak comme elle chefdiait 

sa réponse • 

— Tu comprends bien, reprit l'épider, que vos petites 
manigances n'ont pas pu m'échapper. Cela me fiusait 
rire de tous laisser Tolre secret entre toos deiOL Biais 
voilà trois semaines que ça dure, Charlie se mange les 

et ne mange rien d'autre.... ça ne peut plus 
linsL... Et trouves-tu que ce soit bien de 
dissimuler avec moi ? ajouta-t-il d'un ton tout pénétré de 
douleur. 

— Non, ce n est pas bien, répondit M** Caroline qui, 
voyant toute évasion impossible, se décida à tout dire. 
Le âùt est que Charlie est malheureux, bien malheureux, 
c'est vrai. Notre pauvre enâmt a eu un chagrin terrible, 
el nous avons eu tort de te le cacher, mais j'espère 
qu'avec l'aide de Dieu* il se remettra.... Il me semble 
déjà qu'il va mieux depuis quelques jours.... 

~ Quel chagrin ? interrompit l'épider. 
M** Caroline prononça avec effort : 

— Un chagrin.... de.... d'amour. 

— Hein? fit Catelin.... D'amour?.... Il est bien jeune 
mon fils, pour avoir.. 

— Ah oui ! dit M** Caroline. 11 n'a pas vtQgt ans I 

— Chagrin d'amour I Chagrin d'amour I répéta l'épider 
d'un air scandalisé en battabt le phmcher de son talon..,. 
Et pour qui, s'fl te plaît, ce chagrin... d'amour? 

M- CaroUne béaiU : 

— PromeCt-inoi de ne pas lui en parler, mon ami. Il 
BOL. mov. ux 17 



t58 BOUOTH&QUB UNIVBR8SLLB 

est déjà si malheureux, continua-t-elle d'un ton suppliant 
en vo3rant les paupières de son mari clignoter d'une 
façon qu'elle connaissait trop. 

— N'as-tu pas confiance en moi ? répondit jésuitique- 
ment Catelin. 

— Mademoiselle... de Maubert, murmura Caroline. 
L'épicier se redressa en faisant entendre un long 

sifflement. 

— Notre Charlie ne se mouche pas du pied ! déclara 
t-il gravement en s'asseyant sur une chaise. 

— Hélas ! reprit la mère. Il est si jeune ! Que veux- 
tu, il s'est laissé embobiner par ses sentiments.... Il paraît 
qu'elle est très bien, cette jeune fille, et qu'elle a des 
idées tout à fait chrétiennes.... Comme un imprudent, il 
n'a pas pensé plus loin. Oh I si tu savais dans quel état 
je l'ai vu ! Pauvre Charlie I.... 

Une fois lancée sur la pente des confidences. M"* Ca- 
roline s'abandonna sans réserve et raconta ce qu'elle 
savait de la malheureuse passion de Charlie, depuis son 
origine jusqu'à son dénouement. L'épicier la laissa parler 
sans l'interrompre, tout en paraissant fort absorbé dans 
ses propres réflexions ; puis, après un silence, il demanda : 

— Laquelle est-ce, de ces deux demoiselles ? Je crois 
qu'il y en a deux ? 

— Oui, dit M"* Caroline. C'est l'aînée. Renée.... Figure- 
toi : elle a vingt-cinq ans I 

— C'est un bel âge ! remarqua l'épicier. Et le fi-ère^ 
le Maxime, qu'est-ce qu'il fait maintenant ? 

— Il doit être à la banque Fleury, répondit M'"'' Ca- 
telin étonnée du tour que prenait la conversation. Charlie 
disait qu'il devait y entrer le 15 octobre; nous avons le 
18 ; ainsi il doit y être déjà. 



LB MAtQim 99 

— Et Charlie t'a dit que oetta demoéfeOe raimait f 
^km^'vU l'épîoMT chango nt bratquement de thème. 

Plu^ pr^ciitotnf. 

— Da moÎDi, reprit Catelio, n j'ai bien comprit, elle 
était d'aooofd, et c'eet la fiunille qui a mit dea bâtona 
dana lea royea? 

— Cbarlie dit qu'A eo est trèa aùr. Et cela doit être, 
ajouta Caroline d'un air in» poîaqiie le dernier jour elle 
lui avait dit au reroir trèa gealinient, en loi donnant 
elle-même rendei-TOus pour le lendemain 

Catelin acquieiça d'an aifse de tète, puis rcpnt d un 
ton enjoué : 

— Quant à toi, mémère, je aoia aàr que tu aurais eu 
du plaisir à voir s'arranger ce mariage? 

— Oh I moi, je ne sais pas, répondit Caroline. Je vou- 
drais Toir mon fils heareox et je aouflfre de le voir mal- 
heoreoz, c'est touL... Je ne connais pas cette demoiselle. 
D'après ce qoft Charlie m'en a dit, elle est si dooce, si 
distin gné e , et si bonne et si charitable^. Il parait qu'elle 
s'œonpe des pannes en hiver, et qu'elle avait même eu 
l'intention de se 6ûre faide-maladea^ Ça doit être une 
twf o nn e tonte iligiwsils dea antres de sa fiunille.... 

— Bonne âuniUe 1 dit l'épicier en levant le doigL Les 
d4 Manbert, ce n'est pas rien à NenchiSnl 1 Bonne no- 
blesse, ap p arent é e à tout ce qu'A y a de mianz dans 
notre éghse ! Pas riches,c'est vrai, mais vmc cea grandae 
famillea, on ne sait jamais. Il leur tombe tonfoon du oiel« 

héritage qni les remphnne an bon 
m de R o r h aa s pnii 1 £taienc-«Ues 
inmes, qnand de lenn dis 
doigts elles àûsaient de U tapisserie poor vivre, et que 
la petite a fini par se laisser marier avec Maasinn, le 




260 BIBLIOTHÈQUE UNIVSRSEIXB 

notaire.... Eh bien, un jour, voilà un oncle dont on n'avait 
jamais entendu parler, qui meurt à l'étranger et qui leur 
lègue le million.... Ils n'ont pas tous cette chance, bien 
entendu, mais enfin ils ont tous, dans leurs environs 
plus ou moins immédiats, des petits ruisseaux qui, à un 
moment donné, viennent remettre de l'eau dans leur 
grenouillère. J'ai remarqué ça, moi.... Les Maubert ont 
leur tante de Bonnefoy ; ils ont leur cousin de Mon- 
tilier, qui a des héritiers plus directs, mais qui est assez 
riche pour étendre le cercle de ses bienfaits ; ils ont leur 
cousin de Monthoux ; ils ont... enfin, tu me comprends... 
quelques petits ruisseaux dans les environs. 

— Qu'est-ce que cela fait ? murmura Caroline. 

— Maintenant, reprit Catelin suivant son idée et 
comme s'il se parlait à lui-même, si Charlie avait eu cet 
espoir devant lui, cela aurait fait un fameux stimulant 
pour ses études.... Ses professeurs lui veulent déjà du 
bien... Il travaillerait comme quatre ! Et le moment venu, 
au lieu d'aller s'enterrer dans un village à la montagne, 
il deviendrait pasteur à la ville, professeur à la faculté... 
enfin, il y aurait bien des avantages.... 

— A quoi sert d'y penser, interrompit M™* Caroline, 
puisque ce mariage est impossible ? 

— Heu ! qui sait ? dit l'épicier. 

M'"*' Caroline jeta sur son mari un coup d'œil étonné. 
Mais elle était trop satisfaite de la façon dont Catelin 
avait pris les choses pour risquer, par des remarques 
inconsidérées, d'attirer sur Charlie les remontrances pa- 
ternelles. Elle se borna donc à implorer de nouveau le 
secret, que cette fois l'épicier, bon prince, lui promit sans 
réserve. 

Le lendemain, dix minutes avant midi, Catelin entra 
dans la banque Fleury et présenta à la caisse quelques 



tout Lt UAÊQCm SM 

eflets qui loi forent escomptés sur le champ. L'épîder 
mit mi certain tempe à nwwmnhiw eee biUeta et à lee 
glisser dans son porteiraflle, de sorte qoe midi sonnait 
lorsqu'il gagna la porte» où fl s'elEiça modeste men t, pour 
laisser passer le flot des emplo3rés. Tout à coup il dit : 

— Bonjour, nioosieiir de Ifaitert. 

Maxime, en reconnaissant le père de Charlie, sourit 
d'un air empceseé, arec une nuance d'embarras. 
" Voos Toilà donc dans la banque f reprit l'épider. 
Et aussitôt, comme frappé d'une idée subite : 

— Dites-moi, puisque je tous Toés, me permettei* 
vous de vous dire deux mots ? 

liais conmient donc ! 

— Je TOUS accompagne, dit Catelin en prenant à 
droite, c'est-à-dire du côté où habitaient les Maubert. 
Void de quoi il s'agit, reprit- il tout en marchant. Je 
projette en ce moment-ci une... affure... sur laquelle il 
me serait extrêmement utile... prédeux d'avoir l'avis de 
monsieur votre père, et qui pourrait, je crois, lui oflfirir, 
à hdHiiène, certains avantages.... Je vous serais donc 
reconnaissant de bien vouloir demander trèa respectoeo* 
sèment de ma part à M. de Maubert si et quand il lui 
conviendrait de me recevoir. 

L'idée que l'épider allait demander pour son fils la 
main de Renée entra dans l'esprit de Maxime avec la 
clarté d'une certitude, et cette idée hn parut si énorme 
qu'il s'arrêta court, en c o n sidé ran t Catelin à travers ses 
db d'un air de surprise et de dédain extraordinaires. 

— OueOe est cette affidre dont vous désires entre* 
tenir mon père î denianda-t-il froidement 

— Cest un peu long à expliquer, répliqua paisible* 
ment l'épider. Mais comme voos y êtes aossi, monsieur 
Maxime, intéressé veos-mèoM en one certaine 



aSa BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSBLLB 

je serais très heureux, et flatte, que vous voulussiez bien 
assister à notre entrevue. 

— Ah I vraiment ? dit Maxime qui vit se confirmer 
d'une manière éclatante sa conviction et pensa : « Il a 
du toupet, le bonhomme 1 Ce sera drôle ! » Eh bien, 
reprit-il tout haut, je puis vous dire, monsieur Catelin 
(il appuya sur ce nom), que mon père sera chez lui cet 
après-midi à quatre heures. Ce moment vous convient- 
il ? ajouta-t-il avec une politesse ironique. 

— Oh ! parfaitement. Je suis à vos ordres et je vous 
remercie, répondit l'épicier en saluant. 

Maxime de Maubert s'en alla à grands pas, partagé 
entre l'indignation et une forte envie de rire qui finit par 
prévaloir lorsqu'il arriva devant sa porte. Il entra donc 
en coup de vent chez son père, qu'il trouva venant de 
sortir du lit, selon son habitude, et se faisant la barbe. 

— Bonjour ! cria Maxime en se laissant choir dans un 
fauteuil. Il nous en arrive une bien bonne ! ajouta-t-il 
en se battant les cuisses. 

— Tu pourrais frapper avant d'entrer, dit le baron. 
Qu'as-tu ? Qu'est-ce qui se passe ? 

— Il se passe, mon père, que vous allez être honoré, 
cet après-midi à quatre heures, de la visite d'un monsieur 
qui vient demander la main de votre fille aînée. 

M. de Maubert tourna vers son fils sa figure barbouillée 
de savon, à laquelle le contraste des couleurs prêtait un 
vague aspect de blason. 

— Devinez un peu, reprit Maxime. 

— Je n'ai pas le temps de m'amuser à des devinettes, 
grommela le baron qui se levait généralement de méchante 
humeur. 

— Mais si 1 c'est amusant. 

— Ah I épargne-moi tes sottes plaisanteries ! 



lOOS Ll MASQVB j6| 

— Eh bien» dit Mazimey û tous détirsi le savoir, 
c'est... CateliD, l'épider. 

— Ca... dit le baron. 

- •«•telîDi dit Maxime : Catelin. Deoréet colonialea, 
Kpicene, gm et détail. 

M. de Haubert regarda too fils d'un air stopide. 
Maiime nooota brièvement oomineot son ami de col« 
lège était tombé amoureux de Renée et comment lui* 
même avait mis fin à cette idylle, — simple flirt sans 
conséquence, à tel point qu'il n'avait pas même jugé bon 
d en instruire ses parents, à mille lieues qu'il était de 
supposer que, du c6té Catelin, on eût pris la chose au 
sérieux. 

— Mamtenani, conaut-u, voilà donc le père Catelin 
qui va venir tout à l'heure en personne nous présenter sa 
demande. Et je sois de la fête ! Nous allons rire. 

— Sabrebleu I grogna le vieux de Maubert, qui n'usait 
que de jurons aristocratiques. 

— On va se tordre, reprit Maxime. Je me '^^fn^ 
comment il va tourner son boniment ? Le style d'épider, 
ça doit être rigolboche. Laissez-le causer, au moins, cher 
papa ; ne le flanques pas tout de suite à la porte, qu'on 
poisse jouir un brin 1 

— Je serai très poli, au contraire, répliqua le baron 
avec un calme efifrayant pour qui connaissait l'honmie* 
Il s'agit avec ces gens-U de leur faire sentir pour le reste 
de leurs jours la différence d'éducation... Je le raillerai.... 
fi ne men t, ajouta-t-il avec un sourire de l'anden régime, 
eo ae remettant à sa toilette. 

— En parleroos-DOOs à Renée 7 damanda MaTima 

— Plus tard, répondit le père. J'aurai une conversa- 
tion sérieuse avec cette demoiseMe. Si Oiteie, comme tu 
l'afTîrmea. ê11« n'y a pas mis d'autre inlenlion que de se 



a64 BIBUOTHfeQUB UNIVBR8ILLI 

distraire, elle n'en a pas moins encouragé ce jeune faquin.... 
Et je n'admets pas que l'imprudence de ta sœur, sous 
prétexte de distraction, m'expose à subir des propositions 
humiliantes... insultantes, des propositions qui sont un 
défi au bon sens, un affront aux convenances et un 
outrage au nom que je porte. 

La voix de M. de Maubert vibrait d'une telle indigna- 
tion que Maxime jugea inopportun d'intercéder pour sa 
sœur ainsi que son bon cœur l'avait d'abord porté à le 
faire ; et comptant sur Catelin pour mettre son père en 
gaieté, il attendit cette visite avec autant d'impatience 
qu'un pêcheur à la ligne guettant sa friture. Aussi, s'étant 
fait excuser à la banque, se mit-il, bien avant l'heure 
fixée, à la fenêtre, afin de voir arriver l'épicier. Tout à 
coup, il s'écria : 

— Le voilà I 

Et pouffant de rire ; 

— Mâtin ! Il connaît les usages. Il s'est mis en habit 
d'enterrement. 

Catelin, en entrant dans le salon, fit une profonde 
révérence et, sur l'invitation du patricien, s'assit en posant 
son chapeau sur une chaise à côté de lui. 

— Messieurs, dit-il de sa voix aphone, permettez-moi 
d'abord de vous remercier. 

M. de Maubert fit signe qu'il n'en valait pas la peine, 
et Catelin, ramenant ses pieds croisés sous lui et allon- 
geant sur ses genoux ses longues mains blanches, reprit 
en regardant dans le vague : 

— Il s'agit d'une faveur que j'ai à vous demander. 
Voici à quel propos. Mon fils, que vous connaissez, mon 
fils Charlie, qui aura vingt ans dans quelques mois, a l'in- 
tention arrêtée de se faire pasteur. 

Un silence glacial accueillit ce préambule, et Catelin 



IM UAÊQVM 365 

parut s'absorber dans la oootomplatk» du tapis, oomme 
s'il cherchait à eo retrouver les couleurs ef facées, le 
dessin mangé par l'usure. 

— Ce n'était pas tout à fiut ce que j'avais désiré pour 
lui, ou plutôt pour moi, dans mon égolsme paternel, 
pounuirit-il de son ton doucereux. 11 6iut tous dirui 
messieurs, que je possède — tous l'ignores peut-être — 
à c6té de mon magasin, une fiUmque actuellement uès 
prospère. J'avais espéré un moment que, mon fils pre- 
nant goût aux affidres, je pourrais Tassoder à mon entre- 
prise et, plus tard, la lui remettre entièrement. Mais mon 
fils, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, se sent 
appelé à être pasteur. Et quand Dieu parle, un père, 
n'est-il pas vrai, messieuri î serait bien coupable s'il osait 
faire entendre la Toix des intérêts matériels. Or, quelle 
est donc la situation f Je reste seul à la tète d'une 
e ntr eprise considérable, si considérable que, le jour où 
je viendrais à mourir, ma femme et mon fils se Terraient 
exp osé s à des ennuis de toutes sortes^ et à des pertes 
séri e u se s lorsqu'il s'agirait de procéder aux inTentaires, 
à bi liquidation et à la remise de la fidmque... Je ne sais, 
messieurs, si tous me comprenez ? ajouta Catelin en 
s'interrompent pour jeter sur ses auditeurs un rapide 
regard. 

— - Je TOUS écou t e, dit le baron qui laissait asseï Toir 
sur sa figure l'étonneneirt 011 le plongeait cette singu- 
bèie entrée en matière. 

— Mainfmt, reprit l'épicier, Toid la question. Dans 
ces drconslaocsa^ messieurs, que dois-Je faire f Oui, que 
peut ûûre un i nd ustii e l qui désire rendre son entreprise 
suffisamment indépendante de sa propre personne, pour 
qu'à sa mort ses héritiers, sans aToir rien à démêler aTec 
le fisc, ne se trouTent pas dans l'obligution soit d'exploi- 



a66 BmUOTBftQUB univbrbillb 

ter eux-mêmes, soit de liquider à perte? Je vous le 
demande, monsieur le baron, que feriez- vous à ma place ? 

— Montez une société I dit M. de Maubert en haussant 
les épaules. 

— Monter une société anonyme, dit Catelin. Vous 
avez mis le doigt dessus, sauf votre respect, monsieur le 
baron.... Je vais donc monter une société anonyme.... 
Maintenant, messieurs, je vous demanderais si vous 
consentiriez à faire partie de cette société ? 

— Non monsieur, interrompit le patricien avec hau- 
teur. Par principe, je ne place jamais d'argent dans des 
entreprises industrielles. 

— Oh ! il n'est pas question de cela, dit vivement 
Catelin sans sourire de ce par principe. Ce ne sont pas 
des actionnaires que je cherche, continua-t-il, puisque 
c'est moi qui constitue tout le capital. La proposition 
que je vous fais est simplement de m'aider à former 
légalement la société, en entrant dans son conseil d'ad- 
ministration, service en échange duquel je vous offrirais 
les avantages suivants : vous auriez droit, tout d'abord, 
à ce que nous appelons les tantièmes, indemnité repré- 
sentant pour le président — si vous voulez bien, mon- 
sieur le baron, accepter cette charge, — une affaire de 
quinze à dix-huit cents francs par an, pour quatre séances 
au plus. 

Les deux Maubert échangèrent un regard littéralement 
ébloui, que l'épicier surprit au vol par un coup d'œil 
oblique. 

— En outre, reprit-il du même ton tranquille, comme 
tout membre du conseil doit justifier sa qualité d'action- 
naire, je me permettrai de vous remettre dix actions — 
nos coupures seront de cinq cents francs — à monsieur. 



Li Mà»çm a07 

«t dnq à moQtîear, i^onta^^fl «o déiigiiant tuocesnre- 
ment le beron el too fOs. 

M. de Maidiert ne pal réprimer im mouvement de 
joyeoM ooDToétise, auquel l'épider feignit de se mé- 
prendre. 

— Je ne Youdimit pour neo au mcode ofiènier ToCre 
délicateme, dit-il d'an ton em prewë. Si ma propontkm 
TOOi blême, monsieur le baroo, vous n'avez qu'à me sigiier 
une oootre-leltre reooonaimant avoir reçu ces titres en 
dépôt De cette iiçoo, la ooe propriété m'en reste. Mais 
fl n'est qne josle que tous en retiriet les intérêts — 
leM^oeb, à mon estimation, ne seront pas inférieur» an 
huit pour cent, — à titre de faible co mp e nsati o n pour le 
service, le grand senrioe, l'immense service que vous me 
rendrez, messieiirSi en acceptant ma proposition. 

^ Je vous demanderai la permission d'y réfléchir, dit 
M. de Maubert avec une politesse admirable. 

^ Oh I sans doute, dit Catelin. J'allais tous prier, 
avant toute décision, de me £yre l'honnear de passer 
demain, on après demain, à k &briqne,oùnoaspoaRons 
reprendre cette disnasion avec tous les éléments propres 
à voQS éclairer. 

Il y eut un silence, pendant lequel Maxime, s'étant 
levé, alla tambouriner snr la fenêtre, puis revint s'asseoir 
en poussant un soupir. Son père, qui paraissait absorbé 
dans un profond calcul, relera brusquement la tète, et 
une eipressicMi de fierté se peignit dans le regard qu'il 
jedisur Càtelin« 

— Me diraa-Toai» monsiear, demanda-t-il en se croisant 
les bras, ce qui me vaut l'honneur de Totre proposition P 

— Rien de pfaa simple, répondit l'épider. Sans que 
le baron me onwn aiss e, je le connais, moi, de 



a68 BIBLIOTHÈQUE UNIVSR8BLLB 

longue date; et la juste considération qui entoure son 
nom rend assez naturel mon désir de le voir figurer en 
tête des patrons de mon entreprise. Et si vous me 
demandez comment l'idée m'en est venue, je vous 
avouerai qu'agissant dans l'intérêt de mon fils, j'ai 
tout aussitôt pensé à solliciter l'appui bienveillant de 
son meilleur ami... si monsieur me permet d'employer ce 
terme, ajouta-t-il en se tournant vers Maxime. 

— Parbleu! dit le jeune patricien. J'aime beaucoup 
votre fils et je ne m'en suis jamais caché. 

— Et je vous en remercie, repartit l'épicier, en mon 
nom autant qu'au sien.... Vous savez, reprit-il avec 
émotion, ce que peut être l'affection d'un père pour son 
fils, son fils unique. Quant à moi, mon Charlie a été et 
sera toujours mon seul véritable intérêt ici-bas. Tout ce 
que j'ai fait, ce que je pourrai faire encore, tout ce que 
j'ai amassé jusqu'à ce jour, tout le travail de ma vie, 
tout est pour lui. Car, pour moi, je ne tiens pas aux 
biens de ce monde, ajouta Catelin en posant sa main 
sur son cœur.... Aussi suis-je résolu à ne pas attendre le 
moment de ma mort pour faire jouir mon fils d'ime 
aisance qui me fera toujours plus de plaisir dans ses 
mains que dans les miennes. Le jour où Charlie se 
mariera, je mettrai à son nom une somme de huit cent 
mille francs.... 

— Huit cent mille ? s'écria Maxime. 

— Ne croyez pas, avec cela, que je me prive, repartit 
l'épicier, qui leva tout à coup ses petits yeux clairs et 
les enfonça comme des vrilles jusque dans le cerveau de 
ses deux interlocuteurs. Cette somme représente à peu 
près la moitié de ma fortune actuelle, reprit-il lentement 
en promenant du fils au père un regard de tigre que 
sem blait contredire l'immuable douceur de la voix. Et 



nom Ll MASQUE 300 

si Dieu me c on i a n r e la wênté eooore une duame d années, 
ajouta-t-fl, j'aurai d'id là plus que doublé et sa part et 
la mienne.... 

Gatelin s'interrompit brusquement, prit son chapeau 
et se leva, le sourire aux lèvres : 

— Pardoonea-moii messieaiB. Je m'abandonne à oms 
effusions paternelles et j'oublie que je prends TOtre 
temps.... Est-ce à demain, monsieur le baron? Puis-je 
compter sur rotre visite, à la &brique, dans l'après-midi ? 

— Cest entepdn» monsieur, dit le vieux patricien 
d'une voix mal assurée. 

M. de Maubert reconduisit Tépider jusqu'à la porte 
sans qu'aucun mot fût échangé et rentra dans le salon 
où il retrouva Maxime, debout et inunobile. 

— Eh bien! fit le père en hodiant U tète. Qu'en 
dis-tu? 

— Fabuleux! 

— Hein ! Le style d'épicier ? 

— Il est bon, ma loi I dit Mazune. 

Les deux hommes se t^gardèient un moment, comme 
si chacun lisait dans les yeux de l'autre ses propres 
pensées, Maxime rompit le premier le silence : 

— Croyei-vousI... Cet animal-U, millionnaire 1 

— Il fitut encore voir, dit le baron. Nous saurons 
demain si Catelin a dit vrai. En attendanL... 

— Nous n'en parlerons à pe rs onne. 

— Ciois-tu ? fronmela le baron en s'eflbrçant de 



Le lendemain, en revoiant de la banque. Maxime 
courut cttn son père : 

— Eh bien? 

— Tout est en r^, répondit le barao. Il n'y a pas 
le moàidre doute possible, M^mkmr Catelin m'a exposé 



370 BIBUOTRftQUB UNTVBR8SLLB 

sa situation de A jusqu'à Z avec la plus parfaite loyauté 
et toutes les pièces à l'appui. Le million y est bien, et 
largement. 

— Alors, qu'avez-vous fait ? 

— J'ai accepté, pour toi et pour moi, d'entrer dan» 
le conseil. La société sera formée ces jours prochains. 

— Mais, autrement, il ne vous a rien dit ? demanda 
Maxime en baissant la voix. 

— Pas un mot, mon cher, pas l'ombre d'une allusion.... 
La délicatesse même ! 

— C'est épatant! dit Maxime en se lissant les 
cheveux.... Maintenant, qu'allons-nous faire avec... 

Il ne prononça pas de nom et se borna à indiquer, de 
la tête, la direction vague d'une autre partie de l'apparte- 
ment. M. de Maubert allongea les lèvres d'un air dubi- 
tatif et haussa les épaules. Puis il prononça à mi-voix et 
sans regarder son fils : 

— Laissons faire ces jeunes gens I 
Il reprit au bout d'un moment : 

— Au fond, monsieur Catelin n'est pas épicier, il est 
industriel, 

Maxime ratifia d'un geste cette promotion dans la 
hiérarchie sociale. 

VII 

Entre autres qualités, Maxime de Maubert possédait 
un clair bon sens et beaucoup d'esprit pratique. Depuis 
le moment où le mariage de sa sœur avec Catelin lui 
parut non seulement possible, mais désirable, il résolut 
de s'employer activement à favoriser les amoureux en 
reconstruisant de ses mains l'édifice qu'il avait si impru- 
demment démoli. 



•ont LS MASQUI fl^l 

Malheureusement, l'opénlx» ne fut point auMi aiiée 
qu'il le croymit d'abord Renée t'enlermait dans un 
silence boudeur, sauf les traits mordants qu'elle trouvait 
roccasion de décodier à son frère, arec toute ringénio- 
site des rancunes féminines. A o6té de cela, elle afTec- 
uit de s'en tenir strictement à sa promesse de ne pas 
revoir Catelin» de sorte que Maxime en était réduit à 
pester intérieurement contre cette fidélité stupide et de 
mauvais goût à la parole donnée. 

— Ne prends-tu pas le cours de littérature avec Hed- 
wige, cet hiver ? deonoda-t-il un jour à Renée comme fl 
se trouvait setil avec elle. 

— Sûrement non. 

— Pourquoi pas ? demanda-t-il d'un ton innocent. 

— Parce que je risquerais d'y rencontrer... quelqu'un l 
dit-elle avec un coup d'osil de reine outragée. 

— Je ne t'ai jamais parlé de ça, grommela piteuse- 
ment le jeune homme, tandis que sa sœur lui tournait le 
dos. 

Le soir, Maxime prit ncuwige à part et lui demanda : 

— As-tu vu Catdin au cours de Flipot ? 

— Non, répondit la jeune fille, il n'y est jamais venu 
jusqu'à présent 

Maxime put jqger par cetu réponte du succès de sa 
maladroite interventioo de la premito heure : Catelin, 
maintenant, évitait Renée avec autant de soin que Renée 
fuyait Catelin. A ce petit jeu de cacfae-cacfae, ils risquaient 
de ne jamais se rencontrer. 

€ Décidément, pensa le gentilhomme, j'ai fiut une gafie 
énorme. 11 s'agit à présent de recoller les morceanc. » 

La semaine suivante, il survint une forte chute de 
neige« Ce fut un trait de lumière poor ^••*"*^^ qui prit 
bi plume et écrivit : 



2/2 BIBLIOTKfeQUB UMIVIEaiLLI 

€ Mon vieux Catelin, 

» Nous allons après-demain jeudi en famille faire une 
partie de bobsleigh à la vue des Alpes. Il paraît que la 
piste est épatante. Nous avons un bob épatant à six 
places. Trouve-toi à la gare au train de midi 26. On 
compte sur toi. Ça sera épatant. Ton vieil ami 

» Maxime de M. » 

Le lendemain, au premier courrier arriva la réponse 
de Charlie : 

€ Mon cher de Maubert, 

» Merci pour ton aimable invitation, que malheureu- 
sement je ne puis accepter. Je travaille énormément ces 
temps-ci, et j'ai l'intention de sortir aussi peu que pos- 
sible de chez moi cet hiver. Je vous souhaite tout le 
plaisir imaginable dans votre partie de bob, et reste ton 

dévoué 

» Charlie Catelin. » 

— L'imbécile ! murmura Maxime en froissant le pa- 
pier entre ses doigts. Il faut donc lui faire signe avec un 
van! 

Et décidé à appliquer aux grands maux les grands 
remèdes, il se rendit quelques jours après chez Catehn, 
un soir. 

— Eh bien, quoi, mon vieux, cria-t-il avec force 
gestes, on ne te voit plus I Tu t'encrasses dans tes bou- 
quins.... Malsain, mon pauvre ami. Potasser comme ça, 
c'est tout ce qu'il y a de plus contre nature.... Pourquoi 
n'es-tu pas venu l'autre jour? Une partie superbe, mon 
cher I Quel dommage que tu n'aies pas été des nôtres ! 
Ma sœur était toute déçue. 

Charlie fît un haut-le-corps et fixa sur Maxime im 



•OOS LE MAJQUB 27) 

regaid si profond que le patridao te crut devmé et se 
mordit les lèvres. 

~ Tu comprends, reprit-il, il n'y avait que moi au 
volant, et pas d'autre homme pour manier lea Mns.- 
Ces demoiselles ont eu de beDes peors^ Vraiment ta 
amis dû toe là, oontinua-t-il, iimiré par la mine, rede- 
veooe indifiérente, deCatelin« 

~ Est-ce que M^ S ch ij f wh ei gei y était? demanda 
Charlie poussé par le besoin de dire n'importe quoi. 

— Naturellement. A propos, il faut que je t'annonce 
une nouvelle ^ qui n'est pas nouvelle. Je vais ma 
âancer au printemps. 

— Avec M"* Schneebergerf diwnanda Charlie rêveur. 

— Avec qui donc? M'en as-tu trouvé une autre ? de* 
manda Blaxime en riant — Et noos noos marierons en 
automne. Ça mettra fin à mon soi«dîsant apprentissage. 
Je déposerai tout de suite une partie de mes fonds dans 
la banque eL.. je deviendrai probablement associé, con- 
cliit*il brièveneoty avec mi subit embarraa dans la voix^ 
coosme s'il se sentait tout à coup honteux de parler 
d'arfsot devant Catelin. 

Ce sentiment nouveau étonna l'aristocrate au point 
qu'il en dem e uia un instant interdit La porte s'ouvrit. 
Catelin père entra, le dos rond, avec son pâle sourire au 
coin des lèvres. 

— Je suis bien heureux de vous voir, monsieur de 
Manbert, dit l'épicier en serrant la main du jeune homme, 
qui répondit par un coup d'osO de compUce. 

— Voyons, monsieur Catelin, reprit-fl avec aplomb, 
n'est-tl pas vrai que Charlie se ruine la santé à force 
de travail? Ne lui consaiDerBS-voas pas de sortir le net de 
sss livres pour venir Wre une partie de traîneau avec moi ? 

jx i8 



374 BIBUOTHÈQUS UNIVER8ILLI 

— Monsieur, répondit galamment l'épicier, je le lui 
ordonnerais si un père pouvait donner des ordres, de nos 
jours, à un fils de vingt ans.... Pourquoi n'écoutes-tu pas 
M. de Maubert ? reprit-il en s'adressant à Charlie sur un 
ton de tendre reproche. 

— Ce serait pour demain, dit Maxime. Un bon mou- 
vement! Lâche tes bouquins et laisse-toi séduire, mon 
vieux rat de bibliothèque ! ajouta-t-il en frappant affec- 
tueusement sur répaule de Charlie. 

— A ta place, j'irais, dit l'épicier. 

Unfe idée traversa l'esprit de Charlie. « Si je refuse,, 
pensa-t-il, mon père va se douter de quelque chose. » 

— Eh bien, soit I dit-il. A demain. 

Maxime partit d'un air enchanté. Charlie, ne pouvant 
voir sa mère en tête-à-tête ce soir-là, se trouva réduit à 
monologuer, en arpentant à grands pas le plancher de sa 
chambre. 

4( Que me veut donc Maxime ? se disait-il en pensant 
tout haut. Pourquoi ce revirement ? Il m'a chassé bruta- 
lement, et maintenant il me rappelle.... Car, enfin, il m'a 
chassé.... Ou bien me serais-je trompé ? Aurais-je mal 
compris ? Quand il m'a dit : « Ma sœur ne viendra plus ; 
elle en a assez ; ça l'ennuie I » lui ai-je prêté une inten- 
tion qu'il n'avait pas ? N'était-il que le messager ignorant 
et inconscient de sa sœur ? ... Mais alors pourquoi aurait- 
elle prononcé ces paroles ? Serait-ce, — c'est une suppo- 
sition, cela ne peut pas être, — mais pourtant... si elle 
m'aimait, qu'a-t-il pu se passer?... Elle sent qu'elle 
commence à m'aimer, et tout à coup elle s'effraie, elle 
sait que sa famille s'y opposera, elle voit toutes les luttes 
qui l'attendent, notre mariage impossible ; elle recule, 
elle a peur, elle s'épouvante, elle se dit qu'il vaut 
mieux rompre, elle se décide brusquement à ne plus 



•ont U IU4Q0B 275 

me revoir; et qmad ton frère s'étonne de ce qu'elle 
renoDw au tennn, elle lui donne le premier prétexte 
venu : € Cela m'animie de joner, j'en aï a«ei pour 
cette année. » Et Bfaznne me rapporte à peo près tes 
paroles sans penser à mal, et c'est moi qui les interprète 
de traTen.... Oh mon Dieu ! si c'était ainsi que les choses 
se sont passées! » 
Charlie, pris de vertige, se prenait le front dans ses 



« Mais non, cela ne peut pas être, murmurait-il avec 
Maxime veut se moquer da moi II est 
à hnagfaier des plaisanteries de ce fenre, à me 
r e m e ttre en présence de sa soeor pour juger de mon 
embarras et rire sons cape.... Et peut-être elle-même 
consent-elle à cette entrevue parce qu elle ne m'a jamais 
aimé et qu'aile veut frme montre de son indifiérenoe 
poor regagner la confiance de son frère et me faire sentir 
du même coup la folie de mon attachement. > 

Ballotté entre ces suppositions contradictoires, Charlie 
passait tour à tour par toutes les angoisses de l'espoir 
éperdu et du découragement le plus sombre. 11 ne s'en- 
dormit que fort Urd et dormit si avant dans la matinée 
qu'il manqua ses coure et ne put prendre conseil de sa 
mère. D'ailleura, qu'aurait pu dire M"* Caroline après 
que Charlie avait accepté l'invitation des Manbert? Et 
an iood de lai-mème, le jeune homme s'avouait que, si 
sa mèie Teât engagé à se dédire, fl ne l'aurait pas éooo* 
tée et n'en serait pas moins allé au rendes-voos. 

En arrivant à hi gare» Charlie aperçât d'abord Mazmie 
battant hi semdle snr le qnal en com p agnie de M** 
Hedwige et d'un jeune homme en qui il reco nnu t le 
distingué perso nn age qui, au Creux du Vent, déclarait 
ne pouvoir comprendre la **^*fgy** sans Champagne. 



27(5 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

Puis subitement, il vit Renée de Maubert causant avec 
M"* Schneeberger. La jeune fille se retourna à ce moment 
et demeura stupéfaite à la vue de Charlie. Mais Charlie 
était trop troublé pour remarquer l'impression qu'il pro- 
duisait, et lorsqu'il revint au sentiment de la réalité, ce 
fut pour se trouver assis dans im wagon qui roulait, à 
côté de Renée, en face d'Hedwige de Maubert et du 
jeune homme au Champagne; Maxime et sa fiancée 
occupaient l'autre côté du couloir. 

Renée de Maubert n'était pas moins émue que son 
voisin. Si Charlie avait eu le don de deviner les pensées, 
il eût été fort étonné, en lisant dans le cerveau de la 
jeune fille, d'y retrouver toute une partie de ses propres 
réflexions de la veille. 

« Qu'est-ce que cela signifie? se demandait Renée. 
A quoi pense Maxime? Veut-il s'amuser de M. Catelin, 
de moi ? » 

Un coup d'œil qu'elle jeta sur son frère confirma ses 
soupçons. Elle surprit un regard singulier que Maxime 
coulait vers Catelin et qu'il se hâta de détourner. 

« Ah bien, mon bonhomme, pensa Renée, si tu crois 
que je vais me prêter à ce jeu-là, tu te trompes 
joliment! » 

Et se tournant vers la fenêtre, elle offrit brusquement 
le dos à Charlie, puis, ayant essuyé de sa main gantée 
un coin de la fenêtre, elle feignit de s'absorber dans la 
contemplation du paysage. 

Ce brusque mouvement, cette attitude véritablement 
outrageante firent éprouver à Charlie l'impression d'une 
chute, pieds et poings liés, dans une eau sans fond. Un 
brouillard s'étendit devant ses yeux, et ses tempes se 
couvrirent d'une sueur glacée. 

€ Qu'ai-je fait de venir ? Qu'ai-je fait d'accepter ? » 



•ont LB MASQVB 277 

murmurait-il mentalemeDt, let deols tentoi le cœur 



broyé par \'x 

Blak l'idée que let antree l'obeenraient le fit se roidir ; 
il te contraignit à a dr ewe r la parole à tea TÎa-à-vis, et 
bientôt la oooTeiMtkm deriot géoérale, Renée seule 
gaidant un motinie obattné, le nea toiqaan collé à la 
Tttre« MaTÎme, an oootralre, se démenait tant qu'il pou- 
vait. 

— Dis, Renée 1 criait-il de temps en temps. 
La jeune fille ne répondait paa. 

» Reoéel 

— Qu'est-ce que tu veux ? disait-elle sans te retouroer. 

— Ah zut ! finit par dire Maxime, furieux et dépité. 
Le jeune aristocrate n'avait vraiment pas de chance 

en diplomatie. En arrivant à la station dea Hanta-Gene- 
veys, il avait un air si maussade qoe M"* Sch n eeberger 
lui demanda : 

— Qu'avex-vous ? 

— J'ai qu'il y a de âmaeux imbédlea dans le monde 1 
grommela-t-il en aparté, en tordant sa moustache. 

Il Ésllut s'occuper de trouver un dieval pour traîner 
le bob-eleigh. Cehi fiut, la petite troupe se mit en marche 
derrière le ahignlier attelage» le long de la route mon- 
tante à traven k forêt La neîge crissait sous lea pieda 
et formait, de chaque côté dn diemin, de petite rem- 
parts qui tantât s embl aient découpés au couteau, tantdl 
s'écroulaient en tergea pans, comme retooméa par un 
soc de charme* 

Toot à coup, Renée coorat en avant et, ayant posé 
une question an paysan, s'assit sur le bob en tassant ses 
jupes, sana même honorer d'un regard le mate de b 



ChvUe se sentit soulagé par cette acuon imprévue, 



2/8 BIBUOTBÈQUB UNIVIRSILLB 

un peu ridicule, mais qui lui épargnait un tète^i^tèta 
pire que celui de tout à l'heure dans le wagon. Et il 
marcha à côte de Maxime, qui avait pris son bras et 
l'entretint amicalement tout le long du chemin. En trois 
quarts d'heure, ils atteignirent le sommet du col, et 
Maxime proposa aussitôt de prendre un punch à l'hôtel. 
Il avait son idée. Dès qu'on fut dans la salle et comme 
les autres s'installaient, il prit Renée par la main et lui 
dit en l'entraînant : 

— Viens avec moi surveiller ça, — qu'on nous fasse 
un mélange dans les règles. 

Renée suivit à contre-cœur. Quand il eut donné ses 
ordres à la cuisine, Maxime retint sa sœur dans le cor- 
ridor. 

— Fais-moi le plaisir d'être aimable avec Catelin, dit- 
il d'une voix basse et nette. 

Et comme elle se redressait, fixant sur lui un regard 
dur : 

— Fais cela... pour moi, implora Maxime. 

— Qu'est-ce qui te prend? demanda Renée avec 
hauteur. 

— Je te dirai cela plus tard. Mais écoute-moi, sois 
aimable avec Catelin... au moins parle-lui, de n'importe 
quoi, mais parle-lui, je ne te demande que ça. 

— Pour que tu puisses te moquer de lui ? 

— Quelle sottise !... Je n'en ai jamais eu l'idée. 

— De moi, alors ? 

— Ne dis pas de bêtises. 

— Pour que tu me le reproches ensuite ? 

— Jamais, je te le jure. Ma parole d'honneur! C'est, 
au contraire, tout ce qu'il y a de plus sérieux.... Voyons, 
continua-t-il d'un ton câlin, ce n'est pourtant pas si 
terrible.... Tu n'as rien à reprocher à Catelin et si tu 



•o» u uàMQm agig 

m'en veux, à moi, oe n'est pai tme raison pour èlre im- 
polie eorers Ini ooomieta Tas éU aiqoiird'hui.^. Je ne te 
deminHa rien que de très naturel. 

— Pdorquoi as-tu invité M. Catelin? 

— Je te dirai cela plus tard. 

— Sur? 

— Sûr. 

Renée réfléchit un moment. 

— Cest yrai que j'ai été impolie... à cause de toi, 
ajouta-t-elle d'un ton plein de rancune.... Eh bien, oui, 
dit-elle après un nouveau silence, je lui parlerai, je ne 
sais pas, après tout, pourquoi je ne lui parlerais pas I 

— Bien, dit Maxime. Ecoute encore. Tu lui diras que 
tu espères... que nous espérons, enfin qu'on espère le 
voir cet hiver au patinage.... Voyons, qu'est-ce que cela 
te fait? ajouta-t-il, à un mouvement de la jeune fille. Il 
vaut autant parler de cela que d'autre chose, hein ! pas 
vrai ? Allons, Renée, scBurette, est-ce entendu ? 

Elle répondit par un haussement d'épaules, et Maiime 
poiasant sa sœur devant Im' rentra dans hi salle en 
criant que le punch allait venir et qu'il serait excellent. 

Une demi-heure plus tard, tous les six prenaient pUoe 
sur le bob, Maxime au voUnt, les trois femmes derrière 
lui, puis l'homme an Champagne et Chariie eo s erre-fr eins . 
Un garçon d'écurie aoooarat aider au déautfrage et 
l'énorme engin se mit à glisser avec une douceur mervefl- 
leuse. € A droite 1 » cria Maxime. On arrivait an 
oontov. Les six corps s'inclinèrent d'un seul 
pov le virage, et l'on passa. Deux autres tournants teeot 
franchis avec le même bonhev, puis hi route s'allongea 
toute droite et le tiahieau fihi comme le vent La vitesse 
s'accrut, devint v e rti g ineu se. On n'entendait plus que le 
aiCBemeoi aigu de l'air froissant les oreilles, on ne voyait 



280 BIBLIOTHÈQUE UNIVSR8ILLI 

plus rien, on ne pensait plus à rien, on avait perdu la 
conscience des choses, tous les nerfs tendus par une 
volupté âpre, sauvage et comme forcenée. Brusquement 
une voix cria : « Hô I halte I .» Charlie instinctivement 
s'arc-bouta sur les freins qui firent jaillir une gerbe de 
glace, et le traîneau se trouva arrêté contre une haie, à 
l'entrée du village. Alors Maxime tira sa montre et dé- 
clara : 

— Huit minutes vingt-six secondes I 

Tous se mirent debout en se secouant, les yeux pleins 
d'eau et l'air enchanté. 

— Encore une, hein ? demanda Maxime. 

Tout le monde approuva bruyamment, sauf Charlie, 
dont le silence passa, d'ailleurs, inaperçu. Et Maxime 
courut à la recherche du paysan qui, n'ayant pas parti- 
cipé au punch, avait eu le temps de redescendre. 

— N'est-ce pas que c'était joli ? demanda Renée en 
tournant vers Charlie son joli visage rose tout animé par 
la course. 

— Oh ! merveilleux, mademoiselle. 

La conversation si aisément engagée se poursuivit 
avec le même naturel, et quand Maxime reparut avec 
son homme et sa bête, il trouva son affaire en si bonne 
voie qu'il faillit tout compromettre par les éclats de sa 
bonne humeur. Mais en voyant la figure de Renée se 
rembrunir, il se contint et, prenant le bras de M"* Schnee- 
berger, ouvrit la marche en laissant les autres se débrouil- 
ler comme ils voudraient. 

Charlie, tout au bonheur de se sentir délivré d'une 
situation fausse, se crut d'abord revenu au premier jour de 
sa passion. Mais une espèce de froideur dans la voix de 
Renée l'empêcha de s'abandonner longtemps à une trop 
douce illusion ; et bien qu'ils s'efforçassent tous deux de 



•ovt Li MAigui sBt 

ptniue gais, une nnitiielle réterre» le tenumeiit de tout 
le p9mé qu'ils deraieot taire» donna à leor entretien 
quelqtie chose de foroé dont fls repentirent la gène an 
point qu'ite évitaient de se regarder. Jusqu'au haut de U 
montée, ils causèrent de choses anssi et plus insigni- 
fiantes qoe deux étrangers : de la neige, des parties de 
bob-sleig^ et des plaisirs de Hiirar. 

— Viendrea*TOQS patiner? demanda Renée presque 
malgré elle. 

Elle n'aTsit pas dit : « /rrx-vons ? » elle avait dit : 
< rtriu/rcf-vous? » Il D'en fidlut pas davantage pour 
que Charlie répondit : 

— Oh I sans doute. 

Au moment de remonter en traîneau, Maxime passant 
près de sa scBur lui chuchota à l'oreille : 

— As-tu parlé du patinage ? 

Elle inclina légèrement U tète et le jetuie homme alla 
en sifflant prendre sa place à l'avant La seconde glissade 
se fit aussi gentiment que la première. On reprit ensuite 
le train et, après on voyage égajré par les folles saillies 
de Maxime, les jeones gei» arrivèrent à Neuch&tel à U 
nuit dose. 

A peine Maxime était-il rentré dans sa chamhre après 
le diner, que Renée vint l'y retro u ver. Le jetme homme, 
devinant le but de cette visite, fit la grioMce, car il avait 
espéré, contre toute vraisembhmce, que sa soour se con- 
tenterait de le savoir fiivoreble à Catelin, sans lui 
es raisons. Mais dès le premier mot. Renée 
de le détromper. Lt feune fille paraissait très 
excitée. 

— Pourquoi m'as-tu fait cette histoire à propos de 
M. Catelin f deosanda-t-elle avec volubililé.... Et d'abord 
pourquoi Tavais-tu mvité ?.. Tu me déisnds de le revoir. 



^282 BIBLIOTHÈQUE UNIVSKOLLI 

tu me fais promettre, tu me menaces... et ensuite c'est 
toi, toi, toi qui le fais venir et qui ordonnes, — comme 
si tu avais des ordres à me donner! — que je sois 
-Aimable, que je cause avec lui... Es-tu devenu fou ? Est- 
ce que tu ne te rappelles plus ce que tu m'as dit ici, 
dans cette chambre, le mois passé ? 

— Si ! si I dit Maxime, je me le rappelle bien... Mais 
que veux-tu, je m'étais trompé, ça peut arriver à chacun. 

— Comment, trompé ? 

— Dame, dit Maxime, est-ce que tu ne t'es jamais 
trompée, toi ? 

— En tout cas, je ne trompe pas les autres, moi. 

— Mais tu te trompes tout de même, tout comme 
moi, ni plus, ni moins.... Ne disais-tu pas que tu savais 
ne pas pouvoir épouser Catelin ? 

— Eh bien, fit Renée en levant les sourcils. Si je l'ai 
dit... je pense que c'est vrai. 

— Justement, répliqua Maxime. Tu vois que nous 
disions exactement la même chose... Mais moi, j'y ai 
pensé depuis, oui, vraiment, j'ai examiné l'affaire de plus 
près, et ma foi ! je me suis dit qu'au fond, tout bien 
considéré, après tout.... 

— Quoi ? quoi donc ? 

— Je ne vois pas pourquoi tu n'épouserais pas Cate- 
lin.... 

Renée considéra son frère avec une stupeur qui lui 
ôta pendant une minute l'usage de la parole. 

— C'est ioif reprit- elle lentement, toi qui veux main- 
tenant que j'épouse M. Catelin ! 

— Je ne dis pas que je veux. 

— Mais tu dis que je peux l'épouser. 

— Mon Dieu oui... puisque tu l'aimes. 

— Laisse là tes plaisanteries. 



aOOt LB lUtQOB m$ 

— Bfasf n'est-ce pM, ooottnaa Mazhne en lerant un 
<lo(gt, qntnd on y réfléchit... Catdin eet un bon type, 
«seei bean garçon, il n'y a pet à dire, Il te préaente 
bien ; un savant, on type épatant ; et puis pasteur^. 
paUear, sapristi, oe n'est pas comme négociant ou n'im- 
porte quoi.... Pasteur, nom d'un diien, c'est quelque 
chose de très bien.... 

— Tu savais déjà tout cela, interrompit la jeune fille. 

— Et puis, aussi, il a de l'argent, reprit Maxime. 

— Tu disais qu'il n'en avait pas. 

— Je me suis trompé, dit Blazime qui, le grand mot 
lâché, se lança à fond. Saia-tn ce qu'il poesède ? reprit-il 
avec eothouiîasme. Devine !.. Près de deux millions, ma 
chère, et qui s'augmentent tous les jours. Huit cent mille 
francs en se mariant, ou peut-être même davantage. Et 
pas d'erreur, tu sais, papa y a mis le nés, fl a tout vu... 
enfin on te racontera ça... mais te serais-tu doutée de ça, 
dis, vojrons : Catelin, milUonnaire î 

Renée était devenue très p&le. 

— Je co mp re n ds, murmura-t-elle en hochant la tète. 
Mais sa figure prit tout à coup une eipression d'indi- 

dble mépris et, plongeant ses yeux dans les yeux de 
son firère, elle prononça : 

» Toi, tu me à é f o tnm ! 

~ Ah bien, s'écria Maxime indigné, si c'est ainsi que 
tu me rem e rci es I... 

Le pauvre garçon n'en croyait pas ses oreilles. Et 
Renée étant sortie de U chambre sans afooter un mot, 
il M garda rancune plusiean Jours. 

Pendant ce tempe, Charlie ne savait que croire et, 
pour échapper à ses perplexités, travaiUait avec ardeur. 
Céuit déjà là un premier résulut positif de sa demi- 
avec Renée de Manbert: l'espoir qu'A 



284 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

n'osait encore s'avouer lui rendait du goût pour la vie 
et pour l'étude ; aussi sa mère, qui voyait bien ces heu- 
reux effets, lui laissait-elle ses illusions, tout en gémissant 
dans le secret de son cœur. 

Les premiers jours de janvier, enfin, l'extrémité du lac 
qu'on nomme le Grand-Marais gela. Charlie trouva les 
Maubert dans le train, et Renée le salua gracieusement. 

La glace s'étendait à perte de vue sous une brume 
légère, et les centaines de patineurs dont la cohue pres- 
sée emplissait tout à l'heure les wagons du chemin de 
fer ne parurent plus que quelques taches éparses sur 
l'immense surface grise. 

Charlie et Renée furent bientôt parmi les groupes les 
plus éloignés. Ils allaient, presque sans parler, droi 
devant eux en se tenant par la main. Le contact de leurs 
doigts, à travers les gants, les troublait d'une émotion 
étrange qui leur resserrait le souffle et crispait leurs 
traits en un sourire un peu contraint. 

Ils parvinrent ainsi à un endroit parsemé de touffes 
de roseaux pareilles à des îles émergeant de la surface 
gelée. La glace était là d'une limpidité merveilleuse ; et 
ils s'arrêtèrent pour considérer, sous leurs pieds, à tra- 
vers la surface vitreuse, le sable du fond où s'allongeaient 
en se recourbant, semblables à des points d'interrogation, 
de légers sillons tracés par les huîtres d'eau douce. Renée 
s'en étonna et, courbés en deux, ils regardèrent les mol- 
lusques argentés à demi enfouis dans le sable fin, à l'ex- 
trémité de chacun de ces singuliers pèlerinages. 

— Quelles drôles de bêtes ! dit Renée.... Comme nous 
sommes loin ! ajouta-t-elle en se redressant. 

En effet, ils avaient complètement perdu de vue les 
autres patineurs. Seul un gamin apparut encore, glissant 
de toutes ses forces vers le monde habité ; il s'évanouit 



tout Ll MASQVI les 

dans la brume, et les jeunes geog se tf o u rère nt seub, an 
centre d'an horiaon de grisaiUa, où se détachaient confu- 
sément, dans le lointain, las artwes de la rire et, de 
l'autre odté, la li^e plus sombre du lac libre. Un vent 
du nord imperceptible bmissait dans les roeeana, et ce 
léfsr susuneni ent semblait la voix même du sileoce* 

Les jeones gens se tenaient arrêtés sur une de œs 
étroites langues de sable qu'amasse la bise des nuits en 
bala3rant la glace. Et ils restaient là, soQgeors et immo- 
btleSy goàtant le repos de la terre ferme sons leurs pieds, 
en regardant derant eux sans rien dire. 

Tout à coup, Charlie demanda d'une Toix basse et un 
peu étouffa : 

— Pourquoi aTos-TOOS cessé de Tenir au tennis ? 
Elle tressaillit et respira d'une fiiçoQ e ntr eco up ée en 

devenant rouge, puis pâle. 

— Dites-le moi, implora le jeune homme. 11 faut que 
TOUS le disies. Il fimt que je le sache. 

Elle murmura en secouant la tête : 

— Je ne peux pas tous le dire. 

— Etait-ce à cause de moi t insista Cbarlie. 

Ses lèrres tremblèrent et elle jeta sur Charlie un 
rapide coup d'œil, où il y aTait de l'angoisse, de la sup- 
plication et une terreur ineipriinsb le. Puis elle regarda 
tout autour d'elle, machinalement, conune pour chercher 
du secours, et fit entendre un petit rire nenreoz, auquel 
il ne répondit pas. Ils demeuraient tous deux opp r ess és , 
haletants, si tendus qu'il leur sembUit entendre leura 
cGSors battre à coups précipités dans leurs poitrines, 
tcftorés du besoin de dire quelque chœe, n'importe quoi, 
mais incapables de prononcer un seul mot 

Tout à coup elle se redressa aTec un regard dur, 



l86 BIBLIOTHÈQUE UNTVBRSBLLB 

— Allons-nous en I dit-elle d'une voix étranglée. 
Mais comme elle avançait le pied sur la glace, elle 

trébucha, perdit l'équilibre. Charlie la reçut dans |ses^ 
bras. Ce fut un éblouissement. Il se mit à l'embrasser 
passionnément, follement, sur les joues, sur les yeux. 
Elle cria « Ha ! » voulut se raidir, puis s'abandonna en 
fermant les yeux, et leurs lèvres se joignirent.... 
A ce moment. M"*" Schneeberger disait à Maxime : 

— Où donc a filé Renée avec votre ami? 

La fille d'hôtelier, jalouse par avance de son nom de 
Maubert, détestait Catelin, en qui elle redoutait le beau- 
frère possible, dont le nom plébéien ne manquerait pas 
de discréditer la famille. 

— Est-ce que ça vous inquiète, mon amour ? demanda 
Maxime. 

— Pas le moins du monde. Mais j'aurais voulu. 
demander quelque chose à Renée, répondit hypocrite- 
ment la jeune fille. 

— Allons donc les chercher, dit Maxime en répri- 
mant une grimace. 

Au bout d'un moment, ils aperçurent soudain les deux 
jeunes gens, qui, eux, les avaient vus venir de loin et 
glissaient à leur rencontre en se tenant sagement par la 
main. Renée avait son air habituel, mais, à la mine de 
Catelin, Maxime soupçonna que son ami avait dû mettre 
la solitude à profit. 

Les deux femmes repartirent en se donnant le bras. 

— Vois-tu comme elles nous lâchent ? dit Maxime en. 
riant. 

Charlie, en regardant devant lui l'adorable silhouette 
de Renée, se sentit tout à coup au cœur une résolution, 
à tout oser et retint son ami : 

— Pourrai-je te voir ce soir, seul, un moment ? 



tOOS Ll MA1QI7B 



— A quel iMTopot ? demanda Marime 60 s'arrètant et 
montrant un visage éUxmé. 

Les jeonea filles ne pomraient plus les entendre; 
Chartie prononça lentement, avec un grand calme : 
— • J'étais tout k rbeure avec mademoiselle Renée. 

— Paibleu I je l'ai vu. 

— Lo3ralement, reprit Charlie, il Éiut eue \e te dise 
une chose : je l'aime et je le lui ai du 

— Oh diable ! s'écria le gentilhomme. Comme tu y 
vas !... Eh bien, par exemple, reprit-il en hochant la 
tète» je ne m'attendais pas à celle-là... Tu me casses bras 
et jambes, Catelin 1.^ Amoureux de ma sœur 1 Toi, tu es 
amoureux de ma sœur ? 

— De toute mon âme, dit Charlie.... Je sais à quoi tu 
penses, reprit-il après un silence pendant lequel Maxinie 
ptiut plongé dans les abimes de la réflexion. Tout ce 
que tu m'as dit à ce sujet s'est bien souvent dressé 
devant mon eqmt, alors que je considérais cet amour 
cooune une folie, cooune l'impossibilité des impossi* 
bOilés. Il a tiUu,,, ce qui est arrivé aujourd'hui, pour que 
j'œe maintenant regarder en lace cette idée : l'avoir un 
joor pour psmme ! 

— A-t-elle dit oui ? interrogea Maxime. 

— N'est-ce pas devant votre père que je dois lui 
poser la question ? répliqua Charlie. 

— Ma foi, dit Maxime au bout d'un moment, c'est 
une affiiire d^icate.... Quant à moi, tu sais que je suit 
ton ami et que je t'ai toujours tenu pour un parûût 
gmtUmam, Atmi, pour autant que je puis en juger dans 
hi surprise du premier choc, je te déchue franchement 
que je serais enchanté de t'avoir pour beaa-frère. Ça, c'est 
ràr, i^outa-t-il en étendant sa main, que Charlie serra 
avec transport. Mais, mon vieux Catelin, tu sais que je 



988 BIBLIOTHiQUB 

ne suis pas seul à décider ici ; je dirai même que je ne 
compte pour rien : il y a mon père 1 Et de ce c6té-là, il 
ne faut pas te le dissimuler, ça n'ira peut-être pas tout 
seul.... Veux-tu que je le prépare ? reprit-il tout à coup 
avec une bienveillance dont Charlie ne put exprimer sa 
gratitude que par une nouvelle poignée de main et un 
regard de dévouement à la vie et à la mort. 

— Restons-en là, reprit l'aristocrate. Viens demain 
soir trouver mon père, entre quatre et cinq heures ; c'est 
le moment où il est de meilleure humeur, et d'ici là 
j'aurai fait pour toi... tout ce que peut faire un ami.... Et 
maintenant allons retrouver nos dames. 

Charlie, obligé de dissimuler les sentiments qui boule- 
versaient son âme, passa le reste de l'après-dînée dans 
im état voisin de l'ivresse, sans savoir si les heures 
étaient des minutes, ou les minutes des siècles. En arri- 
vant chez lui, il conta l'événement à sa mère, qui fut 
tout ébahie de cette issue inespérée, et plus encore du 
calme avec lequel son fils envisageait sa visite au vieux 
de Maubert. Mais comme elle laissait voir son appréhen- 
sion, Charlie leva la main. 

— Dieu m'aidera, dit-il avec une certitude enthou- 
siaste. Ce qu'il a commencé. Il l'achèvera. 

Le jeune homme ne put toutefois se défendre d'un 
tremblement nerveux, lorsqu'il se trouva seul dans le 
vaste salon des Maubert, sans se douter que son père 
s'était assis dans cette même pièce, moins d'un mois 
auparavant. Le baron entra et, d'un air solennel, indi- 
quant un siège à Charlie, prit place lui-même de l'autre 
côté de la table. 

— Monsieur, dit Catelin fils en roidissant ses poings 
sur ses genoux, veuillez me pardonner si je ne sais pas 
m'exprimer et si je vais droit au but.... J'ai fait la con- 



WOm U MASQUB W9 

nalMBDoe de mademoitelle rolre fille, de M*** Renée, 
l'été dernier, et je t'ti aimée^ et )e l'aime, autant qu'il 
est possible d'aimer. 

Il s'arrèu en royant M. de Mnbart omrrir la boucbe 
comme pour parier. Le baron, la figure enlwninée, set 
quatre cberenx gris et roides partagea par une raie irré- 
prochable au sommet de son erftne en pointe, fixa sur 
son interlocuteur un rogaid anstère. 

— Mon fils m'a parlé, monsieur, et c'est ce qui tous 
explique que je ne paraisse pas plus... surpris de rotrs 
proposition. Car laisses-moi toos dire que rotre proposi- 
tion est, en eflet^ sarprenante. 

— Je m'en rends très bien compte, monsieur, crut 
devoir dire Charlie. 

— Biais TOQs rendea-TOOS compte, monsieur, de tout 
ce qu'elle a de surprenant?... Vous êtes bien jeune, 
d'abord... mais laissons de o6té votre âge, puisque l'aran* 
tage est id en rotre âiveur, et que tous paraisseï dis- 
posé à l'oublier, ajouta le baron sur un ton de madrigal 
L'inégalité d'âge n'est rien, p o u i sui f i t-fl en changeant 
de vois, osais avea-vous songé, monsieur, k l'autre iné- 
galité qui vous sépare, inégalité bien autrement grave, 
inégalité de cok-di-tiok, moosieurr 

Le signe aflirmatif que fit Cliarlie fut sans doute un 
peu mou, car le p a triden reprit avec hauteur : 

— J'entends bien, jeune homme, ce que vous aUei me 
dire : € Nous sommes en république, en démocratie », — 
disons : en dé mag ogie, car c'est le asot^ Maia prédsé- 
oMUt, dans un Btat coomiele nôtre, si la nob l es se ne 
tient pas mordicus à sa dernière prérogativa, si la no* 
blesse sa laisse dépouiller de son nom, voulea-vous me 
dire, roooaieur, ce qu'il lui reste ? 

BOL. omv. ux 19 



TQO BIBLIOTHÈQUE UNIVIRflBLLB 

Charlie fît signe qu'il l'ignorait absolument. 

— Vous me direz encore, reprit l'aristocrate : « Ce sont 
des chimères, des idées d'un autre âge, des préjugés.... > 
Idées d'un autre âge, oui, monsieur I Préjugés, soit! mais 
préjugés antiques, préjugés historiques, préjugés héroï- 
ques, préjugés respectables, monsieur! 

— Certainement, dit Charlie. 

— Je vois avec plaisir que vous n'êtes pas socialiste,, 
continua le baron sur un ton plus doux. Je le savais 
déjà, à vrai dire, car votre demande même le prouve, et 
c'est en cela qu'elle vous honore. 

— Monsieur, dit Charlie en bondissant, je ne voudrais 
pas que vous crussiez.... 

— Quoi donc? 

— J'aime... j'aime M"*' Renée, balbutia Charlie qui 
se vit tout à coup sur le point de s'enferrer et devint 
rouge de colère, d'orgueil blessé et d'impuissance. 

— Fort bien, fort bien, vous me l'avez déjà dit, répli- 
qua le baron en agitant sa main et du ton d'un homme 
dont on interrompt le discours.... Au surplus, nous nous 
comprenons sur la question de principe, et ceci me faci- 
lite ce qu'il me reste à vous dire.... Puisque vous ambi- 
tionnez la main de M"'' de Maubert, efforcez -vous, 
monsieur, de la mériter, en comblant, suivant vos 
moyens, la distance qui vous sépare. Maxime assure 
qu'il y a en vous l'étoffe d'un professeur de l'université, 
ou, au moins, d'un prédicateur à la ville. Tant mieux, 
tant mieux ! car vous pensez bien que M"* de Maubert 
ne pourrait pas devenir la femme d'un petit pasteur de 
village. Donc, travaillez, mon jeune ami! Travaillez l 
répéta M. de Maubert d'une voix où vibrait l'expérience 
d'une longue vie tout entière consacrée au labeur fécond 
des expertises vinicoles. 



— Merd» mmmui m Charlie qui n'arait retenu do 
diiooiirt que la coo d Mrioo et fut sur le point de se jeter 
au cou du vieux patrîdeo pour exluJer ta reoonnaia * 

— Attendez, attendeii rvpnt le baron d «m ur effirayé. 
Il coorieot, avant tout, qoe no» tirions bien an dair la 
situation. Je ne parle pas du consentement de M*^ de 
Manbcrt puisque, parait-fl, ce point a d^ été toudié 
entre vous, ^ ce qui, permettea-moi de tous le aura 
observer, était une grave incorrection^ Mais, ce c oose n 
tement acquis, je ne puis pas vous laisser certaines iUasioiis, 
auxquelles vous séria peut-être tenté de voos abandon* 
ner.«. Voos comprendres, en efiet, cber moosiear Catelin, 
qw, quelle qoe soit mon estime poor voire personne, il ne 
me sera point possible de voos considérer et de voos rece- 
voir ches moi comme un fiancé ordinaire. Certaines obli- 
gations wwraUs que voos comprendres — vis-à-vis du 

aaqwl j'appartiens — me tracent nett em ent 
devoir à cet éprd. Je voos demanderai donc, mon 
DKNisieor, on engageaient foi ' m e l et précis -^ sor 

votre bomieor ^ d'obse r v er les conditioos que je me 

vois contraint de voos imposer* 

— Monsieor, dit Cbarlie, voos éles le maître. Pixes- 
Wfok vos conditions : je n'ai ni le droit, ni l'envie de les 
discuter. 

~ En premier lieu, reprit le patricien, voos gardeies 
ijguursoaamsnt le secret sur votre eofigeoieot avec 
IP» de MaÉbert. 

— Je le prometaM* saof poor mea pa r an t s , cependant. 

— (M,ooi,volrepèreatootemacooifamce.^Bnsoite, 
voos ne voos élouMiea pas si doob n 

voos tntrodoire dana le cside de nos 



2Q2 fiIBLIOTHÂQUB UNIVBSBSLLB 

vanche, ajouta gracieusement le baron, nous nous ferons 
un plaisir de vous avoir à diner, en famille, trois ou 
quatre fois l'an. 

— Je ne puis que vous remercier, dit Charlie. 

— Enfin, continua M. de Maubert, je demande que 
vous me promettiez de ne point chercher à voir 
M"' de Maubert en dehors des occasions toutes natu- 
relles que vous avez de vous rencontrer : tennis, pati- 
nage, ou ces quelques invitations chez moi, dont je 
parlais tout à l'heure. Ainsi pas de rendez-vous, pas de 
cachotteries, rien, en un mot, qui puisse compromettre 
la réputation de M"* de Maubert et de ma maison. 

— Je vous le promets, dit Charlie. 

— Eh bien, nous voilà donc d'accord, dit le baron en 
tendant la main avec son plus charmant sourire.... Atten- 
dez une minute, mon cher monsieur, ajouta-t-il, je vais 
vous présenter à M"* de Maubert. 

Charlie subit sans trop d'embarras l'accueil compassé 
que lui fit la baronne, dont l'apparence fluette, les yeux 
battus et l'attitude languissante inspiraient ce genre de 
pitié qu'on entend parfois exprimer, sur un ton de con- 
fidence, par cette phrase pleine de sens caché : « C'est 
une femme qui a l'air bien malheureuse. » 

M. de Maubert rentra pour la seconde fois avec Renée, 
qu'il conduisait par la main. Les jeunes gens se saluèrent 
en silence et en rougissant comme des coupables ; puis 
le père, en guise de bénédiction, réitéra ses conseils de 
prudence et de discrétion. Enfin, la cérémonie terminée, 
Charlie, invité à dîner en famille pour le samedi suivant, 
prit congé et rentra chez lui, le cœur bondissant dans 
sa poitrine. 

En apprenant la chose, Catelin père leva les sourcils, 
joua l'étonnement silencieux, enfin prononça : 



SOOS LB MAIQUB «Q) 

» Que U volooté de Dîea toit fiûte 1 

Au bout d'un rnoment, fl i^ot^a d'un air pcofif : 

^ Pounru que cela D€ te contrarie pas dinstMédidetl 

— Ah I pas de danger f t'écria en riant Charlie, qui 
rapporta, d'un ton quelque peu décoai it» lea 
imposées par le père de M"* Renée. 

L'épîder manileita hautement ton approbation: 

— VoiU qui est bien pensé et bien dit. Ce 
de Manbert est un homme plein de sens et de doigté, 
et qui Toit jour. Au lieu de perdre ton temps en soirées, 
en rendet-TOQs et toutes ces fiviboles d' am o ur eu i , tu 
tais maintenant ce qu'on attend de toi. Travaille, mon 
garçon I Fais-toi nommer professeur à la fiurulté, tu y 
gagneras, en plus d'une femme, tes entrées dans le grand 
monde et l'honneur aux yeux du public... 

A la même heure, tme scène un peu différente se 
déroubit chez les Maubert. M"* de Bonnefoy éuit arri- 
Tée, en Tisite, au moment où le baron se disposait à 
aller la trouver pour lui communiquer la nouvelle. Le 
patricien, connaissant l'intérêt porté par sa vieille tante 
à Charlie Catelin, s'imaginait U combler d'aise et aug- 
menter du coup ses chances d'hériter en lui apprenant 
le futur mariage de Renée avec son jeune protégé. 

— Hein ! fit la vieille denxrfseUe en se tournant d'une 
pièce vers Renée, tu veux devenir M"* Catelin f 

— Mais oui, ma tante, répondit la jeune fille en mi- 
naudant. 

— Ah bien U Mais qu'est-ce qui vous prend tous f 
s'écria M"* de Booneiby, qui ccmnaissait ses Maubert. 

— Cette union vous déplairait-elle, ma tante ? susurra 
le baron. Le jeune homme m'a paru asseï bien 

— > Qui vous parle du jeune homme f répliqua ia Ticiiie 
fîlle. Sfirement qu'il €tt bten^ et beaucoup trop bien 



394 BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSBLLB 

pour... pour que cela ne m'étonne pas de le voir apprécié 
par vous.... Tu veux être femme de pasteur, toi ? Mais 
sais-tu ce que c'est ? ajouta- t-elle en fondant de nou- 
veau sur Renée qui se mit à pleurer. 

— Enfin, ma tante, voyez cependant qu'elle aime ce 
garçon ! dit le baron. 

— Je ne sais pas quelle mouche vous a piqués, reprit 
M*'* de Bonnefoy, mais j'en aurai le cœur net. 

Elle sortit et s'en fut droit chez Catelin, où elle trou- 
va Charlie seul auprès de sa mère, l'épicier venant de 
repartir poiu" sa fabrique. 

— Vous voulez épouser ma nièce. Renée de Maubert ? 

— Vous a-t-on dit cela? demanda Charlie qui se sou- 
venait de sa promesse. 

— Je viens de l'apprendre, répondit la vieille fille.... 
Mais connaissez- vous ma nièce, jeune homme ? 

— Ah oui! dit Charlie qui relata succinctement les 
étapes de sa grande passion. 

M"'' de Bonnefoy écoutait en le fixant du regard, puis 
elle dit d'un ton sec : 

— Vous savez, je suppose, que ma nièce n'aura pas 
un sou de dot ? 

Le jeune homme devint pâle comme un mort. 

— Et pas de fortune, ajouta M"'' de Bonnefoy. 

— Mademoiselle ! 

— Savez-vous encore ce qu'on dira ? reprit la vieille 
fille.... Que, si vous ne la prenez pas pour son argent, 
vous la prenez du moins pour son titre, afin de vou 
faire recevoir dans l'aristocratie. 

Charlie se trouva si bouleversé qu'il dut s'appuyer à 
la muraille pour ne pas tomber, car tout tournait autour 
de lui. M""' Caroline avait l'air consternée, mais M"*" de 
Bonnefoy, de la même voix impitoyable, demanda : 



tout Ll MASQOB 30$ 

— Eh bien, vous ne répoodai pas? 

— Mademoiselle, dit Charlie avec effort, comment 
▼oulea-TOUs que je réponde, lorsque mm me jeCea à la 
fàce les aoctisations les plus honteuses dont oo poisse 
accabler un homme?... Vous aî-Je donné jasqu'îd des 
raisons de me croire tel que tous dites ? Non t ajouta-t- 
il en se redressant soudain d'un air vinl. Cela n'est pas 
seuleoseot lauz, c'est absurde, mademoiselle^ et vous n'y 
croyei pas rous-mème.... Vous ne poovei pas m'injurier, 
sans savoir parûutement, par vous-même, que vous com« 
mettez une erreur et une injustice.^ Demandez à ma 
mère, ajouta-t-il avec un emportement sobtime, deman- 
<iea-lui, mademoiselle, ce qu'elle a vu id-mème ! Deman- 
dez-lui si j'aime pour de l'argent, si j'aime pour un 
titre !... Ah ! ces mots me brûlent la bouche ! cria*t-il en 
serrant les poinp et grinçant des dents. 

— O mademoéseUe, fit M** Caroline toute trem- 
bUnte, si vous sarieiL^ 

^ Je sais, interrompit Bf** de Bomiefoy en tendant 
ses deux mains. Pardonnez-moi, mes amis. Je sais. Char- 
lie, que TOUS êtes un bon, un bniTe, un noble cgbut, — 
et TOUS aussi, CaroliDe..^ Je sais, Charlie, que tous aimez 
ma nièce de toute U profondeur de votre &me et poiv 
elle-même — ou pour ce que l'amour vous fiut voir en 
eUe..^ Dieu veuille maintenant éclairer voire route et 
▼ous préparer à tous deux, à Renée et à vous, une vie 
«t une carrière bénies.- Pour ma part, ajouta la noble 
vieille fille en prenant avec émotion U main de Charlie, 
je le bénirai de m'avoir donné un neveu tel que vous. 

M"* de BoQoaiqy a'en alla toute msséréoée, mais non 
pomt sausune, car ptusMun pcucs leRaieoi ooscuis 
pour sa compréheuiioo ; aussi retouma-t-elle le même 
soir chez les Blaubert. 



agO BISUOTHÈQUB UMIVBISILLI 

— Aimes-tu vraiment ce garçon ? demanda-t-elle à 
Renée lorsqu'elle l'eut emmenée seule dans la chambre 
de la jeune fille. 

— Mais oui, ma tante. 

— Dis-moi donc, sans détours, comment il se fait que 
ton père ait donné son approbation. 

La jeune fille hésita et, les yeux baissés, répondit : 

— Ils disent... Maxime et papa disent que M. Catelin 
est très riche. 

— Ah ah 1 fit M"" de Bonnefoy comprenant tout à 
coup ?... Et sont-ils bien sûrs de cela ? 

— Je ne sais pas, ma tante... Ils ont dit que papa fai- 
sait des affaires avec M. Catelin le père, et qu'il a ainsi 
pu savoir quelle fortune il avait.... 

— Miséricorde ! mon propre neveu ! murmura M"* de 
Bonnefoy.... Mais toi, reprit-elle en regardant fixement 
Renée, aimes-tu Charlie Catelin, ou l'aimes-tu pour son 
argent ? 

La jeune fille fondit en larmes ; 

— J'aimerais mieux, cent fois... ne pas savoir... qu'il 
est riche. 

— Ah I Et pourquoi ? 

— Parce que je pense à cela toujours, et malgré moi. 
Je ne peux plus le regarder sans penser : « Il est riche. » 
Quand il m'a dit qu'il m'aimait, j'ai cru l'entendre dire : 
«Je suis riche.... » Je ne le vois plus qu'à travers sa ri- 
chesse... et c'est honteux, c'est horrible, ajouta la jeune 
fille en sanglotant. 

— Allons, allons, dit M"*^ de Bonnefoy touchée de 
cette douleur et de cette franchise, je vois qu'au fond 
tu l'aimes mieux que je ne croyais.... Dis-toi bien, d'ail- 
leurs, que ton père et ton frère s'exagèrent très certai- 
nement la fortune des Catelin... ils ne sont pas si riche» 



•oos Li uAiqm 397 



que cebu.. Et puis, qu'importe ! A matura que tu ooo* 
oaitras mieux Charlie, tu apprendris à l'aimer ainsi qu'il 
le mérite, car je le amnait, moi, c'ett une belle et noble, 
et délicate, et eaqoM oatnre ; et tout w que Je aupplie 
Dieu de 6ûre pour toi, c'eit que ta deriemei, mi four, 
une épouse digne de lu 

— Je ne demande pas mieux, nu tante, dit Renée en 
séchant ses larmes. 

— Oui, mais ce n'est pas tout, reprit la vieille dame. 
Songe iDaintesant que tu Tas être un jour femme de 
pasteur et qu'il s'agit de te préparer & cette belle et 
redoutable tâche. Femme de pasteur, sais-tu ce que c'est» 
ma chère f Une fsnuie de pasteur est pour son mari 00 
«M aide, ou un obstade, il n'y a pas de milieu.... Que 
comptes-tu choisir, toi ? Veux-tu être une aide pour ton 
mari ? 

— Mais OUI, ma tanta. 

— Bien I dit Joywseaent U^ de Bonnefoy. Noos y 
travaillerons donc enaenble, ma chérie, car même avec 
les meilletires intentions du monde, ce n'est pas, hélas I 
de u fiimille que tu tirerais les lumières nécessaires. 
Mais tu viendras me trouver tous les jours.... Peut-être 
serait-il encore ph» sfanple que je te prisse tout à âut 
ches moi.... Nous irons visiter les pauvres ; je te ferai 
entrer dans le comité des Missioni, dans l'Union dire» 
tienne, dans les Amies de hi jeune fille, dans le Bureau 
de ph^eneot, dans l'Œuvre des détenues libérées, à 
l'Orphelinat, à hi Ruche, à l'Ouvroir, à la Fourmi, à Ui 
Crèche^. Oh I il y a beaucoup à 6dre eu oe monde, ma 
chère Renée, pour celle qui veut remplir son devoir, i^outa 
Ui vieille demoiseOe en hochant la tête. Et nous n'avons 
réellement pas de temps à penlre, si tu veux vraiment 
devenir une vraie innme de pasteur.... Ma chère Marie- 



998 BIBLIOTHÈQUE UKIVERSELLB 

Louise, dit-elle à M™* de Maubert qui entra à cet ins- 
tant, je vous prends votre fille. Renée viendra demeurer 
chez moi. 

— Bien, ma tante, murmura M""= de Maubert du ton 
dont on accepte, les yeux fermés, les exigences d'une 
parente à héritage. 

— Mais non, après tout ! reprit brusquement M"*= de 
Bonnefoy. Il vaut mieux que Renée reste ici. Car notez 
bien, ajouta la vieille fille en regardant tour à tour les 
deux femmes : je ne veux pas aider à ce mariage ; pour 
le moment, je ne l'approuve, ni ne le désapprouve. J'at- 
tends. Je dis seulement que si Renée aime M. Catelin, 
elle doit envisager ses futurs devoirs en face et se prépa- 
rer à les remplir. 

— Ma tante, dit Renée, je ferai ce que vous voudrez, 
je vous accompagnerai très volontiers où vous avez dit... 
dans vos œuvres de bienfaisance. 

— Bien, ma fille ! Je t'attends demain. 

M'** de Bonnefoy était une personne fort occupée. 
Prodiguant sans compter^son temps, son cœur, ses peines 
et sa bourse à trente institutions charitables, elle était 
de ces rares privilégiés de la fortune dont on entend dire : 
« Si tous les riches étaient ainsi, il n'y aurait pas de 
question sociale, » ce qui, d'ailleurs, revient à proclamer 
l'égoïsme du grand nombre et l'impuissance de la charité 
privée. Chaque jour, levéejde grand matin, toujours alerte 
et gaie malgré sesj soixante-douze ans, dure pour elle- 
même et compatissante pour autrui. M"* de Bonnefoy 
courait les taudis, les comités, les bonnes œuvres de 
toute sorte, puis, le soir, demandait pardon à Dieu de 
n'avoir pas fait davantage pour son service. 

Aussi fut-elle tout heureuse d'entreprendre l'éducation 
de sa petite-nièce, et Renée de Maubert, obligée d'ac- 



•OOt LS MAtQOt Jgp 



comptgnar la bonne dune dans toolM tes 
trouva bientâi lancée dans une sphère d'acthrité dont les 
baan de charité et l'Œuvre des petiu taptnt de Xoêl 
n'avaient pu lui donner qu'un très vague [Hewentiment 
La jeune fille m préu d'aiUeun de bonne grftoe an ftn« 
tai^ philanthropiques et aux petiu termone de ta tante. 
Dans l'eiitlenoe détOBUvrée quelle avait menée jutqu a- 
loci, tout cbangemenl était bienvenu, et une certaine 
iMilité de caractère (ointe à l'aflectioo qu'elle éprouvait 
pour Cbarlie lui firent même prendre intérêt à son nou- 
veau genre de vie. 

— Si voQi nviei ce que j'ai vu hier, dit*elle au jeune 
hoame le taoMdi suivant en prenant le catf avec toute 
la ûunille raweniblée autour de la chwninée du «don. 
Dana hi ruelle Breton, Qgurei-voui une affireute cuisine 
toute noire, une pauvre femme veuve et malade, avec 
éx enfimta, une mitèfe à fiûre frémir, quelque chose 
d'horrible.^ 

— Vous êtes aUée là ? 

— Mais oui... avec ma tante F ra nçoise,... Il fiiut abso- 
ment que nous leur trouvions un autre logement.... 
Crojres-vous que votre père puisse peut-être employer 
Tafaié, on gartçon de quatonw ans qui a l'air tout à fiut 
gentil ? 

~ Je le lui demanderai, il le fera sûrement, dit Char- 
be en jetant sur te jeune fille un r^fud d'adoration. 

Il la sentait par avance as sociée à sa vie, vaillante, 
dévouée, résolus à partager les peines et les joies de sa 
carrière. Ce bonheur n'était dé^à plus un rêve. Jour après 
jour, une semaine après l'antra, fl le voyait se réaliser, 
cooune on voit grandir le blé vert en attendant que 
Dieu fittse màrir l'épi. 

Arriva le mois de juin, époque de ses p iea si er s 



300 BIBLIOTHEQUE UNIVERSELLE 

mens. Charlie passa si brillamment les épreuves que ses 
professeurs le complimentèrent, mais avec une légère 
réserve relative à une certaine sécheresse d'expression 
remarquée dans ses premiers essais de prédication. 

— Si vous devez devenir professeur, ce n'est pas un 
mal, dit en souriant un des examinateurs. Vous avez cet 
esprit scientifique qui s'accommode mal des fioritures de 
l'éloquence. Mais pour les sermons, il faut décidément 
un peu plus de rhétorique. 

Charlie jugea cette critique parfaitement fondée. 

« Voilà ce que c'est, se dit-il, que de n'avoir jamais 
pris goût à la littérature. Il faut absolument que je m'y 
mette. Le semestre prochain, je me ferai inscrire aux 
conférences de Flipot. » 

Cette résolution lui fut d'autant plus facile à prendre 
qu'il savait que Renée suivait les conférences, et comme 
les promesses faites à M. de Maubert restreignaient 
singulièrement leurs entrevues, Charlie en était réduit à 
profiter de toutes les occasions qui s'offraient. 

La semaine d'après, la fabrique Catelin et 0% société 
anonyme, fondée depuis huit mois, tint sa première as- 
semblée générale annuelle. M. de Maubert, son fils 
Maxime, le chimiste de l'entreprise, enfin le cabaretier 
Troplon, tous quatre membres du conseil, fixèrent, sur 
les données fournies par Catelin, le dividende de l'exer- 
cice écoulé. Le père de Renée toucha pour son compte, 
en pour cent et part d'administrateur, deux mille trois 
cents francs. Maxime environ quinze cents. 

J.-P. PORRET, 

(La suite prochainement.) 



♦♦♦♦♦t»tt^t»»t»»»ttt#^t»» 



D'AUBIGNÉ 

SOUS HENRI IV ET LOUIS XIII 
(1593-1^30) 




(Pw«l«d«drAaMffBéàllMri IV.I 

Les grandes lignes de la vie d' Agrippa d'Aobigné 
sont, en génénd, oononet du public. On sait que le 
Bayant protestant, né en 1552, à l'aube tragique des 
gnerres relig i e u ses , reçut k huit ans le baptême du sang; 
qu'à quinae ans il gnerrojrait, qu'à vingt ans il était l'é- 
coyer dn roi de Navarre ; qu'à vingt-quatre, il machinait 
et réossîssait l'évasion du Louvre, et qu'il ouvrait ainsi 
au Béarnais la carrière au bout de laquelle le tr6ne l'at- 
tendait On sait aussi que de 1576 jusqu'au siège de 
Paris, il chevaucha, botte à botte, avec son maître et 
son roi, guide i noon upti Me de sa oo n scîeo oe, protecteur 
inMIible des manvais ooopa dirigés contre loL Toute 
l'épopée guanière d'Henri eot en d'Aubigné un specta* 
teur et un acteur énergique, souvent principal. Ce qui 
suit est moins connu. D'Aubigné semble disparaître de 
la vie du roi de Navarre, du jour 06 oelui«d a pris le 
titre de roi de France. Pourtant, il a son rôle occulte 



302 BIBLIOTHEQUE UNIVERSELLE 

dans la politique religieuse de la France sous Henri IV; 
et, plus tard, sous Louis XIII, il est puni de ce rôle 
par une défaveur qui l'accule à l'exil et le rejette à 
Genève, où il passe les dix dernières années de sa vie 
et où il meurt, presque octogénaire, en 1630. 

Dans les pages qui suivent, on voudrait retracer le 
d'Aubigné d'après 1593, date de l'abjuration du roi ; 
préciser son attitude et ses actes, mettre notamment en 
lumière la part, généralement ignorée, qu'il prit à la 
rédaction de l'Edit de Nantes, montrer enfin quelle liai- 
son de circonstances l'écarta de plus en plus de ses 
coreligionnaires français pour le rapprocher des protes- 
tants de Genève et le faire mourir citoyen de la ville de 
Calvin. Tous ces points ne sont point également nou- 
veaux, et les derniers ont été déjà, et depuis longtemps, 
mis en lumière par M. Théod. Meyer. Mais peut-être 
gagneront-ils quelque clarté à être plus largement assem- 
blés ici, et jetteront-ils un jour plus complet sur la 
seconde moitié de la vie d'un homme qui fut vraiment, 
comme nous l'avons dit ailleurs, le dernier des paladins K 

Après la « mutation » d'Henri IV, en 1593, la vie de 
d'Aubigné prend une physionomie nouvelle. Au « com- 
pagnon du Béarnais » succède le religionnaire déçu, mé- 
content. Le guerrier de grand avenir n'est plus qu'un 
petit gouverneur de place, l'épée pendue au crochet. La 
carrière de courtisan, il est vrai, lui est toujours ouverte 
et son titre d'écuyer lui garde un rang près du roi. Hon- 
neurs, titres et riches gouvernements eussent salué le 
ralliement du partisan auprès du maître. Mais d'Aubigné 
était décidément trop au-dessus de certains moyens de 

* ^g^Pfx* d'Aubigné, par S. Rocheblavc. Paris, Hachette, içxa (Col- 
lection des Grands écrivains français.) 



D'AUBfGMÉ tOOS Hlllll HT IT LOUIS Xm JO} 

parvenir. Il dédaigna «mpleiiMOt. Au début, nulle € atti- 
tude. » Il reslatt hqgueooit «prêt comme devant. Ses 
devoirs, à ce titre, devenaient seulement plus impérieux. 
11 s y rangea, et s'y limiu, se bornant à deresir tou- 
jours un peu plus le champk» de la caote. Les meil* 
leures annes de défense, la parole et la plume, ne les 
posaédait-il pas toujoiirs ? Son avenir est tout tracé : il 
sera ce que la royauté fera du parti protestant Ami du 
trûne en principe, et bien décidé au loyalisme quoi qu'on 
ait pa dire, il n'en traitera pas moins le trône comme le 
trône traitera sa foi. Cela jusqu'au bout, à la fiice de 
tous, et par toutes armes licites. Déaorma» homme du 
passé, il n'a rien oublié, ce qui était son droit et même 
son devoir ; mais il n'a rien appris non plus. Ainsi pas- 
sait tout naturellement à Toppotition, par le fait méca- 
nique d'une € converrion » des partis, celui qui, plus que 
personne, avait frayé au Béarnais l'accès du trône. Op- 
position d'ailleurs limitée aux choees de religion, et asseï 
respectueuse, quoique tenace, sous Henri IV; opposition 
génénlisée, colère, intransigeante, tous son successeur ; 
attitude, non seulement de huguenot, mais d'irréconci- 
liable. Irréconciliable aux ennemis, irréconciliable même 
aux siens propres, par le 6ut de cette fixité rétrospective* 
Dès lors d'Aubigné, déplacé même à sa place, devra 
chercher hors de France le chevet de sa vieillesse. Un 
jour, l'écuyer du roi Henri IV, le chevalier de son avè- 
nement, le négociateur de l'Edit de Nantes, traversera 
la France en fu3ranl et ira mourir k Genève, en exil di- 
rais-je, si l'idée d'exil pouvait, chez un d'Aubigné, être 
assodée à celle de la dté de Calvin. 

Cette opposition ne se marqua pas tout de suite. Il 
ûdlait attendre que la politique d'Henri IV, à l'égard 
des prot^tanU, se dessinât avec netteté. Elle sortit peu 



304 BaUOTHkQUB UNIVERSELLE 

à peu des limbes, avec une croissante évidence. La 
première habileté d'Henri fut d'absorber son titre de 
« Protecteur » de la cause dans son titre de roi. Le 
Béarnais n'était plus le chef d'un parti, mais le souverain 
de tous les Français. Si dévoué qu'il fût à ses coreli- 
gionnaires, ceux-ci devenaient ses sujets. D'Aubigné ne 
pouvait qu'admettre le principe. 

« Il fit voir, dit-il, qu'étant leur roi et de leur profession, il 
ne fallait avec lui ni traité ni composition, mais confondre toutes 
les distinctions passées en l'état de la Royauté, ce qui fut incon- 
tinent accepté, les chambres de justice cassées, et l'ordre ancien 
partout rétabli . » 

Cet « ordre ancien, » savamment organisé depuis les 
assemblées de Milhau et de Nîmes (i 573-1 574), était 
d'ailleurs trop complet, et trop légal depuis quelque 
vingt-cinq ans, pour être effacé par un simple renoncement 
gracieux. C'était bien, comme dit de Thou, « une espèce 
de République formée de toutes ses parties et séparée 
du reste de l'Etat, qui avait ses lois pour le gouverne- 
ment civil, la justice, la discipline militaire, la liberté du 
commerce et des finances. » La dureté des temps avait 
conduit les Réformés à monter pièce à pièce cette ma- 
chine gouvernementale, dressée, il est vrai, contre un roi 
catholique, mais qui, avec un roi protestant, au lieu de 
tomber d'elle-même, se bandait contre lui de toute la 
force de ses jeunes ressorts. Que faire ? L'absorber peu 
à peu dans l'Etat, comme il absorbait déjà son titre de 
Protecteur dans le titre de Roi, telle fut, dès la première 
heure, la tactique clairvoyante d'Henri IV. Rude tâche I 
Tout dépendait du choix des voies et moyens. 

Henri IV essaya d'abord de l'inertie. Mais les Réfor- 
més firent les impatients. De fait, tant que les récents 



D'AUBSGict tous mou IV iT Lou» xm )05 

édits de Nemourt (1585) et de Rouen (1588) D'étaient 
pes révoqués, ils étaient, en Prinoe, de nmples proscrits. 
1b rédamèreoL Henri it le soonL Ils ptrièrent plus 
haut Henri, de mauvaise giiœ, accorda l'édlt de Nantes 
(1591), qui les replaçait dans la situation de 1577, une 
des meilleures qu'ils eussent jadis connues. Mais œ traité 
hdHBème de 1577 avait été rétréci par les roncessioos 
récemment fiutes à la Ligue. Les Réformés devaient*{b 
donc être plus mal tndtés sous Henri IV que sous Henri 
ni ? Des cahiers de plaintes furent dressés. Henri ne 
bougea pas. Le parti se réclama alors de T € ordre an- 
cien », et agita la question de nommer un nou>-eau pro- 
tecteur, un étranger, un prince allemand. Cette fois le 
roi dressa l'oreille. La fraction modérée du parti fit échec, 
il est vrai, à ce plan dangereux. Mais Henri n'était pas 
quitte à si bon compte. Bientôt les huguenots frappaient 
à l'endroit sensible, à Ui bourse. Laissé sans res s o uitea , 
et obligé de fiure fiice à ses charges d'Etat, le parti s'em* 
pare des deniers royaux pour entretenir ses gandsoDS. 
Henri se fiche. Les lenteurs ne sont plus de mise ; les 
intermédiaires les mieux intentionnés, un Duplessis- 
Momay, par exemple, deviennent insuffisants. Il va fid- 
loir « mettre sur le bureau » les questions, désigner des 
commissaires, s'accointer et discuter. D'autant plus que, 
sur ces entrefkites, le roi a fidt le € saut périlleux. » 
Dans le camp protestant, les rancunes redoublent avec 
les craintes. Les Réformés crient leur mécontentement, 
exigent des garanties. Henri sent qu'il aborde un défilé 
daigereux. Il cnunt une prise d'armes, il voit se former 
contre hn le bloc hqgueooL II cède enfin et se met peu 
à peu en mesure. Cest ainsi que lentement, parmi les 
dernières hosUlités de l'Espagnol, hi perte et Ul reprise 

SOL. OIOV. UX SO 



306 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

d'Amiens, s'élaborent les conférences d'où sortira le grand 
acte du règne, l'Edit de Nantes. 

A ce moment précis d'Aubigné entre en scène. Dès 
le début, il n'a point partagé l'optimisme des Réformés. 
Il n'était pas de ceux qui « ne voyaient plus de distinc- 
tions, et ainsi ne se promettaient que triomphes et féli- 
cités. » Il n'avait point pris, lui, « la trêve pour une 
paix », ni cru « tous les vocables de différences abolis, 
hormis ceux de Religion. >► Il ne fut donc qu'à moitié 
dupe des protestations du roi. Et, bien qu'il n'y eût 
« que les fâcheux et les fols, comme on les appelait », 
pour se méfier encore, il était, à coup sûr, de ces fols et 
de ces fâcheux. Tout d'ailleurs lui démontrait, dans la 
politique intérieure du roi, que le protecteur d'hier était, 
sinon l'ennemi, du moins l'obstacle. En effet, et la faveur 
croissante des seigneurs catholiques, et l'éviction des 
Réformés à la cour, et les bruits qui couraient sur les 
« articles secrets » consécutifs de la mutation du roi, le 
confirmaient dans ses craintes et le dressaient contre 
son maître. Aussi ne lui tint-il nul compte de ses diffi- 
cultés, et se serait-il plutôt appliqué à les accroître. En 
ce sens, il tenait la vengeance de son ingrat. Il n'était 
pas homme à la laisser échapper. D'ailleurs, s'il est 
incontestable qu'une politique plus française et moins 
partisane eût inspiré à d'Aubigné des résolutions inverses, 
on ne peut nier non plus, pour son excuse, que les 
Réformés ne courussent alors, dans le triomphe de leur 
chef d'hier, un danger capital. La vie d'Henri IV, — 
l'événement le prouva, — ne tenait qu'à un coup de 
poignard. Si l'acte de Ravaiilac se fût produit quinze ans 
plus tôt, et qu'il eût trouvé les Réformés sans sûretés 
suffisantes, quelles n'auraient point été les suites ! 

Il n'est donc pas surprenant qu'Agrippa ait excité 



D'Avnamà tout mou iv n loo» xm 107 

plus d'une fois, entre 1593 et 1598, le retseotiment 
d'Henri IV, notamment au synode de Saint-BCaIxeot 
^n 1595; et peu s'en fiiut qu'il ne s'en vante*. Mats 
d'Aubignë n'avait qu'inâueo» indirecte dana les sy- 
nodes. Il l'eut directe, au contraire, aux issemblées poli* 
tiques, surtout à cette ■wemMée continue de deux 
aimées, qui promep a de ville en ville, avant l'Edit 
de Nantes, les oéfodataurs avec les espérances des 
Réfonnés. 

« Depub. à là grtiids a n wnblée qui dura près de deux ans, 
à Vendôme, à Seumur. à Loudun. et à Chàtelleniult, AuUgné, 
toujours choisi entra les trois ou quatre qui s'affrontaient sur le 
tapis aux députés du Roy. fit plusieurs traits qui envenimèrent 
l'esprit de son maître, et plus encore toute la cour contre 
lui. » 

Les compagnons de d' Aubigné,dans cette lutte suprême , 
étaient Daniel Chamier, pasteur et professeur, son coméSp 
comme il l'appelle, et pour lequel 11 rédigea une épi- 
tapbe admirative ; Duplessit-Momay, le modérateur du 
parti, ausn cher au roi qu'aux consistoires, beaucoup 
moins cher à d'Aubigné; Claude de la Trémouille enfin, 
âme de héros comme la sieime, mais de héroe partisan, 
tout comme lui. Entre ces deux hommes, l'amitié fut 
passion, et elle dura jusqu'à la mort. Ces quatre délégués 
s'accointaient avec les r e prés en tants du roi. Les prin- 
cipaux étaient rhonoad>le Schomberg, un luthérien, et 
le noble de Thou, en qui d'Aubigné respecta toujours 
infiniment et l'homme et l'historien. Les séances furent 
parfois orageuses. D'Aubigné ne fiûsait rien pour les 
calmer. Si le président Canaye s'oubliait jusqu'à lui rap- 
peler le service du roi, d'Aubigné éclatait : € Qui êtes- 
vous, qui nous voulet enseigner que c'est du service dn 

• HtêL, I. U|| p. 504. 



308 BIBLIOTHÈQUB UNIVBR8BLLB 

Roi, lequel nous avons eu en main avant que vous fussiez 
écolier? Espérez-vous parvenir, pour faire choquer le 
service du Roi et de Dieu l'un contre l'autre ?» La Tré- 
mouille, plus mesuré de ton, n'avait pas l'âme moins inflexi- 
ble. Entre deux séances, Schomberg et de Thou lui pro- 
mirent un jour, de la part du roi, tous les honneurs pour 
lui et sa famille, s'il voulait engager l'assemblée à 
renoncer aux places de sûreté. La réponse fut : « Donnez 
à ces pauvres gens ces choses justes et nécessaires, et 
que le roi me fasse pendre à la porte de l'assemblée. » 
Aussi, ajoute d'Aubigné « le Président de Thou, qui me 
fît ce narré comme nous allions à la séance, me demanda 
si nous avions beaucoup de tels huguenots parmi 
nous. » 

Il n'y en avait plus beaucoup. La Trémouille et 
d'Aubigné étaient à peu près seuls de cette trempe, 
hormis quelques théologiens. Encore, parmi ceux-ci, 
plusieurs furent-ils entamés. Dès lors le parti se désa- 
grège. Avant peu, il sera une poussière de partis. Néan- 
moins, l'espoir de la paix prochaine, la nécessité d'arra- 
cher au pouvoir un maximum de concessions maintient 
la ligue des courages. On se rallie au clairon de d'Aubi- 
gné. Cependant, les siens se plaignent déjà de sa 
violence. Son intransigeance est telle, que « toutes les 
aigreurs et duretés de l'assemblée lui furent imputées, et 
pour cela il fut appelé le Bouc du Désert^ pour ce que 
tous déchargeaient leur haine sur lui. » 

Ces résistances produisaient pourtant leur effet. 
Le 13 avril 1598, après de longues négociations, l'édit 
de Nantes était signé. Maintenus dans leurs nombreuses 
places de sûreté, garantis dans leurs droits civiques et 
leurs hbertés religieuses, les Réformés laissaient éclater 
une joie légitime. D'Aubigné seul se tient à l'écart et 



D'AUnOMÉ tOOS WMMMi IV IT LOUIS Xm fOQ 

boude. Ett-ce parce que too rôle eet irrérocableinent 
teniiiiié ? Craint-il quelque retour oflêoeif du c pepisme ? » 
Certes, fl le cnûodni touioan»et il n'était poiot en oekt 
UMunnlf prophète. A cette dtte, cependant, il a plus que 
aaainraise giiœ à fiure le CasMUidre. Il âdlait être le 
nécontent qu'il était par définition, pour laiiter tomber 
•ur l'Edit de Nantes ces Ugnes dédaigneuses : « La paix 
te mieux reçue des peuples qu'on n'eàt estimé, mais 
surtout pour l'opinion que les plus avisés tenaient qu'elle 
était avantageuse aux catholiques, et ruineuse aux 
RéfiDcmés. » N*anal3rse-t-il pas avec la dernière séche- 
resse, à la fin de son Hitknrê unêverêêdU, cet édit qui 
en est pourtant le couronnement, pour conjure sur ces 
mots : € Le reste est du style. » Il fallut l'événement 
de 1610 pour lui prouver que ce « reste » n'était pas 
du style. Alors, dans l'explosion de sa douleur, il pas- 
sera d'un excès à l'autre, et piaœra si haut le ngnataire 
de l'Ëdit de Nantes, qu'on sera tenté de trouver qu'A 
exagère. 

Ce mécontent fut d'ailleurs jusqu'au bout sujet 
lojral et fidèle. On le vit bien, lorsqu'en 1601 « un des 
che£i réformés, et des plus grands, » le tAta sur une 
entreprise qui allait bientôt aboutir à la trahison du 
maréchal de Biron. Sa riposte, qui fut approuvée de 
tous, ha autant d'honneur à son patriotisme qu'à son 
sens politique. D'Aubigné ne se ncoune pas à ce propos 
dans V Histoire, mais fl revendique fièrement ses paroles 
dans sa Vit. Il a raison. Là vraiment fl montra € corn* 
ment sa violence aux ai&ûrss des Réformés ne le fidsait 
point consenti r aux iniques moyens, s 

Le roi le sut-fl, et voulut-fl en témoigner sa gratitude 
à son ancien frère d'armes f II est remarquable qu'au 



310 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

moment où d'Aubignë, à la mort de La Trémouille (1604), 
se dispose à se terrer, « ne voyant plus personne à 
cause des corruptions, et personne à qui il pût se con- 
j oindre, » le roi le convie à sa cour par lettres auto- 
graphes, et lui fait l'accueil familier d'autrefois. Comme 
doyen des écuyers, Agrippa ordonne les joutes et com- 
bats de barrière. Pendant deux mois, les sujets brûlants 
sont évités. Mais un jour Henri entreprend d'Aubigné, 
avec ce mélange d'enjouement et de cynisme qui lui 
allait si bien, et que prenait si mal son écuyer : « Je ne 
vous ai point parlé de vos Assemblées, où vous avez 
failli tout gâter j car vous étiez don, je corrompais tous 
vos grands.... » Et d'Aubigné de répliquer : « Je sais 
que tous nos plus apparents, hormis M. de La Tré- 
mouille, vendaient leur peine à Votre Majesté.... Je men- 
tirais si je vous en disais autant. J'étais là pour les 
Eglises de Dieu, avec autant plus de juste passion, 
qu'elles étaient plus abaissées et plus affaiblies, vous 
ayant perdu pour protecteur. Dieu miséricordieux ne 
veuille pas laisser d'être le vôtre! Sire, j'aime mieux 
quitter votre royaume et la vie, que de gagner vos 
bonnes grâces en trahissant mes frères et compa- 
gnons. » 

A tels propos il n'y avait, comme dit d'Aubigné, 
« autre réponse que l'ambrassade d'à Dieu. » Donc, le 
fossé se creusait toujours. 

Aussi d'Aubigné fut-il dès lors rare à la cour. Il n'était 
point sans occupation dans sa place forte de Maillezais. 
L'histoire de son temps, à laquelle il travaillait, prenait 
tout à coup une ampleur inattendue. Une décision du 
synode de Gap, en 1603, faisait affluer vers sa table de 
travail les documents rassemblés par les pasteurs de 
toutes les « provinces » protestantes. Les registres ma- 



D'AUBiGKi fou anou IV iT Loutf xm 311 

naKiits du 17* tynode portent en effet ces lignet» toui 
le n" 2S des € FaUt généraux » : Les prorinoei toot duur- 
géet € de rechercher les mémoiret des actes plus mémo- 
rables advemis depuis ctoquante ans, et ks fiûra tenir à 
M. d'Anb^gny en Pdictoo, lecpiel eacript l'histoire de 
nostre temps ^ » Doublement mTesti» et par cette délé- 
galioo spontanée, et par le désir de son roi, qu'il nous 
r e prés ent e comme lui ayant « commandé » cette histoirei 
A^ppa Ta s'enfoncer dans le lab3rrinthe des guerres 
Civiles, où le rédt des actions d'hier le reranchera de 
l'inaction d'aujourd'hui. 

Il agit pourtant encore : par deux fois, sa présence se 
signale à la cour avant la mort d'Henri IV ; et diaqne 
fois fl rompt une Unœ huguenote et fait pièce an roi. 
C'était le temps où son maître, moitié adresse moitié 
malice, se phûsait à mettre aux prises les théologiens des 
deux relifioiis. Son désir € d'union » était d'ailleurs 
peut-être shicère. Et il est à noter que cette illusion d'un 
accord, qui séduira un Leibniz et un Bossoel, date du 
lendemain même de l'Edit de Nantes. Henri, excellent 
parleur lui-même, aimait aussi U controverse pour la 
controverse. Il ne lui dépUisait pas non plus de hasarder 
à ce jeu le rude d'Aubigné, après l'édiec subi par Du- 
plessis-Momay dans sa joute contre l'évèque d'Evreux« 
Du Perron était en effet un adversaire très redoutable. 
Mais d'Aubigné, qui accepta le cartel, lui fit sentir tout 
le tranchant de son esprit d'ader. Et le syllogisme dans 
lequel il l'enferma mit le préhU en tel embarras, qu'A 
inonda de sa sueur un manuscrit de saint Jean Chrysoe- 
tone apporté là pour les besoins de sa cause. D'AuWgné 
fidt à ce sujet des gorges chaudes qui sentent l'hérétique 
salé. Cet homme terrible devait assiéger son adversaire 



312 BXBUOTBÈQUB UNIVKMILLB 

jusqu'à son lit de mort et, là le « sommer sur sa dam- 
nation d'avouer ou désavouer les choses qu'il avait 
confessées en secret sur la primauté de l'Eglise et la 
transsubstantiation. » 

Il harcelait de même le confesseur du roi, Cotton, 
avec lequel Fervacques avait eu l'imprudence de le 
mettre aux prises. Il l'acculait si fougueusement avec ses 
syllogismes farcis de latin, que les courtisans criaient au 
scandale, et que Cotton quittait la partie. L'accord était 
décidément en mauvaise posture, et d'Aubigné en pos- 
ture pire encore. Il passait à l'état de brouillon national. 

Aussi ne sommes- nous pas surpris que, lors du der- 
nier voyage d' Agrippa à Paris, au début de 1610, Henri IV 
lui ait brusquement « tourné l'échiné », et qu'il ait dit à 
Sully 4c qu'il fallait mettre ce brouillon dans la Bastille, 
et qu'on trouverait assez de quoi lui faire son procès. > 
Des ordres furent donnés, s'il faut en croire d'Aubigné^ 
pour qu'une chambre fût prête à recevoir le prisonnier. 
Averti par M"^ de Châtillon, d'Aubigné para le coup par 
une démarche de la plus subtile audace. Après une prière 
à Dieu, il pénètre de bon matin chez le roi, « lui fait u» 
petit discours de ses services, et lui demande une pen- 
sion, ce qu'il n'avait jamais fait. Le Roy, bien aise de 
voir en cette âme quelque chose de mercenaire, l'em- 
brasse et la lui accorde. » Pour une fois, d'Aubigné avait 
joué son maître. Celui-ci crut sans doute à une évolution 
chez son intraitable écuyer, « ce Fabius, ce Caton », 
comme il l'appelait dans ses jours de colère. Et, tout à 
coup, la vieille affection reprenant le dessus, « il délibéra 
de l'envoyer en Allemagne comme ambassadeur général^ 
avec charge aux agents particuliers de lui rapporter deux 
fois l'an toutes leurs négociations. » Ce projet ne tint 
pas. Mais, aussitôt après, il découvrit à son compagnon 



o'AusGiii toot mnu iv it loo» xm %ty 

le € gnmd dessein. » Il lui oommimiqaa € tout do long » 
le plan de Sully. D'Aubignë, € pour œ que lors il était 
Vice-Aminl de Xalntonge et Poitou, ne Toulut point 
demeurer oiseux en un si gfsnd nourement ; > et fl 
ouvrit au roi un projet gnmdiose : € fiûre deux flottes 
qui rendraient, par le circuit d'Espagne, dans les nuifa* 
sins du Roi, les rirres au prix qu'ils étaient lors à Paris. » 
Sully était contraire. Mais il dut se rendre, et le roi, 
d'accord arec d'Aubtgné, lui dit au revoir, comme œhn- 
d se rendait en Saintonge pour hAter les préparatifii. L'un 
et l'autre avaient compté sans Ravaillu 

Deux mois après arriva reffiro3rable nouvelle. Agrippa 
était au lit Au premier tmiit, qui faisait mourir le roi 
d'un coup à la gorge, il s'écria vivement qu'il avait dû 
être frappé au cosur, € étant assuré de n'avoir point 
menti. » Ainsi Ravaillac € accomplissait la prédiction de 
d'Aubigné après l'attentat de Châtel. Il semblait que k 
Providence prit à tldie de fortifier la parole du huguenot 
prophète, et, en le justifiant, d'achever de le désespérer. 



D'Aubigné sentit bientôt que, suivant un mot célèbre, 
€ Henri IV n'était pas mort en vain. » Déjà, de son 
vivant, il s'irritait de cette tactique double, qui d'une 
part reepectatt offideUement l'Edit de Nantes, de l'autre 
minait les fofces des réformés. Henri IV réduisait chaque 
jour le parti. Il attaquait les grands par la faveur, l'at- 
tente ou les refus ; les ministres par des appels à leur 
pttriotisne, des h tfg essss opportunes, des pensions se- 
crètes ; les go u vern eui s dé place, par \m rareté des sub* 
sides et la tentation d'une vente lucrative. Llierbe 
croissait aux fortifi c ati ons des places de sAraté, les gami- 
s'égreoaient, le partiootarisme huguenot fondait à U 



-314 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

douce tiédeur de la sécurité et de l'intérêt. Dix années 
encore de ce régime, et le fameux « Etat dans l'Etat » 
s'évanouissait de lui-même, et il ne fût resté de l'Edit 
de Nantes que l'esprit de tolérance qui l'avait dicté. 

L'assassinat du roi remit tout en question. Pour la 
seconde fois, une Médicis faisait en France de la poli- 
tique espagnole, et rouvrait l'ère du caprice et des favoris. 
X'Edit de Nantes était naturellement maintenu. Mais 
le catholicisme triomphait dans la disgrâce de Sully, 
s'étalait au conseil, à la cour, au parlement. La récupé- 
ration des places de sûreté, devenues l'obstacle trop 
visible à l'unité nationale, se poursuivait de plus belle à 
coups de compromis sournois. Il était inévitable que le 
parti, se sentant menacé, « en l'air », remuât d'autant 
plus qu'il était divisé. Dans son sein les fermes se dis- 
tinguaient des prudents y et ceux-ci des timides. A la 
faiblesse des uns devait répondre la provocation des 
autres. Après l'assemblée de Saumur (161 1) où l'or de 
la reine-mère a tout corrompu, il n'y a guère à se flatter 
d'espérance ; après la paix « assez malotrue » de Sainte- 
Ménehould, l'équipée de Condé, et ce traité de Loudun 
"(16 16) qui « fut une foire publique d'une générale lâcheté 
et de particulières infidélités », enfin après l'avènement 
d'un Concini, puis d'un Luynes, les démêlés soi-disant 
religieux ne pouvaient aboutir qu'à une prise d'armes. 
Sully révoqué, Duplessis-Momay chassé de sa place forte 
de Saumur par le roi en personne, quelle figure à la 
cour pouvait encore faire le parti ? 

Son attitude y était forcément piteuse. Un passage 
verveux du Sancy nous montre ces vieux compagnons 
du Béarnais « cousus en leurs cuirasses comme tortues 
en leurs coquilles », et n'ayant, pour leurs « sûretés », 
que Dieu pour tout potage. » 



d'aubigmé toot mou nr it loob xm 51$ 

Pour comble d'Infortune, les hugutncts nouveau ftyle te 
-moquent lant pHIé de leurs antiques cemeurs. Deux généra- 
tions font en pféseocc. qui ne parlent pas le mime langaga. 
Ils ont prb en haine les esprits qui. voyant ces décadences, 
les rapwtitltnt de leurs cheveux frisés, de kur empois, de leurs 
coovanatkMis ridicules, des jarretières pendantes et habits esi- 
cessiCi de leurs femmes et d'eux. Ils appelaient ces repreneurs... 
du nom d'aigres tt de violants; Ils nommaient encore \»/mm$ 
turbulents et brouillons ; et ceux qui refusaient les présents da 
leur prince ont été mis au rôle des orgueilleux et des Ibis... 

Celte page do Traité des guerres civiles, écrite vera 
1622, dépeint au vif la ntuation d' Agrippa entre 16 10 et 
1620 ; elle résume exactement un chapitre très doulou- 
reux de sa TÎe. 

Dès le début, il se montre malcontent résolu. Quand 
la reine est déclarée régente» nul n'y trouve à redire 
dau les Etats du Poitou, que d'Aobigné. Délégué no- 
DObaCant par sa province pour 6ûre les submiMOOs et 
prêter terment, il « parla fort », dit Lestoile, et protesta 
« çm'iis étaient dune religion en laquelle, comme on 
beaucoup dCaulres, ni pape, ni cardinal, ni prélat, éves- 
que, ni quelconque autre personne ne les pouvait dis* 
penser de la subjecUon naturelle et obétuance qu'ils 
devaient à leurs rois et princes aomrerains, laquelle ils 
reconnaiasaient lui être légitimement et absoliraient due, 
ulon Dieu et sa parole. » Il articula cette somniwion 
arrogante debout, tans que nul s'agenoufllât de set col- 
lègues, au grand scandale du coosefl. Peu après, la reine 
llionora d'un entretien particulier, pour le flatter et 
peul-èlre le rendre suspect à son parti. Elle eaeaya de 
le corrompre en lui fidsant oflfiir ime pension de dnq 
mille livres, qui s'ajouterait à celle de sept mille dont il 
iouiasaH soas le règne précédent. D'Aub^ 



3l6 BIBLIOTHÈQUE UNIVSRSBLLB 

A Saumur, Tannée suivante, il aggrava son attitude^ 
et rompit avec le duc de Bouillon, qui proposait « qu'on 
se dessaisit de toutes espérances pour se remettre en la 
disposition de la Reine et du Conseil. » Les mots de 
« traître et de bourreau » se trouvaient parmi les amé- 
nités de sa réponse. Non pas, sans doute, que ce parti 
armé à l'intérieur lui parût compatible avec la bonne 
direction d'un Etat. Il dit quelque part, à propos des 
« places de sûreté », que ce sont des « noms fâcheux 
et nouveaux reprochables pour jamais à ceux qui ont 
diffamé et déshonoré la France, mais sans fraude à ceux 
qui les doivent à la bénédiction de leurs justes armes, 
et à la puissante nécessité. » Il est toujours, en 1611, et 
sera presque jusqu'à l'extrême fin, l'homme qui a vu la 
Saint-Barthélémy. 

Aussi les défections intéressées, les infidélités mon- 
nayées le font- elles vomir de dégoût. Il aime mieux 
demeurer pauvre et même gêné, avec ses pensions- 
désormais impayées, que de pouvoir être, lui aussi, 
« accomparé à un mâtin qui a mis la tête dans un pot 
de beurre, tandis que les autres petits chiens lui viennent 
lécher les barbes par congratulation. » A l'assemblée 
synodale de Thouars, n'entendit-il pas quelques minis- 
tres nouveau jeu apprécier ainsi l'acte de certains gou- 
verneurs qui mettaient leur garnison en la bourse : « Ils 
sont pourvoyants et pacifiques. » La coupe était déjà 
pleine, elle déborda : « Sur cette nouvelle farce,. 
Aubigné prit congé, disant qu'il était quitte des assem- 
blées publiques, étant devenues telles que des femmes 
publiques. » 

La rupture avec le parti réformé était donc consommée. 
La rupture avec le gouvernement de la reine et du 
jeune roi allait infailliblement s'ensuivre. Car l'esprit 



D'Aimmi tous hucu nr n Loun xm 517 

pârtiitii raalMdt avec rkkoco dm les fih» intègres 
et les plus menacés et tnmsfonnatt ces fidèles en 
rebelles. Rohan se fortifie dans Saint-Jean d'Angély, 
d'Aubigné met Mailleaiseo état de défense, et, en outre, 
achète la petite ile do Doignoo, dont il fiut tme citadelle 
imprenable. En même temps, il bâtit une maison à 
Maillé, et se tient prêt à tout érénement Bientôt il 
prend les armes, 6ût quelques démonstrations autour de 
Mafflaïais et seconde dans sa rérolte Condé, qui devait 
anssitAt le trahir et le perdre. Le voilà désormais seul, 
mèche allumée, dans ses petites garnisons, tftté par les 
envoyés du roi qui hochent la tète à la vue de ces forte- 
resses parûutes, sondé pour un rachat avantageux qui 
l'enrichirait en l'annulant, d'ailleurs renié par ses coreli- 
gionnaires qui demandent, à l'assemblée de La Rochelle, 
qu'on lui rase ses fortifications sur les oreilles. Et le 
« bouc du déseit » de répondre : € Soit 6ût comme il 
est requis aux dépens de qui le requiert! » Traiter, négo> 
der, vendre ou se vendre, à d'antres! Il n'était pas, 
comme il l'écrit à Condé, un « compagnon de la dre 
verte. » Il ne saurait, comme lui, demander pardon au 
roi : € Celui qui a demandé pardon a mis une bouie de 
vadie sur sa tète et ne peut plus traiter honorablement » 
Ainsi il demeurait seul contre tous. Ne venait^il pas de 
se couper toute retraite, en lançant à point nommé, 
l'épopée huguenote des Tragiçut$, et le premier tome 
de son Huloirt umwiruUe, imprimé sons ses yeux, dans 
sa maison de BlaiUé (1616) f 

L'auteur des Tragiçmêt se voilait à demi sous d'énig- 
matiqnea inttialea : mais ce poème d'un (aiutique 
subUme était signé à tontes les pages. La personnalité 
de d'Aubigné éclatait dans ses vers dantesques. Ils se 
trahissait à sa violence, à son génie. En outre, Ui con- 



3l8 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

oordance était évidente, malgré la différence des tons^ 
entre les Tragiques et l'Histoire universelle. Ici comme 
là, dans l'œuvre farouche du partisan inspiré comme 
dans le récit contenu et grave du soldat politique, 
c'était même dessein de rappeler les origines sanglantes 
de la nouvelle Eglise, de montrer cette Eglise sous la croix, 
d'interpréter les desseins delà Providence sur la Jérusalem 
moderne. Les Tragiques étaient dédiées aux frères et aux 
fils des martyrs, aux fidèles, mais aussi aux lâches et aux 
dégénérés : monument de gloire et d'opprobre, dans la 
pensée de leur auteur. L'Histoire^ elle, était dédiée arro- 
gamment, noblement, simplement, « à la Postérité. » 
Leur apparition soudaine, à cette heure critique, ressem- 
blait trop à un défi pour que la ruine de d'Aubigné ne 
fut pas désormais résolue. 

Le burgrave de Doignon sentait sa perte d'autant 
plus inévitable qu'il était attaqué dans ses œuvres 
vives par son propre sang, par son fils. Constant 
d'Aubigné, homme non sans talents, mais sans foi, sans 
cœur, sans moralité, sans pudeur, fanfaron de vices et 
hypocrite de repentirs, faisait à son père une guerre plus 
redoutable que ses ennemis. Il est prouvé qu'il avait 
fait de Maillezais, comme l'en accuse son père, « un 
berlan, un bordeau. » Ses torts furent tels, qu'on put 
voir d'Aubigné et son gendre, Adde de Caumont, mar- 
cher l'épée à la main contre Constant, qui les venait 
assiéger et « pétarder. » Quelle résistance pouvait encore 
se promettre Agrippa, quand son fils unique marchait 
contre lui ? 

Il fallut donc désarmer. Le vieux huguenot, acculé, 
se résigna à rendre ses chères forteresses, ces citadelles 
dont chaque pierre était pour lui un symbole de foi. 
Du moins les remit-il, après lui, au plus digne. Ce fut à 



D'AUBIGICt aOOS HBOU IV BT LOUIS Xm JI9 

Henri de Rohan, le fendre de Solly, le dernier reprë- 
•entimt du vailUntime bqgwoot D'Epemon, très puis* 
tant en Angoumoés, et ambttiettz de l'être daTintage en 
Poitou, offirmit tous main deux cent mille livret comp- 
tant ; Roban n'en offirmtt que cent mille, dont cinquante 
comptant, et le retle aatei peu garanti. D'Aubigné 
ajouta la ruine matérielle à l'autre, en choisiatant 
Rohan pour ton ac qu ére ur. Il te retire alort à Saint- 
Jean d'Angély, tout la prolactkm de Rohan loÎHiième. 
11 y active l'impreation du tecond tome de ton Histoire, 
Celui-d parait en 1618, € à tet dépens. » Aussitôt le 
volume est condamné et brûlé ; c'est celui qui contient 
les événements de U Saint-Bartbélemy. D'Aubigné ne 
t'émeut pat pour ti peu; il s'émeut davantage lorsque 
bi cour refote à Roban l'autorisation de désigner du 
moins d'Aubigné pour son lieutenant à Maîllaiais Cette 
fois, c'est U proscription en France. Obligé de chercher 
à l'étranger € le chevet de sa vieillesae et de sa mort », 
il hésite un instant Le prince d'Anhalt lui fiut des pro- 
positions flatteuses. Il n'accepte pas. Mais, se vo>'ant 
atnst recherché, il s'enhardit à dmnander à Louis XIII, 
non sans présomption, de vouloir bien lui indiquer 
celui des Etats voisins où il aura pour agréable que 
d'Aub%né se réfqgie. Le roi se garde naturellement de 
traiter sur ce pied avec un sujet quasi rebelle. C'est alors 
que d'Aubigné, mettant à profit des rebuioos d^ 
a nci e nn es avec le pasteur Goiûard, de Genève» d'aiOeors 
invindhlement attiré par bi dté de Calvin et de Théo- 
dore de Bèie» entre en pourparlers, d'abord indirecte- 
ment et sous prétexte de se documenter pour ton Hii* 
iùin^ puis directement, avec les s)'ndics de Genève, et 
thit proposer au Petit Conseil, qui l'agrée, son phm 
d'éCabUssement définitif dans cette ville. Il ne s'agit plus 



:$aO BIBLIOTH&QUS UmVERSBLLB 

que d'atteindre Genève sans encombre, chose malaisée. 
Enfin d'Aubigné réalise les restes de sa petite fortune, 
s'entoure de quelques hommes déterminés, trompe ou 
évite ceux qui le guettent, traverse indemne toute la 
France, depuis le Béarn jusqu'à la Savoie, échappe à Gex 
au marquis de Cypières « qui le poursuivait ayant son 
portrait», et arrive enfin sain et sauf, n'ayant perdu que 
la moitié de son bagage, dans la ville de Genève. C'était 
le I" septembre 1620. Cette fois, il touchait au port. 

4' 
Plus d'un demi-siècle auparavant il avait quitté 
Genève en écolier qui s'évade. Il y rentrait en fiiyard, 
en proscrit. Mais ce fuyard était un des rédacteurs de 
l'Edit de Nantes; ce proscrit était investi d'une «procu- 
ration générale » des Eglises réformées de France. 
C'était un exilé hautement représentatif qu'accueillait la 
cité. Un grand personnage, au caractère mi-religieux, 
mi-guerrier, devenait son hôte officiel. Son air, ses 
armes, sa suite militaire, désignaient le maréchal de camp, 
le compagnon d'Henri. Sa conversation décelait l'auteur 
des Tragiques et de V Histoire universelle. L'accueil fut 
déférent, empressé. Les syndics, le Petit Conseil, flattés, 
fêtèrent cet hôte de marque. Au festin de réception 
figurèrent, dit d'Aubigné, de grands « massepains » à 
ses armes. Dès que d'Aubigné eut jeté les yeux sur le 
Crest pour y élever, dans la banlieue de Genève, un 
petit manoir, toutes facilités lui furent accordées. Son 
logement provisoire en ville fut gracieusement acquitté 
par la Seigneurie, le fisc l'exempta des impôts. La cité 
de Calvin honorait ainsi le héros de l'Eglise militante et 
vaincue dans sa victoire, la ville libre s'acquittait envers 
l'historien qui transmettait à la postérité le glorieux 
épisode de « l'Escalade. » L'une et l'autre enfin voyaient, 



D'AUMGKÉ lOOS fllliai Vf ET LOUB Xm 521 

oe guerrier éprouvé, une garantie de plus pour leur 
fièreet pénlleoM iDdépendanoe. 

D'Aubigné ne demeunst pas en reste avec Genève. Il 
lui vouait son activité, son bras, son épée. Son cœur 
surtout* Il était impatient de prouver à cette c Sîon », « 
selon les termes d'une lettre à Goulard, — qu'il en avait 
« sucé le lait » dans sa jeunesse. De sa Jeunesse, il trou- 
V ' encore des témoins ; si Tliéodore de Bèn, le censeur 
;;kiulgent de ses € postiqueries », avait disparu depuis 
longtemps, Louise Sarrasin, son amie d'enûmce, était 
toi^ouis là, maintenant vénérable grand'mère couronnée 
(le [K*tits-enâmts, après un triple veuvage. Et parmi les 
syodk» d'Aubigné retrouvait avec joie un neveu de 
Louise, Jean Sarrasin, petit-fils de son ancien maitre 
Thilibert Sarrasin* Mosurs, traditions et culte, antiques 
nielles à degrés escaladant U colline où trône la cathé- 
drale Satnt-Pierre, longs couloirs tortueux de ville aéne* 
lée et menacée, il retrouvait tout en place, avec en plus, 
un vague espoir de guerre e u ropéenne dont il se forgeait 
d'avance une félicité. Aussi un tressaillement de bonheur 
guidait-il son geste, lorsqu'il offrait à la ville un exem- 
plaire de son HUImrt timbré à ses armes, avec cette 
inscription \ ^A ta cùi de Dieu, Genève la Samie, ei tes 
iris kon, et magmf. Seigneurs, Théod, Agr. Daubigné, 
ft^u >i bras ouoers en leur uin, V (ous) D {édie) les 
restes de ses labemn ei de sa vée.w 

L'endiantement dura deux années. D'Aubigné avec 
les geotilsliommes de sa suite, tenant état de maison 
dans la rue du Vicux-CoUège. Le dimanche, en grand 
costume, il w rendait à la cathédrale et s'asseyait, en 
6ice de la chaire de Calvin, au banc d'hoonaor, à une 
place qui lui était réservée. Au consefl de guerre son 
umv. ux ai 



522 BIBLIOTHitQUB UNIVSRSSLLB 

avis faisait autorité. La situation politique, entre 1620 et 
1622, s'assombrissait partout, parmi les premiers mouve- 
ments confus de la guerre de Trente ans. Genève courait 
des risques sérieux. Le duc Charles- Emmanuel aurait 
volontiers pris sur elle une revanche de l'affaire manquée 
en 1602. L'expérience de d'Aubigné, passé maître dans la 
fortification, était ici précieuse. Pour compléter les dé- 
fenses de la ville, il traça le plan des travaux à exécuter 
au boulevard du Pin, au quartier Saint-Antoine, au quar- 
tier Saint-Jean. Aussitôt il était appelé à Berne, chez 
les alliés de Genève, et, pour mettre Berne à l'abri d'un 
coup de main, il établissait un plan général de fortifica- 
tions et plantait le premier piquet, en présence des auto- 
rités solennellement convoquées. Bâle le mandait dans 
le même but, envoyait un magistrat au-devant de lui, le 
recevait en grande pompe et le traitait magnifiquement, 
lui et les siens, pendant près d'un mois (du i" au 
25 mai 1622). Il est probable qu'il faut rapporter à ce 
séjour le portrait de Sarburg qui a tous les caractères 
d'un hommage officiel. Là encore, d'Aubigné traçait un 
vaste plan d'ensemble ; il enserrait la ville, sur le papier 
du moins, dans une enceinte de 22 bastions, dont quatre 
seulement furent exécutés. A son retour, il inspectait les 
travaux de Genève avec son gendre Adde de Caumont. 
Il y intéressera bientôt son fils naturel, Nathan, mathé- 
maticien et ingénieur, qui porte alors le nom de La 
Fosse. Un grand plan s'élabore dans sa tête : faire des 
cités helvétiques un camp protestant au service d'une 
fédération des puissances réformées. Genève lui paraît, 
non sans raison, un point stratégique admirable pour y 
faire jouer les ressorts d'une contre-Ligue européenne, 
et pour nouer des fils diplomatiques avec l'Angleterre, 
les Pays-Bas, Venise. Un écho du «grand dessein» 



O'AUBSGMi tocs RBIimi HT IT LOUIS Xm }25 



semble palpiter dans Im oorraspoodanoe àéccnmt, — et 
d'ailleurs fort mutâée, — d'A|;rippa à cette époque. 
Maïs si c'est là € sa» politique, est-ce celle des natioiii 
réformées ? Est<e celle de Génère ? Le brooilloD mUio* 
md ne Ta-t-il point èlre la bronflloo e ur opée n ? 

Il le fut devenu, sans conteste, si son action eût été 
aussi Ubre que son désir. Mais la dté calviniste, au pou- 
voir jaloux, prudent, le rappela vite à la réalité. Mainte 
fois, le conseil, prenant ombrage d'actes ou de propos 
inconsidérés, dut fiure à l'hôte gênant des remontrances. 
Tantôt c'est une question de politique extérieure où on 
le prie de ne pas s'ingérer ; tantôt c'est une réclamation 
de Mtron, l'ambassadeur du roi de France à Soleure, 
qui se plaint des c blasphèmes » répandus contre son 
maître par un sujet réfugié ; tantôt une représentation 
du roi lui-même pour le même objet. Un jour, c'est une 
contestation frivole avec un seigneur allemand, le comte 
de Hanault, pour la ptéséanoe à Ul cathédrale ; un autre 
jour, chose autrement grave, c'est une intelligence avec 
un prince d'Allenuigne pour 6dre marcher une petite 
armée suisse contre les troupes de l'empereur. A tout 
coup, d'Aubigné proteste de ses bonnes intentions, s'ex- 
cuse et cède. Les Genevois n'en sont pas moins inquiets, 
et le souhaitent plutôt hon de Genève qu'à Genève 
même. Encore, quand d'Aubigné bâtit le Crest, s'infor- 
ment-ils si ce ne sera pas une forteresse : ils craignent 
un nouveau Doignon à laaiB portes. Bien letir en a pris 
d'avoir reçu l'anden maréchal de camp en hôte, sans lui 
donner le titre de € bourgeois. » Ib peuvent ainsi ré- 
pondre, à Paris, que d'Aubigné continue à être un étran- 
ger parmi eux, qu'au surphH il s'est retiré cen une 
sienne maison aux champs. » En même temps, ils le font 
oAdeosement avertir qu'il les obligera d'être moins 



324 BIBUOTRftQUB UNIVBRSBLLB 

fréquent en ville. Et d'Aubigné, voyant Genève se reti- 
rer de lui comme naguère La Rochelle, se confine désor- 
mais dans sa seigneurie du Crest et se résigne, cette 
fois sans espoir de retour, à « pendre sa petite épée au 
crochet. » D'ailleurs, la France s'est maintenant donné 
un maître. Richelieu dirige ses destinées ; le temps est 
passé des aventures. D'Aubigné le sent enfin. Il va s'as- 
sagir, — relativement, — vers la soixante-douzième an- 
née. Un événement s'est produit dans sa vie qui l'incline 
au caUne et fait planer sur sa fin une paix inconnue. 

Le 24 avril 1623, plus que septuagénaire, il s'était 
remarié. Mariage de situation et de convenance, évidem- 
ment ; mais acte de haute volonté des deux parts, au- 
quel les circonstances prêtent un certain caractère de 
grandeur. Quand d'Aubigné présenta sa demande, il ne 
laissa pas ignorer à l'intéressée qu'il venait d'être con- 
damné à mort à Paris, par contumace, pour la quatrième 
fois. Il éprouvait ainsi la femme qu'il avait choisie. Celle- 
ci, vaillante, mit avec allégresse sa main dans la main 
du condamné. Ce geste présageait ce qu'elle fut : la digne 
compagne de l'exilé, de l'isolé, du partisan déçu, du père 
trahi. Deux grands caractères s'associaient, deux exis- 
tences brisées rejoignaient leurs ruines pour s'y abriter, 
dans leur halte dernière. Renée Burlamachi, de la mai- 
son des Burlamachi de Lucques, appartenait à ce « re- 
fuge italien» qui enrichit Genève de tant de familles de 
distinction, les Turrettini, les Callandrini, les Diodati, les 
Micheli*, etc. Née en 1568 à Montargis, à la cour de 
Renée de Ferrare, elle avait alors 55 ans. Elle survivait 
à toute sa maison ; veuve de César Balbani depuis deux 
ans, elle avait successivement enterré les dix enfants 

* Presque toutes ces familles, comme celle du Lyonnais Sarrazin, 
comptent encore à Genève des représentants. 



D AcuonÉ tom nmi nr wt toc» xm 53$ 

qu'elle avait eus de lui en trente-dnq ans de mariage. 
Son expérience do malheur ne le cédait en rien à celle 
de d'Aubigné. Fv la force de l'âme, la lucidité de l'es- 
prit, elle était son égale. Plir l'égalité, par l'aménité de 
•00 caractère, elle lui était supérieure. Pour la aecoode 
fdt d'Aubigné iw i na i waif le foyer, et t'adciuciwait à la 
tiédeur. H tmroj^ larg ement dédommagés, les officiers 
qui composaient sa petite maison militaire. II consacra 
désormais ses loisirs à la âunille 00 à ses écrits. 

Outre son fils Constant, il avait vu grandir et pu éta- 
blir deux filles, Marie, la cadette, mariée en 16 14 à 
Josué d'Adde (00 Dade) de Caumont, était déjà morte 
en 1623, laissant quatre enfants en bas âge. Looise*Ar* 
témise, l'ainée, avait épousé en 1613 Benjamin de Valois, 
seigneur de Villette ; elle fiit la grand'mère de M"* de 
Caylus. D'Aubigné, qui avait dirigé l'instruction de ses 
filles avec le soin que nous avons dit, entretint avec 
ses gendres les meilleurs rapports, et parait avoir été un 
grand-père très tendre. Dans le temps même où il assu- 
rait en Suisse l'avenir de son fils légitimé Nathan, il se 
préocc up e de Louise et de ses enûints, au sortir d'une 
année de guerre et de famine : € Je serais bien aise de voir 
votre doux maître et vous, pour vous (aire goûter la dou- 
ceur que Dieu donne à ma vieillesse... Si Dieu nous donne 
ce contentement, je voudrais bien deux choses en voire 
équipage : Tune, un des peiiU en/ants de votre santr^ tel 
que VOEU deux choisirez.^ » Sans doute Louise porta son 
choix sur sa nièce Artémise, U préférée du vieilUtfd. 
Celte enâmt, à l'âge de quatre ans et demi, avait pro- 
noncé tme parole qui alla au cœur de son grand-père ; 
celui-ci s'en souvint dans son testament. Ainsi le Cresl, 
malgré son pont-levis et ses courtines, était une maison 
de patriarche. M** d'Aubigné soulignait de bonté tous 



326 BIBLIOTHÈQUE UNIV£RS£LLB 

les actes de son mari : elle les corrigeait au besoin. 
A sa mort, elle faisait à Constant, le déshérité de son 
père, un legs personnel. C'est elle qui, souvent, prend la 
plume pour Agrippa, quand celui-ci est incommodé de 
l'érjrsipèle « qui ne le manque point à la fin des au- 
tomnes. » Au reste celui-ci toujours vivace, gêné seule- 
ment à cheval par une de ses innombrables blessures, va 
et vient, surveille ses vignes (car il fait du vin) écrit, 
promène. Plus d'un voyageur, sur la route descendante 
de Jussy à Genève, dut s'étonner de cette rencontre : un 
grand vieillard, en fraise Henri IV et costume militaire 
d'ancien style, tenant paisiblement une fillette par la 
main et lui contant des histoires. 

Ces histoires, c'est-à-dire son histoire, il s'amusait à 
l'écrire alors pour ses petits-enfants, ou plutôt à la con- 
tinuer, car elle était commencée depuis des années. Il 
rédigeait le chapitre le plus douloureux, celui de son fils. 
Il n'en avait pas fini avec ce malheureux, qui le pour- 
suivait de son infamie jusque dans sa retraite. A tout 
instant cette écharde enfonçait sa pointe dans sa chair. 
Constant reparaissait, tantôt jouant la comédie du repen- 
tir, tantôt menaçant de chantage. En vain le munissait-on 
d'argent, d'emplois ; on ne s'en débarrassait jamais, et ses 
actes devenaient de plus en plus dangereux. Traître à 
toutes causes, il livrait ses bienfaiteurs de la veille, et 
trouvait moyen de compromettre en même temps son 
père, Genève et son roi. Genève, alarmée de ses allées et 
venues en 1627, le fit déguerpir. Et d'Aubigné, pour se 
garantir des « puantes actions de son proche », songea 
très sérieusement à quitter le Crest pour aller mourir 
en Angleterre. On ne s'étonne donc pas qu'il n'ait ja- 
mais désarmé envers son fils, et qu'il ait fait à une offre 
sournoise de réconciliation cette foudroyante réponse : 



D AUBicici louf mifu IV iT Loun xm 527 

« N*e$péret pas que je pulsae touchtr à U main qui sert les 
Violet et bit U guerre à Dieu, que b langue puante de blas- 
phèmes me puisse accoiscr de paroles, et que les genoux qui 
ont ployé devant les profrnes autels me puissent fléchir en flé- 
chissant devant moi.... Surimeau. (Constant d'Aubigné était 
baron de Surimeau). tenei pour certain que l'apostasie ou l'a- 
théisme me sont insupportables envers ceux qui ne me touchent 
point de sang, mais qu'il n'y a règle médiocre en ma douleur 
ni en ma juste colère, quand le Diable a mis les ongles dans 
mes entrailles pour triompher du fils que Dieu m'avait donné. 
Et bienheureuse la mère tant aimée que vous alléguez, d'être 
morte plus doucement que par les regrets de son parricide en- 
fiint. Enfin vous demandei que je vous ouvre, pour vous jeter à 
mes pieds ; et je vous dis que ma porte ne vous peut recevoir, 
que vous n'ayez brisé, ou franchi les portes d'Enfer. » 

Cet édats désormais sont rares. Certes, d'Aubigné 
restera jusqu'à la fin capable de violences. Il ne dépouil- 
lera jamais complètement le vieil homme. Des ran- 
cunes andennes et recuites, des colères plus récentes, lui 
suggéreront encore mainte diatnbe furieuse, dont témoi- 
gnent ses uiaousciits. Cepeodaiit ces accès s'espacent^ ou 
ne s'é p a n die n t guère que sur le papier. L'adoucisse* 
ment chez lui est graduel ; et, comme jadis, il attire, et 
presque il charme. N'a-t-il pas la con v ersatioo la plus 
riche, l'esprit le plus primesautier, le caractère le plus 
sûr ? Les plus solides tètes de Genève aiment à venir se 
frotter à la sienne. Cest Goulard, et c'est Théodore 
Tronchin auquel il léguera ses manuscrits» depuis lors 
toujours si précieusement conservés dans la fiumlle ; c'est 
Diodati, c'est Turettini, le neveu de sa teime ; c'est 
Jean Sarrasin^ auquel il raconte des souvenirs sur sa 
grand'mère. Il n'est pas seulement le seigoetir du Crest, 
il est un peu le grand hoomie de Genève. Son manoir 
est un Femey protestant Les étrangers de marque, s'ils 
sont de la religion, vont à d'Aubigné, à moins que d'Au- 



328 BIBUOTHftQUB UNIVERSELLE 

bigné n'aille à eux. C'est d'Aubigné qui s'occupe, avec 
le conseil, de recevoir la duchesse de Rohan et sa fille, 
lorsqu'elle se rend à Venise. C'est lui qui donne, au 
Crest, à la princesse de Portugal et à ses cinq filles, un 
grand concert de musique et de vers. Les vers ont été 
conservés. Mais de qui était la musique ? Et qui jouait de 
cette « grande viole de basse » qui figure dans l'inven- 
taire de d'Aubigné après son décès ? On peut poser la 
question, quand on se rappelle le ballet de Circéf l'Aca- 
démie de Charles IX, les chansons tristes d' Agrippa 
mises en musique par Catherine de Bar, et les passages 
de certaines lettres qui dénotent un raffiné musicien. Ce 
qui restait d'artiste chez l'ancien partisan put se révéler 
à ces rencontres, et ne dut pas médiocrement ravir. Il 
fallait en effet singulièrement le connaître pour s'at- 
tendre de sa part à tout, même à l'exquis. 

Son occupation principale, en ces années de détente, 
fut assurément la revision des ouvrages qu'il avait déjà 
publiés, et la rédaction de diverses « suites. » Il donnait 
en 1626 une seconde édition de V Histoire universelle y 
soigneusement rectifiée et complétée sur documents nou- 
veaux ; il préparait une suite de cette Histoire^ dont le 
brouillon est à Bessinge avec tous ses autres papiers. Il 
retouchait les Tragiques. Il rédigeait, pour ses petits- 
enfants exclusivement, sa Vie qui est un appendice per- 
sonnel à V Histoire universelle. Il reprenait ou ébauchait 
divers traités politiques, {Traité des guerres civiles,) le 
Caducée ou l'ange de Paix, plutôt pour lui-même que 
pour le public ; il mettait en vers la Genèse (poème de 
la Créatioti) ; il écrivait son Hiver, recueil de poèmes 
destiné dans sa pensée à répondre au Printemps ; il pré- 
parait une édition ou une réédition d'opuscules, sous le 
titre de Petites ceuvres mêlées; il écrivait ou retouchait 



D'AUMGiii toot Hsau nr it locis xm 339 

la %'eniiiieaw Con/euian de Sati^\ enfin, il méditait de 
coudre une noinrdle suite an fiunenx Baram de Fcmatu. 
Un de œa dernieia opoicn le a, le Cadmcéê au tange de 
PûLx, montre chea d'Aubigné l'apaitenient final (1629). 
Il renonce à la politique du poing tendu. Il reconnaît, — 
k ioixante-diz-eept ans — que l'hamionie an sein de sa 
propre Bgliae, la bonne entente avec les antres reUgioos» 
la confiance en la Providence pour le reste, est désor^ 
mais la seule politique digne de citoyens et de chrétiens : 
< Que toutes ces choses apprennent... k ceux qui sont 
d em e ur é s debout, d'en rendre giAces, de s'humilier et tirer 
dn gantelet la main de paix en y conTÎant son contraire 
même.... Ne suçons pas en serpents le venin de ces fleurs, 
mais, comme abeilles, le miel de leurs amertumes.... » 
Nobles paroles, mais un peu tardives. Deux fois noblea 
paroles cependant, et en tant que chrétiennes, et en 
tant qu'ellea expriment le dernier état d'espnt de cet irré- 
ductible que fut trop longtemps Agrippa d'Aubigné. Il y 
a du mra culpa dans ce testament politique et religieux. 
D'Aubigné méritait de mourir sur ces paroles. Mais le 
Caducée ou tang€ d€ PùLx demeura dans ses cartons, 
et ce qui parut, ce fut la quatrième partie du Baron de 
ste (mars 1630). Etrange aberration d'un vieillard 
4u.. pouvant finir sur un suprême appel à la concoide» 
prcf^re assouvir des haines rétrospectives dans un pam* 
pi). et où la licence confine à l'obscénité. Dépense inutile 
d'esprit et de fiel ; mais surtout imprudence gratuite. 
I) Aubtgné ne connaissait*!] pas le rigorisme genevois, 
lintolérance calviniste ? Sans doute 00 en n'était plus tout 
il fait, en 1630, an tenpa où une femme était emprison- 
née poor avoir traité Calvin de méchant homme ; où un 
membre de l'Eglise était exclu de bi Cène pour avoir 
soutenu qu'il était aussi homme de bien que Calvin ; où un 



330 BIBLIOTHÈQUE UNIVERS£X<LB 

meunier était condamné à la prison pour avoir appelé 
son âne Timothée. Mais, naguère encore, en 1602, défense 
n'avait-elle pas été faite d'imprimer les Essais de Mon- 
taigne ? Et les moindres écrits sortis des presses gene- 
voises de Pierre Aubert n'étaient-ils pas épluchés par le 
consistoire ? Le même Pierre Aubert n'avait-il pas été 
interdit, comme ses confrères, de l'impression et même 
de la vente de V Histoire universelle de d'Aubigné, à la 
veille et au lendemain de l'installation de d'Aubigné 
à Genève ? Aussi advint-il de cette quatrième partie du 
Fœneste ce que l'auteur aurait dû prévoir. Une « bour- 
rasque » s'éleva, dont l'émotion abrégea sans doute cette 
glorieuse vie. Le 29 mars, un rapport était fait au Petit 
Conseil. Le 12 avril, l'imprimeur était condamné à une 
amende, le livre supprimé ; l'auteur devait être mandé à 
l'auditoire, par devers les « scholarques et autres sei- 
gneurs » pour y être admonesté. Cette humiliation su- 
prême, la maladie se chargea sans doute de la lui 
épargner. Dès le surlendemain de cette décision, en 
-effet, le 14 avril, l'érysipèle reparaît, grave tout de suite, 
et bientôt mortel. Les lettres de M"* d'Aubigné aux 
enfants de son mari disent les phases du mal, et le 
caractère du malade. Son calme, sa sérénité joyeuse, ne 
se démentent pas un instant. La mort, qu'il avait vue en 
face tant de fois, n'avait pas de quoi le surprendre. Il 
était prêt. Après le long combat de sa vie, il pouvait 
maintenant embrasser d'un coup d'œil la carrière par- 
courue : rien en en elle dont il eût à rougir. Il avait pu 
se tromper, faillir ; pécher par orgueil, par violence, et 
même, du moins une fois, par cruauté. * Mais excès ou 
fautes seraient absous ailleurs, il le sentait, par le dévoue- 

* Exécution sommaire des prisonniers de Daz, peu après la Saint- 
Barthélémy. 



D'AUBIGNâ tOOt HBOU HT BT LOUIt Xm 55 1 



ment absolu à une cause ju^ sainte. Et la 
de rhem présente ne pomraienl qn'aocroitre ta foi : la 
Réfonne ne se re|>renait-«Qe pas à la rie, après la chute 
de La Rochelle ? L'unité nationale, crue nagoàre impoa- 
sible» se fiusait, était dé^à 6ûte à cette heure. L'avenir, 
Dien senl en avait le secret. Quant k lui, son rôle était 
finL II était fini depuis très longtemps ; et son erreur la 
plus grave avait été de l'avoir voulu prolonger. Il avait 
hâte maintenant de changer de demeure. Comme sa 
femme le pressait de prendre quelque nourriture : € Laisse, 
ma mie, maintenant je veux naanger du pain céleste. » 
Quand il se sentit sur sa fin, sa figure s'illumina, et un 
chant sortit de ses lèvres : 

La void, l'heureuse {oonée 
Qpe Dieu a frite à m déiir ; 
Par ooof toit giiœ à bi doonée, 
El prcooQS eo elle plaiiir. 

C'était le vieox cantique qu'il chantait à Coutras, 
avant de charger. Quelques Instants après, O exhalait à 
Dieu son âme fervente. Ainsi trépassa Théodore Agrippa 
d'Aubigné, le jeudi 9 mai 1630, jour de l'Ascension. 

Il fut solennellement inhumé dans le dottre St-Pierre, 
Ion attenant â U cathédrale. Sur sa tombe fîit pUoée 
l'Inscription qu'il avait préparée lui-même : raide et fière, 
à la fois bénisnnte et maudissante, elle adjurait ses en- 
âmts, dans un Utin tendu et pittoresque, d'avoir à suivre 
son exemple. Lori de la disparition du cloître, cette ins- 
cription fut transportée dans la cathédrale, où on la volt 
encore. Incrustée dans la nef de droite, non loin de la 
porte, elle garde toi^oars son air de hautain défi : et, du 
haut de la muraille, elle semble considérer, en face, 
l'objet dont la ca th édral e a fidt sa relique protestante : 
U € chaire » de Calvin. ^ » 

S. ROCHEBLAVB. 



♦♦♦♦♦♦♦♦«♦♦♦♦^^«^^♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦»» 



UN PAYS SANS PRINTEMPS 

ET SANS AUTOMNE 



Impressions de retour d'Afrique. 



L'été s'est enfui, et en me promenant ce soir parmi 
les premières teintes d'automne, les champs de frêles 
colchiques, les bruyères et les feuilles mortes, je songeais 
aux pays de la terre qui n'ont ni printemps ni 
automne.... 

Je songeais à un coin d'Afrique d'où je reviens à 
peine : le Congo, ce merveilleux royaume de la nature 
tropicale. Une nature qui vous éblouit et vous laisse 
presque anéanti sous le poids d'impressions si profondes, 
si riches, si intenses.... Mais une nature qui n'a ni les 
chants joyeux et les fleurs nouvelles du printemps, ni 
ces adieux si reposants de l'automne, adieux d'ors 
pâles et de bleus voilés. Une nature qui ne connaît 
qu'une unique saison : l'été, un éternel été. 

Lorsque, après avoir passé quelques années dans la 
région des tropiques, on s'en retourne vers le nord, on 
a d'abord comme l'étrange sensation de sortir de je ne 
sais quelle immense étuve naturelle où il y avait de la 
vie, de la vie à saturation. 



vu rATt tAja ptormcpt it iams avtomxi 353 

Ces ëtflDdoet tans limites des forêts tropicales, c'est 
bien rempire où s'essaie, où se crée, où s'aocumule de 
la vie sous les fonnes les ph» d i re n és » l«s plus osées* 
On y sent cômmfi ta formation mvstérieuse d'un con- 
tinent. 

Quelques heures à peine i trarers cette forêt, et l'on 
reste confondu au spectacle de cette Tëfétatkm splen- 
dide. Ce ne sont pas d'étroits coins de sous-bois où l'on 
s'arrête id et là pour admirer, c'est un immense, 
immense sous-bois tmique. On est de toutes parts cerné 
par des amoncellements de verdure. On ne voit plus ni 
ciel, ni terre, aucune édatrde vers un horizon proche ou 
lointain. 

On se trouve comme en un établissement de verdure 
ardente. On essaie de regarder, de détailler un peu ce 
fouillis de végétation : ce sont des art>res, des arbres 
gigantesques, entremêlant leur feuillage. Des lian» 
s'enroulent autour de leurs troncs, les couvrent, montent 
jusqu'aux dmes, retombent en se nouant, puis s'en vont 
encore enlacer un autre arbre. BUes les lient tous les 
uns aux autres. C'est un enchevêtremeot inextricable. 
Et puis, quand leurs forces sont épu isées , mollement 
elles serpentent et se traînent sur le sol. Elles privent 
la forêt de tout sentier naturel praticable. Celui qui veut 
fêm une longue marche dans U brousse doit être tou- 
jours précédé d'un noîr qui, la hache en main, ou\Te le 
sentier à travers l'épais fomllage. 

Parfois apparaît, dans cette verdure, comme une 
grande trouée nataraOe ; c'est un étang. Le vo y a g eur 
pousse un soupir de satis&ction, il esptee pouvoir res- 
pirer un peu plus Ubrement, sentir de l'espace vide 
autour de lui«^ 

Une pauvre vieille pirogue est là, mi-floitante, au 



334 BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSBLLB 

bord de l'eau. Elle appartient à personne et à tout le 
monde. Elle est là pour quiconque veut traverser. On 
entre dans la fragile embarcation. Quelques coups de 
pagaie et l'on est au milieu de l'étang. 

On s'arrête : la pirogue flotte sur des amas de mousses 
merveilleusement fines et diverses, au milieu de nénu- 
phars roses. 

Plus loin, vers la rive, voici des orchidées aux formes 
énigmatiques, des fougères, des bambous et des papyrus 
avec leurs têtes ébouriffées, fantastiques. 

Et de tous côtés, ce lac minuscule où l'on glisse est 
étroitement cerné par l'étemel mur de verdure. 

Mais, d'ici, l'on détaille mieux les feuillages divers. 
Il y a des arbres d'un vert très sombre, avec d'écla- 
tantes grappes de fruits rouges ou des bouquets, rouges 
aussi, de fleurs énormes, qui ne semblent plus être des 
fleurs tant leurs dimensions sont démesurées. Et les 
branches retombent lourdement jusque dans l'eau dor- 
mante. 

Puis voici des fleurs de lianes, de grosses cloches 
jaunes, au cœur incarnat, d'autres d'un violet ardent. 
(Le rouge, le jaune et le violet paraissent être les seules 
couleurs de la flore tropicale.) Et c'est une orgie de ces 
couleurs vives, un débordement de végétation qui 
s'épandent autour de cette flaque d'eau et en font 
comme une fusion enchantée qui tient captifs une infi- 
nité d'insectes étranges. Tout le jour ils dorment, ou à 
demi, comme grisés par l'excès de vie qui les entoure ; 
mais, le soir venu, ils s'éveillent et avec toute leur force, 
toute leur ardeur, savourent à leur tour le plaisir 
d'exister. 

Et tout le jour, les animaux de la forêt, des lacs et 
des fleuves ont, eux aussi, ce même air de bêtes lasses. 



UN PAYS SANS mimiIPt IT SA» AOTOMIIB SSS 

aoéanties, presque moanntet. Il n'est pts jusqu'aux 
oiseaux qui ne donnent cette impression arec leur vol 
flegmatique, leur oo! mél a acoiiqoeroent penché, leur voix 
éteinte. 

Sur les bancs de sable, en saison sèche, les caïman» 
lourdement dorment. 

PSarfois un hippopotame promène lentement sa tète 
gigantesque au-dessos de l'eau tiède, puis, d'un mouve- 
ment brusque, d'un sant H disparait. 

Et pourtant, en tout, dans la nature conmie parmi 
les êtres, on retrouve cette même indolence apathique 
et aossi œs efforts nolants et momentanéii comme si 
pour on instttit, tous voulaient secouer leur torpeur eC 
entrer en révolte. 

L'eau du fleuve même, qui semble couler immuable- 
ment molle et douce, tout à coup, à un tournant, se 
précipite en un rapide dangereux pour la pirogue qui 



Et le oofar, en6mt de cette nature tropicale, créé par 
elle jusqu'en ses moindres fibres, le noir subit également 
l'influeooe impérieuse de cette rie spéciale à la forêt et 
aux bêtes.... Gmime elle, on le sent écrasé par cet 
excès de vie, dont l'atmosphère est saturée, qui le 
domine et l'étouffé ou, par moments, le pousw à de 
brusques et puissants efforts. 

Il dépense de l'énergie avec une ardeur foUe, puis 
retombe, affiiisaé, dans une inaction triste..^ 

J'ai été fiippée dans la vallée de rOgooué (Gabon) 
de trouver coosCamment, à tout propos, dans la bouche 
du noir» cette simple petite phrase : Mii ûdjati Q/b 
suis teigué) qu'A praucooe avec toute hi lassilnde de 
son être. On le sent en effet fiitigué, non par ce qu'il a 
6ut, mais par ce qu'il n'a pu flure. 



336 BDUOTHÈQUB UNIVERSELLE 

....Et ainsi va sa vie sauvage.... II la subit beaucoup 
plus qu'il ne la vit consciemment. Elle n'a rien de réglé 
par lui, de voulu, de consenti. La nature a sur lui 
une influence passive. Elle l'a façonné, l'a pris dans 
ses rets et il reste son jouet docile, sans jamais 
avoir le courage de se révolter. Les heures de travail 
sont rudes, mais courtes. La dépense de force en im 
seul jour est inouïe : dans la forêt pour le défrichement 
de grands espaces destinés à ses plantations ; à la chasse 
dans ses luttes avec les fauves ; à la pêche, à la guerre 
surtout. 

Puis, l'effort terminé, il s'en revient à son village, 
s'étend sur les nattes éparses, dort des jours et des nuits, 
d'un sommeil lourd qui l'abêtit. 

Quand il s'éveille, son regard est morne et lassé, ses 
mouvements lents et mourants. 

Les femmes font, elles aussi, de très durs travaux, 
bien au-dessus de leurs forces réelles. Mais quand leur 
jeunesse, vite flétrie, a donné son grand effort, elles 
s'arrêtent et meurent brusquement. Il est rare de 
rencontrer par les villages nègres du Congo de ces 
vieilles femmes aux cheveux blancs qui finissent douce- 
ment leur vie. Toutes meurent jeunes, jeunes et pourtant 
fanées, usées, épuisées.... 

Les enfants naissent nombreux, mais seules les petites 
plantes fortes et vivaces subsistent. Leur santé est vite 
mise à l'épreuve. Ceux qui ne peuvent soutenir la lutte 
brutale meurent. Et c'est le grand nombre. 

Le noir, dans sa forêt tropicale, sous le ciel de feu de 
ce climat anormal, m'a souvent fait l'effet d'un de ces 
pauvres enfants difformes qui ont une tête beaucoup trop 
lourde pour leur cou frêle. Au lieu d'un effort régulier 
et continu, il s'use à de brusques tentatives pour dresser 



UM PAYS ftANt PftOrmiPt IT tA» AUTOMMB SS7 

et tenir droite ta pemrre tète qui lui pète. Blilgrë tout, 
elle retombe tant cette tor tet épaules trop ûu*blet. 

La persoonalitë du noir, pat plut que ta TÎe, oe peat 
dans cet oooditioot te développer lil>renient, normale* 
ment. Il a det atptratkNit rert un certain idéal, mais la 
volonté lui manque pour let conTertir en actes, bonty 
utilet. Il détire, mab n'arrive pas à vouloir. Il a de 
viret imprettioni, det élans de gaieté merveilleux, det 
instants de réel enthootiatme. Il est courageux, vindi- 
catif, mait tout cela teuleroent par crises subites et 
courtes après lesquelles il retombe dans too apathie, ta 
torpeur, too anéantiatenieot.... 

Et lÀ-bat, tur cette étrange et mystérieure terre, let 
jours passent tous pareils, d'égale longueur toujours. 
L'année ne se divise qu'en deux taitoiit : la taiton dat 
pluies, la plus chaude et la plut longue, et la taitoo 
b<x:he, celle des travaux de pèche et de déhrousietmtnt, 
mais dans l'une comme dans l'autre le solefl ett à peu 
près aussi intense, et la vie dans la forêt et tur le âeuve 
ne subit aucun arrêt. 

Et l'on ett tellement pris dans la rets de cette vie 
iocattante, oo en ett à tel point etdave, que Ton ne te 
surprend jamait à souhaiter à cette nature un peu de 
repos, aux arbres quelques feuillet lattet et jauniet, un 
peu d'automne répandant ta douceur dant la forêt et 
jutque vers lesoleil couchant. On n'aUend pas la saison 
des artwet morts» det herbet dormant sous un manteau 
blanc, un tempe de noo*vie, l'hiver enfin... pour avoir 
ensuite la volupté de sentir ce réveil lent et merreflleos 
de tout dans hi nature, de voir le re no u ve au partout 
apparaître et la sève de joie monter dans let arbiet et 
let êtres. 

tau» umv. ux ta 



338 BIBLIOTHÈQUE UNIVBB8BLLB 

Mais si, de retour en Europe, on revit en pensée, dans 
le fouillis des souvenirs, sous un autre ciel, et que Ton 
compare toutes les impressions reçues là-bas à celles 
ressenties ici, on réalise que l'on est revenu dans une 
sphère de vie normale. 

Notre nature n'est certes pas comme l'autre, lointaine, 
une seule puissance de création. Elle ne s'impose pas 
aux êtres par des forces brutales et des splendeurs trop 
éclatantes. Mais c'est une nature méthodiquement 
réglée, qui agit, se repose, se délasse, meurt même, mais 
pour revivre, nous redonnant sans cesse, par des efforts 
continus, du renouveau, de l'espoir, de la joie, des pro- 
messes innombrables ; une nature qui, non seulement ne 
nous anéantit jamais, mais nous aide à tracer réguliè- 
rement notre vie, nous repose, nous rassure, nous en- 
courage; une nature normale, enfin, parce qu'elle a ses 
automnes et ses printemps. 

C. Seguin. 



♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦^♦♦♦♦♦♦♦♦ttttttt 



BJOIÎRNSTJERVF BIOFRNSON 



nooKoi iT omnteB r aktib 



II 



Tout n'est pts aussi excellent, tant s'en faut, dans les 
drames de la seconde période. Nous ne discuterons pas 
une à une les thèses que Bfoemson y développe. Il y 
&udrait un lirre. Nous nous bornerons à établir dans 
l'oBuvre dranutique de cet auteur quelques cat^ories et 
à présenter au sujet de ses pièces principales quelques 
observations. 

La division la plus naturelle me parait être la sui- 
vante : dramts bourgeois, pièces poUHques, pièces à thèses 
sociales. Dans une catégorie à part, je mettrai les deux 
drames portant le titre collectif Au deià des forets. Le 
premier soutient une thèse religieuse, le second une 
thèae sodale. Par l'esprit qui les anime, ces o u v rag e s 
diflf^ent sensiblement des précédents et des suivants. 
Les deux meilleurs drames bourgeois de Bjoemson me 
paraissent être Um/aiUUê, qu'A écrivit à trente-sept ans» 
et Dûgland, qu'il donna septuagénaire. Rien, dans cette 
dernière pièce, qui dénote le vieillard. On peut sympa- 
thiser plus ou moins avec Bjoemson* Il tet en tout cas 

« Po«r U priitri p«1k. v^ k 



540 BIBLIOTHftQUB UN1VKRSBLLB 

admirer combien jusqu'à son dernier jour il sut rester 
jeune. 

Comme les Nouveaux mariés. Une faillite est d'une 
clarté d'eau de roche. Cette pièce posait pour la pre- 
mière fois en Norvège la « question d'argent. » Quand 
ce ne serait que pour avoir frayé une voie nouvelle, Une 
faillite mériterait une place au tableau d'honneur. 

Un peu archaïque encore par la forme, cet ouvrage 
met en scène des personnages très modernes. Bjoernson, 
à trente-sept ans, avait subi déjà l'influence du réalisme. 
Ses héros ne sont plus des bergers idéalisés, mais des 
citadins empruntés à la vie vraie. Les personnages sym- 
pathiques coudoient ceux qui le sont moins. De beaux 
caractères sont aux prises avec des caractères bas. 
Somme toute, les coquins prédominent ; mais pour avoir 
compris que le monde est plein de méchants, Bjoernson 
n'en est pas moins resté optimiste. « C'est comme si le 
bonheur me poursuivait I » s'écriait dans son roman de 
jeunesse. Un joyeux gars y un personnage favorisé par le 
destin. Les drames deuxième manière de Bjoernson n'of- 
frent plus d'exemples d'une telle chance ; mais une 
conception sereine de l'existence apparaît malgré tout 
dans Um faillite. Sous l'influence de la pauvreté, Tjàlde, 
qui n'était qu'un brasseur d'afifaires louches, devient un 
galant homme. Il y a toute une philosophie dans cette 
métamorphose, et c'est encore l'optimisme le plus pur 
que révèle l'épisode sentimental et larmoyant de la fin. 
Sannàs, un jeune comptable sans fortune, n'ose demander 
la main de Walburg, la fille du riche patron. Après un 
combat de générosité attendrissant, les deux jeunes gens 
finissent par tomber dans les bras l'un de l'autre. 

Il y a plus d'âpreté, sinon moins d'optimisme au fond, 
dans l'autre grand drame bourgeois de Bjoemstjerne 



S4I 

BjoemiOD, DagUmd. Cett« pièce éttidie un phénomène 
todal auquel B)oenitoo s'est nuuotes fois mtéressé : la 
rérolte des eoâuits contre les parents, la lutte fiOale de 
deux géotffatîoos consécotnree. Il eût été assez naturel 
qu un sepCnagéoalfe tiaiidilt b dlflUnod en fiiTeur des 
ancêtres. Bjoernson tient pour les jeunes. 11 les approure 
alors qu'ils traitent de rieille baderne Taleul méprisé. 

Sur la terre du YÎeox Dag coule une rivière. Sur mi 
certain point de soo cours cette rivière (ait une cascade. 
Daf fils, qui est iaféoienr, voudrait utiliser tant de force 
perdue. Il rêve de construire une usine sur le domaine 
patemeL Mais le père s'oppose. Et void la guerre 
allumée. D'un côté, tout seul, Dag père; de l'autre, Dsg 
fils et ses sœurs. Dag père a les défiraU que Bjoemsoo 
déteste le plus. Il est rétrograde en politique et en reli- 
gîoo. Comment terrasser ce symbolique vieillard ? 

Symbolique, en efiet, il incame tout l'esprit rétrograde 
des andeos dressé contre l'intelligente activité de la 



DQghnd, c'est un défi è ce que les sociologues appel- 
lest la gértmàocraiit : « Les vieillards, s'écrie Stener, le 
fib de Dag, oocnpeot parmi nous une telle place que le 
progrès a bien de la peine à surmonter leur obstruction. » 
Donc à bes les vieux et place aux jeunes 1 Telle eet la 
QœmsoQ la développe lourdement II ne cou- 
pas les fsoa raisonnables ^ue la v i e ill esse a toit 
d'euipècber les Jeunes de danser en rond. 
PinMe et même un peu niaiee la scène où Ragna, 
retour d'Amérique, priée par le vieux Dag de raconter 
ce qui l'a le plus frappée aux Etats-Unis, déclare que 
là-bas au moins les parents respectent la IflMrté de 



Et puis, le fond même du débat, cette 



S4S BIBUOTHftQUB UNIVERSELLE 

histoire*de cascade et d'usine, mérite-t-elle d'être consi- 
dérée comme synthétisant les abus de la vieillesse et les 
nobles aspirations des jeunes gens ? Stener n'est pas 
pauvre. Ce massacreur de sites ne pourrait-il massacrer 
ailleurs que chez son père ? Le vieux Dag a raison, 
morbleu, de défendre son lopin contre les entreprises 
de son indigne fils. Je l'approuve de répugner aux 
usines, aux turbines et à toutes les misères qui en 
résultent. Ah! mais Bjoemson n'entend pas de cette 
oreille I Avec son esprit utilitaire et américanisant, il se 
prononce pour le fils pratique contre le père artiste et 
désintéressé. On ne m'empêchera pas de penser qu'il 
a tort. 

Il y a dans Dagland et ses diatribes contre le gouver- 
nement des vieillards un élément politique. La politique 
prédomine dans le Rédacteur (1875), dans le Roi (iSgj), 
enfin dans Paul Lange et Tora Parsberg (1898). 

Ces trois pièces ont largement contribué à la célébrité 
de Bjoemson dans son pays. Mais elles ne sont pas d'une 
portée assez générale pour qu'on s'y intéresse hors de 
Norvège. On a rapproché Bjoernson de Voltaire. Mais il 
y a une grande différence entre la littérature politique 
de Voltaire et celle de Bjoernson : Voltaire est humain, 
Bjoernson est surtout local. Les trois pièces dont je viens 
de transcrire les titres sont d'ailleurs à peine des drames. 
Tout se passe en discussions, en déclamations. L'action 
est presque nulle. 

Le Rédacteur contient une satire, par endroits assez 
pathétique, de la basse presse norvégienne, mais com- 
bien pâle ce réquisitoire en comparaison de celui qu'a 
prononcé Ibsen'dans VEfinemi du peuple ! Le Roi n'en 
provoqua pas moins en pays Scandinave un scandale 
inouï. Bjoemson y préconisait cette séparation de la 



BJOmCtTjmCt BJOttMMM S4S 

Norvège d'avec la Suède qui devait s'efifeduer quelques 
années plos tard. 

Le Roi n'est pas d'allleiin systématiquement hostile à 
la royauté; mais la royauté doit se réfonnefp comme la 
religion, sous peine de périr. Pour que la royauté devienne 
une institution moderne, il laut, c'est le patriote norvé- 
gien qui parle, il faut qu'elle devienne nationale. Le 
père de l'héroine du Roi est l'auteur d'un livre sur la 
royauté populaire dont on nous livre quelques extraits. 
Ils ne donnent aucune envie d'en connaître davantage : 
€ Nul ne peut sentir et penser avec son peuple tant 
qu'il \'it à l'écart dans un grand château avec une prin- 
cesse étrangère, » voilà par quelle sorte d'arguments 
fijoemson avertit les rois. La phraséologie jaoobme avec 
ses redondances et ses dichés est le naturel véhicule de 
cette pensée commune et terre à terre. Les homélies de 
Bfoemson semblent âûtes pour toucher un public de 
culture inW rie urS t dépourvu de tout esprit critique, de 
tout sens de l'histoire et surtout de toute ironie. 
Bjoemson, dans ses harangues, développe sans grâce, non 
pasœque tout le monde pense, mais l'opinion instinctive 
(pU t emen t utilitaire sous un vernis sentimental) de la 
grande masse. Il est l'homme des foules. Ce n'est pas 
pur hasard si ses pièces abondent en palabres, iw«f- 
Hngt, j'allais dire en comioes agricoles. On y parle à tort 
et à travers, sbon pour ne rien dire, du moins pour dire 
des choses qui ne vaUûent vraiment pas la peine d'être 
dites. Inouïe, U mnsnmmatinn de truismes et vérités 
à fai FaUoe à Uquelle se livrent les personnages de 
Bjoemeon. Quelle lourde atmosphère de banalité! Il 
est aiBigeant de penser que Tauteur n orvégien s'y 
complut e fl êc ti vement et qu'il fiit bien dans U réalité 
l'homme de son théâtre. Son influence sur son peuple 



344 BIBLIOTHkQUB UNIVERSELLE 

fut immense. Une cause appuyée par Bjoemson était à 
moitié gagnée. Quand il paraissait à la tribune, avec sa 
puissante carrure et sa face de lutteur, les applaudis- 
sements éclataient avant même qu'il eût ouvert la 
bouche. Sa seule présence suffisait parfois à terroriser 
l'adversaire. On rapporte à ce sujet mainte anecdote. 
Un candidat conservateur, reconnaissant Bjoernson parmi 
ses auditeurs, perd soudain le fil de son discours électo- 
ral. C'est tout juste s'il trouve encore la force de déclarer 
« qu'étant donné les circonstances, il renonce à pour- 
suivre ; » et il s'éclipse. Aux applaudissements de l'as- 
semblée, Bjoernson monte à la tribune, prononce une 
allocution vibrante et le candidat radical triomphe. 
Membre assidu des « congrès européens » de toute sorte, 
Bjoemson n'y fut pas toujours aussi heureux qu'en Nor- 
vège. Sa campagne pacifiste, son intervention dans l'af- 
faire Dreyfus lui valurent de chaleureuses sympathies, 
mais il lui arriva aussi, comme à tous les gens qui parlent 
et qui écrivent beaucoup, de parler et d'écrire mal à 
propos et d'en pâtir. Sa croisade contre la politique ma- 
gyare lui attira bien des ennuis : un congrès pacifiste 
devant se tenir à Munich en 1907, Bjoernson y fut convié, 
mais il refusa de s'y rendre, « ne voulant pas, disait-il 
dans sa lettre au président, fraterniser avec des Ma- 
gyars. » Cette lettre contenait en outre, à l'adresse du 
comte Apponyi, des propos si injurieux que le président 
du congrès, interrompu par des huées, n'en put achever la 
lecture. Aux applaudissements de l'assistance, le général 
Turr s'élança à la tribune et « flétrit » énergiquement 
l'accusateur mal informé du comte Apponyi. L'an 
d'après, sur la même question, nouvel impair de l'agita- 
teur Scandinave. Une feuille de Hambourg accueillait 
\m article où Bjoemson prenait violemment à partie le 



545 

comte AppoQ3ri pour aTOîr « magyarité de force » 
ceruine Tille ood owgyare aux portes de Budapest. 
Le nom de la rïïh, le chiffre de ses habitants étaient 
scntpoleusenient indiqués. Malheureosemeot, tout était 
huK dans cette histoire. Un mauvais plaisant arait tendu 
un piège au crédule Bjoerosoo. Pour U seconde fois, le» 
rieurs rirent avec ses advenaires. 

J'ai signalé, an début de cette étude, ce qu'il y a d'un 
peu fiictice dans les parallèles entre Ibsen et Bjoemson 
où s'eserce depuis si longtemps la sagacité des critiques. 
Je ne m'en dédis pas, mais je demande l'autorisation 
d'ajouter un pangraphe à cette littérature inutile. L'atti- 
tude si différente de Bjoemson et d'Ibsen dans le 
domaine politique doit être relevée. Si Bjoemson est, 
comme j'ai dit, l'homme des foules, Ibsen est bien 
l'ennemi du peuple. Ibsen a pour les meetmgi, congrès, 
parlottes et palabres autant d'horreur que Bjoemsoo a 
de goût Qu'on relise l'acte admirable de U réumon 
publique dans VEtmemi du ^pie, précis émen t. Le génie 
amer, hautain, distant d'Ibsen s'y rérèle dans tout son 
édaL Le protagoniste de ce drame, le D* Stock mann, 
n'hésite pas, dans sa droiture, à prochuner Ul rérité sur 
cette çuêtUûm du eaux qui préoccupe si fort la ville : 
ces eaux ne valent rien, elles risquent même d'empoi- 
souer ceux qui en boiront Biais Stockmann n'a pas 
philôt formulé œt avis qne les dameors de Ul foule, 
lésée dans se s espo ir s de lucre, l'empêchent de poursuivre. 
Alors, à ht âioe du peuple, Stockmann crie son sentiment 
sur le peuple, ht souveimineté popuhdre, le suffrage 
universel : 

« Ladvmalrv Is ph» périllcua ds b vérHé «C de k Uberté 
fodsl«. dècUre-t-il. c*«t It fuflhigt univcrMl. Oui. b majorité 
du Mflift. voilà lepérO. Ccil k nsMOOfi sodsl contre lequel 



UB UNIVERSELLE 

un citoyen libre doit s'insurger. C'est moi qui ai raison avec 
quelques-uns de vous seulement. Toujours la minorité a raison. » 

Voilà des vues philosophiques auxquelles Bjoernson 
n'a jamais sacrifié. Il s'en tient au vieil adage : « Vox 
populif vox Dei, » Optimiste et « rousseauiste, » il pro- 
clame l'être humain naturellement bon, il prophétise le 
triomphe de la vérité, de la justice, de la paix éternelle. 
Et ses pièces sociales, dont il faut maintenant passer 
quelques-unes en revue, manifestent cete confiance 
flatteuse assurément, mais jusqu'à quel point légitime? 

Les trois ouvrages les plus intéressants du groupe 
social me paraissent être : Leonarda (1879), le Nouveau 
système (même année) et Un gant (1883). 

Bien que postérieure au Roi, la pièce intitulée Leonarda 
se rapproche, par sa composition, des pièces de Bjoernson 
première manière. Ce drame est simple et clair à souhait. 
11 est intéressant, les scènes comiques et attendrissantes 
s'y succèdent dans un ordre ingénieux. Bjoernson a de 
toute évidence mis beaucoup de lui-même dans les prin- 
cipaux personnages. 

Sous l'influence d'un amour, d'ailleurs partagé, pour 
une jeune femme d'esprit libre, Hagbart se retourne 
contre le monde hypocrite où il a été élevé. Dans une 
ville d'eaux, Hagbart s'est fiancé avec Agathe, la nièce 
de M°* Falk ; mais il a eu beaucoup de peine à 
faire admettre par les siens ses fiançailles. On n'allègue 
rien de précis contre Agathe, mais elle a le tort d'avoir 
été élevée par M"* Falk. Or, M°* Falk est suspecte. 
Hagbart a pour oncle un évêque très timoré et, en 
somme, assez lâche. De toute son éloquence, l'oncle 
s'attache à prévenir son neveu contre la nièce de Leo- 
narda Falk. 



BjoouitTxmfB ujomaÊom 347 

— Bfa» qu'ett-ce donc que tous lui rq>rochez ? de- 
mande Hagbart. 

Cette quttition plonge Tévéque dans un cruel embarras. 
Ce qu'il reproche k M- Falk î Malt € de n'èlre pas 
ooomie tout le monde » et n'est-ce pas assex ? Ced 
encore : de reœroîr le général Rosen^ car il a mauvaise 
réputation, le générale 

— >tats TOUS le reoeres bien» tous mon onde I objecte 
Hagbart. 

A quoi l'évèque répond en toute nahreté : 

— Certes ; mais M"* Falk est une femme 1 
Hagbaity à ces mots, bondit et y va de sa tirade. VO10 

l'entendes d'id, la tirsde : nous l'avons si souvent enten* 
due depuis 1879 ! Hagbart maudit le préjugé qui met la 
femme hors la loi, l'empêche de vivre sa vie, d'obtenir 
sa part de bonheur. On rencontre déjà dans Lumarda 
toutes les idées abondamment délayées dans le roman 
On pavoise, publié dnq ans plus tard. Leonarda illustre 
le conflit historique si souvent aussi dramatisé par Ibeen 
et Strindberg : le contraste entre la Scandinavie piétiste 
et figée d'avant 1870 et la Scandinavie assoiffée d'éman- 
dpation, ivre de féminisme d'après 1870. Au pétulant 
HagiMirt qui débite de subvereiÊi propos : 

— Que dois-je entendre ? demande l'évèque, toi aussi, 
Hagbart, tu en es là ! 

Hé oui, Hagbart» lui aussi, en est là. Et sans ména- 
gement pour son onde il raconte comment il y est 
arrivé : 



• J'entcfMHsnfia tsvoismèfntde k vk. )t robicnrsl dans ton 
mouvement primordial, dans ta beauté authentique et easocc»- 
lantt. Le vie que je menab Id m'appamt elor» en Cootradlctloci 
avec la nature. Dans moe sèle fuurtlqus à condamner autrui. 



$48 BIBLIOTHÈQUE UNIVSB8BLLI 

j'aperçus une erreur. Je tentais par là d'étouffer dans ma cons- 
science la voix de la vérité et de la nature, l'aspiration à quelque 
chose de plus grand. » 

Il y a, dans Leonarda contre l'intolérance, souve- 
raine maîtresse « en notre coin de terre écarté », des 
attaques où l'on perçoit avec une absolue certitude 
l'écho de souffrances personnelles. Fréquemment, d'ail- 
leurs, Bjoemson a dénoncé les inconvénients résultant 
pour la Norvège de sa situation boréale. « Le danger qui 
nous menace, dit un personnage de Paul Lange et Tora 
Parsbergj le danger qui nous menace, c'est de devenir 
un peuple d hiver. Toutes nos luttes, au fond, ne tendent 
jamais qu'à ce but : nous arracher à la glace. » 

Invariablement optimiste, Bjœrnson réconcilie tout le 
monde au dernier acte de Leonarda, Le pointilleux 
évêque, découvrant que le général Rosen est l'ancien 
mari de M""*" Falk, rend à celle-ci son estime. Le général 
Rosen, par ses écarts de conduite, avait contraint sa 
femme à se séparer de lui ; mais M"* Falk, dans sa bonté, 
continuait de le recevoir pour l'empêcher de tomber plus 
bas. Et voilà celle en qui la malignité publique aperce- 
vait une créature suspecte ! « Je possédais, avoue l' évêque, 
trop peu de cet amour qui doit nous donner le courage 
de faire le bien. » Et tout s'arrange dans un débordement 
de vertu, de pardon et de tolérance. Les pièces de 
Bjoemson rappellent parfois ces comédies larmoyantes 
de notre dix-huitième siècle où les passions honnêtes 
atteignaient un paroxysme, conformément aux principes 
énoncés par Diderot. 

Honnête encore, le Nouveau système, et cette fois avec 
moins de banalité. Cette pièce tient à la fois du drame 
bourgeois et du drame social. Elle met en scène, comme 



BjOnUCSTiBUCB BjOnOWNI 349 

Dagland, une fiunille divisée ; et, oomme dans Dagland, 
ce sont \m eohnXs qui oot rmiton et c'est le père qui a 
tort. Celui-d, gnuid brasseur d'affiûrea, se montre peu 
scrupuleux dans ses indostries, mais très jaloux de la 
blancheur de sa bçade. Le Noweau système trahit l'in- 
fluence d'Henrik Ibsen. Lui toujours, toujours lui ! 
Bjoemsoo qui devait fiure jouer, peu avant de mourir, 
une comédie anti-ibsénienne, subissait encore à l'époque 
du NoÊK^eau système rimpéheux prestige de son rival. 
C'est un sentiment tout ibsénien, cette horreur de \k 
convention et du mensonge. La véracité, la sincérité, 
Ibsen estimait ces vertus par-dessus toutes. Ce sont là 
aussi les vertus préconisées par Bjoemson, en termes 
presque identiques, dans le Nattveau système. Riis, prêt 
à toutes les concessions, joue dans cette pièce le rôle 
de l'ilote ivre. Son indignité doit inspirer l'horreur des 
€ mensonges conventionnels de la civilisation », oomme 
dira M. Nordau. Le Namftau système abonde en tirades, 
tout oomme Leomarda, Cédons la parole à Riis déclarant 
que € la sincérité tue la société. » Il le démontre tout 
d'abord aux rapports nécessaires entre le roi et ses 
si^eCa : € Le roi nous tient de beaux discours et nous 
lui envoyons des adresses, mais s'il nous disait tout ce 
qu'il pense de nous ou si nous lui disions tout ce que 
nous pensons de lui ! D'ailleura, la loi le défend. » Même 
absence de sincérité dans les rapports de l'Eglise avec 
les 6dèles : « Si le pasteur, au lieu de nous expliquer nos 
devoirs d'après les Saintes Ecritures, nous fiusait part de 
ses doutes (et qui n'a pas douté ?), il servirait la cause 
du vrai, mais hi belle avance!» Et ainsi de suite. 
Famille, société, état, trtee et autel, tout tomberait en 
ruines, au dire de Riis, si le monde négligeait de mentir. 



350 BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSBLLB 

Naturellement, Bjoernson n'admet pas cette thèse 
cynique, pas plus que ne l'admettrait Ibsen ; mais parce 
qu'Ibsen à côté d'un louable amour de la vérité, avait 
encore beaucoup d'esprit critique, une forte dose de 
scepticisme et de pessimisme alliée à beaucoup de bon 
sens, il s'éleva plus haut que Bjoernson. Celui-ci hait le 
préjugé. Et ainsi fait Ibsen. Mais un préjugé n'est-il pas 
quelquefois, comme on a dit, une raison qui s ignore f 
Quand un préjugé a fait ses preuves, ne devient-il point 
sous le nom de principe traditionnel à peu près respec- 
table ? Les vérités découvertes par Bjoernson et célébrées 
par lui seront les préjugés du vingt-et-unième siècle. Pour 
avoir retourné la question sous toutes ses faces, Henrik 
Ibsen l'a envisagée aussi sous l'angle que nous indiquons. 
Et le Canard sauvage est né de ces méditations, le 
Caîiard sauvage où l'utilité du mensonge vital est démon- 
trée avec une force persuasive assez navrante. Le regard 
de Bjoernson ne porte ni si loin, ni si haut : force est 
bien de le constater une fois de plus. 

Et c'est encore une pièce « ibsénisante » qu' Un gant. 
Le grand rival avait obtenu un succès immense avec 
Maison de poupée. Bjoernson voulut renchérir sur son 
confrère, exiger plus encore. Svava, l'héroïne d' Un ganty 
rompt ses fiançailles parce qu'avant de la connaître, son 
fiancé a aimé une autre femme. Avec Svava, son héroïne, 
Bjoernson soutient que dans une société bien faite la 
coutume devrait exiger des jeunes hommes, à la veille 
du mariage, le même état d'innocence qu'on réclame 
des jeunes filles. Le père de Svava s'efforçant de prouver 
à sa fille qu'elle va peut-être un peu loin, Svava pleure, 
trépigne, jette son gant à la face du sexe fort et Bjoern- 
son l'approuve avec ostentation. 



ISt 

m 

Jettime bteo s up érieure k L n ^m une autre pièoe de 
la même amiée 18S3 : la première partie à^Au-dêttHê 
des forcez . « Drame toctal, » disait l'affiche. Ce terme 
ooavient mieux, me semble-t-il, à la seooode partie de 
rouYnge, rattâdié à la première par un lien du reste 
tout idéaL Am^eumt éêt fortet première partie est un 
drame essentiellement religieux. Traduit en français, il 
a été représenté à Psris et discuté par la critique avec 
tout le sérieux voulu. Je n'y insisterai donc pas. Je dirai 
s e ul eB i e n t que c'est Ui, à mon sens, un des o u f iages les 
plus adievéSi une des rares couvres d'art parfiûtes qu'oD 
doive à B^oemsoo. Il règne dans cette pièce un délicieux 
parfum d'été septentrional ; de la fraîcheur s'y mêle à 
de k chaleur, de l'éoMUioo à de U sérénité, de l'àpreté 
à de la gfiœ, une extase paradisiaque à un désespoir 
sans nom. Le drame se passe au foyer du pasteur Sang. 
Xi U foi naive de ce bon prêtre, ni l'exemple de sa vie 
chrétienne n'ont pu empêcher sa faune et ses enfimts 
de déserter le bercail du Christ Fva]3rsée depuis phi- 
siens années, Clara Sang voit son mari prier pour sa 
guérison et pour son salut, sans croire à \k vertu de sea 
prièrss. Pourtant, Sang a obtenu des guérisons miracu- 
leuses, vraiment miraculeuses. Pùur avoir ***"«ft!rl4 à 
Dieu d'un cœur pur des laveurs inouïes, il a été exaucé 
au delà de toute espérance. Une fois encore il veut 
implorer Dieu pour sa lenune. Il s'enisnne dans l'é- 
glise du vtUage et s'abhne en prières. D'étranges phéno- 
mènes se produisent alors : une tempête édate, une 
avalanche détruit une partie du village. Face à tee avec 
Dieu, Sang n'a rien vu, rien entendu. Et le udmcle sur 
lequel il comptait se produit en6n. CUra, obéissant 00 



35^ BIBLIOTHÈQUE UNXVBRSKLLI 

ne sait à quelle impulsion mystérieuse, s'échappe du 
lit où la clouait sa souffrance. D'une démarche hésitante 
encore, elle marche à la rencontre du pasteur. Elle va, 
elle va. Mais le miracle, hélas! s'achève en catastrophe. 
Clara chancelle, tombe dans les bras de son mari et 
meurt : « Si Sang ne réussit pas, disait un de ses collè- 
gues, c'est donc qu'il y a dans tout cela quelque chose 
d'irréalisable.» Sang n'a pas réussi. La foi aveugle exigée 
par le Dieu des chrétiens est donc « au-dessus des forces 
et des limites de la raison. » Il faut chercher ailleurs la 
solution au problème de la vie. 

Telle est, à n'en pas douter, la thèse de Bjoemson ; 
mais il observe de la première scène à la dernière un 
ton infiniment respectueux, infiniment ému, à l'égard de 
la religion chrétienne. De sorte que cette pièce parait 
toute pénétrée, malgré sa conclusion, de ce qu'il y a de 
plus sublime dans le christianisme. Formé, dans son en- 
fance, par cette religion, celle de son père, gagné au 
scepticisme par ses études, ses expériences, ses amitiés, 
Bjoemson n'a jamais dépouillé complètement le vieil 
homme orthodoxe et luthérien. Un critique français, 
psychologue raffiné, signala et analysa naguère chez nos 
contemporains ce qu'il appelait la, piété sa?is la foi. Dans 
la première partie ^Au-dessus des for ces ^ Bjoemson est, 
comme cela, à la fois incroyant et pieux. Une émotion 
beaucoup plus intense se dégage de ce drame à moitié 
chrétien que des autres pièces du même auteur où le 
christianisme est traité en adversaire. 

La seconde partie ^Au-dessus des forces est infé- 
rieure. Elle respire, d'ailleurs, comme la première, une 
sorte d'apaisement, chose nouvelle chez Bjoernson. 

Au-dessus des forces seconde partie, c'est le drame du 
contrat de travail. Employeurs et employés sont aux 



55S 

pritet. C«8t un oorp*-à-ooq» éperdu. La situation atteint 
too paroz3rtiiie an tnMèaie acte. Un rérolatiooiiaire 
dégmté en domeelîqiie enfenne les patrons dans la tour 
oii ils tiennent oonseiL Et Too fidt sauter la tour à la 
d>'namite. VioleDce Inatfle» Tiolence funeste. De même 
que l'ancienne religion dépassait Thumanité» ainsi fait 
la religion nouvelle, celle de la révolution. Loin d'en- 
geodrer le progrès, le fjmttisme anarchiste ramène l'hu- 
manité en arrière. Seules les réformes pratiques meiurëes 
et continues résoudront la question sociale. 

On distingue dans l'Eglise révolutionnaire d'aujour- 
dluii deux catégories de fidèles: les réformistes et les 
inuaosigeants. B)oemson appartient au clan réformiste. 
Par l'ensemble de son œuvre, Ibsen se classe bien plutôt 
parmi les intransigeants. Je crois d'ailleurs avoir observé 
qu'Ibsen est plus près de l'anarchie que du soda- 

IV 

Les deux demien o u vrage s de Bjoemson, le roman 
.ntitulé Mary et la comédie Qfiand U vin nowtau /Uurit^ 
n'ont pas laissé de décevoir les amis du grand Scandi- 
nave. Ils admiraient son zèle à tracer dans le diamp de 
la liberté un sillon rectiligne. Patieomient» œC homme 
avait lutté trente ans durant pour la morale puritaine, 
ic radKalisme humanitaire, le progrès de oe (ëminisme 
iiulividuaUste, mi-parti de piétisme sans foi et de soda* 
lisme, qui tient une si grande place dans \k littérature 
Scandinave de la fin du xix* siècle* Or les deux dernière 
ouvrages de E)oenisoo tournent pieeque en dérisioD œs 
principes. Il y a dans Mary un défe ig o udif s d*iniaglDa> 
tion et un libertinage moral, il y a dans Qutmd k vm 

WOL, Omv. UX 8| 



354 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

veaujkurit un réquisitoire contre le féminisme qu'on ne 
s'attendait vraiment pas à rencontrer là. Ayant changé 
d'avis, Bjoemson a bien fait, certes, d'en convenir, mais 
au point de vue, comment faut-il dire ? esthétique, cette 
défaillance m extremis est regrettable. Les esprits flot- 
tants, dispersés, incohérents, pullulent à notre époque. 
Un grand homme buté à ses idées, ces idées fussent-elles 
absurdes, possède aujourd'hui un rare prestige. Une belle 
unité de cette sorte s'observait dans les œuvres données 
par Bjoemson en sa maturité. Cette unité, on regrette 
que son dernier roman et sa dernière pièce l'aient brisée. 

On pavoise et Dans les voies de Dieu n'étaient pas 
des récits divertissants; l'histoire de Mary est plus en- 
nuyeuse encore. Les admirateurs obstinés de Bjoemson 
font remarquer la finesse psychologique du portrait de 
l'héroïne ; mais la chose la plus remarquable à mon sens 
dans ce roman, c'est la transformation morale dont il 
témoigne chez son auteur. Mary, dans sa banalité et son 
inconsistance, est si peu bjoernsonienne ! Elle répond si 
mal à l'idéal très élevé que le dramaturge féministe de 
naguère assignait aux femmes.... et aux hommes. Jus- 
qu'en 1 907, soit jusqu'à l'année où pamt Mary, la libre 
pensée de Bjoemson avait été une libre pensée septen- 
trionale. Ce moraliste intransigeant mettait la pureté au- 
dessus de toutes les autres vertus. 

A quoi faut-il attribuer sa métamorphose ? Quest-ce 
donc qui a converti sur le tard ce puritain austère à la 
j'oie de vivre ? Il est bien difficile de déterminer la cause 
d'un tel changement, mais peut-être les fréquents séjours 
de l'auteur à l'étranger, surtout dans les dernières années 
de sa vie, y ont-ils contribué pour une part. Bjoemson 
aimait Paris, ce Paris où il est venu mourir, Bjoemson 
aimait Rome. La ville étemelle qui imprégna de classi- 



sss 

dtme Wol%aiig Goethe a peut-être agi dans le même 
MDs sur ruiutlre Nonrëgien. N*y aurait-il pas une par- 
celle de latinisDie, de paganinne méridional dans la 
transfonnatioD de Bjoemtoo ? Il n'y a pas lieu d'ailleara 
de Ken féliciter. Le dernier roman du maître n'est pas 
seulement le moins divertisssnt qu'il ait donné, maii 
encore le plus vide. OnpaoamfttL déparé par des théo- 
ries fitttidieuses, mais on y rencontre aussi des inyentioQS 
grandioses, des idées généreus e s . U n'y a plus, dans 
Mary, ni théorie, ni doctrine, mais des tableaux mis 
bout à bout Pas d'intrigue, pas de flamme, partant 
pas d'intérêt. Tout se borne à tme succession de scènes 
parfois fort scabreuses. 

La dernière cravre de Bjoemson, Quand U vin mm- 
viou/leurit^, est supérieure à Mary par le fond et par 
la forme sans qu'on puisse afifirmer pourtant que le 
chant du cygne du poète soit digne de ses accents d'au- 
trefois. Cette comédie naquit au milieu des horribles 
KWini suces qui assombrirent les dernières années de 
B)oemson. Admirons-en davantage la verve et la gaieté 
dont elle déborde. Verve que le poète dépense d'ail- 
leurs à se contredire. Il brûle d'une main jo3reuse 
l'objet de ses adorations anciennes. Quand U vm nom* 
veau fleurit tourne en dérision les principes ibséniens 
sur le vrai mariage, ces principes ibséniens qui furent 
aussi des principes bjoemsoniens. Quand U vin nomptau 
fleuris raille l'indsTidualisnie exaspéré des Jeones filles 
Scandinaves. Efoernson constate que les Jeones gens de 
l'un et l'autre sexe capables de s'adapter aux obligatioQS 
du mariage deviennent de moins en moins nombreux* 
On se marie moins et l'on se marie de plus en phs 



356 BIBLIOTHÈQUE UMIVSR8KLLB 

tard. Trois épisodes : l'épisode Hall- Hélène, l'épisode 
Tônning-Alberta et l'épisode des époux Arvik résument 
les idées nouvelles de Bjoerason sur le mariage nouveau. 
Une constatation à ce propos s'impose : la morale de 
l'auteur Scandinave s'est considérablement relâchée. 

Les vieillards, a dit un grand désabusé, donnent de 
bons conseils pour se consoler de ne pouvoir plus donner 
de mauvais exemples. Est-ce par lassitude d'avoir donné 
si longtemps de bons exemples que Bjoemson se mit 
sur le tard à donner des conseil suspects ? 

Je note, au surplus (et ce serait un sujet d'étude) que 
le sentiment personnel de Bjoemson coïncide avec un 
mouvement général dans son pays. La conception in- 
transigeante, implacable, du mariage mise en vogue par 
Henrik Ibsen est en baisse. La nature reprend ses droits, 
même en Norvège. Les deux romans de Knut Hamsun, 
Benoni et Rosa, attestent le changement survenu. André 
Haukland, lui aussi, conclut dans le Mariage de Gunnar 
Raaben : 

« Respect réciproque, libre individualité, dans le mariage, ces 
principes ne valent rien. En ménage, si l'amour manque, les 
êtres humains les meilleurs s'ennuient et souffrent. La base du 
mariage, c'est l'amour. Moins de respect réciproque des indivi- 
dualités et plus de réciproque amour entre individus. » 

Parvenus au terme de notre voyage, jetons sur l'œuvre 
si riche de Bjoemson un coup d'œil d'ensemble et po- 
sons-nous la question de rigueur : « Quel est, dans cette 
œuvre, le caractère saillant ?» Je réponds sans hésiter : 
€ La vie, la fougue, l'esprit combatif; et aussi la variété. » 
On a pu en juger par l'examen sommaire auquel nous 
venons de nous livrer. Sommaire, en effet, car il ne 
tient compte (je le répète) que d'une partie de l'œuvre 
dramatique de Bjoemson, car il laisse de côté et ses 



BjonjttTjnn »joauMOii SS7 



poéoet lyriques et ses écriU politiques sodaux et mo- 
raux. Or nul n'ignore le destin réeerré aux auteurs si 
féconds: 

On ne VI pM, itt-im rar Fég»*c monté. 
Avec »i loQffd bacsflt à la poitéritA. 

Qu'est-ce donc qui restera de Bjoemstjeme Bjoemson ? 
Je ne sais trop, mais j'ai idée qu'O restera de lui beau- 
coup moins que d'Henrik Ibsen. On m'embarrasserait 
fort eo m'ordoonant de fidre un choix parmi les oeurres 
complèCes de oe dernier. Ses drames historiques me 
laissent asaes froid, mais ses drames modernes, Je les 
aime tous, je les admire tous également : Les soutiens 
dt la sodiÈit Maison de poupée , Les revenanis, L'ennemi 
du peuple, PosmersMolm. Si peu endin que Je sois à 
toujours admettre la thèse ibsénienne, je ne voudrais 
pour rien au monde qu'Ibsen n'eût pas écrit tout cela. 
Dans l'oBUvre de Bjoemsoo, on se résigne plus vo1od« 
tiers à fidre un choix. Faut-tl tenter de pressentir le 
jugement que portera sur cet homme si encensé de son 
Tirant la sévère mais équiuble postérité ? J'incline à 
croire que ses œuvres les plus ardentes, les plus tumul- 
tueuses, que ses écrits de drconstanœ seront vite ou- 
bliés alors que ceux de ses drames et ronums ou règne 
une sérénité relative survivront au fatal naufrage. Le 
rédacteur, On pavoise, Dagland vivront peutèUe dans 
hi mémoire des Norvégietts, mais ne sauraient trouver 
aooèa dans la bibliothèque épurée des lettres univer- 
sdles. En revanche, j'admettrais avec délices dans cette 
att((uste co D ec t ioo tous les romans de U première pé- 
riode : Synnàoe Solbakken, Ame, La/itle de la pêcheuse. 
J'y afooterais la première partie à* Au-dessus des forces. 

Maurics MtniBT. 



♦ ♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦» ^^^^^♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦^<^<^^» 



PETER CAMENZIND 



ROMAN 



SECONDE PARTIE 



n 



Parlerai-je de l'amour ? Je restai toujours dans ce domaine un 
jeune garçon. Je le considérais comme une adoration purifiante, 
une flamme surgissant tout à coup dans ma mélancolie, des 
mains en prière tendues vers des cieux clairs. L'influence de 
ma mère, un sentiment mystérieux me firent toujours consi- 
dérer les femmes comme un sexe étranger, charmeur et énig- 
matique. Il nous était supérieur par une grâce innée, je ne sais 
quoi d'essentiel, et nous devions le mettre au rang des choses 
saintes, parce que, comme les étoiles et les bleus sommets, il 
était loin de nous et plus près de Dieu. L'amour ! La vie sut y 
joindre pour moi son amertume, et je connus son goût acre 
comme ses douceurs ; mais celles que j'adorai restèrent tou- 
jours sur le socle où je les avais placées. Ce fut mon rôle qui 
changea; au lieu du prêtre agenouillé qui prie, je jouai trop 
souvent le rôle du polichinelle qu'on berne. 

Je rencontrais presque chaque jour, en rentrant dîner, Rosi 
Girtaner, une jeune fille de dix-sept ans, souple et solide. Elle 
avait le visage étroit, le teint frais, les cheveux bruns et cette 
beauté pure et tranquille des jeunes filles qui ont encore leur 
mère et derrière elles des aïeules et des arrière-aïeules. 

* Pour U première partie, voir U livraison de juillet. 



SSP 

C«tlt race ancienne avait été bénie par le ckl ; chaque gêné* 
ration avait |hi oflHr aux précédeotet la parure d'un cercle de 
leunea fenunea. toutes tranquilles et Men élevées, toutes fraîches, 
toutes patriciennes et d'une impeccable beauté 1 J'ai vu dans le 
temps. d*un maître inconnu, un portrait Cait au seizième siècle 
et qui wpt éiae li om jeune fille de la famille des Fugipr; c'esl 
une des ph» pié d a uiai peintures qu'il m'ait été donné de con- 
templer. Les femmes de la famille Girtaner, et Rosi en parti- 
culier, lui ressemblaient. 

Je ne me rendais naturellement pas compte de tout cela à ce 
nuMnent. Je la regardais marcher, avec une dignité tranquille et 
sereine, et je sentais tout ce qu'il y avait d'aristocratique dans 
aa simplicité. Qyand j'étab assis le soir au crépuscule, je cher- 
chais à l'évoquer ; et quand m figure était présente devant mes 
yeux, un frisson délicieux courait sur mon àme d'ado lescen t 
Mais ces monnents devinrent bientâl douloureux, et l'atnno- 
sphere où je vivais se troubla. Je compris tout à coup à quel 
point elle m'était étrangère ; je me dis qu'elle ne me connaissait 
pas et ne désirait pas me connaître. H y avait quelque choae 
d'indélicat, me semblait-il. presque un vol, à évoquer ainsi son 
Imtge: et c'était justement quand ces peniéai devenaient par- 
ticulièrement pénibles que je la voyais plus proche et plus vi« 
vante que jamais. Une volupté délicieuse remplissait mon cceur 
et mon pouls battait à me frJre mal. 

Ces sataasi me prenaient à tout moment, pendant une leçon 
ou même pendant une bataille avec mes camarades. Je fermais 
les yeux, je lalsaab tomber mes mains et 11 me semblait que 
j'enfonçais lentement dans quelque abîme profond. J éuis réveillé 
par une oba ar v a tlon du maître ou par les coupa de poing d'un 
adversaire. Je m'échappais, je courais en plein air. et je me 
plonfsals dans U nature. Celle<i me paraissait dUHrente. vue à 
travers ma singulière rêverie, toute pleine de formes et de 
teintes plus rares: la lumière et l'atmosphère pénétraient les 
ch oas i ; je ne pouvab me rawariar àm tona verts do fleuve, dn 
ronge des toHa. do Mau des monligMt. MÉb tome eatti beauté 
qui m'entourait ne me réconfortait pas; f en jouissais silencieu- 



3(30 BIBLIOTHtQUB UKIVBR8ILLB 

sèment et tristement ! Elle me paraissait étrangère ; je m'en sen- 
tais comme tenu à l'écart. Et mes sombres idées revenaient 
toujours à Rosi : je pourrais mourir à cette heure sans qu'elle le 
sût, sans qu'elle désirât le savoir. Elle ne s'en préoccuperait au- 
cunement et elle n'en serait pas chagrinée. 

Je ne tenais pourtant pas à me faire remarquer d'elle ; volon- 
tiers, et sans même demander qu'elle apprit mon nom, j'aurais 
accompli pour elle quelque acte de dévouement inouï ou quel- 
que grand sacrifice. 

Je fis ce que je pus. Pendant de courtes vacances, je revins à 
la maison. Là, chaque jour, j'accomplissais en son honneur 
toute sorte d'actes de bravoure. Je gravis un sommet dange- 
reux du côté le plus escarpé; je fournis, sur le lac, en canot, 
des efforts excessifs. Je fis de grandes traversées aussi rapide- 
ment que possible. Rentrant un jour d'une de ces courses, brûlé 
par le soleil et avec une faim de loup, l'idée me vint de ne rien 
manger ni boire jusqu'au soir. Tout cela pour Rosi Girtaner. 
Je gravai son nom et ses louanges sur des arêtes éloignées et 
dans des gouffres que personne n'avait jusqu'alors visités. 

Ma jeunesse, comprimée à l'école, prenait sa revanche. Mes 
épaules s'élargissaient, mon visage et mon cou se brûlaient, et 
mes muscles sur tout mon corps se fortifiaient et se gonflaient. 

Deux jours avant l'expiration de mes vacances je fis encore à 
mon amour un nouveau sacrifice. Je voulais offrir des fleurs â 
Rosi. Je connaissais, dans des bandes de terre semées çà et là 
parmi les rochers à pic, quelques edelweiss. Mais je n'avais 
jamais aimé cette fleur maladive, sans parfum, sans couleur, 
et qui me paraissait sans âme. Je savais où trouver, en revan- 
che, quelques buissons de rhododendron qui avaient crû dans 
les vires d'une paroi escarpée. Ils n'étaient pas faciles à cueillir, 
mais d'autant plus tentants, ayant gardé tout leur éclat malgré 
la saison avancée. Je voulais y arriver, et comme il n'y a rien 
d'impossible à la jeunesse et à l'amour, je finis par réaliser mon 
projet. J'avais en arrivant là-haut les mains déchirées et des 
crampes aux jambes, et j'étais dans une situation trop critique 
pour pouvoir yodler, mais mon cœur chantait et se soulevait de 



I5* 

pbisir. Je cueUlit toigneutsment les brancbcf fralcbet, tt loraqut 
I eus ma proie en ma powawlon je rtdatctiidit, la doa au rocher. 
J avais mis las fleurs dans ma bouche. Dieu seul sait comment 
j atteignis sain et sauf le pied de la paroi. Je me tirai d'aflUra 
malgré ma témérité. Sur toute la montagne les rhododendrons 
écriant passés depuis longtemps. J'en rapporteb las darnlart 
fMaanux. Us flaurs étalent encore fraîches et quelquas-oiMS 
même en boulons. 

Je ne lâchai pas mon bouquet, le lendemain, pendant mon 
voyage de rttour. dura cinq heures. J'étais heureux, au début 
de reranir dans la ville de la belle Rosi; mais plus nous nous 
éloignions des montagnes, et plus je sentais croître en moi 
Tamoiir et le regret de mon pays natel. Je me souviens encore 
si bien de ce trajet en chemin de fer t Le Sennalpstock était de- 
puis longtemps hors de vue ; ses arêtes déchiquetées s'en- 
fu\-aient les unes après les autres; je les voyais disparaître avec 
un serrement de coeur. 

Qpand nous quittâmes le pays des mootagnas, la plaine s'é^ 
tendit devant nous, large, basse et toute couverte de verdure. 
Je 1 avab à pttaa mamrqaèù lors de mon premier voyage; cette 
Ms-d une trl^aiis «t uns loquiétuda m'oppressèrent. 11 me 
sembla que j'étais condamné à vivre désormais dans cas coq* 
trées toujours plates, que j'avais perdu sans retour mon droit 
de bourgeoisie et ma patrie. En même temps, le beau visage fin 
et paisible de Rosi m'apparut ; je la savais si froide, si absohi* 
ment indifférente, si étrangère à moi. que ma gorge se serra 
d amertume et de chagrin. Las propres et joyeux villages da la 
pUine passaient devant mes fenêtres avec leurs clochers élancés 
et leurs pignons bUnchis; des voyageurs m o nt ai ent et ôê^ 
cendaient. causaient entre eux. se saluaient, riaient, pbisan- 
teient et fumaient; tous gens de la plaine, bien élevés, d'hu- 
meur fecile. de caractère aimable. J'étais assfo à l'écart, lourd 
fils des monte, muet, triste et maladroit Je sentais que je 
n'étais plus chat moi; je compris que si J'avris éCè an^hé à 
mes montagnaSc je ne serais pourtuit jamais un varltebla habi- 
tent de ce pays, que je n'aurab jamais cette gahé. ce brillant. 



362 BIBLIOTHÈQUE UNIVKltSILLI 

cette aisance, cette sécurité I Les hommes de par ici se moque- 
raient toujours de moi ; c'est un d'eux qui épouserait plus tard 
Rosi Girtaner, et j'en trouverais toujours sur ma route pour 
me contrarier et me barrer le ciiemin. 

Je ruminais ces idées en arrivant à la ville. Après avoir salué 
mes hôtes, je montai dans ma mansarde, j'ouvris ma malle et 
j'y pris une grande feuille de papier. Elle n'était pas de la sorte 
la plus fine, et lorsque j'eus entouré mes rhododendrons et que 
le tout fut attaché d'une grosse ficelle que j'avais par précaution 
rapportée de la maison, mon bouquet n'avait guère l'apparence 
d'un cadeau d'amoureux. Je le portai cependant avec le plus 
grand sérieux jusqu'à la rue où habitait l'avocat Girtaner, et 
au premier moment favorable j'entrai par la porte ouverte dans 
le vestibule mal éclairé par les derniers rayons du soir, et je 
posai mon informe paquet sur le large escalier seigneurial. 

Personne ne me vit; je ne sus-jamais si Rosi avait reçu mon 
offrande. Mais j'avais gravi des parois de rocher ; j'avais risqué 
ma vie pour pouvoir poser un bouquet de rhododendron sur 
l'escalier de sa maison ; mon entreprise avait quelque chose de 
mélancolique et de comique à la fois, de tendre et de poétique, 
et mon cœur se remplit d'une douceur que je retrouve encore 
lorsque je me souviens de ces temps anciens. Ce n'est que dans 
mes heures de négation, quand je doute de tout et de Dieu 
même, que cette aventure de fleurs, comme du reste toutes mes 
autres aventures amoureuses, me parait une don-quichotterie. 

Cette première histoire d'amour n'eut jamais de conclusion 
précise; elle persista longtemps dans mon souvenir, et plus tard, 
en dépit de beaucoup d'autres passions, elle conserva toujours 
sa place dans mon cœur. C'était un sentiment paisible et tendre 
comme l'affection qu'on a pour une sœur aînée. Maintenant 
encore il ne me semble pas qu'il y ait jamais eu sur terre rien 
de si noble, de si pur, de si chaste, que cette paisible et exquise 
jeune patricienne. Lorsque, bien des années plus tard, à Munich, 
dans une exposition historique, je vis l'aimable et énigmatique 
portrait de la belle adolescente inconnue de la famille des Fugger, 
il me sembla que toute ma jeunesse se dressait de nouveau de- 



ram CAmmiiiu j6l 

vant mol et me fixait avec des yeux profonds et perdus dans le 
fève. 

je graikUaatU et (e me dév el opp tb . et je devins peu à peu un 
homme. Une photographie qui fut prise de moi à cette époque 
me montre sous l'aspect d'un paysan noueux, de haute taille, 
vêtu de méchifits habits d'écolier, avec des yeux pèles et un peu 
vagues, et des mambras asaat lourds. La tête seule avait quelque 
chose de fixé et de ferme. A mon propre étonnement. je quittai 
petit à petit les manières de Tenfiint pour prendre celles du 
jeune homme, et j'attendb avec une sourde Impatience le mo- 
ment de partir pour l'université. 

Je devais étudier i Zurich, et mes protecteurs avaient prévu 
pour mol. entre autres éventualités, la possibilité d'un voyage 
d'études. Toutes ces p ersp e c tives m'apparaissalent comme une 
belle image classique: des ombrages graves et accueillants, et les 
kHtstes d'Homère et de Platon. Entre eux j'étais assis penché 
sur des in-folio, et de tous les côtés la vue s'étendait, claire et 
gaie, sur U ville, les montagnes et un lumineux horixon. Mon 
caractère avait pris quelque chose de plus pondéré, mais de plus 
enthousiaste aussi ; rt je me réjouissais de tout le bonheur qui 
devait m'échoir, persuadé que je saurab m'en rendre digne. 

Je me mis. pendant ma dernière année d'école, à l'Italien. Je 
commentai la lecture des vieux auteurs, me promettant d'en 
fairr une étude plus approfondie pendant mes semestres de 
wh. à mes heures de loisir. Le jour vint où je dus dire 
adieu à mes maîtres et à mon hôte, et où je préparai ma petite 
malle: et je m'en allai errer avec une volupté mélancottqoa 
autour de la maison où haUtait Rosi. 

Les vacances qui suivirent me donnèrent un amer avant- 
io6t de la vie et troublèrent rapidement et durement mes belles 
perspectives d'avenir. Je trouvai d'abord ma mère malade: 
elle était au lit. ne perlait presque pas et parut à peine se ré- 
jouir de mon rslour. Je n'en fos pas blessé, mais il me parut 
dur de ne trouver aucun écho à ma joie et à mon jama orgueil. 
Mon père m'expliqua ensuite qu'il n'avait pna d'okilietlon à 
me voir Cdre das études, mais que je ne devab compter sur lui 



364 BIBLIOTHÈQUE UMXVXRSILLB 

d'aucune façon. Si la petite pension qu'on me faisait ne suffisait 
pas, je devais m'arranger à me procurer par moi-même ce qui 
me serait nécessaire. A mon âge, il y avait déjà longtemps qu'il 
gagnait sa vie, etc. 

Je ne fis guère de promenades, d'ascensions, de courses en 
bateau. Je dus travailler avec lui à la maison et aux champs ; et 
pendant le repos de l'après-midi je ne prenais plaisir à rien, pas 
même à lire. 

J'avais été surpris et révolté de voir à quel point la vie avait 
vite anéanti les rêves de bonheur que j'avais formés. De ma 
souffrance même le remède surgit, et ce ne fut ni moins violem- 
ment ni moins rapidement. La vie m'avait montré la teinte 
grise des travaux de chaque jour ; elle dévoila tout à coup à 
mes yeux surpris son caractère grave et son sérieux éternel. 
Une expérience douloureuse vint fortifier ma jeunesse par une 
simple et puissante leçon. • 

Un matin, aux premières heures d'une chaude journée d'été, 
alors que j'étais encore au lit, j'eus soif et je me levai pour aller 
prendre à la cuisine la cruche d'eau qui s'y trouvait. Je dus tra- 
verser la chambre de mes parents; je fus surpris par la respi- 
ration étrange de ma mère. Je m'approchai de son lit ; elle ne 
me vit pas et ne me répondit pas ; elle gémissait courtement ; 
elle clignait des yeux et son visage était d'une pâleur bleuâtre. 
Je ne m'en effrayai pas au premier abord, bien que quelque peu 
angoissé ; mais lorsque je vis ses deux mains qui reposaient sur 
les draps, paisibles comme des sœurs qui auraient dormi l'une 
à côté de l'autre, je compris que ma mère allait mourir, car 
elles portaient les traces d'une fatigue mortelle, et il n'y a pas 
un être vivant qui pût être à ce point sans volonté. Je ne pensai 
plus à ma soif ; je m'agenouillai, je posai mes mains sur son 
front et je cherchai à voir dans ses yeux. Elle me regarda ; elle 
avait une expression de bonté et ne me paraissait pas souffrir. Je 
ne voulus pas réveiller mon père ; je me tins pendant deux 
heures à genoux près du lit et je vis ma mère mourir. Elle souf- 
frit courageusement, sérieusement, sans plainte, comme elle 
l'avait fait toute sa vie ; elle m'a laissé un bel exemple. 



pgm CAMiiiat9io 36$ 

La chambre était paisible et te rcmplisaait lentement des pre- 
mières lueurs de l'aurore : le viUage dormait cocon, «t j'eus 
tout le loisir d'accompagner en paoaéa l'àme de celle qui venait 
de me quitter, par-dessus les malaoïis. le lac et les sommets de 
neige, dans la froide liberté et le ciel pur d'un beau matin. Je 
ne souffrais pas: j'italf pldn de surprise et de respect ; un grand 
mystère s'était résolu darant moi. et j'avais vu dans un frisioo 
léger se dénouer le cycle d'une vie. 

L^ courage sUaodaux de celle qui venait de partir avait quel- 
que chose de sublime. De son auréole d'austérité et de patience 
un rayon m'avait effleuré. Je ne pensai pas à mon père qui 
dormait i côté de moi; au prêtre qui était absent; au sacrement 
et à la prière qui n'avaient ni sanctifié ni accompagné cette àmc. 
Je tramblab sous le soufHe terrible de l'éternité, qui venait de 
rempOr b chambre et qui avait pénétré mon être. 

Qpand tout fut fmi. quand les yeux furent éteints, pour la 
première fois de ma vie j'embrassai ma mère sur sa pauvre 
bouche flétrie, que le froid avait saisie déjà. Le contact glacé 
me remplit d'un effiroi soudain; je m'assb sur le bord du lit et 
de groassi larmes me coulèrent l'une après l'autre sur les joues. 
le menton et les mains. 

A son réveil, mon père, encore tout endormi et me voyant 
ê$Êh à côlé de lui. me demanda ce qui était arrivé. Je ne ré-. 
ponA pas ; je ne pouvais articuler une parole. Je sortis de la 
chambre, et comme dans un rêve, sans en avoir presque cons- 
cience, j'allai dans la mienne où je m'habillai lentement. Mon 
père arriva sur ces enfreCiites. 

— La mère est morU. dit-il. Tu ic wai»! 
je lui fis signa que oui. 

— KMirquoi m'as-tu laissé dormir? Tu n'aat pas allé cher- 
clier un prêtre. Qpe le.... 

Et il poussa un formidable juron. 

J'eus tout à coup mal dans la tels comme si une de mas 
veinas venait de sauter. Je marchai sur lui ; je le tins solidement 
par las deux mains. En comptfaison de moé. U n'avait pas plus 
de force qu'un enfsnt; je la ngaidai dans las yeux, sans pro> 



$66 BIBLIOTHÈQUE UNIVBMILLI 

noncer une parole. Il ne me dit rien, respira lourdement, mais 
resta absolument tranquille, et lorsque nous retournâmes tous 
les deux vers ma mère, la puissance de la mort l'avait saisi lui 
aussi, et son visage était devenu calme et solennel. Il se pencha 
vers la morte et commença à se plaindre doucement et naïve- 
ment, avec des cris aigus et faibles comme des cris d'oiseau. 
Je sortis pour annoncer notre deuil aux voisins. Ils m'écou- 
tèrent, ne me posèrent aucune question, mais me serrèrent la 
main et offrirent leur aide. L'un courut au couvent pour cher- 
cher un père, et lorsque je rentrai à la maison, une voisine était 
déjà là qui soignait la vache à l'écurie. 

Le prêtre apporta le saint-sacrement. Presque toutes les 
femmes du village étaient présentes. Toute la cérémonie se passa 
correctement et sans incidents. Tout semblait aller de soi- 
même, et ni mon père ni moi nous n'eûmes à nous occuper du 
cercueil. Pour la première fois je vis distinctement quel privi- 
lège il y avait, dans une circonstance douloureuse comme la 
nôtre, à appartenir à une communauté, petite, mais fidèle et 
sûre. J'aurais dû peut-être y réfléchir encore plus sérieusement. 

Lorsque le cercueil eut été bénit, que la terre l'eut recouvert, 
et que la troupe étrange des vieux tubes à l'ancienne mode eut 
disparu, regagnant chacun sa boîte et son armoire, mon père, 
après avoir soigné le sien, eut une crise de faiblesse. Il com- 
mença tout à coup à se plaindre, m'expliquant dans un étrange 
langage à tournure biblique sa misère profonde. Sa femme 
était maintenant au cimetière, et il allait perdre son fils, qui 
partait pour l'étranger. Cela n'en finissait pas; je l'écoutais 
tout effrayé, et je fus sur le point de lui promettre de rester. 

Mais avant que j'eusse ouvert la bouche, un phénomène ex- 
traordinaire se passa en moi. Tout ce que, depuis mon enfance, 
j'avais rêvé, espéré, tout ce à quoi j'avais follement aspiré 
repassa en une seconde comme devant un œil intérieur. Je vis 
les beaux et grands travaux qui m'attendaient, les livres à lire 
et ceux à écrire. J'entendis souffler le fœhn ; je contemplai les 
beaux lacs lointains et les pays du midi éclatants de couleur; 



FtTBK rAMimniD J07 

de» hommes aux nobles vitagvt spirituels, des (emmes belles et 
Anes qui allaient et venaient dans les mas; je vis ks routes et les 
hauts passages des Alpes, les trahis qui sa hfttakot vers les pay» 
éloignés : ft vis tout cela à U lois, chaque chose pourtant dis- 
tincte et nette, et derrière, dans le lointain illimité, un horiaon 
clair traversé de nuages. Apprendre, créer, voir, voyager, toute 
l'abondance de la vie passa devant mes yeux comme une imag* 
fugitive. L'attrait puissant du monde inconnu frissonna incons- 
ciemment en moi de nouveau, comme au temps de nnon en* 
Cince. 

Je me tus. Mon pète continua à parler, en branlant la tète. 
J'attendis que sa violence s'épuisit. CeU arriva le soir seule- 
ment. Je lui dis ma ferme résolution de continuer mes études, 
et de chercher ma patrie future dans le royaume de l'esprit» 
sans lui demander du reste aucun secours, et aucun sacrifice. D 
n'insisU plus; il continua à me regarder avec des yeux miséra- 
bles et la tète toute secouée. Il comprit que dès ce nxMnent je sui- 
vrab ma route et que sa vie me deviendrait complètement étran- 
gère. En écrivant ces lignes, je me souviens de ce jour, de mon 
père assis sur une chabe près de la fenêtre. Sa tête de paysan, 
sévère et flne. reposait imnfK>bife sur son cou grêle. Les cheveux 
courts commençaient à grisonner, et sur ses traits durs on 
voyait U lutte d'une énergie enoore virile avec la souffrance et 
la vieillesse qui venait. 

Surlui. sur le séjour que je fb alors sous son toit, je n'ai plus 
maintenant à raconter qu'un petit incident, qui eut du reste son 
importance. Un soir de la semaine qui précéda nnoo départ, je 
vis mon père mettre son bonnet et saisir le loquet de la porte. 

— Où vas-tu ? lui demandai-je. 

— Qii'est<e que ça te feit? me répondit-il. 

— Tu poonais me dire, pourtant, s'il n'y a rien qui te tour- 
mente. 

Il se mit à rire : 

— > Tu peux venir avec mol, tu n'es plus un enfent. 

Je le suivis à l'auberge, (^lelques paysans y étaient déjà 



3G8 BIBUOTHÈQUS UNIVBRSSLLB 

devant une cruche de Hallauer; deux charretiers étrangers bu- 
vaient de l'absinthe ; toute une tablée de jeunes gens jouaient 
Siuyass en faisant passablement d'embarras. 

Je prenais à l'occasion un verre de vin, mais c'était la pre- 
mière fois que j'entrais sans avoir soif dans une auberge. Je 
savais, pour l'avoir entendu dire, que mon père était un fort 
buveur. Il buvait bien et beaucoup ; c'est probablement pour 
cela que sa ferme, qu'il ne négligeait pourtant pas, ne se déve- 
loppait pas et restait toujours dans un état assez misérable. Je 
fus surpris de la déférence que lui témoigèrent l'aubergiste et les 
buveurs qui étaient là. Il fit venir un litre de vin vaudois, m'in- 
vita à en prendre, et me montra comment je devais le servir, 
en tenant d'abord le goulot tout près du verre, en allongeant 
ensuite le jet petit à petit, et en renversant, pour finir, la bou- 
teille le plus possible. Il disserta ensuite sur les différents vins 
qu'il connaissait et qu'il buvait d'habitude dans les rares occa- 
sions où il avait quitté le pays, soit pour aller à la ville, soit 
pour voyager en Suisse romande. Il manifesta le plus profond 
respect devant le gros rouge de la Valteline, dont il distingua 
trois variétés. Il prit ensuite une voix basse et convaincue pour 
parler de certains vins du canton de Vaud ; puis ce fut presque 
en chuchotant, et comme s'il narrait descontes de fées, qu'il en 
arriva au vin de Neuchâtel. Celui-ci, paraît-il, certaines années, 
quand on le verse dans le verre, mousse et forme une étoile. Il 
la dessinait avec son doigt mouillé sur la table. Il se livra en- 
suite à des dissertations impossibles sur la nature et le goût du 
vin de Champagne, dont il n'avait jamais bu, mais dont il 
croyait qu'avec une seule bouteille deux hommes pouvaient 
s'enivrer jusqu'à la mort. 

Il se tut et se mit à fumer, les yeux songeurs. Il s'aperçut 
que je n'avais pas de tabac, et me donna dix centimes pour des 
cigares. Nous étions assis l'un en face de l'autre, nous soufflant 
mutuellement notre fumée au visage en vidant notre premier 
litre. Le La Côte doré et piquant me plaisait extrêmement. 
Les paysans qui étaient assis aux tables voisines de la nôtre 



rma CAMnatiio j69 

risquaient qudquci propos airec nous, et finalement, timide- 
ment, avec une petite toux, lU vinrent l'un aprèf l'autre te 
mettre à noa cMèa. La convenatloo tomba fur mot Je vis 
que ma réputation de grimpeur ne t'était pat eocora tout à 
(ait effiKée. Toula tocta d*aacaladaa hardies tt de foUea des- 
centes furent racootéaa. EUaa p re oakn t dea airs de légeodea. 
Noua avions fini noa deux titres et je commençait à avoir la 
aaag à la tétc. Bien qua ce ne fût pat mon habitude, je ma 
vantai de maa exploita al racontai l'incroyable grimpée bite sur 
la paroi tupérieure du Sannalpalock. lorsque j'avais été cueillir 
les rhododendront de Roal drtaner. Ptnonne ne me crut, et 
devant le douta général la moutarde me monta au nez. Je pro> 
voquai les incrédules, les invitant à sortir pour se battre avec 
moi : je kt ataurii que je ne let craignais pas et qu'au besoin je 
saurais leur tenir tète à tous. 

Un vieux paysan courbé en deux alla prendre dans l'armoire 
une cruche de grès qu'il étendit sur la table. Il se mit à rire : 

«> Si tu es aussi fort que tu dis. casse cette cruche avec le 
poing. Nous te palerons autant de vin qu'elle en contiendra. Si 
tu n'y arrivas pas, c'est toi qui paiera 

Mon père approuva. Je me levai, j cnvdoppai ma main de 
mon mouchoir de poche et jc frappai. Je dus frappar trois fois. 
A la dernière la cruche éclata en morceaux 

— n ftut payer t cria hkm père, qui jubilait. 
Le vieux parut d'accord. 

— Bien, dit-il. je vais vous payer autant de vin qu'il pourra 
en entrer dans la cruche ; mais maintenant il n'y en aura plus 
beaucoup. 

Les fragmaots en auraient contenu à peine une chope. J'avais 
mal au bras et en outre Ils se moquèrent de mol. Mon père lui- 
même me rit au net. 

— Tu as gagné. répondla-)e. Je ramplb un des morcaaux da 
la cruche de ce qui restait de notre vin et je le variai sur la iMa 
du vieux. Nous avions eu le daralar mot Cml à nous qu'allè- 
rent lea applaudissements. 

■H» tnav. ttx 34 



370 UIKLIUlHhgtb UNIVERSELLE 

Nous nous livrâmes encore k quelques autres lourdes larccs 
de ce genre. Enfin mon père me ramena à la maison et nous 
cri&mes et chantâmes grossièrement dans la chambre où, trois 
semaines auparavant, ma mère était étendue dans son cercueil. 
Je dormis comme une masse. 

Le lendemain, j'étais brisé et écœuré. Mon père se moqua de 
moi. Il était de belle humeur et jouissait visiblement de sa su- 
périorité. Je me jurai à moi-même de ne plus boire et attendis 
impatiemment la date de mon départ. 

Ce jour vint enfin ; mais je ne sus pas tenir mon serment. 
J'appris à connaître le vaudois doré, le gros rouge de la Valte- 
line, le Neuchàtel à l'étoile et beaucoup d'autres vins qui me 
sont devenus familiers. 



m 

Quand je m'échappai de l'atmosphère morne et déprimante 
de mon village, je pris à grands coups d'ailes mon essor vers le 
monde de la joie et de la liberté! Si je n'ai pas toujours su tirer 
suffisamment parti de la vie, je puis dire que j'ai joui follement, 
singulièrement, de ma jeunesse. Comme un jeune soldat qui se 
repose parmi les fleurs à la lisière des forêts en attendant le com- 
bat, je vivais dans un trouble délicieux, hésitant entre l'effort et 
la flânerie; prescient comme un prophète, je me penchais sur les 
sombres abîmes pour entendre le grondement des grands fleuves 
et des tempêtes ; et je tendais mon âme pour percevoir les accords 
des choses et l'harmonie de la vie. Je buvais à longs traits les 
coupes pleines de mon adolescence ; je souffrais en secret des 
souff"rances qui m'étaient chères pour des femmes belles et respec- 
tueusement adorées, et je goûtai jusqu'au bout la joie la plus 
noble de la jeunesse virile : une pure et joyeuse amitié. 

Dans un nouvel habit de drap, avec ma petite caisse pleine 
de livres et de quelques autres objets qui m'appartenaient, j'étais 
parti, prêt à tenter la conquête du monde et désireux de mon- 
trer aux rustres de chez nous que j'étais taillé d'un meilleur 
bois que les autres Camenzind. J'habitai trois belles années dans 



râmmim» 57^ 

la même mansirdc. tout ouvert» aux vents, mais d'où la vue 
s'étendait au loin. J'étudiai, je fit des poèmes; j'aspirab à toute 
b beauté de la terre, et je la sentais qui m'entourait, toute 
proche. Je ne mangeais pas chaque jour un repas chaud ; mais 
chaque jour, chaque nuit, chaque heure, mon cceur riait, chan- 
tait, pleurait, plein d'une joie folle, et serrait contre lui avec 
une ardeur passionnée la vie adorable. 

Zurich fut la première grande ville que je vis. J'y arrivai en 
na)f et pendant quelques semaines j'ouvris tout grands les yeux. 

L'idée ne me vint pas. à parler franc, d'admirer ou d'envier 
la vie citadine : j'étais trop paysan pour cela ; mab je me réjouls- 
sab de b multitude des rues, des maisons et des hommes. Je 
regardais les boulevards pleins de voitures, les débarcadères des 
bateaux, les places, les jardins, les édifices bstueux et les églises. 
Je voyab les travailleurs courir en ibub à leura travaux, Ict 
étudunts à leurs réunions. Les voitures patriciennes passaient 
il c<^tc de moi ; les sots se pavanaient, les étrangère fe prome- 
naient. Les fismmes des bmilles riches, avec leur élégance à b 
mode et leur orgueil, me sembbient autant de paons égaréa 
dans un poubiller. Elles leur resiemblabnt ; comme les paons 
elles étaknt joliea. vanHeuaet et un peu ridicules. 

Je n'étaU pas tlmlda. mab gauche et emprunté, et je ne dou- 
tab pas que je ne fîtsee tout à bit b garçon qu'il blblt pour 
apprendre à connaître à fond cette vb mouvementée de b ville, 
et plus tard sûrement arriver à m'y bire une pbce. 

La jeunesse vint à moi sous b forme d'un beau jeune homme 
qui faisait ses études dans b même ville et avait loué au premier 
étage de ma maison deux élégantes chambres. Chaque jour, je 
rentendab au-dessous de mol Jouar du pbno, et c'est b que je 
ressentb pour b première fob un peu de ce charme mystérieux 
de b musique, le plus fhninin et b plus tendra des arts. Je 
vo)-»!) ensuite mon |eune voisin sortir, un cahier da noies ou un 
livre dans une main, dans l'autra une dgafetlt dont b fumée 
tourbillonnait derrlèra m souple et élégante silhouette. Je me 
prb pour lui d'une aflbction timide, mais je ne m'en tins pas 
moins à l'écart. Je craignab b contact d'un homme dont b vie 



372 BXBUOTHÈQUS UMIVSRS£LLS 

facile, confortable et indépendante me rendrait plus lourds et 
plus humiliants ma pauvreté et mon manque de savoir-vivre. 
Ce fut lui qui vint à moi. Un soir, on frappa à ma porte ; j'en 
fus presque effrayé ; je n'avais pas encore reçu de visites. Le bel 
étudiant entra, il me donna la main, me dit son nom et agit 
avec moi aussi simplement et aussi cordialement que si nous 
étions de vieilles connaissances. 

— Est-ce que vous ne seriez pas disposé à faire quelquefois 
un peu de musique avec moi? me dit-il amicalement. 

Mais je n'avais de ma vie touché un instrument. Je le lui dis, 
j'ajoutai qu'en dehors de l'art de yodler je n'en connaissais pas 
d'autre, mais que j'avais eu du plaisir à entendre son piano qui 
montait jusqu'à moi. 

— Comme on peut se tromper ! cria-t-il joyeusement. J'au- 
rais juré à vous voir que vous étiez musicien. C'est étonnant ; 
mais vous savez yodler. S'il vous plaît, yodlez-moi une fois. 
J'aime les yodels à en mourir. 

J'étais très troublé, et je lui expliquai qu'il ne m'était pas 
possible de yodler ainsi dans une chambre et sur demande ; 
que je ne le faisais qu'à la montagne ou tout au moius en plein 
air et quand l'envie m'en prenait. 

— Eh bien, vous yodlerez à la montagne! Demain, ça vous 
va-t-il? Je vous en prie. Nous pourrions partir tous les deux 
vers le soir. Nous nous amuserons et nous bavarderons un peu. 
Vous yodlerez là-haut et plus tard, quand la nuit tombera, nous 
souperons dans le premier village venu. Vous avez pourtant 
bien le temps ? 

Du temps, j'en avais assez. Je fus vite d'accord. Je le priai 
ensuite de me jouer quelque chose, et je descendis avec lui dans 
son bel et grand appartement. Qyelques gravures aux cadres 
modernes, le piano, un certain désordre assez pittoresque et un 
parfum de fines cigarettes donnaient à la chambre un aspect 
d'élégance confortable et un sentiment du home qui m'était tout 
à fait nouveau. Richard s'assit à son piano et joua quelques 
mesures. 



m 

— Vous connaisicx ça. n'cft<e pas? me dit-il en me rcgv- 
4iant persSeMot toa épaule. D me parut titperba lonqu'U dé- 
tourna ainsi b tête de son clavier et que je rencontrai ses ycus 
brillants. 

— Non. lui dis-je ; je ne connaît rien. 

^ Cest de Wagner, des MâUm dbtmÈtmt. 

Et il continua à jouer. La piano chantait, léger et pourtant 
puissant, sentimental et lerein. et son chant m'enveloppait 
comme un bain tiède et excitant. Je contemplait en même 
temps avec un lacraC plaisir la nuque et le dos svelte du joueur 
et ses mains Manchet de musicien. Je sentit passer en moi ce 
même sentiment d'admiration craintive, de tendresse et d'estime 
avec lequel je contemplais autrefois au collège certains de mat 
camaradet aux cheveux noirs. J'avais en même temps comme 
un timide pressentiment que ce beau et élégant jeune homme 
pourrait devenir mon ami et réaliser ainsi mes aspirations d^ 
anciennes, mais pas encore oubliées, à une amitié de ce genre. 

Le lendemain j'allai le preridre et nous montâmes lentement, 
en bavardant, une colline de moyenne hauteur, d'où nous 
voirions la ville, le lac. et les jardins, et d'oà nous pûroet jouir 
de la beauté du crépuscule. 

— Et maintenant, yodlez. dit Richard. Si je vout gène, tour- 
nci^mol le dos ; mais je vous en prie, yodlez le plus fort 
possible. 

Il put être content. Je yodlai avec joie et avec rage, dant la 
lointain écarlate du soir, sur tous les tons et de toutes les ma* 
nières. Lorsque je cessai, comme il allait parler, il s'arrêta, me 
montra la montagne et me flt signe d'écouter. D'une hauteur 
éloignée nous arriva une réponse. Elle s'enOait et se prolongeait. 
Cctait un berger ou un voyageur. Nous l'entendîmes avec une 
joic tranquille. Pendant que nous tendions l'oreUle. debout, 
dans la montagne, un frisson délicieux me saisit. Pour la prt» 
mière fols. j*eus cette sentatlon d'être près d'un ami. de n'être 
plut seul à tpguàm la bal horim tout lumlnaux de nuagaa 
Le lac. au crépuscule, commença à revêtir tout^ U 



374 BIBLIOTHÈQUE UKIVERSBLLB 

des couleurs tendres ; et un peu avant le coucher du soleil, nous 
vîmes, entre les nuages qui s'ouvrirent, surgir, âprement décou- 
pées, quelques hautaines cimes des Alpes. 

— Là-bas. c'est mon pays, dis-je. La paroi du milieu, c'est 
la Rothe Fluh, à droite le Geishorn, à gauche et un peu plus 
loin, cette cime ronde, le Sennalpstoci<. J'avais dix ans et trois 
semaines lorsque j'arrivai pour la première fois sur son large 
sommet. 

Je clignai des yeux p)Our tâcher d'apercevoir encore quel- 
ques-unes des pointes qui devaient se dresser plus au sud. Au 
bout d'un moment Richard dit quelques mots que je ne compris 
pas. 

— Qye dites-vous? lui demandai-je. 

— Je dis que je sais maintenant quel est l'art que vous pra- 
tiquez. 

— Lequel donc? 

— Vous êtes poète. 

Je devins rouge et d'assez mauvaise humeur. Je ne comprenais 
pas comment il avait pu me deviner. 

— Non, lui dis-je, je ne suis pas un poète. J'ai fait quelques 
vers à l'école, c'est vrai ; mais il y a longtemps que je ne com- 
pose plus rien. 

— Est-ce que vous me les montrerez ? 

— Ils sont brûlés depuis longtemps ; mais je ne vous les 
montrerais pas, même si je les avais encore. 

— Ils étaient sans doute très modernes, avec beaucoup de 
Nietzsche dedans? 

— Qy'est-ce que c'est que ça? 

— Nietzsche? Grands dieux! Vous ne connaissez pas 
Nietzsche? 

— Non pourquoi est-ce que je le connaîtrais? 

Il fut enthousiasmé de ce que je ne connaissais pas Nietzsche. 
Je m'en irritai et lui demandai s'il était monté déjà sur beau- 
coup de glaciers. Lorsqu'il m'avoua n'être encore allé sur 
aucun, je feignis le même étonnement railleur dont il venait de 
m'accabler. Il posa alors sa main sur mon bras et me dit: 



S75 

— Vous ètef susceptible. Mab vous ne pouvez vous rendre 
compte à quel point vous êtes un hoamie envlibk, un homme 
Intact et en pleine ianté. et comme 11 y en a peu. Vo)f<o-voos, 
dans un an ou deux, vous connaitrea Nietzacbe et toute ta 
pacotille, beaucoup mieux que mol. parce que voua état plus 
capable et plus intelligent. Seulement, c'est comme voua 
êtes maintenant que je vous aime. Vous ne connaltMt ol 
Nietzsche ni Wagner, mais vous êtes nKNité sur beaucoup de 
mooti^iiaa neigautet et voua av«i un bon visage de TOberland. 
Et ie aab que vous êtes un poète. Je le vob à votre regard et à 
votre front. 

J'étais surpris; je trouvais extraordinaire qu'il m'examinât si 
librement et me dît si ingénument ce qu'il pensait de moi. 

Je le fus bien plus encore et jc fus bien heureux lorsque, huit 
jours plus tard, dans le jardin très fréquenté d'une brasserie. Il 
me demanda de boire abmotUt avec lui. Devant tout le monda 
Il me sauta au cou. m'embraaaa. m'entaca et tourna avec mol 
comme un (ou autour de la table. 

— (^ va-t-on penser de nous? lui dis^e timidement» 

— Ce qu'on en pensera ? On pensera : en voilà deux qui sont 
fameusement contents ou àuneusement ivres. Mais les trois 
quarts des gens ne penseront rien du tout. 

Hr Richard, j'entrai en ralatloQa avec beaucoup d autres 
iaunaa gens, étudiants, musldana. hommaa de lettres ; avec daa 
étn m ger s de toutes sortes de nationalités. Toutes les person- 
nalités intéressantes, les amateurs d'art, laa originaux de b 
ville Anisiaient par appartenir à son entourage. Je vis là bien 
des hommes de valeur, des travailleurs et daa chercheurs hardb 
et proiMida. phlloaophaa. esthètes, iconomistaa. Jâpprls d'eux 
de choses. Je m'appropriai daa bribaa de connaia» 
laa plua A vara. Je laa complétai par 
beaucoup de lectures et je 6nto aloal par me fiire une idée de 
ce qui pouvait attlnr et tourmenter lea IsIrfQgaiicaa les plua 
remuantes de notre tempa. Le coup d*mll que |e jalal alors sur 
le monde de llntematkMiale de fasprit fut Meoiibant et aocou- 
rageant pour mon dévaloppamaot. Je sympathisais avec loua 



37^ BIBLIOTHÈQUE UNIVBR3BLLB 

ces désirs, ces pressentiments, ces recherches, avec tout cet 
idéal, bien que, livré à moi-mcme, je ne me fusse probablement 
pas donné la peine de me faire une opinion sur ces sujets. Je- 
voyais la plupart de ces hommes étudier, avec toute leur pas- 
sion, toute l'énergie de leur pensée, les questions relatives à 1» 
situation actuelle et à l'organisation de la société, de l'Etat, 
des sciences, des arts, des méthodes d'éducation. Une minorité 
au contraire me semblait avoir surtout le pur désir de savoir, 
et travailler sans aucun motif personnel. Ils ne se souciaient 
pas même de rechercher quelle pouvait être leur situation dans 
le temps et dans l'espace; et du reste cette question commen- 
çait à peine à se poser pour moi. 

Je ne contractai pas d'autres amitiés. J'aimais Richard ex- 
clusivement et jalousement. J'essayais de l'arracher même à ses 
relations féminines dont il avait beaucoup et d'assez intimes. Je 
me faisais une loi d'observer exactement les quelques rendez- 
vous qu'il me donnait; j'étais blessé lorsqu'il n'agissait pas de 
même à mon égard. Un certain jour il me pria de venir chez lur 
à une heure qu'il me fixa. Nous devions aller ramer ensemble. 
Quand j'arrivai, il n'était pas à la maison et je l'attendis en vain 
pendant trois heures. Le lendemain je lui reprochai vivement 
son manque d'égards. 

— Pourquoi n'es-tu pas allé seul? me demanda-t-il en riant 
et tout étonné. Je t'avais complètement oublié. Ce n'est pour- 
tant pas là un bien grand malheur. 

— J'ai l'habitude de tenir ma parole, lui répondis-je vivement, 
mais je suis habitué aussi, il est vrai, à te voir faire peu de cas 
de ce qui me concerne. Quand on a autant d'amis que toi ! 

11 me regarda absolument stupéfait: 

— Pourquoi prends-tu au sérieux une bagatelle ? 

— Je ne puis considérer mon amitié comme une bagatelle. 

Ce reproche entra si fortement dans son cœur 
Qu'il promit aussitôt de devenir meilleur. 

Richard récita ces deux vers d'un ton solennel, me prit la- 
tête et, suivant l'usage oriental, frotta son nez contre le mien. lî 



CâMlMHHD 577 

me frottM jusqu'à ce que. riint assct jeune, j'errivuee à me dé> 
giger. Mais notre amitié était de nouveau sans nuages. 

Dans ma mansarde, j'avais les œuvres des philoiophet ma» 
dernes. des poètes et des critiques ; les revues littéraires d*Alle> 
magne et de France, les nouvelles pièces de théâtre, les leoil- 
leloiis ptffWeat et kt estlièlts visoiiob à la mode. Tons osa 
veluroes m'élaiaiit priléa, qualquajais en prédeux examplairta. 
Mais plus sérieusement et plus amoureusement que de ces livres 
rapidement parcourus, je m'occupais de mes vieux conteurs ita- 
liens et d'études d'histoire. A côté d'œuvres sur l'histoire gé- 
nérale et la méthode historique, j'étudiai notamment les sour- 
ces et les monographies de l'époque de la fin du moyen âge 
itafien et français. Je rencontrai alors pour la premi èr e lob celui 
qui devint mon fiivori entre les hommes. Françob d'Assise, le 
plus glorieux et le plus divin de tous les saints. Ainsi se réalisa 
ce rêve dans lequel j'avais vu s'ouvrir devant moi toutes les 
richesses de la vie et de l'esprit. L'ambition, la joie, la vanité de 
b jeunesse réchaufbient mon cceur. Dans les salles de cours, je 
prenais contact avec la science profonde, diflldle. quelquefois 
même annoyause. Ches moi je me nplofl^MBS dans les histioiria 
du moyen âge. tantâc terrlllantes. tanlM plaosea et fcmlllèraa. 
et dans les vieux et aimables auteurs. Je m'y reposais comme 
dans un pays de ftes. plein d'ombre et de fraîcheur ; à moins 
que je n'écoutasss rouler jusqu'à moi la vague sauvage de 
l'idéal et de la passion nwdeme. Entre temps, j'allais entendre 
de la musique, je riab avec Richard, je jouissais de la société de 
sas amis, je MqninlBls des Français, des Allemands et daa 
Russes, fécoutala ttrs d'étranges livres modernes, je vlsltala 
quelques ateliers de peintres et j'assistais à des soirées où s'exal- 
taient une foule déjeunas cerveaux brumeux, et où je m'égarais 
comme dans un fimtastique carnaval. 

Un )our je visitai avec Richard une petite exposition de ta« 
bicaux modernes. Mon ami s'arrêta devant une toile qui repfé> 
sentait un pètufus avec q u el qu es chèvres. Elle êuit peinte 
gaut imen t et soignauaamaat. mais dans un genre un peu vieil- 
fot et sans beaucoup de vigueur artistique. N'importe quel 



3/8 BIBLIOTHÈQUE UNIVBB8KLLB 

Salon contient quelques œuvres de ce genre, aimables et insi- 
gnifiantes. Je ne m'en réjouis pas moins de trouver une repré- 
sentation fidèle des Alpes de mon pays. Je demandai à Richard 
ce qui pouvait lui plaire dans ce paysage. 

— Ceci, me dit-il, — et il me montra dans un coin le nom 
du peintre; je ne pus déchiffrer les lettres écrites d'une couleur 
brun-rouge; — il n'y a pas grand talent dans ce tableau, on en 
trouverait facilement de plus beaux. Mais il n'y a pas de femme 
plus belle que celle qui l'a fait. Elle s'appelle Erminia Aglietti, 
et si tu veux, nous irons demain chez elle lui dire qu'elle est 
un grand peintre. 

— Tu la connais? 

— Certainement. Si ses toiles étaient aussi belles qu'elle l'est 
•elle-même, elle serait riche depuis longtemps, et elle ne pein- 
drait plus. Elle le fait sans goût et parce que, malheureusement, 
elle ne saurait faire autre chose pour vivre. 

Richard ne pensa plus à la jeune artiste. Ce ne fut que quel- 
■ques semaines plus tard qu'il revint sur ce sujet. 

— J'ai rencontré hier Erminia Aglietti. Nous voulions lui 
faire une visite; serais-tu disposé à y aller maintenant? As-tu 
un col propre? Elle tient à ces choses-là. 

Le col était propre et nous partîmes, malgré quelque arrière- 
pensée de résistance de ma part. La camaraderie très libre que 
Richard et ses amis entretenaient avec quelques étudiantes et 
quelques jeunes filles qui faisaient de la peinture ne m'avait 
jamais plu. Les hommes s'y conduisaient sans aucune espèce 
d'égards, tantôt grossiers et tantôt ironiques. Les jeunes filles 
montraient un esprit pratique, une intelligence et une désin- 
volture qui me troublaient. Ce n'était pas là l'atmosphère pai- 
sible et pure dans laquelle j'aimais à me représenter et où je 
pouvais adorer respectueusement les femmes. 

J'étais un peu intimidité en pénétrant dans l'atelier. Je con- 
naissais le ton qui régnait dans les ateliers de peintre, mais 
c'était la première fois que je voyais un atelier de femme. Celui- 
ci m'apparut très simple et très en ordre. Trois ou quatre toiles 
terminées pendaient, déjà encadrées. Une autre qui n'avait pas 



rma CâmiiiiiiD 379 

fini de recevoir la prtrolèra couche de peUiture èUit posée sur un 
chevilet. Des esquUief au crayca. très ntltM et d'un ioU aspect 
couvraient le reste de la paroi. T* ^ *»^''t enfin une bibliothèque 
àmoHkvIde. 

La jeune artiste répondit firoèdement à notre salut. Elle posa 
son pteoanu. et. gardant son tabllsr de peintre, s'adossa à la 
bibliothèque. Elle ne paraissait pas disposée à perdre trop de 
tempe avec nous. 

Richard lui fit d infinis compliments sur le Ubicau qu'elle 
avait exposé. Elle te moqua de lui et le pria de s'arrêter. 

— Mais, ma de m oi sell e, je pourrais avoir l'intention d'acheter 
votre paysage. Les vaches sont vraiment d'une vérité.... 

— Ce sont des chèviis. dit-elle tranquillement. 

— Des chèvres, naturellement, des chcvres. Je voulais dire 
qu'elles éuient d'un travail étourdissant. Ce sont des chèvres, 
elles ont une vie. tout à Ciit... de chèvres. Demandez plutdt à 
mon ami Camenzind. qui est un enfimt de fai montagne ; il vous 
dira que je n'ai pas tort. 

Pendant que j'écoutais, à la fois embarrassé et amusé, le ver- 
bkÊigê de mon ami. le regard de la jaune fille m'étud'uiit et me 
dévlsagaalt longuement, sans aucune espèce de timidité. 

— Vous êtes de l'OberUnd? 

— Oui. mademoisslle. 

— On le volt. Eh bien, que penaa^vous de mes chèvres? 

— Blés sont certainement très bisn. En tout cas. je ne les 
aurab pas prises pour dss vaches, comme Richard. 

— Vous êtes bien bon. Blas-vous musicien ? 

— Non. étudiant. 

Elle ne m'adressa plus la parole et j'eus tout le loisir alors de 
l'examiner. 

Son long tablier hi rscouvralt toute et empêchait de juger de 
sa taille: son visage ne me parut pas d'une grande bsauté. Le 
profil était maigre et sévère, les yeux asses durs, la chevelure 
abondante, noirs et moUs. Gs qui me troublait et me répugnait 
prssqoe. c'était son triât II ma rappaliil un peu le goifo m ob 
et je n'surab pas été éSonoé d'y trouver des éffaflurss vertss. Je 



380 BIBLIOTHÈQUE UNIVI 

n'avais pas encore vu cette pâleur latine, et'à cette heure, sous 
la lumière matinale et peu favorable de l'atelier, {sa peau pre- 
nait d'une manière effrayante l'apparence de la pierre; non pas 
du marbre, mais d'une pierre efflorescente et blanchie par la 
décomposition. Je n'étais pas habitué non plus, il est vrai, à 
juger d'un visage de femme par sa forme. J'en remarquais sur- 
tout, un peu à la manière des jeunes garçons, l'éclat. les cou- 
leurs et le charme. 

Richard me parut, lui aussi, assez mal disposé par cette visite. 
Je fus d'autant plus étonné et même effrayé lorsque, quelque 
temps après, il vint me dire que l'Aglietti serait heureuse de 
faire mon portrait. Elle ne voulait de moi que quelques études, 
ne me mettrait dans aucun de ses tableaux ; mais ma large 
figure avait quelque chose de typique. 

Avant de poursuivre plus avant ce sujet, je raconterai un 
autre petit événement qui devait changer toute ma vie et avoir 
une influence décisive sur mon avenir. Un matin, je me réveil- 
lai promu à la dignité d'écrivain. J'avais essayé, sur les instances 
de Richard et seulement comme exercice de style, de mettre sur 
le papier, à l'occasion, quelques types pris parmi notre groupe 
d'amis, les conversations entendues, les petits incidents dont 
j'avais été le spectateur, et autres choses de ce genre. J'avais 
écrit en outre quelques essais littéraires et historiques. 

Un matin, comme j'étais encore au lit, Richard entra chez 
moi. Il posa trente-cinq francs sur ma couverture. « Cela 
t'appartient, » me dit-il. Il avait un ton d'homme d'affaires. Je 
l'interrogeai en vain et ce ne fut qu'après avoir épuisé toutes les 
suppositions que je le vis tirer un journal de sa poche. Il me 
montra qu'il contenait une de mes petites nouvelles. Il avait 
copié plusieurs de mes manuscrits, les avait portés à un journa- 
liste de ses amis, et, sans m'en rien dire, les lui avait vendus. Je 
tenais dans mes mains, en même temps que ma première œuvre 
imprimée, les honoraires qui avaient été versés pour elle. 

Je ne savais trop que dire. J'étais, il est vrai, assez irrité des 
cachotteries de Richard; mais le premier et si doux orgueil 
d'écrivain, le bel argent que j'avais gagné, la pensée de la petite 



riTtt CAMmiocD )8i 

gloire de littérttcur que je pourrais pcut-^tre acquérir, finirent 
|»r prendre le dessu». 

Grâce à mon ami. )e fis au caft la coooaUaance de soojouma* 
liste. Il me pria de lui laisser les autres travaux qui lui avaient 
été montrés par Richard, et m'Invita à lui en envoyer de nou- 
veaux. Il y avait ye ne sais quoi d'original dans mat casab, dans 
mas compositions historiques surtout. U serait heureux d'en 
vacavolr encore et me promit da me rétribuer convenablement 
je compris feulement alors quelle importance la chose avait 
pour mot Je pourrais non seulement manger à ma iilm chaque 
jour, payvr mes petites dettes; mais encore secouer le joug des 
études et arriver bientôt peut-être à vivre de mon travail de 
prédilection. 

Je cachais soigneusement mes soucis d argent à Richard. Je 
me gênais devant lui assez inutilement ; je n'aimais pas à lui 
demander de m'aider et je n'accapCab jamais son secours que 
pour un court lapa de temps. 

Je ne me considérais pas comme un littérateur. Ce que j'écri- 
vais, c'était du feuilleton, non de la littérature. Mats je gardais 
l'espoir secret de pouvoir un jour (Ure une ceuvre littéraire, le 
chant éloquent et passionné du désir et de la vie. 

Parfbb. dans le miroir clair et joyeux de mon âme. un voile 
de mclancobe s'étendait. Je ne m'en troublais guèra. Un jour, 
ou une nuit, je la ressentais comme une tritlMia vague, comme 
un sentiment d'Isolement Elle dlspanltailt sans laisser de 
traces, et ne revenait que quelques aamalnaa ou quelques mois 
fM '^ Urd. Je m'y habituab comme à une amie ismlllère. Ce 
n cuût paa une souffrance, mais une fatigue et un trouble qui 
avalent ausil laur douceur, (^nd elle me prenait U nuit, je ne 
<lomiab pas; je restais pendant des heures à ma lenétre à con- 
tamplar le lac noir, laa allhomtlet daa m o nta g n a a diulniti sur 
le dal pèle et laa badaa éloOea. J*4tato prit à cta momants-là 
d'une sorte d'angolua, aaast Inlanaa tt taaet douce an mêoit 
temps. Toute cette beauté de la nuit awiNilt me reprocher 
quelque chose, et fàrth la aaotlmant que et fiproche était jus* 
dflé. Les étoUaa. laa moiHifnaa, la lac. chtrdmlent celui qui 



382 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

saurait comprendre le muet langage de leur beauté et de leur 
souffrance et qui saurait l'exprimer. Celui-là, c'était moi; telle 
était ma vraie vocation. Je devais me faire le poète et l'inter- 
prète de la nature silencieuse. De quelle façon je pourrais y 
arriver, je ne me le demandais pas. Je sentais le désir de la 
nuit sombre et profonde monter impatiemment jusqu'à moi. Je 
ne pris jamais la plume alors. Mais ces voix confuses faisaient 
peser sur moi comme un sentiment de responsabilité, et je 
passais d'habitude les jours qui suivaient de telles nuits à de 
solitaires promenades. Je pensais ainsi montrer un peu d'amour 
à la terre, qui s'était morfondue en muettes implorations à mon 
égard. Cette idée me faisait rire, quand mon excitation était 
tombée. 

Mais ces promenades eurent sur ma vie une sérieuse influence. 
Je passai une grande partie des années qui suivirent à faire des 
tours à pied, et je parcourus ainsi bien des pays. Je voyageais 
quelquefois pendant des semaines, et quelquefois pendant des 
mois. Je pris l'habitude de partir pauvre d'argent, un morceau 
de pain dans ma poche, de passer mes journées solitaire, et de 
coucher souvent en plein air. 

Toute ma littérature m'avait fait oublier ma jeune peintre. Je 
reçus un jour un billet d'elle : «J'aurai jeudi quelques personnes 
pour le thé. Venez, je vous en prie, et amenez avec vous votre 
ami. » 

Nous y allâmes et trouvâmes réunie chez elle toute une petite 
colonie d'artistes. Presque tous étaient des gens sans aucune 
réputation, des oubliés, des ratés ; et bien que tous fussent 
joyeux et satisfaits, j'en reçus je ne sais quelle impression 
attristante. 

On passa du thé, des beurrées, du jambon et de la salade. Je 
ne connaissais personne. Comme je n'aimais guère causer, je 
mangeai silencieusement et continuellement pendant une demi- 
heure. Autour de moi chacun sirotait son thé et bavardait. 
J'avais vidé le plat de jambon ; je ne sais trop pourquoi j'étais 
plein de l'idée erronée qu'il y en avait une seconde assiette ; et 
lorsque, l'un après l'autre, les invités voulurent, eux aussi. 



râMiiiimD fi$ 

rrunger quelque chote. Ut ne trouvèrent plut rien à se mettre 
sous U dent. J'entendb dtf rtrtt ètoiiffb et je $urprU dt» 
rcgBrdf ironique». Furieux, jt maudlf l'Italienne et son lambon. 
Je me levai, et m'excusai brièvtmeiit auprès d'elle ; )e lui promit 
d'apporter une autre Ibis mon souper av«c mol, et ^ pris mon 
chapeau. 

L AKiictti me i cntcva Ucs main», hiic me regarda u un air 
sérieux et étonné et me pria de rester. La lumière d'une lampe 
à pied tombait sur son visage, adoucie par le capuchon ; et je 
ris. malgré ma colère, d'un oQ soudainement devenu in- 
cnt. toute la surprenante et parfiite beauté de cette femme. 
Ml .induite me parut sotte et béte. Comme un écolier puni 
) allai me mettre dans un coin. Je m'asals là et feuilletai un 
" ^ de vues du lac de C6me. Les autres invités buvaient du 
. langeaient de place, riaient et parlaient entre eux. Je ne 
sais où. dans le fond de la chambre, on entendait accorder dea 
violons et un violoncelle. Un rideau fut tiré ; quatre jeunes 
gens éta'tent assb devant des lutrins improvisés et prêts à exé- 
cuter un quatuor d'instruments à cordes. La jeune peintre vint 
à moi ; elle posa sa tasae de thé sur une petite table, et avec un 
signe amical prit un siège à mat côtés. Le quatuor commença ; 
il dura longtemps, malt |e n'cnttndlt rien. Je regardait avec de 
grandt yeux rondt la femme gracieuse, fine et si joliment ha- 
billée dont je n'avab pat su voir la beauté et dont j'avais mangé 
toutes les provisiont. 

Je me rappelai avec joie et avec crainte qu'elle avait voulu 
faire mon portrait. Je pensai ensuite à Rosi Girtaner. à mon 
escalade, à la recherche des rhododendrons, à l'histoire de la 
reine dct nalgat. cl tout cela ne m'apparut plus que comme une 
sorte da préparation à l'heure que je vivais aujourd'hui. 

La miiilqiia ftnia. ma voètlne ne s'en alla pat comme je l'a- 
vais craint. Ella ritta à sa plaça et sa mit à bavarder avec mol. 
Elle me felkita d'une de met nouvallet, lue dant le journal. 
Ella plaisanta Ricbard autour duquel se prtaaaiant qoalquta 
)eunet (illat dont la rirt mm souci éclatait da Hmpa an Impa 
dans lateliar. Ella ma dtmaada la parmliiloii da fUrt mon 



384 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

portrait. Une idée me passa alors par la tète et sans transition 
je continuai la conversation en italien. J'en fus récompensé par 
le joyeux regard de surprise qui éclaira ses yeux vifs de Mé- 
ridionale. Je jouis surtout de l'entendre parler sa langue, sa 
langue qui cadrait si bien avec sa bouche, avec ses yeux, avec 
toute sa personne ; la claire, élégante et souple lingua tos' 
cana, relevée d'un léger accent tessinois qui lui donnait un 
charme de plus. Moi-même je ne parlais ni élégamment ni facile- 
ment, mais cela ne me troublait en rien. Il fut convenu que je 
reviendrais le lendemain et que ce jour-là elle ferait mon por- 
trait. 

— À rivederla, lui dis-je au départ, et je m'inclinai aussi 
profondément que possible. 

— A rivederci domani. 

Elle fit un signe d'assentiment et me sourit. 

Qyand je sortis de chez elle, je marchai toujours plus loin, 
droit devant moi. La route finit par me conduire sur la crête 
d'une colline, et tout à coup je vis s'étendre à mes pieds le 
beau paysage sombre. La nuit régnait, tranquille ; un seul 
bateau faisait des bordées sur le lac ; sa lanterne rouge revêtait 
de teintes écarlates l'eau qui ondulait. De temps en temps une 
vague isolée venait mourir sur le bord, toute frangée de l'ar- 
gent pâle de son écume. D'un jardin tout proche montaient des 
rires et des airs de mandoline. Le ciel était en grande partie 
couvert de nuages et un vent fort et chaud soufflait sur le co- 
teau. 

Comme le vent joue avec les branches des arbres fruitiers et 
les noires couronnes des marronniers, les agite et les plie, les 
fait gémir, et rire et pleurer, la passion jouait avec moi. Sur la 
crête de la colline où j'étais arrivé, je m'agenouillai, je me cou- 
chai parterre; je me relevai en gémissant; je frappai le sol du 
pied et je jetai mon chapeau loin de moi. Puis je cachai ma 
tête dans les herbes, j'essayai d'ébranler les arbres, je pleurai, 
je ris et je sanglotai tour à tour. J'avais des crises de rage, puis 
la honte me prenait. Je me sentais pénétré d'une joie divine et 



CAMiinniP S^S 

ensuite accabk d une tetiguc mortelle. Au bout a une heure 
mon escHiition ètiit complètement tombée ; j'étiU inondé de 
tueur et il me semblait que j'allais étouffer de chaleur. Mon 
cerveau était vide; je n'avais plus ni volonté ni sentiment. 
Gmime dans un rêve je redescendis la colline ; je parcourus 
presque la moitié de la ville, et vojrant dans une rue écartée un 
petit caft encore ouvert, j'y entrai, sans trop savoir ce que je 
iaisais. Après avoir bu deut titres de vin vaudois, je revins ches 
moi au lever du soleil, complètement ivre. 

L'après-midi, lorsqu'elle me vit arHver. M"« Agiietti fut ef- 
frayée de mon aspect : 

— Qu'eft<e qui vous arrive ? Etet-vout malade ? Vous ava 
l'air absolument dêiait. 

— Rien de grave, lui dis-je. J'étais complètement ivre, cette 
nuit, voilà tout. Commencez seulement, je vous en prie. 

KUe me fit asseoir sur une chaise et me pria de ne pas bouger* 
Je suivis à la lettre cette recommandation; je fermai bientôt les 
yeux, et passai tout l'après-midi dans l'atelier à dormir. Je 
rc vais, probablement k cause de l'odeur de térébenthine qu'exha- 
laient les boHes de peinture, que notre canot, à la maison, 
venah d'être fraîchement reverni. J'étais couché dans l'herbe et 
vqyab mon perc travailler avec le pot et le pinceau. La mère 
étah aussi là. Je lui demandai si elle n'était pas morte, et elle 
me répondit doucement : 

— Non. parce que si je m'en allais, tu deviendrais certaine 
ment un vaurien comme ton père. 

Lorsque je me réveillai, je tombai de ma chaise. Je me trouvai, 
à mon grand étonnement. au milieu des pinceaux et des cou- 
leurs d'Erminta Agiietti. Ble-méme n'était pas là; mais comme 
dans la chambre à cM j'entendis un bruit de vaisselle qu'on 
remuait, j'en conclus que ce devait être l'heure du louper. 

^ Ete»-vous réveillé? me crin-t-elk. 

— Oui. Est-ce que j'ai dormi longtraipa? 

— Quatre heures. Vous n'avct pas honte ? 

— Un peu. Mab j*al bit un si beau rêve I 

■H» WOf. LtX 2% 



386 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

— Ditcs-lc moi. 

— Oui, si vous revenez et si vous me pardonnez. 

Elle rentra, mais elle ne voulut pas m'accorder son pardon 
avant que je lui eusse raconté mon rêve. Je commençai, et 
pendant mon récit je me replongeai profondément dans la pé- 
riode oubliée de mon enfance. Lorsque je me tus, il faisait 
complètement nuit. Je lui avais narré et je m'étais remémoré à 
moi-même toutes mes aventures de jeunesse. Elle me tendit la 
main, défit les plis de mon habit froissé, m'invita à revenir un 
matin pour mon portrait. Je sentis qu'elle avait compris mon 
manque d'usage et qu'elle me l'avait pardonné. 

Les jours suivants, je passai chez elle bien des heures. Nous 
ne parlions pas; j'étais assis tranquillement; il me semblait 
rêver. J'entendais le bruit tranquille des fusains sur le papier, 
je respirais l'odeur légère des couleurs à l'huile qui flottait dans 
la chambre, et je n'avais qu'une idée en tête. J'étais près de la 
femme que j'aimais, et ses yeux reposaient constamment sur 
moi. La lumière blanche de l'atelier inondait les parois; quel- 
ques mouches endormies bourdonnaient aux fenêtres, et dans 
la petite pièce à côté la lampe à esprit-de-vin chantait; car 
elle m'offrait après chaque séance une tasse de café. 

Quand j'étais chez moi, je pensais souvent à Erminia. Je ne 
pouvais avoir aucune estime pour son talent ; mais ce fait n'a- 
vait pas d'influence sur mon amour. Elle était si belle, si bien- 
veillante, si limpide et si sûre; que me faisaient ses tableaux? 
Je trouvais au contraire un courage admirable dans son patient 
travail. C'était la femme dans son combat avec la vie, l'héroïne 
pleine de persévérance et de tranquille endurance. Qjioi de plus 
vain, du reste, que ces réflexions sur une personne qu'on aime I 
Elles rappellent ces chants populaires ou militaires, où parais- 
sent toutes sortes de choses, mais dont le refrain revient tou- 
jours avec entêtement, et là même où il semblerait cadrer le 
moins. 

J'ai gardé dans mon souvenir l'image de la belle Italienne. 
Elle n'est pas confuse, mais elle manque de tous ces petits dé- 



Fim CAMmiico )S7 

taiU qui vous frappent plus encore peut-^tre cbex Ict étrangers 
que chez ceux qui vous tiennent de près, je ne fftit comment 
elle M coUhH, quels vêtements elle portait ; je ne saurais même 
pas dira si elle était grande ou petite. Lorsque fèvoque ion 
visage. )e vois une belle figure de (rmme. un noble profil et 
une sombre chevelure. Ble n'avait pas de grands yeux, mais le 
regard était vif ; et dans soo visage pèle et si vivant, la bouche 
étroite où se lisait toute sa maturité sérieuse dessinait un arc 
partit. 

Quand je pense à elle, à cette période passionnée de ma vie. 
)e me souviens toujours de ce soir passé sur la colline. Le vent 
chaud du lac soufflait cependant que je pleurais, que je m'axai- 
uts et Caisats mille folles. Et d'un autre soir encore dont je 
vais parler 

Je devais, d une U^onou d une autre, je m en rendais compte, 
(sire des aveux a la jeune femme et lui demander de m'épouser. 
Si nous n'avions pas vécu côte à côte, j'aurais pu continuer à 
l'adorer sans qu'elle le sût. et j'aurais souflert en silence. Mais 
la voir presque chaque jour, lui parler, lui donner la main, aller 
chct elle, toujoura avec cet aiguillon dans le cceur. je ne m'en 
sentais plus la force. 

Qyalqusa-uns de nos artistes et leura amis avaient organisé 
une petit» fHe en plein air. Nous nous étions réunis au bord 
du lac. dans un joli jardin, à la fin de l'été. Le soir était lourd 
et chaud. Nous écoutions la musique en buvant du vin et de 
l'eau glacée, et nous nous amusloas à regarder les laolsmes vé« 
nititniias qui pendaient entra las arbras en looguat guirlandas. 
Après bien des causeries, des plaisanteries, de» riras, nous nous 
mimes a chanter. Je ne sab quel jaune palntra prenait des poasa 
romantiques, il était coifil d'un bonnet extraordinaire et.adoasé 
a la balustrade, s'amusait avec une gultara à long col. Les 
qusêquas artifiBS connus de noCra groupe n'étaient pas venus, 
ou du moiat as tsnaiant à l'écart parmi les gens âgés et sériaus. 
Pluslaura jaunes fmmm avaient mu de daims toPaClif d*èlé ; 
mais la plupart avaient gtfdi lau» coetumas orAnairas. 



588 BIBUOTHÈQUB UNIVBR8SLLI 

fripés. Je fus frappé désagréablement par une vieille et laide 
étudiante. Elle s'était coiffée d'un chapeau de paille d'homme, 
fumait des cigares, et vidait courageusement les bouteilles de 
vin sans cesser de parler beaucoup et fort. 

Richard, suivant son habitude, était allé rejoindre les jeunes 
filles. J'étais assez calme, malgré l'excitation qui régnait. Je 
buvais peu et j'attendais l'Aglietti qui m'avait promis de faire 
avec moi une promenade sur le lac. Elle vint enfin, me fit 
cadeau de quelques fleurs, et nous montâmes dans un petit 
bateau. 

L'eau était calme comme de l'huile, et sans couleur comme 
elle est la nuit. Je poussai rapidement le canot léger loin des 
rives. Je ne pouvais détacher mes regards de la femme élégante 
qui s'était assise en face de moi au banc du gouvernail. Elle 
avait l'air heureux et à son aise. Le ciel était encore bleu au- 
dessus de nos têtes. De pâles étoiles apparaissaient les unes 
après les autres. Sur le bord on entendait de la musique et des 
gens qui s'amusaient à des jeux en plein air. L'eau paresseuse 
bruissait doucement au contact de la rame; d'autres bateaux 
flottaient çà et là, à peine visibles sur l'eau noire. Je ne m'en 
préoccupais guère. Je ne pensais qu'à ma jolie pilote et à la dé- 
claration que je voulais lui faire. J'avais le cœur serré comme 
par un lourd anneau de fer. Tout ce qu'il y avait de beau et de 
poétique dans le paysage de ce soir, la promenade en bateau, 
les étoiles, le lac tiède et tranquille, tout m'angoissait. Je me 
trouvais, me semblait-il, comme dans un beau décor de théâtre 
et j'étais appelé à y jouer un rôle sentimental. Oppressé par le 
silence absolu, car nous nous taisions tous les deux, je donnais 
des coups de rame aussi violents que possible. 

— Gjmme vous êtes fort ! dit la jeune femme songeuse. 

— Vous voulez dire que je suis gros. 

— Non, je parle de la force musculaire. 

— Oui, fort, je le suis. 

Cette conversation ne constituait pas un début très appro- 
prié. Je continuai à ramer, triste et de mauvaise humeur. Au 



Ftm râniiniim 9IQ 

bout d'un moment, je la pM de me raconter quelque chose de 
ta vie. 

— Que voulcz-vcn*» que jc vou» di»e: 

— Tout, lut répoodb-je. Mab de préfé re nce une bistoirt 
d'amour, je vous en raconterai une aussi, une qui m'est arrivée, 
la seule. Elit est tris courte et très belle et elle vous amusera. 

— Qu'est-ce que vous me racontez U? Eh bien, commença. 

— Non. vous d'abord. Vous savez déjà beaucoup plus de 
choses sur moi que je n'en sais sur vous. Dites-moi si vous vous 
êtes jamab éprise de quelqu'un, ou si. commme je le crains, vous 
êtes beaucoup trop intelligente et trop orjrucilleuse pour cela. 

Erminia réiléchtt une minute. 

— VoUà encore une de vos Idées romantiques, me dit-ellc. 
Vous voulez vous bire raconter des histoires par une femme, 
la nuit, sur le lac. Mais je n'en suis pas capable. Vous autres 
poètas, vous êtes habitués à trouver de jolis mots pour tout ce 
que vous voulez dire, et vous refusez toute espèce de coeur à ceux 
qui parlent un peu moins de leurs sentiments. Vous vous état 
trompé en ce qui me concerne ; je ne crois pas qu'on puisée 
aimer plus profondément et plus violemment que je ne le fids. 
J'aime un homme qui est lié à une autre liemme; et il ne m'aime 
pas moins. Nous ne savons s'il nous sera jamais possible de 
réunir nos deux vies. Nous nous écrivons, nous nous rencon- 
trons quelquefbb aussi.... 

— Puis-je vous demander si cet amour vous rend heureuse, 
ou malheureuse, ou tous les deux - 

— Ah t l'amour n'a pas pour but de nous rendre heureux. 
Je crois qu'il a pour but surtout de nous permettre d'éprouver 
notre résistance devant la souffrance et devant l'épreuvr 

Je comprenais si bien ce qu'elle voulait dire ! Je ne pus arti- 
culer un mot. Un sourd gémissement monta à mes lèvres. 
Blé l'entendit. 

— Ah ! dit-elle, vous connaisaet àijk ça ? Vous étts encore 
si jeune! Voules-vous vous confier à mol? Mab seulement si 

vou« en jve2 te déslf. 



390 BmUOTBÈQUB UNIVmSKLLB 

— Une autre fois, peut-être, mademoiselle Aglietti. Je n'ai 
pas de courage aujourd'hui et je suis fâché de vous avoir trou- 
blée comme je l'ai fait. Voulez-vous que nous retournions? 

— Si vous le désirez. A quelle distance sommes-nous du 
bord? 

Je ne lui répondis pas. L'eau rejaillit contre la rame que je lui 
opposai et le canot tourna. A voir mon premier coup d'aviron, 
on eût pu supposer que j'avais à lutter contre toute la force de 
la bise. Le bateau glissait rapidement sur la surface de l'eau. 
Dans le trouble où ma honte et mon désespoir m'avaient plongé, 
je sentais la sueur qui coulait à grosses gouttes et se glaçait sur 
mon visage. Un frisson me courait à travers les veines à penser 
comme j'avais été près de jouer le rôle de l'amoureux transi, du 
soupirant repoussé à qui on ne refuse pourtant pas des conso- 
lations maternelles. Cela du moins m'avait été épargné. Je de- 
vais maintenant tâcher de vivre avec ma souffrance. Je ramai 
comme un possédé. 

La jolie demoiselle parut assez interloquée lorque, arrivée au 
bord, je pris dès que je le pus congé d'elle et la laissai seule. 

Le lac était aussi paisible, la musique aussi gaie, les lanternes 
aussi joyeuses et aussi rouges qu'auparavant ; mais tout prenait 
maintenant pour moi un aspect niais et ridicule, la musique 
surtout. 

Le guitariste à l'habit de velours était toujours là, son instru- 
ment fièrement suspendu en bandoulière, par deux longs rubans 
de soie. Je l'aurais volontiers roué de coups. 

Et nous avions encore un feu d'artifice en perspective ! Que 
tout cela était donc enfantin ! 

J'empruntai quelques francs à Richard et, le chapeau sur la 
nuque, je me mis à me promener de long en large. Je marchai 
ainsi plusieurs heures. Je ne voulais pas rentrer à la ville. Je 
commençais à avoir sommeil; je m'étendis dans un pré, mais 
une heure après je me réveillai tout mouillé de rosée, transi 
jusqu'aux os et plein de courbatures. Je me relevai et allai jus- 
qu'au village le plus proche. C'était le petit matin. Des fau- 



piTBft râMiiimiD 391 



cbeuaes pasMicnt dans la rue potmUrwm ; !•• viktt etidonnb 
rtgardaWnt à travers let portM d'écorfo. Toute b campagne 
te préparait à let travaux de Télé. « Que n'es-tu resté paysnni » 
me dii«je. Je traversai assex honteux le village, et malgré ma 
fiitigue je contkiuai à mafcber jusqu'à ce que la chaleur du 
soM me permit de prendre quelques heures de repos. Je me 
couchai sur l'herbe maigre de la lisière d'un taillis de jeunes 
hêtres et j*y dormis jusque tard dans raprès-midi. Quand je me 
rèviUlai. fêtait eotétt parTodeitr du pré et j'avab les 
rompus comme Qa ne peuvent fètre qu'après un long 
sur b terre du bon Dieu. La ftte. b promenade en bateau, tout 
me parut si loin, si plein de tristesse et si morne, comme un 
roman lu plusieurs moU auparavant. 

Je rsstai trob jours absent. J'avab b peau brûlée par b 
soleil, fhésitai un instant à retourner chei moi. à aller aider 
mon père à bire tm foins. 

Ma souffrance ne me tint pas quitte pour ceb. A mon retour 
je fiib b jeune peintre comme b peste, mais je dus me résigner 
à me retrouver avec elk. et dès lors toutes les tob que je rcn- 
contrab ion regard ou qu'cUe m'adressait b parob. je sentab 
toute ma misère qui me remontait à b gorge. 

Hnuuiof Hian 

(Tneaii éê riMMiiJ par J. Brwkar.l 
* ) 



♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦««^^^«^♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦« 



CHRONIQUE PARISIENNE 



La quinzaine des souverains étrangers. — Ce qu'on voit à la revue de 
Longchamp. — La navigation aérienne et le meeting de Champagne. 
— A propos des Salons de peinture. — Un roman posthume de Taine. 

De juin à juillet, les souverains étrangers ont tenu tant de 
place dans la vie parisienne que, lorsqu'ils sont partis, que la 
rue est redevenue libre et que voitures et piétons ont pu circu- 
ler, il nous a semblé que quelque chose nous manquait. La 
visite du tsar et de la tsarine de Bulgarie et celle du roi et de 
la reine des Belges se sont suivies à peu d'intervalle. Les pre- 
miers ont fait leur entrée à Paris entre deux averses ; les seconds 
nous ont ramené le beau temps. Selon une coutume qui remonte 
au premier voyage d'Edouard Vn et qu'on applique depuis à 
tous les souverains, de quelque côté qu'ils viennent, ces chefs 
d'Etats sont arrivés par le chemin de fer de ceinture et la petite 
gare de l'avenue du Bois de Boulogne. Cela leur a fait faire un 
petit détour, mais les autres points d'accès de la capitale seraient 
trop peu décoratifs. Nos gares des grandes lignes s'ouvrent sur 
des quartiers populeux et des faubourgs aux maisons grises et 
tristes dont la République veut épargner la vue à ses hôtes 
royaux. Il sied au contraire de déployer devant eux le large 
tapis bordé de verdure de l'avenue du Bois, que borne et do- 
mine l'Arc de triomphe, puis l'avenue des Champs-Elysées, si 
imposante dans sa large déclivité qui va s'atténuant jusqu'à la 
place de la Concorde, avec, pour toile de fond, le Louvre de 
nos anciens rois. 

La population parisienne a fait un accueil sympathique au 
tsar Ferdinand I" qui, pour représenter un petit pays lointain, 
perdu au milieu de vastes empires, et porter une coiflFure exo- 



uuumunii P â Biw a wi igj 

tique, n'en est pis moins le propre petit-fils de Louis-Philippe 
par sa mère, la princesse Clémentine. Sa barbe en pointe, un 
peu grise, (ait «oogar à Henri IV ; son ncs. à la fois volontaire 
et finement sensuel, à Françob I**. Brune et jeune aocore. la 
reine porte bien la toilette et salue avec grice. 

Le roi et la reine des Belges sont arrivés peu de jours avant 
la (Ha nationale et ont tenu à assister à la revue militaire de 
Longchamp. C'est la première (bis qu'un souverain étranger 
prend part à la commémoration de la prise de la Bastille. Mais 
il (aut se rappeler que le roi Albert est un peu Français et. si 
j*ose dire un peu républicain. Comme le tsar bulgare, il appar- 
tient à la descendance de Louis-Philippe, qui ne dédaignait pas 
le surnom de roi-citoyen et n'était qu'un président de république 
couronné. 

— La présence des souverains belges a donné i la revue du 
14 juillet un éclat inaccoutumé. Elle a sans doute contribué 
a y attirer un nombre de spactileurs plusgrand que d*liabitude, 
mais elle n'en était pas la seule attraction supplémaotaire. Las 
fusiliers marins ont figuré dans le défilé des troupes ; on avait 
annoncé aussi que des dlrigwbles et même des aéroplanes pcvii* 
draient part à la (été et je ne crob pas me tromper en disant 
qu'une bonne partie de la (bule n'était venue que pour cela. En 
1909. la vue d'un dirigeable manauvrant au-dessus de Long- 
champ l'avait rendue trop indi(Rrente aux beaux alignements 
de nos soldats. Cette année, c'eût été encore mieux; quatre 
dirigeables et deux aéroplanes évoluant au ciel auraient acca- 
paré tous les regards; les soldats n'auraient que la ressource, 
n éunt plus le spectacle, de se changer en spectateurs. Mais 
il régnait une brume épaisse qui fit juger prudent de ne pas 
laisser sortir les navires aériens, et la (ouïe en a éprouvé une 
vive décepCkNi. La revue de Longchamp perd tout intérêt ri 
l'on n'y assisie du haut des tribmts. Les spectateurs masiét 
autour de la pUine sont dans la coulisse; Us voient peu de chose 
et même ne voient rien, pour peu que les rangs soient • 
Mais cette crainte n'avait arrêté perKmne. puisqu'on avait . «..- 
poir que tout se passerait au-dessus de nos têtes. 



394 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

Cet espoir, je l'avais partagé et je m'étais contenté, comme 
beaucoup d'autres, d'élire domicile sur une des pelouses qui 
bordent le champs de courses. Elle était couverte de véhicules de 
toute sorte sur lesquels des gens étaient perchés, les riches sur 
leur automobile, les pauvres sur leur charrette. Les marchands 
ajoutaient la monotonie de leurs appels à celle d'une occupation 
qui consistait, pour les non-perchés, à se dresser sur la pointe 
du pied pour suivre du regard, dans une échancrure de la foule 
ou du paysage, le remous lointain des bataillons devant les tri- 
bunes bondées. 

Tout l'intérêt de cette matinée s'est borné, pour mes nom- 
breux voisins et moi, à un incident dû à un pur hasard. Lorsque 
les troupes les plus rapprochées de nous se sont mises en mou- 
vement pour défiler, le cheval impatient d'un cuirassier est 
passé trop près d'un arbre, dont une branche basse a décoiflRé 
l'homme de son casque. Le malheureux, ne quittant pas de l'œil 
son couvre-chef, faisait de vains efforts pour ramener en arrière 
sa bête qui suivait le gros de l'escadron. Il disparut comme le 
liège emporté dans le torrent et on l'imaginait contraint à para- 
der tête nue devant les tribunes. Il était déjà oublié quand il 
reparut, accompagné d'un autre cavalier et d'un officier; on lui 
rendit son casque, qu'il assura sur sa tête, et il repartit avec son 
camarade au triple galop. Cette petite scène, qui tenait presque 
du drame, a fort intéressé la galerie. Il n'en faut pas plus à la 
foule parisienne ; elle ne se plaint plus après cela d'avoir perdu 
son temps. Elle se dit que la revue vaut qu'on se dérange, 
puisqu'elle provoque des incidents qui rappellent, au tragique 
près, ceux des champs de bataille. 

— Mais il en est ici comme partout ailleurs ; rien ne passionne 
nos populations comme la navigation aérienne. Elle a pour elle 
un attrait capital, celui de la nouveauté. Les idées de la masse 
ignorante sur ce sujet sont sans doute restées confuses. Elle ne 
fait pas la distinction entre le plus léger et le plus lourd que 
l'air, et pour elle dirigeables et aéroplanes sont des appareils 
qui se meuvent à peu près par les mêmes moyens. Elle ne juge 
de ces objets que par l'extérieur, et le dirigeable, avec sa forme 



30$ 

de gros pobioo. est plus populaire en un sent que TaéropUnc. 
O iSeraltr gagne pourtant du terrain de jour en jour, car les 
initiéfl le font de plitf en plu» nombreux. 

Ce n'est pas que la région parisienne loit particulièrement 
tivoriséc a cet égard. Loin de là. Un grand nombre de villes 
françaiiet et étrvigèfw auront éH fiuniliariiéet avec Taviatioa 
que Pitfia en tara enoora à attendra m m grande semaine. » 
C'est incroyable, nuis c'est ainsi. Notre champ de manoeuvra 
dlssy-lea-Moulincaux n'eat qu'un terrain d'essai pour élèves- 
aviateurs, et Port-Aviation, à Juvby. est un aérodrome défec- 
tueux, mal situé, où l'on n'a pas encora pu organiser un meeting 
intéressant. 

La grande semaine de Champagne a eu lieu cette année 
du 5 au lo juillet. Les progrès réalisés depuis 1909 et mes 
propres souvenirs me donnaient grande envie d'aller sur place 
mesursr le chemin parcouru. J'ai pris, le dimanche de clôture, 
le train spécial que la Compagnie de l'Est mettait à la disposi- 
tion des Ptfisiens. C'est déjà une joie, pour lame et le corps, 
d'étra transporté, après dix niob de Ptfis, sur ce vaste plateau 
de Bétheny où la vue n'eil bornée que par l*horiaon et où l'air 
est al pur. Mais quel changement depub Tan dernier I En 1909. 
même par un temps supertw. r a éro dr ocue était souvent désert, 
le moindra vent servait de prétexte à de longs entractes, les 
s'élevaient à de rares intervalles et n'accom- 
it que des vob de peu de durée. Aujourd'hui leur acti- 
vité est décuplée. Ils étaient par moments, dans l'air, jusqu'à 10 
ou la oiseaux de toutes formes. Les uns suivaient la pista drcu- 
laira, les autrss planaient à leur fontaisie. décrivant des cerclet 
capricieux, allant se promener dans la campagne, passant au- 
deseua dea tribunes et disparaissant pour ne reparaître que lors- 
qu'on les avait oubliéa. De temps à autre l'un d'eux, qui était 
tréa haut, s'incfinait soudain de l'avant et k laissait descendra 
en vol plané, ne se rsdrssaant que lorsqu'il était sur le point de 
toucher le «ol. Lanaéa daraièra, voir Pamtn et Latteni 
à ito et 15^ mètna noua aamblalt marvoillauz. Cette 
LatKam est allé Jusqu'à tout près de 1400 mètres. J*ai vu Chavcx 



3g6 BIBLIOTHÈQUE UNIVSRSBLLB 

atteindre, sur son monoplan Blériot, l'altitude de 1 1 50 mètres. 
Rien n'est émouvant comme de suivre des yeux ces appareils 
s'élevant par degrés dans les hautes couches de l'air : c'est la 
réalisation périlleuse et symbolique du mot excelsior. Celui de 
Giavez diminuait à tel point que, lorsqu'on le quittait desyeux» 
on ne le retrouvait qu'au bout d'un moment. Moins esthé- 
tique, moins surprenant de par l'audace du pilote, mais prodi- 
gieux de par son endurance, fut le spectacle que donna le Belge 
Olieslaegers, dont le vol commencé à 1 heure de l'après-midi 
ne s'arrêta qu'à 6 heures. Les records de distance et de durée 
étaient battus et Bétheny n'avait pas encore vu de telles proues- 
ses. Restait la vitesse : c'est Morane qui s'en est chargé. 
L'assistance ne put retenir ses exclamations lorsqu'elle vit son 
curieux monoplan Blériot à queue de poisson, lancé à 106 kilo- 
mètres à l'heure, passer en trombe et gagner en un instant 
l'autre bout de la plaine. 

Vous concluez peut-être de tout cela que mes impressions de 
Bétheny ont été plus vives que celles d'il y a un an. Je m'em- 
presse de vous détromper. Il y a un an, le meeting de Cham- 
pagne nous permit d'embrasser d'un seul coup d'oeil les progrès 
du sport nouveau, dont il n'y avait eu jusqu'alors que des 
manifestations isolées et que beaucoup ne connaissaient que par 
ouï-dire. C'était une révélation. Mais on ne révèle qu'une fois, et 
quels que puissent être les progrès futurs de l'aviation, « œuf à 
peine entr'ouvert, » comme l'a appelé à la Chambre le député 
Reymond, on ne pourra plus se flatter d'assister à un tournoi 
sans précédent dans l'histoire. La surprise était dix fois plus 
grande, en 1909, devoir un aéroplane monter à 150 mètres 
qu'elle ne l'est en 1910 de le voir s'élever jusqu'à 1000 et plus. 

— Le mot progrès est d'une application plus difficile lors- 
qu'il s'agit d'attractions d'origine moins récente, comme par 
exemple nos Salons de peinture, dont je ne puis me dis- 
penser de parler avant de dire adieu à la saison parisienne. 
Depuis bien des années, ces deux Salons, considérés en bloc, 
semblent servir surtout à illustrer cette vérité que le nombre 
des gens qui font de la peinture est exagéré comparativement à 



aOUnaQOB fAMUUKKB ]07 

celui dcf gens doués d'une réelle vocatioa de peintre. Vous 
tenteriez en vain de dénK>ntrer à ces entêtés, qui perdent leur 
temps et nous prennent le nôtre, qu'on n'a pas le droit de te 
donner pour artiste lorsqu'on ne peut produire que des redKet, aC 
des redites où se perpétuent des formules détestablaa. Dins son 
Jommsi têtu dalês, que publie une jeune revue. M. André Gide 
nous parle en ces termes de sa visite aux Salons : « Ma tristesse 
qui s'amplifiait de salle en salla ne venait point tant de fongar 
à la vanité de tant de médiocfta et coAtaux eflbrts. mais plutôt 
de ne distinguer plus à travers mon dégoût, de ne me sentir 
plus la force ni la patience de distinguer la deminlouzaine de 
lutteurs valeureux, inconnus, méconnus, qui certainement sont 
là. qui sont là j'en suis sûr. et qui dans la cohue étouffent. » 

Cette cohue des médiocrités, qui reparait chaque année avec 
une régularité d é conc er tante, n'a pas d'autre raison d'être que 
r infériorité de goût du public : elle se réduirait sensiblement si, 
par impossible, ce même public s'élevait au niveau de l'élite. 
Mais allez donc le convaincre que le chromo et la peinture sont 
deux choses distinctes, que le sujet du tableau Importe nK>ins 
que la âicture et que certaines qualités secondaires de âictura 
sont incompatibles avec l'œuvre d'art t Comme les enfimts. 11 
veut des Images, et il ne leur demande pas autra chose que 
d'être a b mesure de son goût. Ses suifraget sont acquis 
d avance aux artistes ou loi^Usant tels qui sauront te satisfaire. 
et les artistes prennent ainsi l'habitude de renoncer à tout 
efibrt. 

1 es pauvretés qui en résultent constituent la note dominante 
du Salon des artistes français. Mais j'ai été plus heureux que 
M. André Gide; J'y ai découvert, et sans trop de difficulté, cinq 
ou six toiles d'un réel mérite : d'excellents portraits de Wéry, 
de Craig, de Rivière ; une scène du bord de la mer. avec per- 
sonnages dans une galerie à colonnade, pleine d'air et de soleil, 
par du Gardier; un groupe de jeûnas fmimes au bord d'un 
éUng. compoaition d'un beau style, d'ailleurs récompensée, par 
" ■"-- ine harmonieuaa et riche symphonie de couleun et de 
fies, représentant deux imaies a»liet en robe de car- 



398 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

naval, parCauvy; enfin la Kermesse hollandaise de Hanicottc, 
ouvrage d'une certaine dimension, mais qui garde la spontanéité 
et le premier jet d'une simple esquisse : magistrale évocation 
d'une foule en liesse et où la perfection des détails est extrême, 
sans jamais cesser de se subordonner à l'effet d'ensemble. 

Voilà ces « lutteurs valeureux, inconnus, méconnus, » dont 
M. André Gide soupçonne l'existence. J'ai dû en oublier plu- 
sieurs. Je ne doute pas, en effet, que parmi toutes ces œuvres 
qui couvrent les murs des salles, il en soit un certain nombre 
dont les qualités sont perdues pour le visiteur, son sens visuel 
étant émoussé par les impressions les plus disparates. Mais 
le jugement formulé par notre chroniqueur parait excessif si on 
l'applique au Salon de la Société nationale. Les tableaux, beau- 
coup moins nombreux qu'aux Artistes français, ne se nuisent 
pas les uns aux autres, et la plupart d'entre eux témoignent 
d'un tempérament personnel. Pour ne parler que des chefs de 
file, citons ceux de Lucien Simon, de Jacques Blanche et de 
Gaston La Touche. Ce dernier a exposé un vaste triptyque dont 
les trois volets nous montraient \t poète, \e peintre et le sculpteur. 
Compositions d'une fantaisie élégante et savoureuse, remplies 
d'une lumière dorée qui est celle de la nature même, mais dont 
la résistance à l'action du temps est malheureusement mise en 
doute par les professionnels. Un panneau séparé, d'une couleur 
plus atténuée et plus intime, représentait le musicien. 

— La justesse des jugements en matière d'art est moins 
commune qu'on ne pourrait le croire. Elle suppose une éduca- 
tion de l'œil à laquelle ne saurait suppléer une aptitude native à 
l'émotion esthétique et qui ne peut guère s'acquérir que par la 
fréquentation des artistes. C'est ce qui manque au public qu'on 
voit à nos Salons et dont je vous signalais tout à l'heure l'in- 
fluence néfaste. Mais ce défaut de culture spéciale n'est pas 
l'apanage exclusif des ignorants; il s'étend à des esprits très cul- 
tivés et peut se rencontrer chez de grands esprits. M. Paul 
Bourget, dans la préface qu'il a écrite pour un récent ouvrage 
posthume de Taine, rapporte que l'auteur de la Philosophie de 
fart était un grand admirateur des portraits de M. Bonnat. Il 



PA& 



^tflit àê ce peintre et de ceux de loo école : « Leurs 6gures 
tn:rnciit. » Ceb ftlgnilk : cet portraits toot fi vrais, ils imitent 
si bien b réalité, qu'on s'imagine qu'on va pouvoir tourner au* 
tour et les voir aussi bien de proAl et de dot qu'on les voit 
maintenant de fàct. Autrement dit. l'Idéal que le peintre de 
portraits nt doit jamais perdre de vue est de nous fabriquer des 
troonpa-riiO. 

J'ai soumis le propos de Talne à un portraitiste de ma coo* 
naissance qui m'a bit remarquer que l'éloge ainsi exprimé et 
qui n'«i est pas un. n'est même pas mérité par ceux auxqueU il 
est adrssaé. Non. les portraits de Bonnat ne « tournent » pas. 
Hs sont placés dans un jour brutal dont s'aggrave une bcture 
g ro ssè èra où te soin apporté à reproduire les moindres accidents 
de b paau passe avant le soud d'exprimer Tàme du rqpird. 
Pour tpmnur comme il le budrait. Ib devraient être présentés 
non pas dans leur réalité immédiate de chair « à tant b livre. » 
mab enveloppés de cette atmosphère qui est dans b nature et 
qui seub dofuie. comme chet les HoUandab. l'illusion de b vie. 

La manière dont Taine entend l'art du portrait est bite pour 
étoonar chu on observateur da sa trmpe, mab n'oublions pas 
que sas dons d^obaanratlon. qui nirant paffcb prédaux nilnia 
en matièM d'art, exercèrent plus souvent encore dans te do- 
c scientUlque. n était tout te contraire d'un mystique, et 
.. ;«ut voir dans te propos incriminé un eArt de cet esprit posi- 
tif dont il a donné tant de preuves. 

— L'ouvrage posthume de Taine dont j'ai parte plus haut est 
un roman intitulé Etimtu Âêêjrrm (in-i>. Hachette), dont il 
composa seulement les premiers chapitres aux environs de b 
trentaine. Disons tout de suite que ce roman s'arrête au moment 
b plus « palpitant ». celui où te jeune Blianne va devenir un 
homme et où les orages des passions vont peut-être dévaster son 
cour. Aussi n'9n consdlteral-ja pas b lecture aux per so nnes 
qui ne se pbisent qu'au récit d'aventures sentimentales. Mab 
celtes qui s'intéressent i b psycliologte d'un écfWain célèbre y 



La personne qui s'est chargée d'éditer ce fragment. — 



400 BIBLIOTHÈQUE UNIVSR8BLLB 

je suppose que c'est le propre neveu de Taine, M. André 
Chevrillon, — nous prévient qu'il ne s'agit pas d'une auto- 
biographie. « Il est évident que l'auteur a largement usé de ses 
souvenirs personnels pour reconstituer dans son roman le milieu 
d'un pensionnat de collégiens à Paris vers 1845, et pour analy- 
ser — on verra avec quelle finesse et quelle précision — l'éveil 
intellectuel d'un jeune garçon sous l'influence des études d'hu- 
manités, son initiation à la vie des idées, à un commencement 
de culture générale. » Mais le lecteur se rendra compte, en rap- 
prochant cet ouvrage de la Correspondance de Taine, ^ qu'il n'y 
a entré H. Taine et Etienne Mayran aucun rapport à établir ni à 
chercher. » 



CHRONiaUE ANGLAISE 



Une trêve de Dieu. — Théorie, rien que théorie I — Le roi George V.— 
Un théâtre national. — A l'éloge de la Suisse. — L'élevage des fauves. 
— Quelques livres. 

Depuis ma dernière chronique, nous avons fait une grande 
perte. Il en a été parlé ici même avec tant de sympathie que je 
ne compte pas m'y arrêter longtemps. M. William Watson, 
dans son dernier volume de poésies, Sable et pourpre (Eveleigh 
Nash, Londres), définit notre feu roi en ces termes : « Il ne pré- 
tendait pas à la grandeur, mais fut grand, cependant, » et ses 
qualités pourraient difficilement être résumées d'une manière 
plus concise. L'écolier qui écrivait chez lui, avec la franche 
brutalité de son âge : « Je ne comprends pas pourquoi on fait 
tant de bruit autour de la mort du roi, personne ne le connais- 
sait, » n'exprimait assurément l'opinion que d'une minorité. Il 
est vrai qu'Edouard VII était personnellement inconnu de la 
plupart de ses sujets, mais il n'en peut être autrement. Combien 
compte-t-on d'amis ou même de connaissances au cours de la 
vie la plus cosmopolite ? Mais son influence se faisait «sentir dans 



401 

tous l«i ctrdet . de U même ûiçon myMrït u m qm Ctttk d'un 
directeur de collège, auquel certilnt élèirw n'ont peut-être ji- 
mais ptrié pendant toutes leurs années d'études et quf . toute- 
fols, fi sa personnalité est marquée, «ettera sur eux une In- 
fluence pour le resie de leur vie. Le roi Bdoutrd tiiintt m 
marque partout : et des mob se sont écoulés, et nous sommes 
encore sous le coup de sa mort. Celle-ci ne fera que renibrcer 
le nom de Pacificateur que lui a valu sa vie. 

Au commencement de cette année, notre monde politique 
ctait en effervescence. Un esprit éminemment utopique régnait 
partout. Nos anciens avaient des visions : nos jeunes gens fai- 
saient des rêves qui. tous, abouti Wilsnt à un vague et irréali- 
sable idéal, supprimant la fiipoMifainté et risquant de tout 
bouleverser. La mort du roi a changé tout cela, elle a assagi 
nos politiciens et arrondi leurs angles. D*un commun accord. 
Ils ont renoncé à leurs inimitiés devant cette tombe ouverte, et 
cette crainte temporaire peut être d*un prix inestimable pour la 
nation tout entière. 

Je ne crois pas qu*è aucun moment de notre histoire on ait vu 
à la fois autant de projets subversif poursuivis avec plus 
a iprcté. Les uns voulaient la refonte de tous nos principes de 
gouvernement national; les autres subordonnaient tout à leur 
désir de voir aboutir la réforme des tarifa, cette politique que 
deux homm« aussi Indépendants et aussi sensés que Lord Cro- 
mer et Lord Mllner ont condamnée dès Torlgine. Bien que de 
toute évidence la question ne soit pas encore mûre, les ardents 
dlsdpl» de M. Chamberlain ne posent pas les armes et se pré* 
parent au contraire à débarquer les plus vieux et les plus solides 
membres de leur parti qui n'ont pas encore m trouvé le salut. » 

Il y a aussi les partisans anglais du èom ruU qui ne volent 
pas que l'Institution de pensions de visJlliSM en Irlande a eu 
pour effat de renvoyer la question aux calendes grecques. Il 
serait impossible à tout gouveroement irluidab de trouver 
largent nèc s s s air s pour ces pensions à cM des dépenses du 
budget, et ce serait bientôt la faillite. 

OIQV. UX jg 



402 BISUOTH^UB UNIVERSELLE 

Puis le suffrage féminin. Ses plus zélés défenseurs se sont mis 
en tête, comme bien d'autres avant eux, que le droit d'élire un 
député au Parlement est le bien suprême sur cette terre. Notre 
expérience nationale ne semble pas le prouver. Pour bon nombre 
de nos électeurs, le droit de vote ne vaut que ce qu'il leur rap- 
porte. 11 est exercé par une quantité d'hommes absolument 
ignares et je ne vois pas pourquoi on y ajouterait autant ou 
plus de femmes sans compétence aucune. On objecte qu'au lieu 
d'étendre ce droit à toute personne d'un certain âge ou possé- 
dant un certain revenu, on pourrait ne l'accorder qu'à celles qui,, 
déjà en possession du droit de vote restreint, se seraient donné 
la peine'de l'exercer ou qui auraient passé un examen, forcément 
élémentaire, mais permettant de justifier de quelque intelligence 
des questions politiques. C'est là ce qu'on peut appeler un con- 
seil de perfection. Le droit a été donné et ne peut pas être retiré. 
Mais il n'y a pas de raison pour étendre ses prétendus avan- 
tages sur la demande d'un petit groupe de femmes qui con- 
sentent à risquer la perte des privilèges réels : déférence, 
égards, respect, qui, chez nous du moins, sont l'apanage de 
leur sexe. 

En attendant, il semblait à l'observateur pessimiste que tout en 
Angleterre allait à sa ruine, tandis que se dressait à l'arrière-plan 
la sombre figure de Lord Kitchener, comme le restaurateur indi- 
qué de notre prospérité nationale. Mais la « trêve de Dieu, » 
ainsi qu'on l'a heureusement baptisée, a eu le bon effet de nous 
remettre dans notre bon sens et nous sommes tout disposés à 
attendre de grandes choses de notre nouveau roi. George V 
est jusqu'à présent une «quantité inconnue» pour ses sujets. 
De même que son père, il s'est contenté d'un rôle effacé comme 
prince de Galles ; mais tout ce qu'on nous dit de sa vie domes- 
tique, de ses habitudes, de sa capacité de travail, de sa virilité, 
est plein de promesses. On se demande seulement si son carac- 
tère un peu entier lui permettra de se plier aux exigences assez 
multiples d'un gouvernement constitutionnel. 

— Nous vivons pour le moment, en Angleterre, dans une 



CHEOIQQtJB AJCGLAm 4O3 

crc de tncoric. et, a tous les éléiiieats utopiqucs que je viens de 
passer en revue. 00 poumlt en ajouter eocoKa un : ridée d'un 
théâtre natiucial. Un enthousiaste de mes amis a écrit sur cm 
sujet quelques pages dont je me permets de vous citer un pas- 
sage : « Laa oeuf diadèmes du public anglais vont au théitre pour 
entendre des plècct qu'ttf estiment intéressantes, amusantes, 
tout ce que vous voudra, sans avoir la moindre notion de l'in- 
térêt vital que peut oArir une bonne tragédie ou comédie et sans 
avoir par conséquent de plus hautes aspirations. Les directeurs 
de tliéAtres prennent la tolérance du public pour de l'approba- 
tion et fournissent ce qu'ils peuvent, en ne songeant qu'à leurs 
dividendes. Ds empêchent ainsi l'éclosion d'une nouvelle dra- 
nuturgle basée sur la vie et qui pourrait être le point de départ 
d'une réforme et d'une régénération du théâtre. Nous tournons 
dans un cercle vicieux dont il faut sortir avant tout. Le public 
doit répudier les méthodes commerciales, conventionnelles du 
théâtre actuel avant que les vrais artistes, partent la vraie force, 
puissent se faire jour. Alors surgira un dramaturge qui prendra 
les rênes du pouvoir.... Un drame national présuppose l'incar- 
nation de la vie intellectuelle du peuple dans son ensemble. 
Tel a toujours été partout le drame national. L'étude des 
dramatiquet de notre époque, «- et qui niera que ces 
existent ? — est une étude sociale de la plus haute im- 
portence. une étude de b vie intellectuelle, émotionnelle, morale 
•t artistique du peuple. C'est une question qui implique en outre 
la sanlê morale de celui-ci. Aujourd'hui rien n'est plus frappant 
dans certaines classes qu'une sorte de pauvreté générale d'esprit, 
pauvreté d'imagination, de sensibilité, de perception, le tradui- 
aant par l'incapncHé de ressentir aucun intérêt intellectuel. La 
Uttérature, et spécialement la littérature moderne, est Impuis- 
sante à y porter remède. Or. la pauvreté d'esprit est la pire des 
IndIganfSi, De la pauvreté du corps peut sortir mainte belle 
qualité de caractère, mais la pauvreté d'esprit ne peut avoir 
qu un eflet rétrécteaant. limitant, daaséchant. Heureusement 
qu'on peut la combattre sans appauvrir l'Individu. D'où la con* 



404 BIBLIOTHÈQUE UNtVERSBLLB 

clusion logique que se fait sentir le besoin d'une institution 
publique où, à des conditions raisonnables, chacun pourrait 
trouver la satisfaction de ses instincts dramatiques, pour son 
délassement d'un côté, le développement de sa vie morale et 
intellectuelle de l'autre : besoin, en un mot. d'un théâtre natio- 
nal indépendant. » 

C'est un splendide idéal, mais que vaut-il en pratique? Il ne 
faut pas invoquer l'exemple du drame grec. Les Athéniens d'au- 
trefois ne connaissaient pas les mille petits riens qui enfièvrent 
notre vie d'aujourd'hui; ils étaient gens de loisir et pouvaient 
donner *du temps aux plaisirs intellectuels. Le citadin de nos 
jours veut passer une agréable soirée sans se fatiguer les mé- 
ninges, et je doute qu'il ait même le désir d'élever son niveau 
mental. Après tout, le théâtre est une entreprise commerciale, 
et ce qui ne se vend pas n'a guère chance de vie. Voyez notre 
Palais de cristal, le clou de cette exposition de 1851 qui devait 
inaugurer une ère de paix générale. Il fut acheté à la clôture de 
l'exposition par un syndicat de philanthropes qui voulaient en 
faire l'instrument d'une rénovation et d'une amélioration des 
amusements populaires. Le résultat a été désastreux; après 
soixante ans d'embarras financiers, le palais a dû fermer ses 
portes, et aujourd'hui il ne sert à rien. Autre exemple : Sir Walter 
Besant, dans son roman Toute sorte de gens, préconisait la 
création d'un Palais du peuple à l'est de Londres. On réunit 
de vastes sommes, le palais fut construit, inauguré en grande 
pompe par la reine Victoria, et maintenant qui connaît même 
son existence? 

Loin de moi l'idée de vouloir décourager les promoteurs d'un 
théâtre national. Tout idéal a du bon, mais j'avoue n'avoir pas 
confiance dans leur espoir de susciter par là l'éclosion de grands 
génies dramatiques. Poeta nascitur, non fit. 

— Un livre qui a pour titre : Le charme de la 5mm5^ (Londres, 
Methuen) n'a pas besoin d'être recommandé à vos lecteurs. 
C'est une anthologie de prose et de vers, depuis les premiers 
essais jusqu'à nos jours, compilée par M. Brett James. Il semble 



40$ 

presque impotsible que ramour de la montigiM foit dt date si 
récente et que noa ancétras ne l'aient toujours considérée qu'avec 
crainte et tremMameot Je ne puis pas croira quila n'alaot paa 
éprouvé cette saosatioii da légèreté que noua donna Fair daa 
hauteurs, et c'est sana douta las mots qui leur manquaient pour 
traduire leur admiration, jusqu'à ce que de grands maltraa 
soient venus qui ont su aiiprimef ce sentiment latent 
douU. aussi, ne CUsait*on autrefois que de franchir laa 
pour aller plus loin et souffirait-on dca moyens da locomotion 
encore prinMii; maJa dana la oooibfv daa iroya^aiirs, il a dû 
tout da mima y avoir qualqoaa aMOlona nniata» qui. s'ils 
ravalant pu. auraient chanté un hymne en l'honneur dea Alpes. 
— Le nom de Karl Hagenbeck est bien connu de tous les 
amateurs d'histoire naturelle et MM. H. S.-R. EUiott et A.-C. 
Tacker ont été bien inapiréa an publiant en un petit volunw. 
JMtf M loaawf. (Londrea. Longmans). un résumé de sa longoa 
a ap érian ca daa animaux sauvants. M. Hagenbeck. comma on 
sait, a Installé un vaste parc d'acclimatation à StaiMnfWi. prèa 
de Hambourg. En 1908. ce parc conteiuiit plus de aoooquadru- 

depuis k>ra, a été fondée une ferme à autruchea qui donna laa 
plus bellea aapéranoca. Lea animaux y jouissent d'une phta 
grande liberté que partout ailleurs en captivité, et les essais qui 
y ont été folta aont de nature à révolutionner les méthodes d'éle- 
vage a p pl iqu é es juaqu'id dans laa autrea jardins aoologiques du 
monde. Nous connaiaaona tous les moyens employée pour tra* 
quer et détruire les animaux sauvagaa. mais M. Hagenbeck nous 
apprend b manière de lea capturer vivants en Insistant sur 
I extrême importance qu'il y a à user toujours da douceur, da 
patience, et à étudier au préalable lea mesura de chaque aipéca« 
A son avia, WÊui paut-étrt rhippopoCama, on peut apprivoiaar 
loua laa aninanx, à c ondit ton da aavolr lea prendre. 1 1 en excapla 
naturellement aussi lea grands sauriens et reptiles, qui ne don» 
nent aucun aapoér quelconque de domaallcatlon; mais le chapitra 
qui leur eat conaKfé n'asi paa la moina Intlfissaiit du livre. 



406 BXBUOTRtQUB UMIVBR8SLLB 

Le passage suivant jette quelque lumière sur le litige pen- 
dant entre les ornithologues et les individus qui se livrent au 
commerce des plumes : « On peut espérer qu'avant qu'il soit 
longtemps, les plumes d'autruche seront considérées comme 
l'ornement le plus gracieux et le plus pratique pour les cha- 
peaux de dames. Si cette mode pouvait se généraliser, elle 
mettrait fin au massacre de milliers d'admirables oiseaux. Il est 
grand temps que cela se fasse, car cette dilapidation conduira à 
la rapide extinction de quelques-unes des plus belles espèces du 
globe. Cet abominable commerce fleurit encore en Allemagne, 
mais je suis heureux de dire qu'en Angleterre la mode n'est pas 
si barbare et que les plumes d'autruche y sont beaucoup plus 
employées que chez nos voisins d'outre-Manche. » 

M. Hagenbeck croit encore fermement à l'existence de certains 
monstres antédiluviens que nous ne connaissons plus, et il a 
déjà envoyé une expédition à la recherche d'un animal moitié 
éléphant, moitié dragon, que l'on affirme vivre encore dans 
l'intérieur de la Rhodésia. Si on ne l'a pas encore retrouvé, c'est 
dit-il, parce que cette région consiste en immenses marais rendus 
impraticables par les fièvres. La découverte récente de l'okapi 
prouve que notre connaissance de la faune terrestre est encore 
incomplète, et qu'il y a toute chance de retrouver des espèces 
qu'on croyait disparues. Ce raisonnement s'applique, à plus 
forte raison, aux profondeurs encore inexplorées des mers, 

— Tous ceux qui s'intéressent à la question de l'assistance 
publique liront avec plaisir L'œuvre et les délassements d'un inspec- 
teur du gouvernetnent, par H. Preston Thomas (Londres, Black- 
wood). C'est le récit d'environ cinquante ans de service et les 
nombreux articles que l'auteur a disséminés dans plusieurs de 
nos principaux journaux dénotent un talent littéraire qui explique 
la légèreté de main avec laquelle ce volume a été écrit. La loi 
des pauvres, dit-il, a peu de chance d'être revisée, à moins que 
les personnes qui en ont le contrôle n'aient périodiquement 
l'occasion de conférer avec leurs voisins et, à ce point de vue, 
la longue expérience de M. Thomas ne peut manquer d'être pré- 



407 

<ieu9e. Swdéttitwniitt, contHtmt «n atctnrions dans les Alpe». 
en excursions dans le vignoble frmnçais. en étude des RMmirt et 
cotttumee italiennes ou de la politique suisse, sont également 
intéffimiti. Il admire fort votre manière de traiter les vipbocidt 
et kt colonies où vous les internet ; il a même idt i ce sujet 
un rapport i notre go u verneamit local ; Il déplore que le pria* 
<ipe suisse. « que le pays doit hénéUcter de rbomme et Tbomme 
du pays», ne soit pas davantage appliqué chez nous, où le 
bénéfice que Thomme tire du pays est problématique, tandb 
que ramélioration du pays n'est obtenue qu'avec des frais exa- 
gérés. 

— Là ytÊ Jf Mn SorUm, par Miss James Psrkins (Londres. 
M nous rappelle une personnalité marquante des débuts 

il( ctorleiiiie. Son nom est maintenant presque oublié, 

ses chants, ses romans et ses brocliures ne sont plus guère lus, 
mais, il y a soixante-dix ans. toute l'Angleterre s'intéressait aux 
malheurs de Mrs Norton. Membre d'une brillante fiimille. des* 
ccmlant du ismeux Sheridan. elle eut la malchance d'épouser 
un homme qui ne pouvait b comprendre. Sans doute, son 
caractèra y était pour quelque chose, mais quand vint l'inévi- 
tabla séparation, son mari sa montra d'une brutalité et d une 
injustice révoltantes. Il l'accusa entre autres, à tort, d'avoir une 
Sâboa avec le premier ministre wigh. Lord Melbourne, et ne 
cessa de la harceler à ce propos tant qu'il vécut. Enfin il la dé- 
pouilla de sa fortune. Cest elle qui. ensuite de ces persécutions. 
réttssit,à l'aide de sa plume, à âiire voter la loi qui permet à la 
cour, en cas de divorce, d'attribuer les tiifurti à l'un ou l'autre 
des époux, et non plus au père seul, coame auparavant. Cest 
elle ausai qui contribua à Ciire amender la loi matrimoniale de 
1857. en vertu de laquelle largent possédé par une femme avant 
son mariage, ou acquis par elle ensuite, est pr oté gé cootrt soo 



—Je suppose qu'aucune histoire n'a jamais plus captivé le pu- 
blic que celle de b maiheumise Mark* Antoinette. hMirmapart. je 
fw pub rien lire de ce qui b concerne, que ce lolt l'ouvre de 



40B BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSILLI 

M. Lcnôtrc ou de tout autre écrivain, sans être ému de la fatalité 
qui semble avoir pesé sur sa vie. Le dernier ouvrage que j'ai 
lu sur ce sujet est MarU- Antoinette, par H. Belloc (Londres, 
Methuen). Cet auteur, d'origine française, mais élevé en An- 
gleterre, fit une brillante carrière à Oxford, puis il se voua à 
la littérature et fut envoyé au Parlement. Son livre, enrichi de 
nombreux documents et fac-similé, insiste sur le fait que 
l'histoire de la Révolution française est essentiellement mi- 
litaire et qu'il eût dépendu des puissances européennes d'épar- 
gner au roi et à la reine le sort final qui les atteignit. 

— Dans les ExiUs de Faîoo, par Barry Pain (Londres, Methuen), 
nous avons un récit de ce qu'on pourrait appeler « l'envers de 
la vie humaine. » Faloo est une colonie de criminels anglais à 
leur aise, — escrocs, faussaires, assassins et autres, — qui ont 
quitté leur patrie pour son plus grand bien, et, étant recherchés 
par la police, se sont retirés dans une île éloignée du Pacifique, 
où l'extradition est inconnue. Là, avec l'aide des insulaires, ils 
ont fondé un club confortable, à l'instar de ceux de Londres, où 
arrivent de temps en temps quelques nouveaux membres. Les 
statuts en sont simples : les exilés doivent avoir des moyens 
d'existence ; ils doivent être recommandés, et nulle question ne 
doit être faite sur les antécédents de personne. Un beau jour 
survient un philanthrope millionnaire qui fraternise avec le roi 
de l'ile, indigène remarquablement intelligent, et le dénouement 
est assez inattendu. Le caractère le plus intéressant du 
roman est celui d'un médecin qui a dû se réfugier dans l'île pour 
quelque peccadille. Voici pour terminer une réflexion du million- 
naire qui ne manque pas de saveur : 

«J'ai été souvent frappé de voir que, dans la société, un 
homme de mauvais caractère, un homme qui boit trop, un 
homme qui ne veut pas travailler, un homme qui gaspille son 
argent aux dépens de sa famille, p)euvent, bien que la loi les laisse 
tranquilles, faire plus de mal que des hommes qui ont volé ou 
même tué. » 



fMBOmQW MOLliâtnWUll 40$> 



CHRONIQUE HOLLANDAISE 



&9 Ltyé»- - U grmm, - Pmt m CMrtrt la» 
• Vtmcfdtqm tm Holb«<l>i — Vtm p«H« coshb* y •• 

•I riHfiii»!. — L« TOT MabarMirv tft M. Aimt. 

Nous voéd dt oouvMu à la ttboa qui ramèoe les fttes uni- 
vwfHairei. Tout Itt ans. à la An de la périodt icofaire. chacune 
dtf cinq univarsHét, Leyde. Utrecht. Grooingue, Amsterdam et 
Deift. à tour de rôle. oflVe à la population des réiooiseances qui 
attirent des spectateurs de tous lea coins du pays. Ce n'est pas 
qu'on se mette en frais d'imaghiatloo pour varier les pro> 
grammes : c'est toujours la réunion des anciens étudiants, qui, 
la premier jour de la grande semaine, viennent se retrouver, 
évoquer leurs communs souvenirs et fraterniser avec la jeu- 
nes e e d'aujourd'hui ; c'est b «mascarade» reproduisant généra- 
liment un épisode de l'histoire nationale ; c'est une représenta- 
tion artistique, drame musical, jeux de cirque, docioéa par les 
étudiants ; une rivalité s'établit entre les coqionitioiis universi- 
taires des diverses villes et c'est à qui déploiera le plus de fMta 
et de magnificence. Cette année, c'était le tour de Leyde. la 
plus ancienne et la plus illustre des écoles de Hollande et il s'a- 
gissait pour elle de ne pas déchoir. Depub des moto, on sa pré- 
parait en vue de catte grande circonstance ; un édlflca spédat 
avait été construit avec l'autorisation de la muoidpalllé sur un 
jardin public; des bosquets avalant été coupés; dat trbna 
avaient été ébranchés ; la ville appartient alors aux étudiants. 
Et cela s'explique : au fond, c'est par P université que la ville 
vit ; c est l'université qui 6dt prospérer le commerce et l'indus- 
trie : c'est elle qui communique à catta cité rtstéa par Unt de 
côtés du xvn* siècle une jeunaasa constamment rtaouvalée et 
lui met au front UM auréola. 



410 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

Cette fois, l'on avait pris pour sujet de la «mascarade » l'en- 
trée à Amsterdam, le ii mars 1642, du stathouder Frédéric- 
Henri, le preneur de villes, avec la reine d'Angleterre et sa fille 
Marie mariée au prince Willem, fils du stathouder. A leurs 
côtés se trouvaient la reine Elisabeth de Bohême, le stathouder 
de Frise, Guillaume-Frédéric, et Willem, comte de Nassau, géné- 
ralissime des armées des Provinces-Unies. On comprend que 
la rencontre de si hauts personnages avec leur suite fût un mer- 
veilleux prétexte à un déploiement de luxe sans pareil. Car nous 
n'en sommes plus aux usages de 1835 où les plus authentiques 
seigneurs et les pages les plus gracieux se pavanaient dans des 
costumes de satinette et n'en étaient pas moins admirés ! Il faut 
aujourd'hui des costumes de velours et de soie ; on veut que les 
bijoux et les pierreries ne soient pas du titre « Fix » et que les 
diamants que venait vendre en cette occasion la reine d'Angle- 
terre ne soient pas des diamants de quatre sous. Aussi devient-il 
de plus en plus difficile de trouver des acteurs pour jouer ces 
grands personnages. Autrefois, quand il s'agissait de personni- 
fier les cinq facultés par cinq diables, ou quand on montrait un 
âne reçu cum hude aux examens par des professeurs de l'uni- 
versité, il suffisait de quelques mètres de cotonnade et d'un 
peu d'entrain pour mettre toute la foule en gaîté ; de nos jours, 
il semble qu'on assiste tous les ans à une réédition du faste du 
camp du Drap d'or. Et tout le monde a l'air de prendre ces ma- 
nifestations au sérieux : la mascarade devient une réalité. Le 
stathouder, logé dans un hôtel qui, pour cette semaine, s'apel- 
lera palais, reçoit la visite officielle du bourgmestre et des éche- 
vins de la ville qui s'empressent de lui présenter leurs hom- 
mages; le sénat de l'université arrive à son tour et le recteur 
harangue ce seigneur d'un jour, qui lui répond sans rire. C'est 
une tradition et beaucoup la trouvent bonne. Je crois cependant 
qu'il faut y être accoutumé; celui qui n'a pas grandi dans ces 
idées et dans ce milieu a quelque peine à s*y faire. Qye dans ces 
jours de fête, professeurs, magistrats, étudiants, se rapprochent. 
c'est trop juste et nul ne peut songer à s'en étonner ; seule- 
ment, pourquoi incliner le pouvoir civil et les représentants au- 



CKEOlOQtJI nOUJUCDAltt 4II 

toritéi de 11 sdeoot devint ce prince imiginiire ? Mais, encore 
une kÀê, on n'est pis choqué de ces bonunigef , qui font pirtie 
intégrante de U fête, et ki miltten et lu mUllvt de 
qui te sont rendues à Leyde du »o lu ay mil te tout 
de courir, quind elles Tont pu. au piseige des migistratf ou du 
sémt se rendant au Rapenburg. lu pilais du prince Frédéric- 
Henri. 

» Ce n'est pis uniquement à propoides Htitde Leyde que les 
éCudianU ont tiit perler d'eux ; c'est k propos d*une autre tradi- 
tion fortement enracinée, nub qui, ittaquée depuis quelques 
innéii. Ti été en ces derniera niob ivic ph» de vivacité que 
iimils. je veux perler des brimades infligées aux nouveaux 
venus par les anciens étudiants, de ce qu'on appelle Id le 
gtotmtéfd, le temps de 11 pousse, de l'initiation. L'étudiant qui 
arrive à l'université et qui veut entrer dans une corporation eel 
soumis pendant plusieurs semaines à une série d'épreuves, sou- 
vent bétei, pirfob bnitilet, déiMtieuMt pour les niturvs folbles. 
soH in pbytiqne, toit lu mont. Dei Jenmt gant y ont liiseé 
leur sinté ; d'iutres ont préftié ibindonner les études plutôt que 
d'être soumis à un pifell régime. Celui-ci doit se promener 11 
ligure rasée d'un côté et non de l'iutre ; cet autre est condamné 
à ne pis s'asseoir ; un troisième doit boira tant qu'il plaira à ses 
camarades de le lui ordonner ; un autra est réveillé chaque fols 
qu il s'endort, et ilnsl se ranoovcllc entra cumradM d'étudii 
une des phis dkboDquis Invitions des t o ft uraurt du dr^pon« 
fuides. D est bien entendu que c'est pour rira, qu'il n'y 1 pis là 
soupçon de méchinceté, mib c'est le cas de se rappeler le dic- 
ton que l'enfor est pivé de bonnes Intentions. 

Les choses sont illées si loin, qu'on s'est déddi à réiflr tC. 
sur l'initiative du pcolsiaeur de Groot. un comHI t'est formé 

BOllF QHBBBflflff ■tmBMMflBflBft lA flUBBffBflfllBB OA £flft ^BflÉim Bill* 

lût gfOMliras. P coopfiûd dMhooMMtdi tooftln piftls et 

de toutes les religions : MM. A. G. EUIs. vke-nmiral en retraiU. 

n miniftra de la marine ; S. van Houltn. ancien ministra 

ntérieur; tjoeff.indin ministra de 11 Juitici ; de Snvocnln 

1 ï ^.an. miniftra d'Etat 



412 BmuomiQUB univbssillb 

— Dans ses Lettres politiques, M. van Houtcn a traite cette 
question à un point de vue très élevé. Il y a quelque cin- 
quante ans, dit-il. je fus plutôt hostile à cette coutume, et 
cependant c'était plutôt un jeu, une comédie innocente, où Ton 
se gardait soigneusement de tout ce qui pouvait offenser la fol 
ou la moralité. Aujourd'hui il n'en est plus de même. On n'a 
pas d'égard pour les simples convenances. Ce qui paraîtrait à 
peine croyable, si on le racontait de races à demi civilisées, est 
préparé, organisé, accompli par l'élite de notre jeunesse. C'est 
un défi porté à la plus élémentaire humanité, — car on ne sau- 
rait parler ici de bonne éducation. Aussi les parents des nouveaux 
étudiants doivent-ils insister sur la suppression du groen ; s'ils 
n'étaient pas entendus par les corporations, les sénats des uni- 
versités doivent intervenir et faire comprendre à leurs élèves 
que le fait d'avoir été eux-mêmes soumis à ces brimades ne 
légitime pas leur prétention d'infliger semblable traitement à 
leurs camarades plus jeunes. S'ils se heurtaient à une résistance 
invincible, il ne faudrait pas hésiter à appliquer des mesures 
disciplinaires et la justice elle-même ne devrait pas laisser im- 
punies des pratiques sur lesquelles on a trop longtemps fermé 
les yeux. 

— Notez que M. van Houten n'est pas un adversaire des uni- 
versités nationales, au contraire; mais il a le sentiment qu'il y 
a ici un abus qui pourrait leur être fatal. Les journaux catho- 
liques prennent le même parti : plus tôt on supprimera cette 
coutume, mieux cela vaudra, écrit le député Arts. II n'y a rien 
à dire pour, mais il y a tout à dire contre. A proprement parler, 
elle est indigne d'hommes civilisés. Les antirévolutionnaires 
s'emparent de l'affaire pour la tourner contre l'enseignement de 
l'Etat; c'est la conséquence inévitable de l'humanisme dont il 
s'inspire: «Nous nous taisons sur les maladies du corps dont 
ces trois semaines sont la cause ; sur l'abus de la boisson qui en 
est l'accompagnement obligé ; sur les outrages à la moralité et 
les offenses à la religion que les nouveaux venus ont à suppor- 
ter ; sur les débauches où ils sont entraînés ; — non, l'influence 
déprimante que cette épreuve exerce sur l'âme de quiconque 



aaonq/m bollamoaisi 413 

aspire a être membre d'un coqM d'étudiants suffit à U condam- 
ner sans rémission. » 

Eit<a à dire que la coutume va disparaître? Bien osé qui 
voudrait l'aArmar? Laa traditloiia ont la vie dure, surtout en ce 
pays, et il suffit de voir la ténacité avec laquelle celle-ci est dé- 
fondue par les hureaux et par las c o rpor a tlop s d'étudiants pour 
comprendre qu'elle ne lera pas emportée sans résistance. Mais 
c'est le cas de le rappeler las vers de Musset : 

rabMeaesi 

— Avertissement importun que les puissances n'entendent 
guère ! je pense en ce moment à l'encyclique qui. après avoir 
soulevé une si vive émotion en Allemagne, est en train d'ac* 
complir des miracles en Hollande ! ly abord i^noréa ou plutôt 
dédaignée, elle a été dénoncée en pramlar Heu par rAatocla- 
tion prolestante réunie à ZwoUe ; puis elle a amené une inter- 
pailatlon à b Chambre des députés. Le ministre das alliiras 
ét ra ng ères s'est contenté de répondre que le gouver n ement, 
n avant pas d'ambassadeur auprès du saint-sicge. n'avait pas 
entendu parler ottdaOement de l'encyclique Borromée et qu'il 
n'avait rien à ififa • mais las députés da la coaOtioo protiilMita* 
cat Jw M qM a ont aeoti la beiofai da ^aipllquar. Les cathollquaa 
ont affirmé que la lettre de Pie X ne regardait pas les protas- 
tuiU. surtout pas las pcotartanti d'aujourd'hui ; trois pasieura, 
élus avec le coiioourt daa catiiollqiiaa, ont déploré les jugamaota 
portéa sur la RHorraa et laa t élorro a te u rs et les prlacea qui laa 
ont soutenus, mais ont soutenu la nécessité da s'aotndrt quand 
même avec les ultramontaina po«r aauvar l'Idéal dvétlaii daaa 
la sodélé et dans l'Etat Seulamaat cattaataartIoQ n'a pas trouvé 
d'écho dans le peuple protestant ; le vieil esprit des gueux s'est 
réveillé, des guaus qui s'écrlalaot :« Plutôt Turcs que papistes t » 
11 s'est trouvé das iinintilin acclésiattiquas pour 
paaieura qui. à bi Chambra daa députés, ont tmu ui 
Ungage ; l'allUnce avec les cathofiquea a été plus ou moins ou- 
vertement, plus ou moina ta c i t w w a nt déaoncéa (al CKlastdé^ 



414 UIBUOTHÈQUB UMIVKRS£LLB 

significatif, alors que cette coalition avait donné le pouvoir aux 
alliés); mais voici le miracle : c'est qu'à Rotterdam, toutes les 
églises protestantes, orthodoxes et libérales, se sont réunies dans 
un meeting commun de protestation et qu'on a vu se succéder 
à la tribune des hommes qui, depuis plus de cinquante ans, ne 
s'étaient jamais rencontrés et qu'on les a tous applaudis et que 
les protestants de toutes les dénominations et de toutes les ten- 
dances ont communié dans le chant de l'hymne de Luther : 

C'est un rempart que notre Dieu ! 

Et si cette journée a un lendemain, comme il n'est pas défen- 
du de le prévoir, elle pourrait avoir sur la marche générale des 
affaires et le pays des conséquences que les auteurs de l'ency- 
clique n'avaient pas soupçonnées. En tout cas, ceux qui ont été 
les témoins de cette manifestation n'oublieront jamais le frisson 
d'enthousiasme qui secoua et souleva cette foule unie par un 
sentiment de piété filiale, comme des enfants qui voient insulter 
leurs parents morts. 

— Il faut dire d'ailleurs que le saint-siège ne pouvait plus 
mal choisir son moment pour lancer ses anathèmes. L'opinion 
était justement émue par les épisodes d'une grève comme on en 
voit peu. Dans le Brabant septentrional, à Eindhoven, s'est éta- 
blie une grande fabrique de lampes à bon marché qui occupe 
plus de 2000 ouvriers. Le travail est assuré ; il n'y a pas de chô- 
mage; on a de bons salaires, des logements salubres, la perspec- 
tive d'une retraite; tout était donc pour le mieux; patrons et 
ouvriers étaient également satisfaits. Mais une école moyenne 
était à créer : serait-elle catholique ou serait-elle neutre ? Les di- 
recteurs de la fabrique se prononcèrent pour une école neutre. 
On s'avisa alors qu'ils étaient protestants ; un journal bimen- 
suel fut créé sous la direction officielle des syndicats ouvriers, 
avec un ecclésiastique consultant, qui, deux fois par mois, atta- 
quait avec véhémence les patrons. Parce que la fabrique restait 
ouverte, comme les ateliers des chemins de fer de l'Etat, certains 
jours fériés, tels que les Rois, la fête de saint Pierre et saint Paul, 
de la proclamation de l'Immaculée conception, etc.. etc., mais 



casonQUi aoujuiDAist 41$ 

avec hbcrtc complète pour ceux qui voûtaient de M pts tra- 
vailler, à la cooditioa de prévenir la veille. 00 dédara que 
c'était l'oppression des ouvriers et une oOense à la religion catho- 
lique ; on mit en demeure les industrieU de céder aux somma- 
tions des ouvriers et devant leur résistance, on procbma la 
grève. ^50 ouvriers ceaièrent le travail ; ils furent aussitôt rem- 
placés par d'autres venus du dehors et après des mois d'hostilité, 
les gfévltlet ont fini par se soumettre et lollldté leur rentrée aux 
condHIofis 6xées par les patrons. L'oppression des consciences. 
la persécution des convictions religieuses, tous ces grands mots. 
tous ces vains prétextes se sont évanouis à la réflexion. Malheu- 
reusement ce ne sont pas toujours ceux qui sèment le vent qui 
récoltent la tempête. Les ouvriers qu'on a entraînés en pâtiront ; 
les meneurs qui les ont abusés crient victoire. Mais on voit à 
quoi tient la paix sodale et rellgiettse I 

— M. Roœevelt que nous avons eu. — conune tout le 
monde. — et qui a été acclamé ici comme partout, plus que 
partout peut-être, car les Hollandais saluaient en lui un com- 
patriote et en étaient fiers comme d'une illustration nationale, 
M. Roosevelt nous a donné à Amsterdam des conseils de civisme 
et de morale dont nous n'avons d'ailleurs pas eu la primeur. 
MaU c'est à Oxiord qu'il a ptflé de la HoUande. à propos de 
cette question: comment survient la décadence de riches et 
puissants Etats? Dans la plupart des cas, les causes de cette 
chute, dit M. Roosevelt. sont évidentes ; d'autres fois, on peut 
à peine les soupçonner. La Hollande, durant le xvn* siècle, s*^ 
leva à une hauteur périlleuse en prenant place au milieu des 
nations dont le territoire était infiniment plus grand et la popu- 
latioci plus oombciuae que les siens, il cUit inévitahie qu'elle 
tombât. El pourquoi? Cest que le gouvernement ne pouvait 
rien entreprendre; la décentralisation était si grande, l'esprit 
particularisie et s épat it i s t e des provinces si prépondérant que 
le gouvernement cmtral éùdt rèduH à l'ImpuisMiiceet dépouillé 
de ses prérogatim. CélOt dé^à bien assei. Mab U fé^X en 
outre dans ce peys cette moOease fiitale qui s'empara flKllement 
de popula t lops riches. p a cHI qu et , qui ne veulent pas penser à 



4l6 BIBLIOTHÈQUB UNIVERSELLE 

une guerre possible et s'eflforccnt de justifier leur dégoût de l'ac- 
tion par des platitudes morales et par une philosophie d'un ma- 
térialisme à courte vue. Les Néerlandais étaient riches : ils pen- 
saient pouvoir louer à prix d'argent des soldats mercenaires 
pour les défendre et ils négligeaient pendant la paix de faire 
construire les navires qui leur assuraient l'empire des mers ; 
pour mieux jouir du présent, ils compromettaient l'avenir. Et 
voilà pourquoi le siècle d'or, le xvii* siècle, fut suivi du xviii* 
siècle, d'une ère de décadence. Malgré soi, on pense que M. Roo- 
sevelt maxime ses pratiques et qu'il pense au fond du cœur: 
Ah! si la Néerlande du xviii» siècle avait eu un Roosevelt! 

— Mais c'est ici justement que surgit le mystère. Comment les 
Guillaume, les Maurice, les Barnevelt, les Frédéric-Henri, les 
frères de Wit n'ont-ils pas eu de successeurs? Comment après 
la floraison merveilleuse d'artistes de génie, les Rembrandt, les 
Frans Hais, les van der Helst, les van de Velde, les Hobbema, 
les Mierevelt, les van Goyen, les Ruysdaël, ne trouve-t-on que 
de pâles imitateurs terre à terre, sans inspiration et sans puis- 
sance ? Ainsi que la terre épuisée par une récolte trop abondante, 
l'humanité éprouverait-elle le besoin de se reposer ou de prépa- 
rer en silence de nouvelles forces ? Quel est donc le secret de 
cette gestation inconnue où s'élabore la résurrection imprévue 
des peuples? Comment après un siècle et demi, la Hollande a-t- 
elle de nouveau donné au monde une école de peinture originale 
et qui peut se mesurer avec celles des plus grandes nations? 
Comment a-t-elle suscité une école littéraire où, durant ces 
trente dernières années, sont éclos des talents dignes de survivre? 
C'est ici qu'il faut se résoudre à ignorer et M. Roosevelt qui a 
posé la question a eu la sagesse de ne pas tenter de la résoudre. 
Il est des domaines où la grandeur ne dépend ni de l'étendue 
du territoire, ni du nombre des soldats et c'est là que peuvent 
triompher les petites nations. Les Hollandais sont restés riches 
et résolument pacifistes ; ils ont produit des hommes tels que le 
conseiller d'Etat Asser, dont on fêtait naguère le 70* anniver- 
saire, une des lumières du droit international, un des membres 
les plus respectés, les plus écoutés des deux conférences de la 



417 

pftix. où il a propoié et UH êàopUt le tribuml pt nnân ent d'ar- 
bttrtge. Son nom évoque celui de Grotius et tes admirateurs 
ont voulu que dans la bibBoChèquo du pakbde la Paix, une col* 
lectkNi des principaux ouvrages sur le droit des gens figurai 
sous le nom de collection Aaicr. Ce sont de partib hommet, 
des ouvriers de paix et de justice ou plutôt de paix par la justka, 
qui élèvent tes nations ; et tl ks mqyans réalistes préconiaia 
par lancien président des Btots-Unb répondent aux nécassUét 
du présent, les apôtres du pacifisme par le droit, les génies da 
la icience et des arts ne préparent-ils pas la civilisation de de- 
main? 



CHRONIQUE RUSSE 



* u*««*w LoUo^Um—, — loftolérance reUfieesa. -> A propos de < 
■kvc - Le dttol loagei «aire T oe rf éaew «l TotaM. - T< 

- Nécrolof* : M- CUm Oraaeske oi M. Ifiij 



Hélas I l'espoir que nos nationalistes auront honte de mener 
jusqu'au bout leurs criminels projets contre la Finlande a 
été bien cruellement déçu. Loin de là. notre troisième Douma 
a mb de côté le projet de loi sur l'inviolabilité du citoyen, sur 
la revision des statuts du budget et d'autres interpellations 
urgentes, pour donner tout de suite son approbation à la loi sur 
U Finlande. s\ complexe, qui soulève les problèmes las plus 
ardus de droit intcrn4tional. et modifie du tout au tout las ffa|>- 
ports qui ont existé durant plus d'un siècle entre U Russie et 
cette province. 

En trob séancaa, tans même écouler les laprésantations indl* 

gnées des cadets, ni les remontrances de quelques octobrlslas 

qui se sont séparés de U majorité, nos patriotes, comme pris 

de vertige, ont supprimé Tauloaooiia de la Rnlanda al déclaré 

woÊm tmnr. ux a^ 



4l8 BIBUOTHÊQUB UMIVXRSBLLB 

que dorénavant ce petit pays, dont la civilisation plus avancée 
diffère sensiblement de la nôtre, ne sera plus qu'une province 
de la Russie, pareille à toutes les autres. 

En vain M. Milioukov a-t-il démontre, dans un discours très 
documenté, que la Finlande est une nation au point de vue poli- 
tique et par sa vie sociale et ses mœurs, et que s'assimiler ce 
peuple et le contraindre à vivre de l'existence fruste de nos pro- 
vinces arriérées, c'est demander l'impossible. Jusqu'à ce jour, 
d'ailleurs, aucun gouvernement de Russie n'a commis si lourde 
faute. Nos intérêts réels en Finlande se réduisent à des mesures 
stratégiques que réclame la situation de Saint-Pétersbourg. 
Nous avons toujours réussi à rendre le territoire de la Finlande 
impropre à servir à l'ennemi de base d'opérations militaires. 
Sous ce rapport cette province est entièrement dans la dépen- 
dance du pouvoir impérial. D'ailleurs les Finlandais, à l'époque 
critique de la guerre de Crimée, lorsque l'Angleterre envoyait 
sa flotte dans la Baltique, ont fait preuve de loyauté. 

Il n'en serait sans doute plus de même aujourd'hui, puisque 
nos excellents patriotes ont réussi à nous aliéner les sympathies 
de ce brave petit peuple. Dans le conseil de l'empire, dont la 
majorité a également approuvé ce projet, la minorité qui compte 
parmi d'autres personnalités marquantes MM. Kovalevski, Sta- 
khovitch, Korvine-Milevski, etc., a fait cette déclaration : 
« La transformation radicale de l'état politique de la Finlande ne 
peut être justifiée, car elle ne tient compte ni du passé du pays, 
ni du principe de la justice, ni des droits du peuple finnois. Ce 
changement ne peut avoir que des suites funestes en aigrissant 
pour longtemps les rapports entre la Finlande et l'empire et ne 
profitera qu'aux ennemis de notre patrie. » 

Au surplus, tout le monde dans l'entourage du tsar Nicolas 
n'est pas partisan de l'écrasement de la Finlande, cela ressort 
clairement des remontrances que le prince Metcherski adresse 
aux nationalistes. « D'un côté, écrit-il dans le Grajdanine, cer- 
tains nationalistes, le visage rayonnant, se frottent les mains et 
disent à leurs amis : « Nous avons fait une bonne affaire, en 



419 

9 quciquc^ juufs nottft avoM réutii à allumer 1 ^ninivsiU: u« la 
» Pinhoda contre le gouva m em w t niaac. • D autres déptrtéadt la 
Douma datmodant qu'on chassa laa Menais da leur pays at 
qu'on aavoia à laur plaça daa soldats russes. Enfin. « l'Union 
das Ruaias » demanda à Fampaïaur d'enlever aux Bouriatea la 
droit d'élavar das templas pour la plus grande gloira da 
régttia ofthodow, al dans faspolr qua ca petit paupla auial aa 
contra nona. Goama tl ce n'était pas aaaaa, noa IxMia 
qu'on ètranglit ka Tatars. car 
ca sont daa traîtres, asaurent-IU. Evidemment, ils tiennent à 
nous suidlv da nouveaux ennemis. • 

— LTwtolérance en Russie. Il est vrai, na connaît plus da 
bornas. Noa nombreux sujets musulmans ont exprimé le vobu 
qua laa législateurs, qui s'occupent en ce moment de décider 
quaia aaront les jours de fêtes reconnus par l'Etat, prennent en 
conaldératlon leurs sentiments religieux. L'organe officiel du 
synode. La Chcbe, a trouvé ca veau exorbitant et a pco- 
tsalÉ : « Las Tatars n'oaaient pas élever da temblaNaf prUin- 
Hoaa mêma lorsque b Horde d'Or éuit dans répaneuliasmant 
da m pulasancc. Du reste, nous sup poson s qu'ils peuvent bien sa 
passer de conunénMiar la voyage de Mahomet sur sa blanche 
cavale, allant rendre visite à Allah t » 

QMant aux juifs, on ne témoigna pas phis da respect à leurs 
croyancaa qu'à leurs personnes. Tout dernièrement la police a 
expulsé da Moacou. en les arrachant à leurs mères, das anfuits 
juifs, da quatre, huit et dix ans ! Cette iniquité vient de sa dé» 
nouer au Sénat, où elle a soulevé une discussion digne d'être 
rapporléa. La aacrétalra d'Etat du ministère de l' intérieur a aou« 
iHMi qua la droit qu'ont las mèras juives d'habitar Moscou na 
i^èlÊUà paa à leurs enfsnta. Laa aénateurs ont axpBqoé dans una 
grave discuasion que la préaaaca d'aniurts oalnaori auprès da 
n ail psa ub droll d*Blat das pfiiiuafi, 
s sacooda, qw not tanus « élavac leurs 
Donc, laloo la loi niaae. lea anlints juUi peuvent Urt 
al ravb à leur miia qui. elle, a le droit d'habitar Moacou. Néan- 



420 BIBUOTHÈQUB UNIVIR8ILLI 

moins les sénateurs ont décidé de surseoir à cette expulsion 
monstrueuse de petits enfants, jusqu'à ce qu'ils aient mieux 
approfondi le droit que pourraient avoir les babys juifs à vivre 
près de leurs mères. En Russie ces questions se posent encore 
au vingtième siècle. 

— Le congrès slave à Sofia a éveillé parmi nous un vif intérêt, 
bien qu'on soit certain qu'il n'aboutira à aucun résultat tangible, 
en raison de l'abstention des Polonais, qui trouvent illusoire 
toute union des Slaves tant que la Russie continue à les persé- 
cuter. Une difficulté d'un autre ordre s'oppose à l'efficacité d'un 
tel congrès, c'est l'absence d'une langue commune sans laquelle 
les Slaves resteront toujours « allemands » les uns à l'égard des 
autres, car en slave, étymologiquement, allemand veut dire muet. 
Pour toutes ces raisons, MM. Mirski et Tzonev ont débattu 
sérieusement cette question dans la dernière livraison de la re- 
vue bulgare Bolgarska Sbirka, entièrement consacrée au con- 
grès slave. 

M. Mirsky préconise l'emploi de la langue russe et exprime le 
désir que chaque livre destiné à être répandu dans les pays 
slaves soit d'abord publié en russe, mais qu'il soit imprimé en 
caractères latins ainsi que le font les Polonais et tous les peuples 
slaves de confession catholique. M. Tzonev comprend que, pour 
arriver à posséder une langue commune, il faut avoir d'abord 
un alphabet commun, et il propose que tous les Slaves étudient 
les deux alphabets, le latin et celui de Cyrille qu'emploient les 
Russes, les Serbes et les Bulgares. Cette dernière proposition 
est acceptable pour les classes cultivées, où l'on parle le français, 
mais il est peu probable que les Polonais consentent jamais à 
apprendre l'alphabet russe, surtout tant que les nationalistes 
poursuivront leur politique étroite et haineuse. 

— On sait qu'Ivan Tourguénev au commencement et à la fin 
de sa vie a été très lié avec Tolstoï, bien qu'une brouille assez 
grave les ait séparés un certain temps, et que l'intervention de 
beaucoup d'amis ait seule pu empêcher un duel. M. Serguéienko, 
dans un ouvrage consacré à Tolstoï, et que publie la librairie 



OBOHIQVB BOta 421 

ObfjuHMmêt. Jonne dct détBlU InëdiU sur les catuet de ce dissen- 
timent. Au printemps de iS6a. Tolstoï vint en visite chez 
Tourguénev. dans sa propriété de SpntkoC. et exprinu le désir 
de connaître le dernier ronMUi de aoa éniik. Péns §t mfÊmti, 
que celui-d venait de terminer. Léon W cobévH c h n'ainflit pat 
à écouter la lecture à haute voix, il fut donc convenu qu'on lui 
donnerait le manuscrit i lire. 

Après le déjeuner, au salon, oà se trouvait un large et long 
cuMpé empire, que Tourguénev avait surnommé « le ùibrlcant 
de sommeil », tout fut préparé pour assurer un complet confort. 
On dUMi Jusqu'à la da ra lèw moucbe. on mit à la portée de 
Tobial dat dgaïas da choix at aa hobaoo favorite. Puis Tour- 
guénev apporta le manuscrit de son chef-d'œuvre. Phts H 
enfants, et se retira sur la pointe des pieds. Tolstoï s'étendit 
sur le divan et se mit à lire. Etait-ce l'influence d'un trop succu- 
lent déjeuner ou celle du « Cihricant de sommeil ». toujours est* 
il que le roman parut au lecteur si ennuyeux, qu'après avoir 
tourné quelques feuillets, il s'endormit profondément. Tout à 
coup quelque chose le réveilla, il ouvrit les yeux et aperçut le 
doa da Tourguénev qui s'éloignait. 

Lorsque las deux romanciers se retrouvèrent à la salle à 
mangar. Tolstoï sentit qu'un froid s'était glissé entre eux. ils ne 
p o u v ai e n t plus se regarder en îàct et évitaient de parler de 
Pè9m tt tnfâmU, Néanmoins Ils se rendirent de compagnie chez 
le poète Fét A tiOila. Tourguénev raconta que l'institutrice da sa 
flUe. une ascaOante Anglalaa, plaine de ccMir. habituait ton 
élève à visiter les pauvres et à prendre leurs vêtements déchirèa 
et usés pour les raccommoder. 

— Et vous trouvât cela bien? demanda ToUlol. 

— Sans doute, ceb fait connaltia à la Manlidlrlce fai vraie 
miserr 

— kA moi. je trouve qu una jaune fùlim béan habillée, qui tient 
sur SCS genoux des hafdaa nlaa aC puantes. Joua la oomédla.... 

— Je vous prie de ne pas parler de la sorte ! dit Tourguénev 
dacolèia* 



422 BIBLIOTHÈQUB UMIVIR8ILLB 

— Je continuerai, puisque c'est mon opinion. 
Blême, hors de lui, Tourguénev rugit : 

— Si vous ne vous taisez pas, je vous casse la g.... 

Et se prenant la tête entre les mains il courut dans une autre 
chambre. 

Les amis de Tourguénev pendant longtemps ont refusé d'ad- 
mettre qu'il ait employé cette expression trop vive, mais Tolstoï 
encore tout dernièrement en a confirmé l'authenticité. 

Léon Nicolaévitch exigea des excuses. Tourguénev, dans une 
lettre très courtoise et parfaitement digne, s'excusa, mais par 
une série de mésaventures ce pli ne parvint pas à destination. 
Tolstoï écrivit alors une seconde lettre à cheval par laquelle il 
provoquait Tourguénev en duel. Celui-ci crut que c'était la ré- 
ponse à la lettre où il présentait ses excuses, et il se rendit 
aussitôt au lieu désigné pour la rencontre. Mais il n'y trouva 
personne; Tolstoï, dans l'intervalle, avait reçu la lettre et 
considérait l'afifaire comme terminée. Que serait-il arrivé, si après 
Pouchkine et Lermontov, pour un sot malentendu, la Russie avait 
encore perdu en duel un de ses deux plus grands écrivains? 

— Dans la Roussko'é Bogatstio, M. Roussanov, qui a pu voir aux 
archives la correspondance de Tchernichesvki, nous donne une 
étude très caractéristique de la vie de cet homme de génie dont 
la destinée fut si cruelle. L'article est intitulé Tcbemichevski en 
Sibérie. Dans les lettres que le grand écrivain adresse du bagne 
à sa famille, on sent une tendresse touchante, le désir constant 
de ne pas attrister les siens par le récit de ses souffrances. Il leur 
donne toujours l'assurance qu'il se porte à merveille. 11 est 
même prêt à se sacrifier pour que ses proches n'aient pas à 
souffrir à cause de leur parenté. Ainsi, il cherche à persuader à 
sa femme qu'il est un être indigne et qu'elle ferait bien de rom- 
pre tous liens avec lui. Il va sans dire que ce plan généreux 
échoua, parce que sa femme et ses enfants le connaissaient et 
l'aimaient. 

Il est curieux de noter la différence que l'auteur de Qtu faire? 
établit entre les rapports qui doivent exister de mère à fils ou 



4SS 

«k pèft à fib. En répomt à uim lettrt d« ton endnt qui lui 
annonçait ton départ povr la fuarraturco-nistc. Tchemichcvski 
lui écrit : «T«t exprtsiiont: «txcusez*moi...», «je vous prie da 
m'excuier. » s'adreaiant à loa pèie. ne ma tamiilant pat à leur 
place. Le pérc n'a pat beeoin que aon AU toH uttra-fitpectiiaux 
envers lui, il peut s'en passer, le père n'est qu'un ami ; la mère 
est tout autre chose, c'est un étresacré. car au point de vue moral 
le sentiment de la mère envers ses entints est tout autre que 
celui du pcre. U y a aussi le point de vue matériel, et à ce point 
de vue aacort. la mère est un être sacré. Ne t'imagine pas. mon 
cher, que je te &is la morale pour te prêcher qu'il dut aimer sa 
mère.... Non. )c pense que c'est superflu. Je te dis cela simple- 
ment pour te dire comprendre quelles sont mes Idées sur le r61e 
du père, c'est un ami. » 

M. Roussanov nous dit entendre que Tchemichevski. dans 
une série de lettres, a donné des apprédatiofis sur las prindpalaa 
publications de l'époque et se montre plutât sévère. En revanche 
Il coosidéffait Nakrassov comme le plus génbl et le plus oobla 
des poètes nisaas. Ayant appris au bagne que Nekrassov sa 
mourait. Tchemichevski pria un de sas amis de lui dire en quelle 
hanta estime il le tenait. De son cM. le poète mourant fit savoir à 
son ami de Sibérie que rien au monde ne pouvait lui être plus 
ag rè ab l a que de se sentir apprécié par celui qui expiait au bagne 
ses nobles eflbrts pour obtenir l'émandpation das ssrd avec U 
terre. 

— La grande ro manci è r e qui vient de mourir. M«* Bllaa 
Or»8du>, écrivait en polonais, et cependant nous r s s sa n t otti 
sa parte comme un d^uil nationaL Son talent était trop large 
pour rester con6né dans las Umitsa de sa patrie et depuis long- 

ses romans. EUe a commencé à écrire très jeune. Son premier 
récH:HûÊtà9émmmit»ét/mmmêétà publié en 1866. dans la 
S mm ti Ê u iUmttwiê de Varsovie. « Avant cette nouvelle, raconte 
M** Ormmko dans son autobbgmphie. j'ai écrit trob romans 
dost les titres Indiquent mon état d'esprit à cette époque; 



424 BIBUOTBÈQUB UNIVXSSILLl 

c'étaient Raviné, Les hommes et les vers et Gustave Wasa. En 
outre, étant une admiratrice enthousiaste de Mirabeau, je lui ai 
consacré une étude. J'ai brûlé ces volumineux manuscrits, bien 
qu'ils m'aient coûté deux années de travail, parce que j'ai étudié 
à fond l'histoire de la Suède, et l'histoire de la Révolution 
française pour mieux connaître mon grand Mirabeau. » 

Tolstoï a dit quelque part que pour être un grand écrivain, il 
faut avoir quelque chose à dire, posséder une forme individuelle,, 
de la sincérité, et savoir communiquer son émotion aux autres. 
M"»« Orzeszko a possédé certainement ces trois qualités, mais 
peut-être pas à doses égales. Tout en étant un pénétrant psycho- 
logue de l'humanité, elle manifeste dans toutes ses œuvres son 
âme polonaise. C'est comme les œuvres de Chopin qui, malgré 
leur grand souffle universel, nous font sans cesse penser à la 
grandeur et à la décadence de cette infortunée nation, laquelle 
d'ailleurs n'a pas encore dit son dernier mot. 

A côté des mœurs polonaises, M™« Orzeszko s'est attachée à 
peindre celles des juifs si répandus dans ces provinces. Malgré 
tout le réalisme de ces tableaux, devant l'abnégation et les 
souffrances de ces humbles et de ces persécutés, on se sent 
ému de pitié et pénétré de la poésie qu'exhalent Samson U Fort 
et Meyer, deux récits qui ont été traduits en français. 

M"« Orzeszko résume elle-même en ces termes modestes 
l'appréciation de son talent : « Le soleil donne la vie à tout ce 
qui existe sur la terre, et nul n'osera lui comparer l'éclat d'une 
bougie. Pourtant la bougie aussi est nécessaire à l'homme. 
Eh bien! que ma petite lampe, insignifiante en présence du 
soleil, continue à brûler. Peut-être, les jours de froid et de 
misère, quelqu'un pourra-t-il se réchauffer à sa faible flamme.» 

Les touchantes funérailles qu'une foule considérable d'admi- 
rateurs ont faites à ce regretté écrivain montrent que nombreux 
sont ceux qui recherchent la clarté vivifiante de « sa petite 
lampe. » 

— La mort de Balakirev vient de réduire le « Groupe puissant >► 
à un seul survivant, M. César Cui. Là Bibliothèque Universelle a 



anomQUB mum 42$ 

consacré à Babkircv une étude détaillée <. Il n'était pas un 
auteur fécond et dans le concert qu'ont vient de donner à sa 
mémoire on a pu jouer presque la totalité de ses «uvrti, mmi 
célébra poème s3rmphoniqiie Tmmm, ta fraadloia SymlkornSê. 
son t a b lea u reuateal Bm Boè è m tt ta imtaisfa Mâmh, L'tofluaoca 
de Balakirev sur Técole russe est Incontestablement très forte, 
pourtant Rimsky-Korsakov dans son Jomntél Atutitsi, dont j'ai 
déjà parlé, indique aussi les ombres qui l'accompagnent : 

«I n est bors de doute que pour César Cui. de même que pour 
Mo u saor gs ki, Balakirev a été Indispensable comme conseiller, cri- 
tk|ua, rédacteur et maître ; sans lui. ils n'auraient pu âiire un 
pas.... Or, il n'est pas douteux que sa manière de gukler. de 
contrôler des compositeurs peu solides sur leurs jambes, marque 
d'une emprainta commune leurs œuvres, bien plus que ne 
l'eussent Ciltlaa laçons d'un simple et indifférent professeur de 
contrepoint. Cette manière de traiter des élèves amis était-elle 
bonne? Selon moi. elle est absolument mauvaise. De tous ses 
d itdpks -^mis, j'étais le plut Jaune, je n'avais que di x s ep t ans.... 
Dès la pftmier jour, il mt donna une symphonie à composer et 
me coupa ainsi la voie du travail préparatoire et de l'élaboration 
de la technique. Bt moi. qui ignorab jusqu'aux noms des inter- 
valles et daa accords, qui en harmonie n'avais cnteiulu parler 
qot de la fiuneuse défrasa des octaves et des quintes parallèlaa, 
qui n'avais aucune kléa de ce qu'est le contrepoint double, une 
cadence, une préparation, une période, voilà que je ma mats à 
composer une symphonlel • Si nous jugeons la méthoda 00 
l'absence de méthode de Balakirev par ses résultats, c*aat-è-dlfa 
par les œuvres que nous ont données ses glorieux dladplaa, 
Bofù CoJommap, Sékéào, la PtkoimÊûmt, Amisr, etc., noua devons 
admettra qu'aprèa tout aile n*aat pas trop mauvalaa, puisqu'elle 
a favorisé la dévaloppament d'individuattléa 
dahors de la routine. 

^ U 



426 BIBLtOrHÈQUB UNIVERSELLE 



CHRONIQUE SUISSE ALLEMANDE 



Beaux-arts à Zurich. — Une fête de musiciens. — Congrès de néo-philo> 
logues — Le jubilé de l'université de Bàle. — A propos de Zschokke. 
— Une nouvelle édition des poésies de Leuthold. — Romans et nou- 
velles. — Un manuel suisse d'histoire de la littérature. — Publications 
nouvelles. 

Dan? la tâche du chroniqueur il y a des périodes d'abondance 
et de disette qui sont comme les vaches grasses et les vaches mai- 
gres de la Bible. Cet été, c'est plutôt la période des vaches maigres 
qui domine. Il y a longtemps qu'on n'a publié aussi peu de livres, 
surtout de livres de valeur. Il est vrai qu'à Zurich et à Bàle 
quelques manifestations intellectuelles et artistiques intéressantes 
ont retenu l'attention : inauguration de musée, fête de musi- 
ciens, congrès de philologues et jubilé universitaire. — Mais là 
encore, à part le congrès de philologues, on n'a point eu de ces 
publications importantes qui. en perpétuant le souvenir d'une 
fête, en prolongent quelque temps l'écho. Nous eussions aimé par 
exemple qu'à propos de l'inauguration du nouveau musée des 
beaux-arts de Zurich un critique ou historien d'art nous fît 
l'histoire artistique de sa ville natale. Cette histoire est, en effet, 
fort curieuse. Non pas que Zurich soit ce qu'on peut appeler 
une ville d'art. A part Gottfried Keller, elle n'a pas produit un 
artiste de réputation universelle. Mais ses habitants, ses bour- 
geois enrichis surtout, ont toujours été des amateurs éclairés. 
Qyelques-uns d'entre eux, les Hess, les Werdmiiller, les Schult- 
hess von Meyss ont collectionné des tableaux, des statues et 
des gravures qu'ils ont légués plus tard à la ville. En 1787, ces 
bourgeois fondaient une société, la Kunstlergesellschaft, qui par 
ses acquisitions d'objets d'art, par les expositions qu'elle organi- 
sait, a grandement contribué à développer le goût du beau dans 
la population. Et c'est cette société qui a construit le nouveau 
musée qu'on inaugurait l'autre jour. 



âfiiMâwn» 4J7 

Je ne pub pas dire que ce muiéc me ravine partlcttlièrement. 
Ses murs en pierre blanche paraissent bien nus et le petit édi* 
cule qui lui sert d'entrée n'est pas d'un «M très gndeux. Mab 
lintéfiturfocat supérieurement aménagé, avac goM tt d'imt 
manièfa éléf;aiitB, sobre et discrète. Là las toilas, bien «ipoaèat. 
prennent toute leur valeur. Blés to avaient besoin. Entasaèas 
jusqu'alors dans un édUka étroit. - le KûmalergûtU, près du 
Mytsdmicum — reléfoéas paribis dans les combles où, tatilt 
de pbot.ciks restaient aofMtias dans dascaiisas, on las ignorait. 
Aujourd'hui qu'elles s'étalent sur les murs spacieux du nouveau 
musée, bien éclalrèaa. las Zitricois sont Isa pranlars à s'éton- 
ner d'avoir poaaédé tant da trésors sans t'en dontsr. 

Lcs«uvrasqui. naturellement, dominent sont celles de maîtres 
zuricois et suisses du xvtti* et du xix« siècle. Les vieux maîtres, 
eux. ne sont guère représentés que par le vigoureux portrai* 
tiste Hans Asper. mais Salomon et Gmrad Gessner. Reinhard. 
Freud wei 1er. Anton Graf. Ludwig Hass, Conrad Grob. Adolphe 
SUbli, Rodolphe Koller. Buchser. StOckalberg. 
Bôcklin. Segantini.HodleretWelti 
de leurs meilleures œuvres. Dès maintenant Zurich, que les 
ADamands sa plaisaient s nommer au xvtti* siècle l'Athènes de U 
Limmat, aura un attrait de plus. Le poète Adolphe Frey. qui a 
lu de beaux vers à l'inauguration du musée, l'a dit avec éclat. 
célébrant las prodigaa que l'Art, ce Protée étemel, (ait accomplir 
à une ville au cours das siècles : 

U« Protêt MtTMl eM twtx 
De M fenMrMvaglaM 
Vert M fbrvM Mwele. Cm fart 
Avec le iMne «c dMaee dut le 



^ Le goôt de la musique ches les Zuricois ne bit point tort 
»o goût das arts pbstlquaa. Au contraire. A peine étalent-ib 
sortb de l'inaugmllM da bur noaèa qn'lb ranvidant dana 
burs murs, en mm gnmda Mi imiricab. ba oonporitaufs laa 
plus noiolras da riMurs adualb. Las Prançab. à vrai dire, man- 
quaient à l'appaL (kf'lb sa laaauwût. Laa maltria qu'on a enten- 
pour gwmaniquas qua lauff noma partbsant. venaient de 



428 BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSSLLB 

tous les pays : de la Suisse, de l'Angleterre, de rAmérique, de 
l'Autriche et de l'Allemagne et, parmi ceux qui se sont produits, 
tels que Richard Strauss, Max Reger, Arnold Mendelssohn,. 
Hermann Suter, Théodore Blumer, Hans Huber, F. Delius» 
Karl Weigl, Karl Martin-Lœffler, F. Klose, W. Braunsfeld^ 
Kodaly, Emile Frey, ce ne sont pas les Allemands qui dominent. 
Bien mieux, on a pu constater que leur influence, si prépondé- 
rante autrefois, va en s'aflfaiblissant. D'autres souffles à l'heure 
actuelle se font sentir, des souffles latins, surtout chez ceux qui 
cherchent des voies nouvelles. 

Mais ce qu'il faut retenir particulièrement de ces fêtes, c'est 
le rôle prépondérant qu'y ont joué les musiciens suisses. Notre 
jeune école si pleine de promesses s'y est fait une place 
d'honneur. Un critique musical qui le constatait, M. Gustave 
Doret, en tire un bon horoscope pour l'avenir. Il est vrai que 
Zurich a fort bien fait les choses et qu'elle n'a rien négligé pour 
mettre en valeur les musiciens. M. Doret l'a dit aussi : « Ce qui 
domine dans les journées des fêtes de Zurich, c'est l'admirable 
organisation de notre métropole musicale. » 

— Les néo-philologues qui, après les musiciens, sont venus à 
Zurich ont fait moins de bruit, mais une besogne bonne et utile. 
Je ne parle point des nombreuses conférences qui alternaient 
avec les fêtes et banquets qu'on a trouvés fort joyeux, comme 
il convenait à la société romane le Gaysaber, qui avait pris l'ini- 
tiative de la chose. Je veux parler du beau volume Festschrift 
:(um 14. Neupbilologentage in Zurich jçio^, qui contient qua- 
torze mémoires originaux de philologues suisses. Les sujets les 
plus divers y sont traités, depuis les études les plus spéciales 
sur les patois romans et suisses allemands, jusqu'aux larges 
synthèses linguistiques et aux études générales de littérature 
comparée. Signalons parmi les morceaux les mieux venus 
Edouard Gibbon et la Suisse, par Gustave Schirmer ; Les œuvres 
poétiqms de George Mereditb, par Eugène Frey; Les rapports de 
Chateaubriaud et de Milton, par Ernest Dick ; Lidèe de la régénéra^ 
lion nationale cbe{ les prosateurs espagnols modernes, par Wilhelm 

* Verlag von Rascber, Zurich. 



anomQini woun allimaiim 4JQ 

Dcgca ; Rûmdts m/ânima, herctmm, jnut H mmpmmpùioii /iir«f- 
âm, p«r Arthur Rosiat; Ràgmtim Umgmùtiqm, ptr Louis Gau* 
chat ; Sm ksfimUécm H Us tk&rpn étm Ut Ctùom t o mm tèu , 
par G. Pult 

Toutes CM études, qui soctcnt des spécialités où s'enferment 
volootlerf les philologues. oOtnt l'intérêt le plus vif; let gant 
cultivés y trouveront plaisir et profit. 

— Les BàloUoot célébré par des lètes modestes le quatre-cent- 
cinquantième asalvwHlre de fondation de leur université. Ils ont 
eu raison. Le plus beau fleuron de leur couronne intellectiielle 
est cette école qui. fondée en 1450 par le pape Pie II, le uvant 
humaniste Aenaas Sjflvius, n'a cessé de prospérer au cours des 
siècles. Cest que les Bàlois ont Ciit leur chose de cette école 
qui fut toujours mélèa étro it ement aux destinées de la cité. Jean 
de Mollcr remarque dans son HiOoift de la Cm/èàèfÊtiom tmiat 
que deux choses ont 6iit b gloire de Bàle : son université, place 
de libre recherche dont les savants ont toujours largement usé, et 
ses fan p r ira eries. L'université ne fut jamais une tréa grande école 
eteocofv aujourd'hui, parmi les universités suisses, elle n'occupa 
point la première place par le nombre de saa étudiants. Mab les 
Bilob savent que le nombre des étudiants ne tUt pas la valeur 
^tm établisaement.;Us ae aa sont pas davantage souciés de la 
loger dans daa b Hlm a wts somptueux. Eux qui pourraient à 
t r star des Américains construire des palais, ils ont gardé cette 
vmile demeure de science telle qu'elle existait au siècle passé, 
avec de petites salles aux murs noircb et n'ayant pour toute 
parufi que son admirable situation au twrd du Rhin. L'essentiel 
pour eux est que b science qu'on distribue dans ces salles soH 
de bonne qualité. Et de ccb, on n'en peut douter. Toujours les 
bourfaob cossus qui appréciaient b réel et non l'apparence ont 
cherché à s'attacher des ssvants de premier ordre. Dans leur 
école on a vu tour à tour profawsr. pour ne dàn que les der* 
nbfs, Jacob Burckhaidt, de Welte, WacknamagaL Schonbetn, 
Fnni Overbcck et Frédéric Nbteache. Et c'est là une couronne 
qui vaut toutes las courMuiaa da nmida. 

— Une booM aubthia pour Isa bcttufB tttisaaa est b publl- 



430 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

cation des œuvres littéraires d'Henri Zschokke dans la belle 
collection Goldene Klassiker Bibliotbek ^ . Zschokke reste avec 
Gotthelf le plus populaire de nos écrivains. Bien mieux que 
Gottfried Keller et G. -F. Meyer qui, pour être goûtés, demandent 
une certaine culture, Zschokke est compris des toutes petites 
gens. Ses Heures de recueillement, ses Récits d'histoire suisse, ses 
nouvelles et ses romans se lisent encore dans la campagne et 
rares sont les maisons de paysan où on ne les rencontre pas. 
Merveilleux éducateur, Zschokke sait comme personne atteindre 
rame des foules. Allemand de naissance, il n'eut qu'à fouler 
notre sol pour se sentir chez lui ; du moins s'imprégna-t-il de 
nos idées et de nos mœurs au point qu'il est devenu l'incarna- 
tion de l'écrivain suisse. Bâchtold remarquait que ce qui fait 
l'écrivain suisse, c'est l'esprit moralisateur, civique et bourgeois. 
Zschokke possède à un degré éminent ces qualités. Bras droit 
de Pestalozzi dans une œuvre éducatrice, il considéra toujours 
le métier d'écrivain comme un sacerdoce. Rien n'était plus loin 
de sa nature que la conception de l'art pour l'art. Ecrire, pour 
lui, était agir et agir moralement. Sa philosophie n'était sans 
doute pas transcendante : elle ressemblait à celle du bonhomme 
Richard, de Benjamin Franklin. Mais comme elle est efficace 
sur les masses ! Dans son Village de faiseurs d'or, dédié « à de 
bonnes écoles de campagne et à des gens raisonnables», Zschokke 
veut inculquer à ses lecteurs combien il est essentiel d'avoir une 
bonne tenue de maison, condition première de l'ordre, de l'ai- 
sance et du bonheur. Dans le Fléau de reau-de-vie, il peint, à la 
manière de Gotthelf, les ravages que la boisson peut faire dans 
une honnête famille. Dans Maître Jordan , il s'efforce de prouver 
aux ouvriers qu'un travail manuel ne doit pas être fait purement 
machinalement, mais que le cerveau doit y avoir sa part. Et 
toutes ces leçons de choses, pleines de bon sens, de bonhomie 
et de finesse, portent, soyez-en certains. 

Il faut donc féliciter les éditeurs berlinois d'avoir publié cette 

* Zsekokkts Wtrkt in zwôlf Teilen. Auswahl aus den ErzAhlungen. 
Herausgegeben mit Einleitung und Anmcrkungen versehcn von Hans 
Bodmer. Berlin und Leipzig, Deutaches Verlagshaus Hong & C*. 



ALLOCAlfDI 451 

éâMon populaire det noovelkt et romans de Zachokke. M. Hms 
Bodmer. président du Lcscxirkel d'Hottingen, a choisi les «unes 
avec discernement et goût. En quatre fort votooMi raliét et 
d un prix très modique, il a donné toutes les nouirvUet tt rèdt» 
de Zschokke qui méritent de vivre, /flwafàaw Froek, La 
emim, PdUm kéttûim, Dtr Fttùo/vom Ammt, Aééhek éts 1 
' - "-«wirDÛESMlif et d'autres romans historiques plus ou moins 
s de Waher Scott qui ont f^t les déficts de nos pères et 
que nos entants lisent encore avec plaisir. Un grand soin a été 
apporté à réfadxwatlon de cette édition, hien imprimée, sur beau 
papier et ornée de portraits et de bc-similé d'autographes. 
Ajoutons que M. Bodmer y a joint une excellente étude tttlé» 
raire qui ne surfiit point les mérites de ZschoMce et lui assigne 
sa vraie place parmi nos écrivains. 

— Nous p oaaédon i plusieurs éditions de Leuthold. mab il 
n'en est aucune qui nous satisiasse pleinement. On sait que le 
poète ne publia de son vivant d'autres vers que quelques poésies 
dans le Mêmtymff DieHêrhmcè de Geihel en 1863 et des traduc- 
tions de poètes français (Fim/ Bmcbew ftâm^pmektf Ljrrik) qu'il 
fit paraître la même année en collaboration aussi avec Geibel. Ce 
dernier avait alors jugé que tous les vers de Leuthold ne pou- 
vaient ctre imprimés tels qu'ils étaient et il en avait corrigé un 
certain nombre. Avait-il eu tort, avait-il eu raison ? La choaa 
parait pour le moins douteuse. Mab ce qu'il y a de plus Adieux» 
c'est que cet exemple fut suivi par Féditeur de Leuthold, le pro- 
fsaseur zurichois jacob Bichtoid qui. dans le recueil des vers du 
poète qu'il publia à Frauenfeld. chex Huber. en 1879. se permit 
d'an modUltr un grand nombre soi-disant pour les amélionr et 
supprima des pièces entièfts. 

C'était prendre, il fsut l'avouer, des libertés twsslvs à 
regard d'un poète dont la valeur était àkjk alon raconnue. Il 
n*en est pas moins vrai que. dans les éditions s ubséqu e ntes, lea 
correctiotts de Bichtold subsistèrent. En 1906 pourUnt. l'édi- 
teur Huber publiait une cinquième édition de ces poésies dans 
laquelle il donnait le poème épique H m m t l â l , qu'on avait tou* 
jours omis. CcUit un progrès. Cetlt année. rinsel-Veriag de 



432 BIBUOTHÈQUB UNI 

Leipzig entend nous donner une édition complète et exacte des 
poésies de Letuhold d'après les manuscrits originaux ^ Y a-t-elle 
réussi ? Du moins nous avons le texte authentique de l'auteur et 
c'est déjà quelque chose. Ensuite, point de commentaires, point 
de notes, point de préface, aucun de ces appareils d'érudition 
qui alourdissent et défigurent souvent un poète, et c'est beau- 
coup. Un poète est fait pour être lu et il faut laisser les gloses 
aux érudits. A cet égard on ne peut souhaiter édition plus élé- 
gante et mieux conçue que celle de l'Insel-Verlag. On sait com- 
bien cette maison se distingue par la beauté typographique de 
ses livres; avec Leuthold elle s'est encore surpassée. Les cri- 
tiques, dont le métier est d'éplucher un texte pour en souligner 
les peccadilles, pourront bien relever çà et là quelques inadver- 
tances, mais cela n'empêche point que nous avons enfin ce qui 
nous manquait jusqu'alors, une édition digne du poète. 

Car, quoi qu'en disent certains historiens de la littérature alle- 
mande, Leuthold est un grand poète. Proche parent de Baude- 
laire et de Verlaine, son âme inquiète, nerveuse et agitée s'est 
exprimée en vers d'un accent si personnel qu'on chercherait 
vainement leurs pareils chez d'autres poètes allemands. Gottfried 
Keller l'a dit en termes excellents : «Son livre est quelque chose 
de nouveau et ce quelque chose de nouveau réside dans sa per- 
fection. » 

— Nous avons eu de la joie à annoncer un nouveau talent, 
M. Félix Mœschlin, l'auteur d'une forte étude de mœurs pay- 
sannes, Dû KônigschmUds. M. Mœschlin vient de faire paraître 
un nouveau volume, Hermann Hit:(, qui nous laisse un peu per- 
plexe. Non pas que le talent de l'auteur y paraisse en baisse. Au 
contraire, on le retrouve en un certain sens plus mûri et plus 
concentré. Le style, toujours plastique, est très vigoureux et 
l'action du récit marche au but sans lenteur, tenant constam- 
ment le lecteur en haleine. Ce que nous reprochons au jeune 
romancier, c'est de n'avoir point fait une œuvre assez objective. 
Son premier récit, très impersonnel, nous donnait comme un 

* Heinrich Leutholds Gedichte. Nach den Handschriften wiederhergestcllt. 
Leipzig, 19 lo. 



CMftOXlQCB tOIMt ALUMAIUMI 4S5 

aniëre-goût des romftiis d« FUuiMrt Duis Cê oouvmu. au con- 
traire, il intcnrlot à foui momtot pour noot npottr tes Idées, 
et ce qui crt pis encore. Ciire des théories. 

L'hiftoife peut serésunsrcnciiHlqiiesiiioCs: uo jeune Suisse, 
arcbllBCli génisl. qtiitts m vOto Mtale AMnbuff po«ir aller 
chercher fortune à Berlin. Là il ne tarde pas à dire de cruelles 
expériences. Son talent trcs rtcl est exploité par des hommes 
d'afiUres sans vergogn e et k jeune Suisse, dont l'idéal est très 
élevé, lecoue la pouislère de leurs bureaux, en se jurant de 
n'avoir plus jamais alfiire à eux. Mais la vie est là qui le guette. 
Dans une promenade publique il (ait la rencontre d'une jeune 
ftlle dont 11 s'éprend et qui devient sa femme. Nature perverse 
et tout utilitaire. celle<i. dont les goûts de luxe sont grands, 
pousse son mari à se mettre aux gages de ces exploiteurs, et. la 
mort dans l'àme. celui-ci y consent, parce qu'il dut de l'argent 
et même beaucoup d'argent dans le ménage. SI encore le pauvre 
homme était heureux t Mais sa femme le trompe et il l'apprend. 
Bien mieux, il acquiert la conviction que l'endnt qu'il a d'elle 
n'est point son propre enfuit. Alors, avec un sursaut d ér>ergie. 
Hermann Hitz. qui dans le fond est resté une nature droite et 
saine, se r ew sliit et il parvient, après avoir divorcé, à recom- 
mencer une vie nouvelle digne de l'idéal qu'il s'était proposé. 

Le sujet, s'il avait été traité sobrement, eût pu donner une 
ceuvre fort belle. Malheureusement Félix Moeschlin le parsème 
de digressions d un goOt parfois plus ou moins doutaux dans 
lesqutllas son héros ou l'un des personaagM du livre exposent 
leur point de vue sur l'art et sa mission civilisatrice, sur l'amour 
libre, sur l'antimlBtarlsaM. sur l'organisation défectueuse de la 
société actuelle, sur Pndlnand Hodler, Incarnation du véri- 
table artiste subse et autres sujets sembiabiai. Il y a beaucoup 
de verve dans ce roman, mais l'abondance verbale y est aussi 
trop grande. Les Kf lm ig t f èmt àt nous avalent (Ut sapérw 
un art plus sobft et plus coooaotré. Pmt-étre n'est-cn-là qu'une 
crise dans b croissance de l'auteur. M. Mceschlin est jeune et il 
doit sa garer de certains déiMiU de jeunsais, de sa dcilité 
■Mi. tnav. ux al 



434 BIBUOTHÈQUB UNIVERSELLE 

surtout, qui pourrait lui jouer de mauvais tours. Elle en a joué 
à d'autres débutants aussi bien doués que lui. 

— Sous le titre de Petites esquisses de petites gens, M. J. BUhrer 
a fait paraître chez l'éditeur A. Francke, à Berne *, une série de 
croquis et de petites nouvelles écrits avec soin Jet qui ne man- 
quent pas de fmesse. M. BUhrer ne sort pas de notre pays et 
ce sont nos mœurs de campagne oujde petites cités campa- 
gnardes qu'il fait revivre avec charme. En ce temps de vacances 
où l'on cherche de bonnes lectures qui soient en même temps 
des lectures de bonne tenue littéraire, on peut le recommander 
en toute confiance. 

— M. Adolphe Vôgtlin, le délicat écrivain qui professe la 
littérature allemande au gymnase de Zurich, vient de publier un 
excellent petit manuel de la littérature allemande depuis ses 
origines jusqu'à nos jours-. En 260 pages, il est parvenu à 
condenser l'essentiel sur chaque époque et sur chaque écrivain 
et cela avec une élégante précision, sans trace de sécheresse. 
M. Vôgtlin, qui écrit pour déjeunes Suisses, ne l'oublie point et 
cela mérite d'être relevé, car trop souvent dans nos écoles on 
emploie des manuels d'écrivains d'outre-Rhinfqui apportent des 
idées ne cadrant pas avec nos traditions. Nous espérons bien 
que le petit volume de M. Vôgtlin éliminera complètement ces 
livres. 

— Mme Maja Matthey est un de nos écrivains qui vit à Soleure 
et l'on sait que la Fondation Schiller lui a récemment attribué 
un de ses prix. M"" Matthey, qui a longtemps vécu au Tessin, 
vient d'écrire un roman de mœurs tessinoises, Die guten Willens 
sind^, que nous recommandons vivement à nos lecteurs. J'ai pu 
en goûter le charme lorsqu'il parut en feuilleton dans le Bttttd, 
et M. J.-V. Widmann lui a consacré dans le même journal ur» 
article fort sympathique. Nous avons rarement l'occasion de 
nous initier aux mœurs de nos confédérés italiens : le récit de 

* KItine Skizeen von kleinen Ltuten, von J. Bûhrer. 

* Geschichtt der deutschen Dichtung. Leitfaden fur den Untorricht in dcn 
oberen Klassen der Mittelschulen. Zurich, Schulthess 8c. C", 1910. 

3 Bcrn, Verlag von A. Francke. 



M^ Mattbey. qui est plein de tourlantt bonté et qui est une 
œuvre de bonne tenue littéraire, nous'cn fournit l'occask». Pro- 
fltoiit-cn donc. 

— Le O Dubois, de Berat, nous doniM, tout le titra da/Siten 
et tmlémmi un petit livre qui. publié simultanément en alle- 
mand <. mérite d'être médité par chacun : on y trouvera notam- 
ment sur b morale pratique des pagat éltvéaa. justaa aC ballaa. 

— La dixième livraison du DitUmmain ia mHiItt mitmy 
qui va de SchOdel àSteiner. renferme, entre autres études remar- 
quables, celles sur S^gantini. par M-* Maria Waser ; sur Golt- 
IHad Samper par Hans Stmper ; sur Adolphe Sttbii. par Otto 
Waser ; sur Cari Staufler, par E. Caro. 



CHRONIQUE SCIENTIFIQUE 




Cest un ^t reconnu, maintenant, que le grisou n'est pas la 
cause principale, encore moins la cause exclusive des explosions 
dans les mines de houille. Car U mine de Courricres n'est pas 
grisouteuse, et au surplus toutes les précautions contre le grisou 
avaient été prises. Et i Courriém la catastrophe a été due à un 
coup de poussièras. 11 iiut entendra par là qu'elle a été due à 
llnlUmnatlon de poussières combustibles suspendues dans Tair, 
inflammation qui s'est propagée aussi loin que se rencontraient les 
pouMlèras. et qui étiH fivorisée. au raste, par b ventibtion 
pui wa nl i organbée contra b grisou. Le point de départ du 

Vortrif. Botb. A. r^«acà« 

bMifcr^t^jnAM. K««ifiert vea O» Cerf Brvni Prvlbe- 
2irfck 2dÉMe UibniBg. rrMMaM< Haber ft C> 



43^ BULIOTHÈQUS UNIVERSELLE 

phénomène, d'après les expériences faites à la station d'essais 
de Liévin, sous la direction de M. TafTanelfest une petite explo- 
sion, de grisou par exemple ou de dynamite. L'ébranlement de 
l'air soulève un nuage de poussière ; la flamme de l'explosion 
met le feu à celle-ci : et voilà le phénomène mis en train. 

Naturellement, il ne peut commencer que s'il se trouve de 
certaines poussières, en de certaines proportions, sous certaines 
conditions. Et il ne se propage pas invariablement de la même 
manière. Si la combustion des poussières est lente, la flamme 
avance lentement, et s'éteint vite, ne pouvant soulever de 
nouvelles poussières. Si la combustion est rapide, au contraire, 
on a une explosion qui se propage et se prolonge indéfiniment. 
Il n'y a pas de raison pour qu'elle s'arrête avant d'avoir par- 
couru tout le réseau de la mine. 

L'expérimentation, toutefois, montre qu'il y a des raisons 
d'arrêt, et le moyen d'en créer artificiellement. 

Une raison d'arrêt évidente, qui se présente aussitôt à l'esprit, 
est l'absence de poussières. Imaginez une galerie sans pous- 
sières : la flamme ne pourra s'y propager. Arrosons donc abon- 
damment. C'est ce qu'a fait M. Taffanel. Mais la pratique n'a 
pas donné les résultats que pouvait faire espérer la théorie. Un 
dépoussiérage, ou un arrosage de loo mètres de long ne suf- 
fisent pas à arrêter la propagation. Peut-on l'arrêter au moyen 
de poussières schisteuses, incombustibles, mêlées à la poussière 
de houille? L'expérience a montré que cela est possible. 
Et M. Taffanel a, par là, été amené à l'idée de barrages spéciaux. 
Il a imaginé des dépôts de poussières incombustibles qui se 
soulèvent en nuages si une explosion se produit, et, par leur 
incombustibilité, arrêtent la flamme. 

II y a bien des manières possibles de disposer les amas de 
poussières; il en est de médiocres, et qui gênent l'exploita- 
tion ; il en est de bonnes, et qui ne la gênent point. Un dispo- 
sitif excellent est celui qui consiste à placer sur les côtés de la 
galerie des planches couvertes de dépôts de poussières incom- 
bustibles : on peut encore mieux placer ces planches au plafond, 
espacées de telles façon que l'explosion fasse tomber toute la 



CMÊOtoQÇÊ tcnnnifiQini 4S7 

poutiièrt. formant une bftrrière à la flamme par foa Ineombut- 
tibilité. Autre procédé : tu lieu de poussières incombustiMaa. 
M. Taflknel se Krt d'eau tout simplement. 

Par les unes ou par l'autre, on peut, en tout cas anéler laa 
•xploaions. en empêcher la propagation. Par les ea périeocaa 
Miss à Uévin. M. Taflknel établit que de tels barragea étabib 
tous les 1 50 métras anvinm mettent, de fKoii très simple* laa 
galeries de mine à Fabcl daa coupa da pousalèra. 

— Un nouveau procédé d'abatage des arbres vient d'être 
inventé par un Allemand. M. H. Gantke. On avait essayé de fils 
méUlUques rendus incandescents par l'électricité : mais le résultat 
était médiocre en pratique. M. Gantlce emploie aussi un fU métal- 
lique ; mais au lieu de le chaufler par le courant, il le chauffe par le 
frottement, en lui donnant un rapide mouvement de va et vient. 
Le fil est une ide sans dents qui par le f rott e me n t s'échaufic. et qui 
brûle le bois au fur et à mesure. La coupe est pariiitement unie et 
b couche de charbon si mince qu'on reconnaît «ans peine tous 
les détails de la structure, et même des maladies du bois. Un 
avantage de la méthode est qu'il n'y a aucun besoin de coins. 
Un autre est qu'il n'y a pas de risque d'encrassement de la 
coupe : le fonctionnement du fil ne produit que de bi fiimèa et 
de la vapeur. L'éledro-moteur s'installe en dehors du rayon 
menacé par la chute de l'arbre et on n'a à le déplacer qu'après 
avoir abattu tout ce qui se trouvait dans un rayon de 100 mè- 
tres. A^-ec cette machine un seul ouvrier (ut deux fois le travail 
de deux hommes ie servant da scie à bras : donc le quadruple 
du travail manuel. Il fiiut 6 minutes pour couper un tronc 
de 50 centlmèlna de diamètre. L'éneffcic peut être fournie par 
une installation hydraulique, une machine à vapeur ou encore 
un groupe électrogèna à aaaence, à défhut da fil électrique. On 
choêsèia selon Isa poaaàblttléa. bien entendu. 

— La Rêmm gémira éf €èmm pmn éi Éfpiifmm éonne à^ rcn* 
seigncmenta I n ti ma a nU sur l'électrocultura par capCation da 
l'électricité atmosphérique, telle que bi pratique M. F. Basty. d'An- 
gars. Pour capter rélactrkité, m. Basty se sert de tiges métal- 
llques terminées par une pointe ncou^erîm A\tn atlia^ inoxy- 



438 BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSELLX 

dable de bons conducteurs. La longueur de celle-ci varie selon 
les espèces cultivées; elle est de a m. pour les plantes à haute 
tige (céréales, chanvre), et de 80 cent, pour les fraisiers, bette- 
raves, épinards. oseille, etc. La tige doit être enfoncée à la pro- 
fondeur normale des racines des plantes. Ainsi la tige de 2 m. 
doit plonger de 40 cent, environ ; celle de 80 cent., de ao cent. 
La zone d'action de la tige est égale, horizontalemement, à la 
hauteur aérienne de la tige : i m. 60 dans le cas de la tige de 
2 m. plongeant de 40 cent. Il faut éviter de placer des tiges 
près des arbres ou arbustes : elles ne serviraient à rien. L'in- 
fluence de l'électricité atmosphérique est double : les graines 
germent plus vite, et la récolte est plus abondante. Ce dernier 
point est le plus important. Le rendement des épinards — com- 
paré à celui du même terrain, non électrisé, servant de témoin 
— est plus que triplé. Celui des fraisiers, quadruplé; celui de la 
mâche, doublé; celui de la salade, triplé. Et ainsi de suite. Il 
faudrait voir, toutefois, si cette augmentation de rendement 
n'entraîne pas un appauvrissement du sol ; s'il n'est pas néces- 
saire de fumer davantage. L'électricité n'est pas un aliment 
végétal : elle peut simplement accroître la faculté à la vitesse 
de la nutrition. 

— La fièvre de Malte est-elle donc en voie d'extension, pour 
qu'on en révèle l'existence dans le midi de la France, et, plus 
récemment en Suisse? Ce n'est guère probable. Il est permis de 
croire qu'elle existait, mais qu'on ne la diagnostiquait pas exac- 
tement. On la prenait pour autre chose. Maintenant, avec la 
méthode de l'agglutination, on la reconnaît très vite et à coup 
sûr. La fièvre de Malte, on le sait, est due à l'introduction dans 
l'organisme d'un microbe qui est fréquent chez la chèvre : par 
le lait, naturellement. Pour la faire disparaître, il faudrait en 
débarrasser les chèvres d'abord. Car ce sont elles qui infectent 
l'homme, et divers animaux aussi. De plus d'un côté on prêche 
abondamment la multiplication des chèvres : mais il faudrait 
veiller à ce que ce fussent des chèvres saines, ne semant pas 
autour d'elles la fièvre de Malte. Nous avons bien assez de maux : 
inutile d'en augmenter le nombre. 



— Qlidquti physldans. oo k Mit. Hdmholtz. Kelvin. ArrKé. 
nius. entre autres, ont pensé que la vie aurait pu prendre nais- 
unce» non sur la terre, mais ailleurs dans l'espAce. d'où les 
germes seraient venus, on ne sait trop comment, sur notre 
globe. On comprendrait que quelque intérêt pût s'attacher à cette 
kçon de voir s'il était évident que la vie n'a pas pu débuter 
sur le globe. Mais rien ne montre que la vie a dû comiiiencer 
ailleurs. Et rien non plus ne prouvant que dans TcspAce 11 y a eu 
des coodhloiis plus fiivorablea. toute cette fiinteisie perd de son 
intérêt sclentiUque. Car on ne simplUle pas le problême en sup- 
posant qu'il a été résolu ailleurs, en un espace dont nous ne 
savons rien et ne pouvons rien savoir d'utile pour le sujet en 



Qpoi qu'il en soit, plusieurs physiciens ont pensé que la vie 
pouvait venir de l'espace, et ont pris la peine de fàin voir que 
les fçermes auraient pu traverser celui-ci sans être tués. M. Pftul 
Becquerel, lui. n'est pas de cet avis. U estime que cet ga mm 
oat dû être soumis à une cause de dettructioa très pidstante à 
laquelle oo n'avait guère pensé jusqu'ici, aux rayons ultra*vio* 
lite dont on s'occupe beaucoup depub deux ans eovIroQ. M. Paul 
Bacqucral a eo iftC coottelé que tous les garmss soumis à lac* 
tioo de ces rayoos périssent rapidement : même quand on aug- 
mente leur résistance «tlflckHamant. par la dassication. le vide 
et le froid. Or. las espaces Intarplanétaires sont très riches en 
rayons ultra-vlolete (contra lesquels las nuages et l'atmosphère 
nous protègent) : U y a donc lieu de penser qu'aucun germe 
vivant ne traverserait Impunément ces espaces, qui sont essen« 
ttcUement Stérilisants. 

— Pubttcatlons nouvelles: U emsirucium et pMi oé f^f Uim . 
par M. R. HÛl (Pkris. Librairie aéronautique). Un opuscule qui 
Intérsssera les adultes autent qu'il amusera les petite, et qui 
lefa mlam conniundre que des articles tedmloues te mode de 
construction dss aèroptenes. - L'êmêhom. par MM. P. Paintevé 
et Emile Boni (IWs. F. Alcan). Msloèrs du plus lourd que l'air, 
avec expoeé des p roblèmes et dss dHilcuHés. «I aparçu de l'ave- 
nir possible. tJne partie de ce livre peut être lue par tous : il y a 



440 BIBLIOTHÈQUE UKIVERSBLLI 

aussi des parties pour techniciens. — Aliénés et anormaux, pa ,r 
J. Roubinovitch (F. Alcan). Un livre de lecture aisée, attachante 
et très d'actualité. Les anormaux se multiplient : il faut élaborer 
des lois sur leur éducation ; lois dont l'application coûtera fort 
cher, et ne donnera sans doute que de médiocres satisfactions. 



CHRONIQUE POLITIQUE 



Les parlements en vacances. — Le traité russo-japonais. — La Russie 
et le slavisme. — L'anniversaire de Grûnwald et la Pologne. — En 
Suisse: le congrès international des chemins de fer; une nouvelle 
voie ferrée dans les Grisons; un mauvais été; à propos des tirs fédé- 
raux. 

Dans la plupart des pays de l'Europe, les parlements partent 
en vacances et les ministres se réjouissent. On sait, en effet, 
que les membres des assemblées souveraines, élus par leurs 
commettants pour légiférer, ne prennent à la préparation des 
lois qu'un plaisir médiocre ; ils préfèrent contrôler, gouverner, 
administrer: le moindre incident provoque une interpellation. 
Les ministères doivent être constamment à disposition, prêts à 
défendre leurs actes, à exposer leurs desseins, à prouver que 
leurs intentions sont pures. Ils sont discutés, attaqués, mal- 
menés souvent ; ils reçoivent des indications, des conseils, des 
ordres ; ils risquent par surcroît, dans les pays parlementaires 
au moins, de perdre leurs portefeuilles. 

L'interpellation à jet continu, telle qu'elle se pratique dans 
certaines assemblées, c'est le transfert de l'autorité executive 
au parlement tout entier; et il faut que le pouvoir présente 
des jouissances bien intenses pour que des hommes d'Etat di- 
gnes de ce nom admettent une pareille confusion des rôles, 
consentent à renouveler sans cesse des explications cent fois 
données, à discuter l'ensemble de leur activité avec le premier 
venu, informé ou ignorant, maladroit ou disert. 



CHSOXIQOI raJXlQOB 44^ 

Heureusement qu'il y a les vacancet. Pendant les vacaocca 
ks ministres gouvernent sans entraves. dcspoCiquement mime 
si ceU leur Ciit plaisir. PiersofUM. — à part patit-itre quelques 
journalistes mal paosasits. — m songa à las rendre respon- 
sables des sinistres qui éclatent, des naviras qui coulent, daa 
grevas qui mettent aux prisaa soldats at ouvriers. Ds peuvent 
donner des ordres, aotraprandra des travaux d'intérêt pubUc 
ou pnvé. favoriser daa régloQS. faire avancer des fonctionnalras. 
nommer des amb i des places sans que l'inéviuble interpella» 
tioo sa produlsa à bqoalla. malgré la phraséologie d'usage et 
laaquelquaa mois tout prêts qui manquent rarement leur cfTct. il 
est quelquefois si difficile de répondre. Et les choses ne vont pas 
plus mal pour cela ; elles vont même sensiblement mieux ; à tel 
point que beaucoup de gens regrettent que les sessions législa- 
tives ne soient pas l'exccptioo et les vacances la régla. Laa fana* 
tiques du parlementarisme, qui étaient la multitude autrefob» 
ne sont plus aujourd'hui qu'une assez mince phalange et si 
Ton chëkha la cause de ce dÎKrcdit croissant, il faut bien s'en 
prendre aux parlementaires eux*mêmes.... Mais ceci est una 
très grosse quaatloo que je ne veux pas discuter aujourd'hui. 

— Dans le monde slave des choaaa se passent qui importent 
à l'histoire. 

Le récent traité russo-japonais a mis sur les dents les jour- 
nalistes de tous pajra. On na Ta généralement jugé que du 
point de vue européan: la Russie, a-t-on dit. libre du cAté de 
l'Orient, va revenir avec toutes ses forces vers l'Occident; elle 
va se poser en proCectrica des Slaves, s'ingérer dans las aflUras 
des Balkans.... Il est probabla que les négociateurs de la con- 
vention du 4 juillet aa sont médiocrement occupés de ces suites 
possibles de leur acte : Ils ont fait avant tout de la politiqua 
d'aflUras at da b politiqua asiatique; iU ont déduit laa coaaé> 
quencaa logiques daa accorda de 1907. Le japon, qui ponidi 
de fait b Corée, a besoin dafa Maodchourie méridionale comme 
débouché pour son c o oMnatto at champ d'activité da sas trai- 
tanu; la Rossia doit ^sposar das chamlfis da far do Nofd pour 
mettre en valeur le tarrHoira Maritiina at aiaiifir das commu- 



443 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

nications rapides avec Vladivostok. Chacune des deux puis- 
sances préférerait sans doute être seule en scène ou n'avoir 
devant elle que la Chine décrépite ; la géographie et l'histoire 
les ayant mises face à face, elles acceptent le partage : il y a de 
la place pour elles deux. En revanche elles estiment avoir fait 
assez de sacifices et répandu assez de sang pour jouir dans ces 
parages d'une situation privilégiée. Certains projets de M. Knox, 
secrétaire d'Etat à Washington, qui proposait, à peu de chose 
près, de neutraliser la Mandchourie, les avait désagréablement 
affectées ; il ne faut pas que pareille chose se reproduise 1 Doré- 
navant il n'y aura plus un mètre de rail en Mandchourie qui 
ne soit la possession de la Russie ou du japon ; les puissances 
qui ont des intérêts là-bas et prétendent profiter de la prétendue 
« porte ouverte » devront bon gré mal gré s'accommoder de 
cette situation et qu'elles n'essaient pas des récriminations, ni 
des menaces! Les ennemis de 1904 s'allient aujourd'hui pour 
défendre «leurs droits»; nul doute qu'ils ne soient de force à les 
faire respecter. 

— Après cela, il est fort possible que la Russie, au cas d'un 
nouveau conflit avec l' Autriche-Hongrie, adopte une allure plus 
résolue que l'année dernière; mais son attitude dépendra moins 
du récent traité avec le Japon que de la bonne marche des ré- 
formes militaires que l'on discute à la Douma et au Conseil de 
l'empire et sur lesquelles l'étranger n'est qu'insuffisamment 
fixé. Nous n'avons d'ailleurs aucune surprise à attendre ; tout 
ce travail a un caractère défensif : il s'agit d'une réorganisation 
d'ensemble, en arrière de toutes les frontières, face à tous les 
adversaires possibles, avec la préoccupation d'affecter à chacun 
des théâtres militaires éventuels des forces appropriées. Et le 
gouvernement que préside M. Stolypine ne cherche pas les 
aventures: à l'extérieur il réalise des accords, à l'intérieur il 
combat pour le principe d'autorité et comprime cruellement les 
peuples qui ne peuvent oublier le passé et réclament un peu de 
vie. C'est la réaction. 

Quant à « l'idée slave » qu'on proclamait avec tant d'ardeur 
voici peu d'années, elle n'est certes pas en croissance aujour- 



OBoiiiQoi rouno» 44S 

d'hui. U récent congrès de Soâa en âUt foi. Ce congfè», dins 
1 idée de let promoliurt, devait grouper let oatloaaUtés fUves 
en un vtUi ensemble et les diriger vert un idéal commun. Peu 
s'en est lalln qu*il écliouàt comp lètwnant : le dé c o ur age m ent 
d une partie des Slaves de la péntmula balkanique qd sa disent 
livrés au germanisme, le mécontentement dea Bolooab en Ucê 
des pco^ de M. Stolypine. semblaient en rendre la réunion 
fanpoirible. Il a eu lieu, mais nullement dans les vastes pro- 
portions qu'on nous avait annoncées et si quelques décisions 
de principe ont pu être prises, c'est grâce avant tout à l'Iiabi- 
lelé du président. M. BobtcheC, qui a écarté du programme 
toute les question politlquea et clôturé les débets au moment 
précis où de graves divergences apparaissaient. 

^ Les Polonais ont fsit bande à part. Tandis que les autres 
Slaves célébraient une idée d'une réalisation loinUine et dimctie. 
la Pologne s'est groupée comme nation et. pour fortiAer son 
courage, a dit appel aux souvenire du passé. La bataille de 
Grûnwald, dont on vient de célébrer le cinquième amiivarMirs 
cantsnairs. est une de ces rencontres qui ont frappé f lmaglnatV m 
des peuples, comme la gigantesque mêlée de Cbàions. en 451. 
où la dvlfitatlon romaine et sas auxIliairM germains ré si stèrent 
victorieusement à la barbarie asiatique entraînée à la conquête 
par Attila, comme la rude bsUille de 7^2. à Poitiers, oùCbarles 
Martel brisa l'oHmsIve de l'islam, toujours victorieux jusque- 
U. GrOnwald. c'est le gruid effort de tout l'élément polonabat 
lithuanien contre l'ofdre Teutonique qui. pour conserver m 
raiion d'être. aflecUit de m croire encore en pays païen, traitait 
ses voisins en barbares, s'aflbrçait de les bolar de rCurope ; 
c'est Tacts d'un peuple qui en a fini avec leatfttnnnemants. veut 
arriver à une existence poUtique et conquérir le respect des 
autres.... 

Rarement bataille (ui piu» acharnée, vo* " y *»^ «^^ ^u^ue- 
vingt mille hommaa d'un cM at cent mBIede l'autre, comme le 
disent certains chroniqueurs, que les Allemands alaot élé vingt 
mille et les Polonais trenls cinq mille, comme le prét e n d e n t 

y\ jutres historien* Il n'immrte : d'un cM& W %' aviit une 



444 BIBUOTHÈQUE UNIVERSELLE 

armée organisée selon toutes les exigences du temps, de l'autre 
une foule, une cohue, mais un peuple aussi. Tandis que, sur le 
plateau du Tannenberg, les chevaliers teutoniques, couverts du 
fameux manteau blanc à la croix noire, encadraient leurs sol- 
dats bien disciplinés, l'armée polonaise et lithuanienne avec ses 
auxiliaires tchèques et valaques se formait lentement dans les 
broussailles de Griinwald. Le contraste était saisissant ; le grand, 
maître, Ulric de Jungingen, se moquait de cette ♦< vile tourbe 
qui sait mieux se servir de cuillers que d'épées », et le roi 
Vladislav Jagello, qui n'avait certes pas peur de la mort, écou- 
tait des messes, prolongeait ses prières dans une petite chapelle, 
au bord d'un étang, et ne pouvait se décider à engager le 
combat. 

Pourtant, quand le signal fut donné, les Polonais, malgré les 
canons braqués sur eux, traversèrent l'espace qui les séparait 
de l'ennemi comme « portés sur les ailes de la mort » couvrant 
leur route de cadavres ; aucune contre-attaque de la chevalerie 
ne put briser leur élan ; et le soir, de la superbe armée de l'ordre, 
il ne restait que des fuyards éperdus et les larges manteaux 
blancs dispersés sur le champ de bataille, semblaient former 
l'extraordinaire linceul d'une tombe gigantesque. Désormais 
l'obstacle était brisé : la Pologne s'élève. 

Tel est le grand fait historique qu'on vient de célébrer à 
Cracovie. Seule, la Galicie pouvait être le théâtre d'une pareille 
fête : ailleurs, dans la Pologne russe ou prussienne, les pouvoirs 
publics eussent singulièrement entravé ces manifestations qu'on 
qualifie de glorieuses ou de coupables, selon que ceux qui s'y 
livrent occupent une place au soleil ou ne sont que de pauvres 
vaincus. Mais, bien que Cracovie soit fort loin de Griinwald, la 
commémoration a été grandiose. Toute la Pologne était là, de 
cœur sinon de fait ; et ceux qui ont vu cette grande fête ne ta- 
rissent pas en éloges sur la correction, la dignité qui l'ont do- 
minée d'un bout à l'autre. Il semblait qu'un mot d'ordre eût été 
donné qui inspirait les orateurs et réglait l'attitude de la foule : 
« Restons calmes, parlons d'union, d'espérance, célébrons 
notre victoire et non la défaite de nos ennemis. » Les journaux 



onomQcc rounois 445 

allemands eux-mèmct racooaaiaient que le « polooianw » a tu 
rester modéré ; tout au plus cooststcfit-Us que b nation polo- 
naise demeure vigoureuse et ardenle et qu'elle n'a lenonoé à 
aucun de ms rêves. Mais il serait étrange d'exiger d'un peuple 
qui célèbre ses hauts bits du paaeé. de renoncer à toute espe* 
rance en l'avenir. 

En Suisae on ne (ait plus de politique. Les Chambres fédé- 
rales se sont séparées i la An de juin ; à leur place est venu 
> installer le congrès international des chemins de fer. Comme 
d habitude, au cours des séances et banquets officiels, d'excel- 
lentes paroles ont été échangées entre étrangers et confidérés ; 
cependant, dans les commissions spéciales, on a traité toutes 
les groetsi questions qui intéreaaent l'activité ferroviaire : trac* 
tion è vapeur et traction électrique, accélération de la marche 
des convois, rspports des voles ferrées et des voies navigables, 
etc. Et comme la question des chemins de fer est devenue l'un 
des éléments eesentieb de l'économie moderne, c'est tout un 
cM de b vie des peuples qu'on a discuté dans notre capitak. 

— Entre temps, b lodété de b pfiaae subae a tenu tes as- 
sbes à Saint-Morltx Juste à point pour tiiblv aux débuU de U 
pittoresque vob ferrée qui reUe les Grisons à b Vaheline en 
passant par b col de b Bemina. Qk traverse des prairies et 
des forêts, coupe de hauts p èt u rey a parsemés de blocs de ro- 
chers et de rhododendrons, efficure b région dea neiges pour 
redescendre brusquement dans b vallée basse et profende où 
f étaknt les gros vilbgesde Poschbvo et de Tirano ; et les voya- 
geurs qui ont encore les yeux ébloub par l'écbt des gbcbrs du 
Palo. du Roisgg et de b Bemina se trouvent brusquement en 
pbine ligétotlon du midi, au milieu des chiliigniers et dea 
ollvbn. 

— Qiftê )q um u ni s'amusent, mab noirs pays n'est pas heureux. 
Aux in o n d ati o ns de b Suisse albminde sont venues s'en ajouter 
d'autres, tout près de nous cette fob. Les rivières du district 
d'Algb. b GryÎMMM. r Avançon, b Cnnda Biu aont devenues 
des torrents furieux, emportent bs pûots. Mrtûtmnt des routes, 



446 BIBUOTHÊQUB UNIVERSELLE 

anéantissant des récoltes. L'été reste froid et pluvieux : les pay- 
sans, qui ont mis des semaines à rentrer leurs foins dans les 
granges, attendent peu de chose des arbres fruitiers ; la vigne, 
dont la floraison a été compromise, parait aller de mal en pis ; 
sur les hauteurs, les hôteliers et leurs innombrables aboutissants 
se plaignent d'une seule voix: les étrangers sont lents à venir; 
il fait trop froid ! A une année mauvaise succède une autre 
année plus mauvaise encore ; le travailleur s'inquiète : la gêne 
va venir à son foyer, 

— Dans des circonstances aussi lâcheuses, bien des personnes 
se sont étonnées de voir s'ouvrir à Berne une grande fête de tir. 
Mais, indépendamment des préparatifs lointains que ces réu- 
nions exigent, on a fait remarquer que les tirs fédéraux ne sont 
pas des fêtes ordinaires, mais bien des exercices nationaux et 
nécessaires. La Suisse, en effet, dont l'armée n'est pas nom- 
breuse, a toujours cherché à obtenir de ses soldats une grande 
précision de tir et, malgré l'énorme portée des armes modernes, 
l'état-major fédéral persiste à considérer, vu les conditions to- 
pographiques particulières de notre pays, le tir au visé comme 
un des éléments essentiels de notre défense. Or rien n'est plus 
propre à exciter l'émulation que ces concours grandioses où les 
tireurs de tous les cantons viennent rivaliser d'adresse. 

L'institution date de loin. C'est à Aarau, en 1824, que fut fon- 
dée la Société fédérale des carabiniers et qu'eut lieu, du 7 au 
14 juin, le premier tir fédéral. A partir de cette date, les tirs se 
sont succédé à une, deux ou trois années d'intervalle, groupant 
des participants de plus en plus nombreux et provoquant tou- 
jours l'enthousiasme. « Au peuple libre, les fêtes vraiment na- 
tionales, dit une brochure publiée à Lausanne à propos du tir 
fédéral de 1836, fêtes qui émeuvent les entrailles d'une popula- 
tion tout entière, élèvent, purifient, retrempent les sentiments 
de l'humanité et se gravent en traits ineffaçables dans le souve- 
nir ! Le génie de la liberté y préside ; il semble planer sur les 
citoyens réunis.... » Et le même opuscule donne une série de dé- 
tails qui nous paraissent un peu enfantins aujourd'hui, mais 
qui tendaient à prouver l'excellence de l'organisation : « Beau- 



aaomQi» rouTiQUi 417 

lieu, tel est le nom du domaine auquel k tir fédéfil est désor- 
mais asfodé. Au sortir de Lausanne, à l'oucft, se présente une 
ma^niAque avenue de marronniers aboutissant à angle droit à 
de superbes charmilles qui se terminent pris de la porta d'entrét 
de la maison de maitre. Le pnruil de cette avenue, décoré de 
verdure, était couronné d'un transparent avec la croix lédérale 
surmontée de ces mots : Tw fhlifêi, et au-dessous, dans les 
deux langues : Emiwét éa iêpmjaiiomf. L'emplacement du tir pré- 
sente un petit plateau incliné du sud au nord et se terminant 
à un petit bois ; l'une des extrémités est occupée par le stand, 
bâtiment de 450 pieds de long sur 40 de large, avec tables à 
charger pour prés de 1 500 tireurs ; l'autre l'est par un profond 
fossé de même longueur, nécessaire pour le système de dblet 
adopté. Un chemin couvert, aboutissant prés du stand, permet 
de se rendre Jans ce foMé uns qu'il SOit besoin d*intrrr..mpre 
le tir 

Grâce 4 une installation aussi perliectionnée la réussite fut 
complète, et les tirs fédéraux subséquents qui eurent lieu à 
Saint-Gall, à Soleure. à Coire. i Bàle. etc.. réussirent à peu pfé» 
aosai bien, quoique, perfob, la politique s'en méUt et qu'un 
parti pfoAtftt de cet grandet aiaiaet Mérales pour fidre de te 
pmpagimie ou célébrer bruyamment son triomphe sur ses adver- 
saires. Ce n'est guère que depuis une génération que nos tirs 
fédéraux ont pris le caractère de iètes nationales, ouvertes à 
tous, où l'on n'exalte que la patrie, sans distinction d'opinions. 

Aujourd'hui, a Berne, la fête est particulièrement imposante. 
Les journaux donnent des détails imprenionnants sur la maait 
de munitions employées et les rèsultitt obtenus. La Joie paraît 
fégner dans tous les cenirs. et les seules gens vraiment sacriflés 
ce sont précisément ceux qui n'ont pas de patrie, qui bttment 
comme inutile et coùtMise toute préparatloii militaire et consi- 
dèrent le tir soua touHm isa formes comme un exercice vulgaira 
et bruUl. Pour ceux-là. les orataurt sont impitoyables; Ib toiit 
le point de mirs de r éfoq u ence ofldelle et aucune voix ne s'élève 
pour les défMdrv. 

1910. 



BULLETIN LITTÉRAIRE 
ET BIBLIOGRAPHIQUE 



Lb glaive et le bandeau, par Edouard Rod. — 1 vol. in-id. 
Paris, Fasquelle; Lausanne, Payot & C»«. 

Le roman judiciaire n'est pas un genre bien nouveau ni bien 
relevé. Pendant longtemps il s'est tramé, en France, au bas des 
journaux bon marché, qui servent à leur clientèle spéciale, par 
petites tranches, deux ou trois feuilletons corsés. La formule est 
simple : raconter un crime mystérieux, — suivre le juge instruc- 
teur et les policiers dans leur enquête, — à l'audience, révéla- 
tions sensationnelles, — réhabilitation des innocents, condam- 
nation des coupables, — la guillotine. 

On ne demande à l'auteur ni style ni respect des vraisem- 
blances. Pourvu qu'il sache graduer l'émotion et garder son 
secret jusqu'aux dernières pages, le lecteur suit bénévolement 
dans son impatience de savoir. Et c'est pour cela même que le 
livre ne vaudra rien, parce qu'il sera commencé par la fin. 

Les Anglais, dans ces dernières années, ont su renouveler ce 
genre un peu démodé en donnant le rôle important au détective 
privé, mais il faut avouer que les imitations françaises publiées 
en supplément par Y Illustration avant le roman de Rod : Le 
mystère de la chambre jaune ou L'odeur de la dame en noir, sont 
en dessous du médiocre. 

Edouard Rod, sollicité peut-être par ces mauvais exemples, 
a entrepris d'ennoblir ce type bien vulgaire en y mettant plus de 
tenue littéraire, plus d'observation vraie, plus de psychologie. Il 
y a réussi dans une mesure très honorable. Je crains cependant 
que son dernier roman n'entraîne pas les foules et n'enchante 
pas les lettrés. On sent trop dès le début que son criminel est 
innocent et qu'il sera acquitté haut la main. Tout l'intérêt se 
concentre sur les trois journées d'audience de la cour d'assises, 
sur la lutte entre les juges et le défenseur, sur la foule qui suit 
ce spectacle avec autant de cynisme que de passion. Lermantes, 
le héros de l'histoire, disparaît dans l'ensemble. Il n'est plus 
qu'une simple abstraction. Une figure de femme se détache sur 
ce fond un peu gris. C'est M'"'^ d'Entraque, la femme du princi- 
pal témoin à charge, celui qui a des raisons de se venger. Elle 
révèle la vérité au prix de son honneur et de sa vie. Rod montre 
là sa maîtrise accoutumée dans la peinture du cœur féminin. 

J'ai vaguement l'idée que si la mort n'était venue l'arrêter en 
pleine force de production, il aurait cherché à tirer de ce livre 
nn drame avec la collaboration de quelque habile ficellier. 

A. DE M. 



^♦♦♦»»^^.. e»5»»»e»»»»»»»»»»»»»»»»4»»»»»»» 



GIOVANNI SEGANTINI 

D'APRÈS SES ÉCRITS 



SmiM tkÊkméi Gitmmmm SÊgmMtmd, Toria, Bocca, 1910. -^StÊmfim 
^fi^fê 9Êm CrMWMw S^fiÊÊtiÊÊti. Liipiif^ KnUdMvdl et 



Quelques pegeengnées do nom deGiovmni 
avaient peni de-d, de-là, de ton Tirant et après ta mort: 
morceaux d'autobiographie, bribes de journal intime^ ju- 
gem e ots , oonfessioiis, théories» ou lettres encore» échan* 
gées avec des confrère s » des poètes, des mécènes. La 
fiDe du peintre» M^ Bianca S^gantini» a eu bi pieuse idée 
de recuefllir ces fragments. Elle s'est avisée de leur en 
joindre d'autres demeurés inédits jusqu'à ce jour. Et elle 
acoroposé de hi sorte un petit volume» dont deux venions 
simultanées ont paru cet hiver : l'une allemande chea 
KUnkhardt & Biermann à Leipzig» l'autre italienne cbet 
les frères Bocca à Turin. 

Evideamient que tout le témoignage écrit du maître 
disparu ne s'y trouve pas réuni ; cette collection» d^ 
singulièrement riche» pourra être augmentée par la suita; 
die le sera sans aucun doute. Telle qu'elle nous est 

oôerte cependant» elle est asses prédeose et asses coQsi- 
soL. mov. ux 3g 



450 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

dérable pour nous faire connaître dans son intimité une 
des plus hautes figures d'artiste du dernier siècle accom- 
pli. Giovanni Segantini ne fut pas seulement qu'un grand 
peintre ; il fut un homme dans toute la noble acception 
de la parole. Chez lui, la vie est au niveau de l'œuvre ; 
le caractère est à la hauteur du talent, et tous deux, 
allant de pair, s'expriment et se complètent l'un par 
l'autre. On voudrait montrer à cette place cette person- 
nalité de premier ordre, telle qu'elle se dégage de ces 
feuilles volantes, écrites au jour le jour des circonstances, 
sans nulle prétention littéraire. 

Giovanni Segantini nous intéresse à plus d'un titre. Il 
nous intéresse encore parce qu'il nous appartient un peu. 
S'il naquit en Italie, la Suisse fut son pays d'adoption. 
Elle le rendit à lui-même, et il lui consacra son génie. 
Il y est mort et y repose. 



C'est une âme vierge, une âme neuve de solitaire et 
de primitif, qui a poussé d'elle-même et s'est formée en 
dehors, au-dessus des lois communes, des expériences 
connues, des disciplines officielles et patentées. On 
cherche autour de soi, dans l'anémie ambiante de nos 
sociétés policées, et on ne trouve point d'exemplaire à 
son effigie. On n'en trouve aucun. 

Giovanni Segantini n'est pas le produit d'une classe, 
d'une école ou d'une époque. Il est une force de la na- 
ture. Il participe de l'élément. Mais si on voulait abso- 
lument lui assigner une ascendance, il faudrait reconnaître 
en ce puissant sauvageon un héritier de cette belle race 
d'Italie, plus saine et vigoureuse qu'autre part, qui naît 
plus verte qu'ailleurs, a dit Alfieri, qui donna le long des 
siècles tant d'échantillons superbes à l'espèce, et garde 



ciovAjQO acAJtma ù'atmèm tn iours 451 

dans les entnullet profoodef de 100 peuple Uni d'éneigie i 
latentes et de rétenret inexplottéee. Les biotes, lee mé> 
datlloos» les portnûts noos le montrent tout n forêt 
de cbeveiix noirs. On ne satmut oonceroir r^rélatioo do 
type homme plus accomplie. On ne saurait imaginer fils 
de lenmie plus libre» plus fier, plus menraiUeaaement bean 
que ce Jeune homme resté jeune jusqu'à la fin, tout 
d'aMurance tranquille^ de hsrdiesw nomrelle et de mile 
santé. Jadis, au tempe de la Re nais sance, une huma- 
nité sembhible servait à fiuie les tyrans, les coodottièfea 
ou les fénies. Elle est par excellence la race des con- 
quérants. 

Ftf im bienfidt singulier de Ul providence, rien n'a été 
pour le dévier ni pour le dévoyer de telles origines. Son 
histoire est lamentable sans doute ; elle est triste à pleu- 
rer ; il semble qu'aucune amertune ne lui ait été retoée. 
Mu 19 la destinée lui fut démente quand même, puis- 
t . elle ne l'endommagea point, ne le gftta point, l'arracha 
à hi tyrannie des influences, et le Uussa se développer 
loin des autres, dans le Ubre jeu de ses ibfces et le plein 
de ses fiK»ltés. 

On cornait son début. L'enfimt est né en 1S58 à Arco, 
le Trentin, sur la rive droite de la Sarta. Sa mère, qui 
appartenait à cette noblesse montagnarde du terroir d'où 
sortirent au moyen âge tant de soldats d'aventure, mourut 
très vite. Son père l'emmena alors à Milan, qu'il dut 
abandonner aussitôt pour aller au loin refaire sa fortune 
perdue. Il confia le petit garçon aux soins d'une jeune 
soeur. Les deux orphelins habitent ensemble une mansarde 
de Ui rue San-Simooe. La jeune fille quitte son frère de 
bon matin pcmr aller à son ouvrage, d'où elle w i l e udia 
fort tard, et ne lui hdsse avec son baiser d'adieu qu'un peu 
de nourriture en partant. Il passe seul les loogoaajoaniéea 



4S2 BIBLIOTHÈQUE t'NIVSRSELLB 

de soleil et de pluie. Il a six ans, et il est déjà seul comme 
il sera seul toute sa vie. Il grandit ainsi à l'écart, sans pa- 
rents, sans maîtres, sans amis, sans livres ni exemples. Il 
ne voit personne, pas même le ciel ; pour apercevoir 
un coin de ciel, il faut qu'il pousse une table vers la 
lucarne et se juche dessus. Des choses se passent de- 
hors, des voix montent de la cour, des gens vont dans 
la rue : il ne sait pas. Les rats dansent la sarabande 
autour, et il n'a pour se distraire que la folle pâture de 
ses imaginations, que le caprice de ses rêves, ou que les 
fantômes terrifiants de soudaines épouvantes. Il s'est 
échappé de cette grisaille. Un morceau de pain à la 
main, il est parti sur la route, pour le pays des mirages, 
qui est aux yeux grands ouverts de son esprit le beau 
pays de France. Des paysans l'ont recueilli de nuit, au 
pied d'un arbre, endormi sous la pluie, et ils en ont fait 
un gardien de cochons. C'est là son début dans la vie. Il 
est en somme privilégié. 

Certes qu'abandonné « sans amour », — « par tous », 
— « comme un chien enragé », l'enfant a été abreuvé 
d'opprobres et d'outrages. Il a été « couvert de fange et 
de faim. » Il a lutté, souffert, pâti, traversé dans toute 
son étendue « l'étemelle plaine de la tristesse et de la 
douleur, où s'aiguisent à l'ombre, comme au soleil, toutes 
les passions avec toutes les folies.» Mais une telle disci- 
pline lui a été salutaire. La coalition des circonstances 
hostiles n'a pu mordre sur cet organisme battant neuf, 
ni sur cette fibre de bronze, d'un jet coulée. Au contraire, 
elle l'a trempée davantage et l'a rendue invulnérable à 
tout jamais. La cruauté des choses lui a révélé le seul 
correctif nécessaire comme le seul baume efficace, qui 
est celui de la pitié humaine ; la malice des événements 



OIOVAXNI MCAUTim D'ATKàS M ÉOUn 4SS 



lui a c m ej g D é la vertu de la f^itinrn ; et la douleur 
uniTerielle l'a ooadutt à rmîqiie touroe dn bonheiir. 

« Je n'ai jamais verié une lanne tur mes douleurs ni 
sur les douleun de mon ooq>s, a-t-fl écrit Je n'ai jamaii 
lai»é paresser ni moo esprit ni moo oœur.... J'ai toujoiira 
aimé mes paurret compagnes, les rieillards et lesen&nts, 
parce qu'il me semblait que leur amitié me purifiait 
quelque peu. Je n'ai jamais cherché un Dieu en dehors 
de moi-même, parce que j'étais perstndé que Dieu est 
en nous.... Je n'ai jamais cherché de bonheur en dehors 
de l'unique bonheur Trai, qui est celui de la consd e nc e .» 
D'emblée, c'est un vainqueur. 

L'enseignement académique, dont oo n'est plus à ce 
jour à compter les victimes, n'a pas réussi à entamer 
'Ui*t)ntage l'indépendance fougueuse de ce génie abrupt. 
Milan, il est arrivé à Giovanni Segantini d'aller aux 
classes par aventure, et d'apprendre aux écoles d'art les 
premiers rudiments, les leçons des maîtres l'ont moins 
initié à la peinture que l'éveil précoce de son esprit et 
que l'audacseux élan de son amour. Il finit l'entendre 
raconter en quelle occasion il saisit un cra3ron pour la 
première fois. 

« La première lob que j ai pns pour dessiner un crayon 
dans mes mains, raooote-t-il, ce fut en entendant une 
mère qui, sanglotant, disait & ses voisines : € Oh ! si j'avais 
» au moins son portrait, elle était si belle ! » J'assistais à 
cette scène et j'observais ému la jeune mère désolée. 
Une des iismmes qui étaient là me montra : e Faites-le 
» fiûre à ce garçon! Il est très ingénieux.» Et les beaux 
3rettx de la jeune mère, remplis d'étincelles, se tour* 
nèrent vers moi. Elle ne parb pas ; elle entra dans la 
chambre ; et moi je hi suivis. Dans un berceau d\ 



4S4 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLS 

gisait le petit cadavre d'une enfant d'un peu plus d'une 
année. La mère me donna du papier et un crayon, et 
moi je commençai. J'y travaillai plusieurs heures. La 
mère voulait que je la fisse vivante. Je ne sais si mon 
œuvTe fut artistique ou non, mais je me rappelle avoir 
vu la mère un instant si heureuse qu'elle me ]\iraissait 
oublier son chagrin. » 

Voilà la meilleure leçon qu'il ait jamais reçue, plus 
décisive, plus péremptoire, plus riche en conséquences 
lointaines et en développements spontanés que tous les 
cours de figure ou d'ornement qu'il lui échut de suivre 
par hasard, on ne sait à la suite de quels conseils, ni de 
quelles conjonctures. La nature de ce garçon farouche, 
impatiente de contrainte, inapte à s'accommoder comme 
à s'associer, en devait tôt briser le joug. «J'y restai peu 
de mois, avoue -t-il, et ces quelques mois suffirent à me 
faire comprendre l'inutilité de l'enseignement acadé- 
mique pour ceux qui sont nés avec une àme élue, et le 
dommage que de telles académies apportent à l'expan- 
sion de l'art vrai, en créant plus de peintres que d'ar- 
tistes. » 

Pour Segantini, en effet, il ne s'agit pas d'apprendre 
chez les autres, il s'agit d'apprendre de la nature. Il ne 
s'agit pas de mettre entre la nature et soi aucun inter- 
médiaire, aucun modèle, aucun ressouvenir : il s'agit d'al- 
ler directement à elle et de chasser de son esprit tous les 
enseignements qui ne sont point nés d'elle, et troublent 
sa leçon. Selon lui, une œuvre d'art doit être « l'incarna- 
tion du moi avec la nature et non l'incarnation d'un tiers 
avec le moi. » La solitude est nécessaire à cette initiation 
auguste, qui seule nourrit les fortes idées et les forts 
sentiments, et seule permet l'éclosion comme la matu- 
ration des personnalités vigoureuses. 



GIOVAmO nGAMTOQ D* AMIES ttS ÉOUTS 4SS 

Et c'est d'a|>rèt œs Toiet que Giovanni Segantini s'est 
fonné, à l'écart des autres alors même qu'A était con- 
damné à mre au milieu d'eux. Son âme inculte, fruste, 
demeurée presque à l'état sauvage» s'est nourrie de sa 
propre substance. Il s'est réalisé soi-même en s'isolant 
et en se défendant. Et il est devenu ce qu'il était en vi« 
vant par tous les sens comme en sou£frant par tous les 
pores. Pour l'élever jusqu'au degré d'une humanité su- 
périeure, il n'a connu d'autre expérience que la dure 
expérience de la douleur. Et pour l'amener aux réalités 
suprêmes de son art, il n'a suivi d'autre école que l'école 
de la nature, de cette immortelle nature, toujours pré- 
sente et toujours prête, qui ouvre à chacun les portes de 
ses temples, n'exige aucune paie en retour de ses services, 
et ne demande à ses fervents poin leur livrer ses se- 
crets et leur impartir son bienfiut que l'humilité des 
oceurs patients et pleins d'amour. 

Atnti bien fallait-il à Segantini l'intimité de cette maî- 
tresse jalouse. € Ecœuré du monde, âU^[ué, la foi en 
loques et le cotur en morceaux », il a prétendu aller à 
elle, ne vivre que d'elle et n'aimer qu'elle sur la terre. 
Il a rompu avec la société, € chose mesquine quand elle 
n'est pas méchante, stupide et froide. » Il s'est évadé 
des villes de fumée et de boue, comme d'une geôle de 
pierre, et il est parti poiu* monter, pour s'en aller là-bas, 
plus loin, plus haut, et entrer parmi les hics et les col- 
lines de la belle Brianza. 

Des collines de Briana, il est monté encore, jus- 
qu'aux montagnes de Savognino, jusqu'aux paysans, jus- 
qu'aux pAtres, jusqu'aux bergers, jusqu'aux cabanes, jus- 
qu'aux villages. Des montagnes de Savognino, il est 
monté encore, jusqu'aux alpes dee Grisons, jusqu'aux 
altitudes de deux mille dnq cents mètres, jusqu'aux fleu- 



45^ BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLU 

rettes des hauts pâturages, jusqu'au bleu profond du ciel 
et des glaciers. Si bien que son existence ressemble à 
une ascension continue. « Je tendais, a-t-il dit, à m'élever 
toujours. » 

♦ 

C'est à cette hauteur qu'il faut le situer pour le com- 
prendre et pour le voir, au milieu des nues, des neiges, 
des étendues d'herbe, des parois de roche, des champs 
de glace, environné d'espace comme un arbre solitaire 
qui trempe, qui baigne dans la liberté du plein air. Il y 
a entre l'éternité de cette alpe qui l'entoure et toute la 
fraîcheur de son être immaculé, entre cette simplicité 
grandiose et sa pensée élémentaire, je ne sais quelle har- 
monie préétablie. L'accord s'est fait. Sur la cime, Segan- 
tini est à son altitude. Au sein de l'alpe Segantini est 
chez lui. On dirait qu'après les errements de la plaine, 
cet enfant prodigue retrouve son pays natal. 

Ce calme. Le tumulte des vallées s'est apaisé. *Les 
villes ont tu leurs rumeurs discordantes. Le bruit des 
hommes le cède à la grande voix des choses. Ici, la civi- 
lisation abdique, le monde cesse, et un autre règne com- 
mence. Plus de formules vaines, de disputes oiseuses et 
de bavardages inutiles; toute cette pauvre agitation a 
disparu; tout cet éphémère a sombré. Il n'est pour arri- 
ver à cette distance que ce qui vaut et ce qui dure, que 
le seul article qui offre un intérêt, que le seul livre 
qui mérite d'être lu, ou que le seul ami qui, pour appor- 
ter une adhésion, une sympathie et un hommage, ne 
redoute point les longues routes, les sentiers difficiles et 
l'aridité du désert. Il semble que les nouvelles d'en bas 
soient comme filtrées, comme épurées par la distance, 
qu'un grand tri s'opère de lui-même dans leur désordre 
et leur diversité, et qu'il n'y ait que les nouvelles ca- 



ciovAMia noANTiiQ D'AFftfti §ÊB Ècum 457 

pabies de s'élever qui s'élèvent vraiment jusqu'à œ haut 
silence. 

Tout est grand, identique, étemel. Rien n'est vulgaire, 
ou médiocre, on mesquin. On est plv haut que l'homme, 
cette petite chose, cette chose nisérable et infime, qui 
se dépèche eo has de son pas de foonni, sur les routes 
des vallées; et on est aussi haut que l'homme, cette 
chose sublime, qui siège au centre de l'univers créé, le 
domine et le mesure pour l'asservir. On est au^lessos et 
au centre. On est au milieu des gigantesques ondes de 
la terre, imposantes, silendeoses, formant autour de vous 
des cercles de chaînes non interrompues. Il n'y a que le 
del qui soét phv loin, qui soit au bout Et rien ne s'ac- 
complit dans cet espace, rien n'advient que de grave, de 
normal, d'inscrit dans l'ordre naturel. 

Les moutons broutent avec un bruit si doux. Le tor- 
rent mugit dans des jaillissements d'écume. Les iemmes 
vont et viennent par les petits chemins, portant dans 
une corbeille d'osier leur enâmt sur le dos; et lors- 
qu'elles s'arrêtent, elles donnent à leur enfant leur lait et 
lettrs caresses, à l'air pur, sous le beau soleil. Sur U neige 
blanche, étincebmte, une théorie de tndneauz descend 
d'une sommité ; ce sont de beaux trmfaieaux, carrés, d^ 
couverts, k deux chevaux ; ib paraissent une couleuvre 
Tioire aux flancs de hi pente de neige ; les fooels da- 
quent ; les sonnailles retentissent; un chant grave comme 
un hymne sacré s'en élève soudain ; et les daqoementa 
des foaeu, le brait des sonnailles, le glisMmeot des traî- 
neaux hii avec ce chant une seule harmonie, une seule 
harmonie avec Ui terre, le soleil et le del. Telles les scènes 
primordiales qui se suocèdenL 

Ou bien le dd est gris, sale et bas. Ou bien, le vent 
gémit comme une bètc agonisant au loin. Ou bien la 



^5^ BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

neige s'étend lourde et mélancolique ainsi qu'un linceul 
sur la mort. Ou bien, sous l'azur profond de la voûte 
immense, la vallée s'inonde de lumière, les champs d'a- 
voine coupée exposent au soleil leurs brindilles d'or, et 
quelque chose de festoyant s'épanche dans l'atmosphère. 
Ou bien encore la saison divine se prépare, et le prin- 
temps va éclater. 

« Maintenant la saison divine est arrivée, et cette année 
encore elle a daigné frapper de sa baguette magique le 
sépulcre de la nature, et la nature obéissant à ses lois 
s'est émue, la neige et la glace qui la recouvraient ont 
disparu, laissant nue l'aride superficie du terrain, qui 
se décompose pour donner force à une nouvelle vie. On 
voit déjà les fils d'herbe d'un vert tendre lever leurs 
petites tiges desséchées et pointer parmi les moisissures ; 
ici et là, la pâquerette ouvre son œil jaune au sein des 
dentelles blanches ; dans le squelette des bois, les oi- 
seaux chantent et travaillent avec allégresse à porter à 
leur bec des herbes et des pailles pour leur nid. Voilà 
comment le printemps commence. Mais avant que l'a- 
louette s'élance d'enthousiasme dans l'espace à gazouil- 
ler sa mélodie, un long mois s'écoulera encore. Alors 
cette nature sauvage est belle, belle dans sa jeunesse 
embaumée de violettes et de roses incarnat, belle dans 
les forts arômes de ses bois résineux. » 

Le peintre assiste à ces splendeurs, participe à ces 
triomphes, ne souhaite point à ses sens d'autres magies. 
De telles fêtes lui suffisent. Elles impartissent à son âme 
hautaine, à sa grande âme élue qui ne respire qu'au large, 
un apaisement, une sérénité, une solennité qui lui avaient 
été déniés jusqu'ici. En vain les avait-il cherchés dans 
le tourbillon des cités. Enfin dégagé et affranchi, il est 
rendu à lui-même, rendu à sa vérité par la vérité qui 



GIOTAIIia nOAITTOa O'AFRÈS iKS iOUTS 459 

reotoure, et il n'a pour rîotpirer et l'exalter d'autres 
modèles ni d'autres exemples tous les yeux que les mo* 
dèles et les exemples de ces formes sacrées qui font 
son geste. Comme lui, eDes cherchent à s'élever au« 
dessus d'elles-mêmes. 

On le voit qui communie avec la montagne dont 
l'inslmment magnifique « joue l'accompagnement à la 
chanson de son cœur. » On le voit qui s'attarde aux 
coocheiB de soleil dont les calmes harmonies pénètrent 
son esprit d'une douceur infinie, d'une m él a n colie grave 
et de fortes pensées. On le voit qui assiste à la naissance 
miraculeuse du printemps. Et on le voit le premier jour 
de l'an qui ouvre sa fenêtre. € En ouvrant ma fenêtre ce 
matin, le soleil est entré et m'a enveloppé de sa chaude 
lumière dorée. Et tout m'a embrusé. Enivré de ce bai- 
ser de vie, j'ai fermé les jreux à demi, et j'ai senti que 
U vie est pourtant belle, et dans mon cceur est descendu 
l'espoir et la jeunesse de mes vingt ans. » 

Où qu'il dirige son regard, où qu'il l'applique, il n'a- 
perçoit que des choses aflectoeuses, que les choses qu'il 
aime le plus au monde, réunies lii comme à plaisir pour 
son enseignement et pour sa dilection. « La chose que 
j'aime le plus, c'est le soleil; après le soleil, le prin- 
temps ; et puis, les sources limpides qui jaillissent des 
rochers des alpes, et vont, et courent dans les veines de 
la terre comme le sang de nos veines. Le soleil est l'âme 
qui donne vie à hi terre, et le printemps en est l'aooou- 
cheneot fécond Ces troés choses, le sotefl, le printemps 
el les sources, Je les aime par-dessos tout, parce qu'elles 
nous apportent joie ei phdsir, à noos, à k terre et à 
toutes les créaturss.» 

Un frisson TagHe. Une ferveur le possède. Une ado- 
ration m>*stique l'agenouillé. « Je m'indlne sur cette 



4(30 BIBLIOTRtQUB VM1VERSEXXB 

terre bénie par la beauté, et je baise les fils d'herbe et 
les fleurs, et sous cet arc bleu du ciel, pendant que les 
oiseaux chantent, et que les vols se croisent, et que les 
abeillent sucent le miel des calices ouverts, je bois à ces 
sources très pures, où éternellement la beauté se renou- 
velle, où se renouvelle l'amour qui donne à tout la vie. » 

Et tout ce qu'il voit, ce qu'il entend, ce qu'il respire, 
les merveilles qui l'environnent, les paysages qui l'enve- 
loppent, les horizons qui l'encadrent, la lumière qui le 
baigne, tout cet univers alpestre où se dresse son front 
nu, il rêve de l'exprimer en sa jeunesse ardente. Il n'a 
pas peur. Il ne tremble pas. Il ne doute pas. Il est celui qui 
ose regarder le soleil fixement et en veut conquérir les 
rayons. « Ce que je fais? Tu me demandes ce que je 
fais, écrit-il à son ami Grubicy, je pense à étreindre la 
nature dans mon poing et à en composer un poème. » 

Il travaille. 

^^ 

Il travaille avec l'ardeur d'une telle fougue et d'un tel 
enthousiasme. Le travail n'est pas pour lui une conten- 
tion de l'esprit, le fruit d'un effort ou d'une peine, l'obéis- 
sance à un devoir, mais une fonction naturelle, l'expan- 
sion d'une âme pleine à déborder, comme le prolonge- 
ment de son être, comme l'accomplissement de son destin. 
Un élan l'emporte, et un dieu le conduit. 

€ Depuis quelques mois, mande-t-il dans les derniers 
temps de sa trop courte vie, je travaille quinze heures 
par jour, sous le soleil, la pluie, la neige, la tempête. » 
« Je travaille, ajoute-t-il, avec passion à deux grands 
triptyques; ils renfermeront en eux toutes les beautés, 
des belles formes aux beaux sentiments, des grandes aux 
belles lignes, des beaux sentiments humains au beau 
sens divin de la nature, des belles formes humaines 



GiovAiaa noAirraa D'AFBte m Acam 461 

nues am bellfli fonnes des anhnau», dat beaux et 
humbles sentiments au sens dtvmitateur des symboles, 
du lerer de la lune an coucher du soleil» des belles 
Ûeurs aux belles neiges. » Et au travail, il est parûd« 
tement heureux, poisqu'il se sent à Ul hantew de 
sa tâche» à la taille de son idée, capable de la vaincre 
et de l'obliger au chef-d'œuvre. € Très cher et splendide 
seigneur, répondait-il à un mécène, j'exécuterai pour 
vous le printemps prochain un tableau rempli d*air, de 
lumière et de soleil ; avec les montagnes couvertes de 
neige comme on les voit id au printemps, et aussi en 
été; avec sur le devant des vaches accouplées que je 
peindrai vivantes dans raipression de la forme et de la 
couleur; et avec beaucoup de figures k l'arrière-pUn qui 
donneront vie et grandeur au paysage. Voulex-vous ? Ce 
sera oeuvre digne de vous et de moi. » Cest ainsi que 
jadis on exécutait les commandes, que Ghirlandi^o deman • 
daità couvrir de fresques les murailles de Florence et que 
Léonard de Vtnd oflfrait ses services an prince de Milan. 

Et de Eut, pour cette fraîcheur adorable, pour cette 
ivresse adolescente, pour cette pléoitnda heureuse à créer, 
on dirait non un fib de notre époque anémiée, compliquée, 
tourmentée, traversée de doutes, de scrupules, de retours, 
de remords, d'angoisses et de questions, mais quelque 
maître disparu de U Renaissance italienne, quelque com- 
pagnon giottesque à l'ouvrage contre un mur, quelque 
artiste contemporain de la période neuve, de la période 
bénie, où les forces étaient à l'égal du désir, où la puis- 
sance était en harmonie avec k volonté, où le rêve deve> 
nait le captif du génie, et où, après k nuit des invasions 
barbares, les parais du vieux monde rajeuni se recou- 
vraient à l'envi de sourirs et de lumière. 

Ches lui, l'œuvre est le résulut d'une loi^oe matura- 



462 BIBUOTBÈQUB UNIVBRSBLLI 

tion. Segantini professe un respect si total à l'endroit de 
cette œuvre entrevue qu'il ne saurait jusque dans les 
pires écarts d'une véhémence passionnée la dépêcher en 
la brusquant. Il l'attend. Il la laisse germer avec la pa- 
tience de la terre. Il la laisse éclore d'elle-même, lente- 
ment, sûrement, au fond de sa pensée recueillie qui lui 
ouvre son sein, la berce entre ses bras, la nourrit de sa 
sève, la couve de son regard et la voit prendre forme, 
prendre vie avec ravissement. Au lieu de peindre, il 
s'abandonne au charme des promenades solitaires, le 
long des petits sentiers, parmi la nuance des saisons et 
des heures. Il s'attarde à un dessin de fleur, à un nuage 
du ciel, à l'élégance des brebis qu'il admire au point 
de ne les vouloir plus que tondues. Il observe, adhère, 
accueille, s'imprègne et se pénètre. Mais si l'album en 
main il s'amuse à de vifs croquis, il ne fait pas d'étude. 
La belle étude empêche le beau tableau. L'étude rapide, 
bâclée, brossée tellement quellement en face du motif, 
du morceau, absorbe et consomme l'impression spiri- 
tuelle. Se ruant sur sa proie et assouvissant d'un trait 
son envie, elle ressemble à un viol. « L'artiste qui fait 
d'abord une étude, écrit-il, est comme un jeune homme 
qui voyant une belle femme en demeure ébloui et veut 
soudain la posséder. » — « Pour moi, ajoute-t-il, j'aime 
fare altamore avec mes idées, les caresser dans mon 
esprit, les aimer dans mon cœur; quoique je brûle 
d'envie de les voir reproduites, je me mortifie et je me 
contente de leur préparer un bon gîte ; je continue à les 
voir avec les yeux de l'esprit, là, dans un tel milieu, 
dans de telles attitudes, avec un tel sentiment, je veux 
que dans le tableau on n'aperçoive pas la fatigue puérile 
de l'homme, mais la pensée fondue dans la couleur ; les 
fleurs sont faites de la sorte, et c'est l'œuvre divine. » 



ciovAion ficAimio d'afaês sis iaurs 465 

La conception qu'il professe de son art est quasi sainte. 
Elle plane à cent mille lieues au-desius des oonoeptions 
banales et courantes qm jadis, dans la plaine, autour de 
hn, défra>niient renseignement des écoles et dirigeaient 
l'eflort des ateliers. A avoir été conduite sur les sommets 
et avoir été mise en (bcc des libres horiaons, elle a 
pris une ampleur et une majesté inoompaiables* Elle est 
devenue quelque chose de sacré. 

L'art qui se traîne à ras la terre, qui repait la frivolité 
des hommes et ne sert que le vice ou le simple plaisir, 
ne saurait être le sien. Segantini en rêve un autre ; ar- 
demment il en appelle un moins vulgaire, un moins pro> 
fane, dont il sent au profond de ses eotraflles bi nécessité 
magnifique et dont il voudrait précipiter de toute sa force, 
de toute sa voix, l'échéance radieuse. A ses yeva remplis 
de U gravité des hauteœs, Fart passe -temps, l'art dis- 
traction et pur jeu de Tesprit, l'art qui € divertit et cha- 
tuuille», n'est que misère et que mensonge. Il ne suffit 
pas que, cultivant la couleur pour bt seule couleur, cet art 
ne poursuive d'autre but que lui-même. Il 6iut qu'aban- 
donnant ces voies de perdition, il s'inspire aux grands en- 
seignements du travail, de l'amour, de Ui maternité, de U 
mort. Il 6iut qu'à son tour il les prodame. Il faut qu'il 
s'emploie € à la consolation comme à l'élévation » du 
genre humain. Il faut qu'il Êuse penser, qu'il apprenne 
à sentir, qu'il s'empare de tout lliomme. Et s'emparant 
de tout rhonune, il apparaît lui-même l'eaprassion des 
qualités morales de cet homme ; il vaut tout justement 
ce que vaut l'artiste qui le sert; il est en proportioo 
directe de sa noblesse et de sa dignité ; il demeure le 
témoignage le plus sûr de l'âme humaine et U révéUtioa 
U plus exacte de son d^gré d'intérieure pertetion. 

Segantini exige partout le bienfiut de cet art, de 



464 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

l'habitation privée aux édifices communaux et publics, 
du meuble à la cuillère, de la fresque figurative à la sim- 
ple frise d'ornement, de la statue monumentale au simple 
chapiteau, du verre au fer. Il le veut partout, parce que 
l'art compris de la sorte, saisi à cette hauteur, se revêt 
d'une fonction sociale, s'investit d'un rôle religieux. 
4: L'art est médiateur entre notre âme et Dieu. » — « En 
créant une œuvre d'art, nous réussissons à élever et à 
ennoblir notre âme et quelquefois aussi l'âme d'autrui. » 
Et Segantini à l'ouvrage, tourmenté de cette « noble 
et douce passion de l'art », prêche d'exemple, montre 
la route, et travaille avec du bleu, du rouge et du jaune 
à répandre « les sensations d'amour, de douleur et de 
joie » dont il est tout rempli. 

D'amour surtout. Car seul l'amour est capable d'engen- 
drer ce grand rêve et de permettre à ses ailes de déployer 
leur envergure. L'amour, qui a été révélé par la souffrance 
à l'orphelin malheureux et fut sa première conquête, reste 
sa conviction dernière, sa loi supérieure et sa foi la plus 
haute ; à lui se borne toute son explication du cosmos. Ici, 
il est intarissable. Les paroles se pressent sur ses lèvres. 
Elles reviennent et se répètent à tout coup. 

« La connaissance de la vie est la connaissance de 
l'amour universel. » — «La jouissance de la vie est dans 
le savoir aimer. » — « Au fond de chaque œuvre bonne, il 
y a l'amour. » — « L'amour immense pour l'art, pour 
l'art grand, pour la nature, pour la vie, pour l'homme, 
pour les animaux, pour l'eau, pour le ciel, pour la plaine, 
pour les collines, pour les montagnes, pour les rochers, 
pour les fils d'herbe, pour les Heurs, l'artiste vrai le 
sent non superficiellement, mais profondément, intensé- 
ment et surtout sincèrement. » 



dorAioa ncAimo D'Arate sn icurs 46$ 

Et lui-même fat un tjrpe aooompli da œt artiste rm, 
fi'a3rant œsté de promeoer tOQ regard extasié sur l'uni- 
vers des cooleuni et des formes, ayant vécu dans une 
adoratk» perpétuelle de la Création, et ayant tenu 
constamment la nature embrassée sur son cosur. Cest 
ainsi qu'il disait : c Ce qui m'entraîne et findne ma 
pensée, c'est l'immense amour que j'ai pour la nature. » 
Et il disait encore : € J'éprouve le même enthoostasme à 
reproduire un fil d'hert>e ou le del. » 

On connaît l'cravre de Segantini. Elle est éparpillée 
dans les musées et chez les amateurs de l'étranger, qui se 
la disputent à prix d'or. L'artiste qui la conçut et l'exé- 
cuta fut digne d'elle. Il s'était déjà révélé ce qu'il était 
dans ces pages essentielles d'une ampleur souveraine et 
d'un souille salubre, qui firent une révolution en pein- 
ture. Il se révèle encore dans ses lettres et ses écriu qui 
sentent le plein air. On y salue un homme. On y trouve 
un grand cœur, qui semble n'avoir pas servi, ne s'être 
pas usé à des besognes préalables et avoir gardé intacte 
toute sa tendresse pour aimer. Et dans notre sod^ 
contemporaine, qui souflfre à un tel point du manque de 
héros, c'est une joie de déco uv r ir cet être de soleil et de 
santé, tout d'équilibre et tout d'accord, puissant et neuf. 
II n'eut pas peur, il pardonna et il ainuL Cest pourquoi 
Dieu fut avec lui. € Pardonnes et ne vous dtïïyttt point, 
a-t-il dit encore, et alors Dieu sera en vous. > 

PHIUPPE MOKNIER. 



BiaL. OMV. ux 



♦ ♦»»^»f»<'»»<'»v<-»-g^-g--s--;^^v<'»»»^»»»»»»»»<-»»»» 



sous LE MASQUE 



ROMAN 



CINQUIÈME PARTIE « 



VIII 



L'été fut long pour Charlie. Le jeune homme, porté 
à exagérer, par point d'honneur, la discrétion promise à 
M. de Maubert, ne crut pas pouvoir rendre visite à 
Renée dans sa villégiature sans une invitation formelle. 
Ainsi il ne la vit que deux fois, et pour quelques heures 
seulement, de toute la durée des vacances. Une course 
projetée au Creux-du-Vent fut renvoyée à diverses 
reprises et, finalement, abandonnée. Mais si vives que 
fussent ces déceptions, elles se perdirent dans le grand 
courant paisible de son bonheur. Charlie, pensant à 
l'avenir, raisonnait à la façon des martyrs chrétiens : 
qu'importe une souffrance passagère, quand la félicité 
étemelle est au bout ? 

Et quand revint l'automne, il fut dédommagé de 
toutes ces misères par un seul regard tombé des beaux 
yeux de sa bien-aimée. Ce fut chez les Maubert, le len- 

* Pour les quatre premières parties, voir les livraisons de mai k août. 



tOOS Ll MASQUE 4n 

demain de leur retour à la ville. Les Jemiet gens, laînët 
seuls pendant un quart d'heure dans le saloo, en atten- 
dant le thé» échangèrent pour la première fois ces ser- 
meots, cet baisers qui font déûûliir, ces mou eoirecoopéi 
de caresses, ce dtrin balbutiement de l'amour qu'aucune 
langue ne peut traduire. 

Alors recommencèrent les études de Charlie, les 
courses de Renée avec sa grand'tante cbei les indigents, 
de comité en comité. Mais M^ de Boonefo>% qui 
n'aimait pas le temi», n'autorisa sa nièce à jouer que 
deua après-midi par semaine. Les amoureux, obligés 
de se soumettre à une exigence si conforme à leurs inté- 
rêts supérieurs, durent chercher ailleurs les occasions de 
se voir. 

La première fois que Charlie se rendit au cours de 
littérature, il alla prendre place sans aflectatioQ un peu 
en arrière de Renée. Le vaste auditoire était plein 
comme un oraf, bien avant l'entrée de l'éminent profes- 
seur Flipot, gloire de U jeune université et honneur de 
la Suisse française. Les Hnnmes, parmi lesquelles oo eo 
remarquait de très mûres, occupaient les premiers gra- 
dins, et les étudiants s'échelonnaient au-dessus, jusqu'au 
fond de l'amphithéâtre. Quelques-uns, à vrai dire, d'entre 
les plus jeunes des deux sexes, n'étaient pas lA unique- 
ment pour s'instruire. Des saluts, des coups d'cnl, des 
signes d'intelligence s'échangeaient entre le haut et le 
bas de la salle. Des jeunes filles se retournaient, puis se 
parlaient à l'oreOle en pouflEuit de rire. 

Parmi les plus excitées, Charlie reconnut Hedwige de 
Maubert et sa meilleure amie, M^ Mawieu, la fille du 
notaire. Comme toutes deux regardaient obstinément de 
son côté, le jeune homme finit par se retourner, et il 
aperçut, au-dessus de lui, le visage d'un inconnu, extrè- 



4(58 BIBLIOTHEQUE UNIVERSELLE 

mement joli garçon, avec des cheveux noirs et frisés, 
des yeux magnifiques et ce teint brun mat qui n'appar- 
tient qu'à certaines races équatoriales. Mais, comme 
pour servir de repoussoir à cette aimable apparition, une 
autre tête se montrait juste à son côté, horrible figure 
plate, glabre, hébétée, sinistre, avec un nez de carica- 
ture antijuive et d'affreux cheveux noirs, graisseux et 
collés au crâne. Le contraste entre ces deux visages 
était si saisissant que Charlie demeura un moment à les 
considérer curieusement, sans d'ailleurs que les deux 
étrangers prissent garde à lui. Toute l'attention du beau 
rastaquouère était accaparée par les brûlantes œillades 
que lui décochaient M"^^ Massieu et Hedwige de Mau- 
bert. Evidemment flatté des avances dont il était l'objet, 
le ténébreux jeune homme prenait des poses avanta- 
geuses, souriait en élevant l'arc épais de ses sourcils 
d'ébène et découvrait une double rangée de dents mer- 
veilleuses. 

L'entrée de Flipot empêcha Charlie de s'intéresser 
plus longtemps à ces énigmatiques personnages, et s'il 
se permit par-ci par-là une distraction, ce fut pour 
admirer le buste royal de Renée de Maubert droite et 
impassible à son banc. 

A la sortie, Charlie trouva Renée qui l'attendait au 
milieu d'un groupe très animé. Tout de suite Hedwige 
de Maubert fondit sur lui avec impétuosité : 

— Connaissez-vous ce monsieur qui était assis derrière 
vous? 

— Absolument pas. Je ne l'avais jamais vu. 

— Avez-vous remarqué les dents qu'il a ? demanda 
M"* Massieu sans aucune gêne. 

— De vraies perles! reprit Hedwige. Et quels yeux, 
ma chère ! 



Un jeune homme s'approcha eo taluant : Du Bosquet 
(en deux mots) ancieo camarade d'études de Charlie. 
Il*^ Hassieii s'éfamça yen lui : 

'-— Ahl TOUS pourrai peut-être nous dire, tous^« 

— Du cahne, meadamoiaulles, du calme ! dit Du Bos- 
quet en riant quand il eut entendu la question.... Certai- 
nement je sais qui c'est, et je vais vous le dire. C'est un 
noorel étodiaiit, aoditear en droit depuis aTant-hier. Il 
suit les ooon avec m o i .... 

— Eh bien, voyons, parka 1 

— Ne me mangea pasi s'écria Du Boequet.... Quelle 
frénésie I... Cest un prince égyptien, mesdemoiselles. 

— Un prince! s'écria Hedwige. 

— Vous plaisantez, dit M"* Ifassieu. 

— Pardonnez-moi.... Un prince tout ce qu'il y a de 
plus authentique.*, cousin du khédive, s'il vous plait.... 
Chut ! le voilà ! 

L'étranger, le PRINCE, descendait les degrés du 
penoo. Mince, de taille moyenne, mais bien prise, vêtu 
de gris clair, coiffé d'un chapeau mou de même couletu-, 
sa physionomie, édatrée par le feu de ses grands yeux 
sombres, avait une expression d'inteUigence, de vivacité, 
d'audace et de douceur réellement captivante. En pas- 
sant devant le groupe immobile, il sourit et lança sur 
les jeunes filles un de ces regards circulaires, envelop- 
pants, q^ décèlent l'homme habitué aux cooqoAtea 
<fcniiiine s. Et il continua son chemin eo disant quelques 
mots en langue étrangère à son compagnon, le hideux 
magot aperçu auparavant par Charlie. 

«* Qu'est-ce que cet abruti qu'il traîne après lui ? 
demanda IP* Ifasaieu. 

— Son valet de chambre, répondit Du Bosquet 
Qroyei-voas ces Arabes tordanuf Le prince a fiut inscrire 



470 BIBLIOTH&QUB UNIVERSELLE 

son larbin comme auditeur aux cours avec lui.... C'est 
raide, hein? 

— Où habite-t-il? demanda Hedwige de Maubert 
dont les yeux brillaient. 

— Ici, à l'hôtel Beau- Rivage.... Au Caire, probable- 
ment un palais des Mille et une 7iuitSy au bord du Nil, 
avec quarante-six macaques, dans le genre de l'échantillon 
qu'il trimballe avec lui... pour le servir, un harem.... 

— Venez-vous? dit tout bas Renée en touchant le 
coude . de Charlie.... Ma sœur est folle ! ajouta-t-elle 
quand ils se furent éloignés. 

— Avez- vous visité vos pauvres aujourd'hui ? demanda 
Charlie pour changer de conversation. 

— Ah oui, toute la matinée.... J'ai appris à emmail- 
lotter les bébés, ajouta Renée qui rougit tout à coup 
comme si elle venait de proférer une sottise.... Ma tante 
veut faire de moi le modèle des femmes de pasteur, con- 
tinua-t-elle en riant. 

— Et que dites-vous de ce genre d'occupation? 
L'aimez-vous ? 

— Mais oui, assez, puisque.... 

La phrase resta inachevée. « Puisque je vous aime, » 
pensa Charlie, en envoyant à la jeune fille un regard où 
il mit toute son âme. 

— A propos, dit Renée au bout d'un moment, je ne 
viendrai pas au cours la semaine prochaine.... Nous 
aurons justement le mariage de Maxime.... Oh ! ce sera très 
simple. Il n'y aura que les parents les plus rapprochés î 
Ma tante n'est même pas certaine d'y venir, et on ne 
fera en tout cas pas de soirée. 

Charlie n'avait pas besoin de ces explications un peu 
embarrassées pour savoir qu'il ne serait pas invité à la 
noce. Et il ne songeait certes pas à s'en affliger, bien au 



lOOt U MAlQVt 471 

contraire ; les ûiçont hantaînai et protectriœi des Blau- 
bert lui donnaient chaque fob l'impression d'une insulte, 
quand par hasard ib lui ûûsaient la ûiveur de le reoe- 
▼oir à leur table. Il te prenait alors à plaindre sincère- 
ment M"* Schneeberger astreinte à vivre désormais dans 
ce monde-là où, tout en profitant de son argent, ainsi 
que dinit Maxime, am la constdérrraU toujours comme 
l obligée. Et fiusant retour sur lui-même, le jeune homme 
se réjouissait de voir approcher le jour où il arracherait 
sa femme bien-aimée à un milieu où, pour sa part, il se 
promettait de ne jamais mettre les pieds. 

Quinze jours après U noce de Maxime, Charlie, sor- 
tant du coure de Flipot, resta doué sur pbu» en vojrant 
le prince égyptien marcher droit à Hedwige de Maubert 
et à M'^ Massieu, et leur tendre la main comme à de 
vieilles connaissances ; après quoi s'engagea une conver- 
sation ponctuée d'éclats de rire et de gestes gradeux, 
tandis que, derrière le brillant sdgneur, le domestique 
arabe, le dos voûté, les mains dans ses poches et h 
lèvre pendante, contemplait tour à tour son auguste 
mahre et les jeunes houris neuchlteloîses avec une 
expression si parûûiement idiote qu'elle atteignait au 
sublime du genre. 

— N'est<e pas que c'est amusant ? dit Renée surve- 
nant à ce moment. 

Et comme le ieune homme s'étonnait tout en mar- 
chant 

— Ah ! repnt-elle, il ne 6iut rien me demander à moi 
qui ne vais plus nulle paît. Tout ce que je sais est que 
le prince est maintenant tout à âut lancé dans k sod^ 
On le reçoit cbes les Maasiett, cbes les de Boovalet, les 
de Montiljer.... 

~ Avec son domestique? demanda Charlie du ton 



472 BIBUOTRkQUB UNIVSR8SLLB 

ironique de quelqu'un qui n était pas reçu chez ce» 
gens-là. 

— Non, répondit Renée sans soupçonner la pointe. 
Ce malheureux reste, je crois, à l'hôtel.... Mais il paraît 
— je vous rapporte des on -dit — que le prince est très 
cultivé, parle le français à la perfection, danse à ravir... 
enfin, il a un succès fou.... Et savez-vous même ce qu'on 
prétend? ajouta la jeune fille en baissant la voix.... Il fait 
la cour à Hedwige ! Les premiers soirs, Angèle Massieu 
et elle se le sont disputé avec frénésie, mais finalement 
il s'est décidé pour Hedwige.... Ce serait drôle, tout de 
même, si ma sœur épousait un prince I 

Charlie, pour la première fois, fut choqué d'une 
parole tombée de la bouche de Renée. Ce bavardage lui 
parut malséant et il répliqua d'un ton amer : 

— Je n'y verrais rien de drôle. Cela me paraît plutôt 
affligeant. 

— Vous avez raison, dit Renée se reprenant aussitôt. 
J'espère bien qu' Hedwige ne va pas épouser un musul- 
man. 

La jeune fille, d'ailleurs, n'exagérait rien. L'Egyptien 
avait provoqué d'emblée, dans les salons de l'aristocra- 
tie, un engouement prodigieux. Joignez à un titre d'Al- 
tesse royale le plus ravissant visage qu'on puisse voir, 
une amusante vivacité de gestes et de reparties, une 
candeur presque enfantine dans le regard, de jolies 
mains effilées, un linge d'une finesse admirable, des 
habits dus à l'art des premiers coupeurs parisiens, vous 
aurez le portrait de ce grand seigneur bon enfant et 
l'explication de son succès. 

Le soir même de ce jour, le prince était invité à un 
bal chez les de Montilier. Les Montilier, cousins des 



•OOS ÎM MAlQim 473 

Haubert et naturellement leun crëanden, se prè> 
taient volontiers à un manège pour âiTorker l'établit- 
lenient d'Hedwige. 

Yen minait, sept on huit dames raseemblées dans un 
boudoir contign au talon parlaient sans ambages de 
révënement attendu. 

— Oui, mes cbères, dit la maîtresse de maison. Pour 
plus de sûreté, nxm mari est enooie l e t o u iné à Tuni- 
versité, où il était allé d^à, tous tous eo souvenez, 
avant que nous invitions le prince pour bi première fois. 
Et là, on lui a montré la lettre, cette lettre que le gou- 
vememeot égyptien a écrite spécialement pour notifier 
l'arrivée de son Altesse le Prince Abmed... et je ne sais 
plus quoi... PliduL C'est un grand honneur pour notre 
université.— De plus, ajouta M"* de Montilier, ma cou« 
sine de Fleury peut nous le dire, le prince possède une 
lettre de crédit illimité sur la banque de mon cousin.... 

— Avec deux mille livres anglaises pour première cou- 
verture, dit M"" de Fleury en s'indinant. 

Les exdamations se croisèrent 

— Quel parti inespéré pour noire coere HediKige 1 

— Penses donc, la voiU princesse! 

— Cousine du khédive, ma chère. 

— Moi qui me Qgurais, dit une autre, que les Arabes 
prenaient plusieurs femmes à Ui fois, mais il parait que 
c'est une caloomie. 

— L'usage a été aboli depuis longtemps» cela ne se 
âut plus que dans les basses rlasses. 

— Le prince a été élevé tout à ^t à l'européenne» 
dit M** de Montilier. 

— Cest bien fi^dieuz qu'il soit mahométan. 

— Oh ! si peu ! Il boit du vin. 



474 BIBUOTHÈQUB UNIVERSELLE 

— Il a mangé du jambon chez les Massieu. 

— Ainsi, vous ne pensez pas que notre chère Hed- 
wige soit forcée... d'abjurer ? 

— Mais pas question, ma chère ! 

— Mais le prince ne pratique pas sa religion ! 

— Il est trop intelligent pour être mahométan. 

— Vous verrez que si Hedwige sait le prendre par le 
bon côté, il embrassera le christianisme. 

— Elle le fera, elle le fera ! 

— Je n'ai pas peur pour elle, elle est fine mouche ! 

— Mais, demanda une dame qui n'avait pas encore 
parlé, est-on bien sur, au moins, que ce mariage se 
fasse? 

Toutes se récrièrent. 

— Mais regardez-les donc! dit M"^ de Bray d'une 
voix attendrie, en désignant, à travers l'embrasure des 
portières, Hedwige et le prince arrêtés au fond du salon 
et qui s'entretenaient, les yeux dans les yeux. 

— Ecoutez, mes toutes belles, dit tout à coup M'"* de 
Montilier. Je veux vous confier un secret, mais vous me 
promettez de n'en parler à personne.... Eh bien, mes 
chères, mon mari a confessé le prince... sans en avoir 
l'air, naturellement. Néanmoins le prince a vu tout de 
suite de quoi il s'agissait, et il s'est expliqué de lui- 
même avec la plus parfaite franchise.... Il aime Hedwige... 

— Oh ! interrompit une matrone en frétillant. Que 
j'aurais voulu l'entendre dire cela avec son joli accent : 
€ Z'aime mademazelle Edvize »... Il me semble que je 
Tentends ! 

— Naturellement, reprit M'"'= de Montilier, mon mari 
a fait l'étonné. Alors le prince a déclaré qu'il avait écrit 
au prince pacha son père, et il venait justement de rece- 
voir la réponse, qu'il a montrée à mon mari... La lettre 



tous Lt MAlQim 47S 

^tait eo arabe, tous penseï IHefi, de forte que mon mari 
n'a pas pu la lire, mais le prince la lui a traduite. Le 
prince pacha est tout à fait d'accord ; il viendra en per- 
soooe dès qu'il aura pu s'aflfranchir pour qoelqnei 
semaines des charges qu'il occope k la cour dn kbédhre 
son cousin ; de toutes façons, il pense s'embarquer à 
Alexandrie le 15 novembre... Voilà, mes chères, ce que 
je puis vous dire, mais une fois de plus, ajouta gravement 
M"* de Montilier, vous me promettez le secreU.. 

Le lendemain, avant quatre heures de l'après-midi, 
toute la bonne société de Neuch&tel était instruite du 
prochain nuriage d'Hedwige, et le reste de la ville — 
vttigmm peau — l'apprit bientôt aussi, car les Maubert, 
enivrés de leur bonne fortune et pensant lier plus étroi- 
tement le prince, autorisèrent leur fille à s'afficher ron- 
dement. Charlie vit passer tm jour, dans une automobile 
découverte, le prince et sa future, animés, radieux, der- 
rière un chauffeur en livrée et l'inéviuble domestique 
arabe, dont le teint cuivré et l'air abruti éga>'aient les 
passants. Ce fut pour Charlie une désagréable surprise, 
mais comme, après tout, la chose ne le regardait point, 
il s'abstint d'en parler à Renée, qui observa une égale 



Un des premiers jours de novembre, Catelin père fut 
frappé d'une sciatique aiguë qui immobilisa cet actif 
commerçant. 

» Vous en avex pour un mois de lit, déclara le 
médecin. 

Ma» l'épider, malgré ses vives souffirancea, ne voulut 
pas eoteodre parler de rester coucher et, chaque matin, 
M"* Caroline et Charlie dorent l'habiller avec mille pré* 
eanlioDS et le porter dans la salle à manger tr ansf ormée 
en bureau. Là, étendu sur une chaise longue, tout en 



47<5 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

poussant des gémissements à fendre l'âme. Catelin 
recevait ses employés, dictait sa correspondance, véri- 
fiait ses comptes, bref ne lâchait rien de la direction de 
ses affaires. 

Là-dessus arriva un matin une lettre du Fresnois. 
Constance, la plus jeune sœur de l'épicier, informait son 
frère d'un triste événement survenu la veille. Le vieux 
Catelin, pris sans doute d'une syncope, était tombé 
dans la grange de la hauteur du fenil et s'était tué sur 
le coup. L'enterrement était fixé au surlendemain à ime 
heure et demie après midi ; on mangerait un morceau 
avant de partir pour le cimetière. 

L'épicier versa quelques pleurs, en compagnie de 
Charlie qui croyait revoir son bon grand-père s'en allant 
aux champs, la faux sur l'épaule, ou le soir, assis sur le 
banc devant la porte, épelant le journal à travers ses 
lunettes. 

— Il faudra que tu y ailles seul, gémit l'épicier pen- 
sant à l'enterrement. Tu leur expliqueras ce qui m'est 
arrivé. 

Charlie partit par le train de onze heures. En descen- 
dant à la station de Saint-Aubin, il aperçut, sortant 
d'un autre wagon que le sien, l'odieux Troplon, en cha- 
peau de soie et sanglé dans une redingote. Le jeune 
homme tourna vivement la tète et partit à grands pas, 
sans se retourner, bien qu'il eût fort bien entendu deux 
ou trois coups de sifflet lancés par le cabaretier en guise 
d'appel. 

Une demi-heure plus tard, il arrivait chez sa grand' 
mère qu'il eut à peine le temps d'embrasser, tant la 
pauvre vieille était affairée à servir ses hôtes. Ils étaient 
là, une vingtaine de Catelin attablés dans la cuisine 



•oot Li aosQOi 477 

<le¥int un jamboo, dm mîciiet de pain, des bouteilles, 
des Tenet. P^ une porte entr'ouverte, on Toymit la 
duunbre obscure où le mort reposait 

— Est-ce que je peux le voir ? demaïuia Charlie. 

~ Moo Dieu, non, répondit la vieille, on a déjà doué 
la bière ce matin. 

Le jeune homme salua les astistaDts, dont la plupart 
lui étaient inconnus, bien qu'ils fussent tous ses parents 
assez procbet. On lui fit une place au bout d'an banc 
Tropkn arriva à ce moment et toucha la main à tout 
le monde, en finissant par Charlie. Après le jambon, la 
grand'mère Catelin posa sur la table une salade de 
chouz et un rôd de veau, que phisieiirs dédarèrent une 
magnifique pieu. Bientôt les langues se délièrent, les 
voix reprirent leurs timbres naturels. Charlie dut expli- 
quer l'absence de son père, et tous ceux qui avaient 
été. au cours de leur vie, affligée de rhumatismes ou 
de douleurs quelconques s'étendirent complaisamment 
sur leurs souvenirs personnels. 

Mais la demie d'une heure ayant sonné, oo se leva et 
chacun sortit en silence, le chapeau è la main. Un grin- 
cement de sonliefs à doua sur les dalles de l'allée 
annonça les porteurs du cercueil : hi lugubre boite fut 
hissée sur le corbillard, qui se mit aussitôt en marche 
pour Saint- Aubin, car le Fresnoit ne possède m église, 
ni cimetière. Alors on entendit, dans la demeure déserte 
et dose, un grand bruit de sangloU ; c'était \k vieille, 
qui avait mamtiwant le tempe de pleurer.^ 

La cérémoiiie achevée, après U bénédiction dn pas- 
teur, les hommes prirent le chemin de l'auberge. Charlie, 
voyant qu'il lui restait trois grands qtnuts d'heure 
avant le départ du train, penai tout à coup : 



478 BIBLIOTHÈQUE UNIYKRSKLLS 

« Je vais remonter au Fresnois et passer un moment 
auprès de ma pauvre grand'maman, puis je prendrai le 
train suivant. » 

Il repartit donc pour le Fresnois et se trouva plus 
que récompensé de son mouvement charitable par le 
touchant accueil que lui fit la malheureuse veuve. Ils 
restèrent deux heures à causer, puis Charlie ayant pris 
à part sa tante Constance lui glissa dans la main deux 
billets de cent francs en disant : 

— Pour grand'maman. 

Cette somme, dont Charlie s'était, au bon moment, 
rappelé l'existence dans son portefeuille, était le mon- 
tant de ses anciennes avances à Maxime de Maubert. 
Quelques semaines auparavant, le jeune aristocrate avait 
eu la délicatesse de rembourser cette vieille dette, en 
prélevant soit sur les revenus de sa femme, soit sur ses 
bénéfices d'administrateur et actionnaire de la Société 
Catelin & C'* ; ce point n'a jamais été éclairci. 

Quand le jeune homme regagna Saint-Aubin pour la 
seconde fois de la journée, la nuit était tombée. Comme 
Charlie suivait la grande rue du bourg, tout en songeant, 
il se trouva subitement nez à nez avec son ennemi. 

— Tiens, bonsoir! fit Troplon.... C'est l'heure du 
train, hé ? Nous allons donc faire un bout de voyage en- 
semble.... Quelle chance, hé, mon neveu ! 

A la voix du cabaretier, au rire pâteux dont il accom- 
pagnait ses propos, Charlie connut que le mari de sa 
tante Rose avait bu plus que de raison, ce qui n'avait 
rien d'étonnant, près de cinq heures s'étant écoulées 
depuis la sortie du cimetière. Mais le cabaretier avait 
l'ivresse lucide des solides gaillards accoutumés à sup- 
porter le vin. Il allait sans broncher, le corps un peu 
incliné cependant et les pieds en dedans, allure 



sovi Lt MAsguB 479 

naturelle aux om, aux tinget, aux matdols et, d'une 
manière générale, à tout eue toodeux d'augmenter sod 
équilibre. 

Les deux hommes marchèrent en silence jusquau 
sortir du village, où hi route descend en longeant 
le mur du cimetière. Là, Troplon saisit le jeune 
homme par le flanc de son habit et le secoua amicale- 
ment. 

— Dis donc, mon neveu, dis-moi voire une bonne 
fois ce que t'as contre moi. 

L'ignoble mélange du parler local avec l'accent du 
voyou parisien était la manière de s'exprimer habituelle 
à Troplon. 

— Je n'ai rien contre vous, dit Charlie. 

— Pourquoé donc que tu ne m'as januus dit : Mon 
oncle ? 

Ne recevant pas de réponse, l'ivrogne repnt d'un ton 
goguenard: 

— Eh ben, voyons, mon neveu, pisque tu n'as rien 
contre bibi, sors-moi votre ça une bonne fois : Mon 
ondel Oui, mon oncle? ...Eh ben quoi ? ça ne vient 
pas?... Ah ben tu sais, mon neveu, t'es pas gentil, 
i^outa-t-il en imprimant tme nouvelle secousse k l'habit 
qu'il serrait toujours dans son énorme poing. 

— Ecoutez, dit Charlie en s'arrètant. Cela ne me 
convient pas de discuter avec vous. Laisses*moi tran- 
qtiille, s'il vous plaît, et passex votre chemin 1 

— Ah mais dis donc, toué, tu croués que ça va se 
passer comme ça? rugit le caharetier en donnant à 
Charlie tme poussée formidable qtti Venrcym frapper 
violemment de l'épaule contre le mur. 

Si robuste que fût le jeune homme, il n'était pas de 
taille à se mesurer avec un hercule de cent kilos, râblé 



480 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

comme l'était Troplon. D'ailleurs l'idée n'en vint même 
pas à Charlie qui, s'étant redressé, se borna à regarder 
fixement son adversaire sans aucune apparence de 
crainte. Le cabaretier poussa quelques horribles jurons, 
puis brandissant son poing : 

— Sacré gamin ! cria-t-il, je te tiendrai ici jusqu'à ce 
que je sache ce que tu as dans le ventre, m'entends-tu, 
c'est moi qui te le dis... pas avant de m'avoir vidé ton 
sac... Je veux savoir ce que tu as contre moi. 

— Bien, répliqua Charlie toujours impassible, je vous 
le dirai. 

— A présent ! tout de suite ! 

— Tout de suite. 

— Allons, j'écoute, dit le cabaretier en se remettant à 
marcher. 

— Ce que j'ai contre vous, reprit froidement Charlie, 
le voici : il m'est malheureusement impossible de vous 
considérer comme un honnête homme. 

— Et pour qui me prends-tu, alors ? 

— Pour un malhonnête homme, répondit Charlie. 
Troplon s'arrêta, ouvrit la bouche, lâcha un juron, 

puis continua son chemin. 

— C'est une chose qu'il te faudra prouver, gamin I 

— Parfaitement, dit Charlie.... Tout d'abord je sais 
qu'à Paris où vous étiez valet de chambre, vous avez 
volé vos maitres, et que c'est avec de l'argent de 
cette source que vous êtes venu vous établir à 
Neuchâtel.... Là, continua le jeune homme sans pren- 
dre garde à une exclamation de Troplon, vous avez 
volé indignement une personne âgée et profondément 
respectable, en lui vendant quatre-vingt mille francs une 
maison qui vous en avait coîité cinquante mille, huit 



tout LS MASQt'F 481 

joun auparavanL... VooiToyetqiiejesius inearvnseigiié, 
a|oiita Charlie, et vont mtos maintenant powqtioé, mon- 
fiev, je ne me sent pas la Uberté d'entretenir des rela* 
tions arec toi». 

— Tonnerre 1 balbutia Troplon en chancelant tout à 
coup comme s'il n'était plus maitre de son ivreMe^- 
£t... et c'est... ton père... qui ta raconté tout ça ? 

— Peu importe 

— Cest... ton honnête honmie de père, qui.^. 

— Honnête homme, ooi monsiewr, dit Charlie en se 
redressant, mon père est on honnête homme, lui ! 

— Ton père est une canaille ! rugit le cabaretier hors 
de lui.... Un voleur et une canaille, m'entends-tu?... 
Ah! tu crois que je vais me bnsser asticoter coaune 
ça ?... Tiens, voilà le train, saotoos dedans, ■■ ah I tu vas 
en appiendre, mon petit Biribi mon ami ! 

Les deux hommes monteront dans nn wagon presque 
vide, et s'instaUèrent à une fenêtre, en feoe l'un de 
l'autre; Charlie croisa les bms. 

~ Tu saans, gamin, que je n'ai jamais volé personne, 
reprit le cabaretier dont les yeux injectés de sang sem- 
bbûent près de jaillir des orbites. Je suis arrivé à Neu- 
chàtel avec sept on huit cents 6incs pour tout potage, 
retleitt bien ça^ Seolement je savais que ton père en 
a^-ait, lui, des économie s, passé quarante mille balles^. 

— Que son patron lui avait léguées par »^-fitirnt, 
interrompit Charlie. 

^ Léguées ? répliqua le cabaretier. Il faut un mort 
pour un testament! Quand ton pèro a quitté Paris, son 
patron était tout ce qu'il y a de plus en vie, à preuve 
que sa parenté venait de le 6ûre interdire et enfermer à 
Bicètre, ousqu'il est décédé huit ou dix ans pfais tard, 

BISt. UWIV. VtX jl 



482 BIBLIOTHÈQUE UNIVRRSELKB 

l'année que je suis venu en Suisse.... Le vrai du vrai, 
c'est que ton bougre de père avait eu la veine de tomber 
sur un vieux garçon complètement loufoque, à qui il a 
fut signer des billets sans que l'autre y voie goutte.... 
Demande z'y voire, à ton père, qu'il te montre seulement 
une pièce pour prouver qu'il a reçu la moindre chose en 
fait d'héritage.... Cré nom ! on a des pièces pour ces 
choses-là !... Demande-z'y voire qu'il te fasse voir celles 
qu'il a... et si tu réussis à en voir une, je ne m'appelle 
plusTroplon....Tu ne réponds rien, hein, mon neveu, reprit 
le cabaretier en faisant entendre un rire satanique. Ça t'en 
bouche un coin, pas vrai, mon garçon ?... Quand je suis 
rentré au pays, continua-t-il, et que je suis allé trouver 
ton père, — c'est là que tu m'as vu pour la première fois, — 
mon idée était qu'il ne refuserait pas d'aider un vieux 
copain dans l'embarras à se trouver une position. Au 
lieu de ça, il m'a reçu comme un chien dans un jeu de 
quilles ; mais quand sa sœur Rose est devenue amou- 
reuse de moi, il a vu qu'il fallait mettre les pouces et il 
m'a dit : « Ne raconte rien à ma sœur ni à ma femme, 
et je te fais gagner de l'argent de quoi t'établir. — En 
règle, » que j'y ai dit. Deux ou trois jours après, il 
m'apporte un papier à signer. Moi, voyant qu'il s'agissait 
d'acheter une maison de cinquante mille francs, j'ouvre 
des yeux ! « Mais je n'ai pas le sou, que j'y dis. — Signe 
toujours, qu'y me dit. C'est moi qui réponds, tu n'as à 
t'inquiéter de rien et tu auras vingt mille francs. — Va 
bien, » que j'y dis, et je signe. Huit jours après, ton 
père me remet les vingt mille, rubis sur l'ongle, et il s'en 
est gardé dix mille pour lui, le mâtin I mais ce n'était 
que justice, parce que, ma foi ! c'était une affaire bien 
menée et ce n'est pas moi qui me serais chargé d'entor- 
tiller la vieille demoiselle comme il l'a fait. 



•ont Ll MASQVB 485 

Charhc, durant œ ditooun, avait teotî passer dans sa 
tète les idées les plus oootiadktoirea. Certes, cet homme 
mentait Pourtant certains rapprochemenu de ùâts, la 
cynique assurance de l'ivrogne, et son ivresse même qui 
l'eût empêché de forger sur l'heure une àible de toutes piè» 
ces, don n aient à son récit une teinte d'horrible vraisem* 
hfamœ. Le cabaretier, cependant, soit par l'eflet du train 
en mouvement et de l'air qui lui fouettait la figure, soit 
par l'eflet de ses propres paroles, paraissait maintenant 
tout 4 fiut de sang-froid. 

— Tout ça, reprit-il d'un ton plus doux en frappant 
amicalement le genou de Charlie, ce n'est pas pour te 
dire du mal de ton père. Il a eu tort de me mettre sur le 
dos des choses que je n'ai pas fiutes, ça, il a eu tort, 
incontestablement, c'est ce qui m'a vexé.... Mais quant 
au reste, je n'ai rien à lui reprocher. Aussi j'espère que 
tu ne vas pas mettre U brouille entre nous pour quelques 
mou qui me sont échappés dans hi colère. J'ai le vin 
mauvais, moi, U tante le dit toujours, ça me joue des 
fois des tours.... De vrai, je n'ai rien contre ton père. 
Bien au contraire» c'est un homme que je respecte plus 
que n'importe qui en ville... parce que c'est un malin de 
toute première force.... Salue-le bien de ma part, ditXro- 
pion comme le train s'arrêtait engve.^ Et sans rancune, 
mon neveu! Tout ce qui s'est passé, motus! des bètisesl 
tout ça reste entre nous, ajouta le cabaretier, qui mau- 
dissait dé ci d émen t sa hmgue trop longue. 

Ce repentir visible versa un baume dans l'âme de 
Charlie qui crut discerner dans l'embanas subit de Tro- 
pion l'aveu de ses mensonges. Aussi, en rentrant à ht 
maison, se boma«t*fl à décrire brièvement à ses parents 
la scène de renterrement Mais, pendant U nuit, de nou- 
veaux doutes l'assaillirent malgré lui et, tout en se r»- 



4^4 BIBLIOTHÈQUE UNIVBSSBLLI 

prochant ses soupçons, il résolut d'avoir une explication 
avec son père. 

L'épicier le mit lui-même sur la voie en se faisant 
raconter de nouveau les événements de la veille. Charlie 
alors parla de sa rencontre avec Troplon, en termes va- 
gues d'abord, puis en précisant peu à peu les détails. 

— Et que t'a-t-il dit de moi? demanda le père, quand 
Charlie fut à ce point de son récit. 

— Des infamies! répondit le jeune homme en hésitant* 

— Dis toujours! 

Charlie, regardant à terre, rapporta avec effort les ac- 
cusations du cabaretier. Quand il eut fini, comme son 
père gardait le silence, le jeune homme leva les yeux et 
vit l'épicier dont les paupières palpitaient légèrement, 
mais sans que sa physionomie trahît le moindre trouble. 

— Et après? demanda Catelin. 

— C'est tout, dit Charlie. 

— Et après? répéta Catelin froidement. 
Charlie, frappé au cœur, devint affreusement pâle. 

— Mais, mon père, bégaya-t-il en abandonnant, sans 
le vouloir, pour la première fois de sa vie le tutoiement 
familier, dites-moi donc que cela est faux, que Troplon 
a menti!... 

L'épicier fit un haussement d'épaules qui lui arracha 
un cri de douleur en remuant sa hanche malade, à la- 
quelle il porta vivement la main. 

— Troplon est un imbécile, dit-il au bout d'un mo- 
ment avec un grand calme. Je lui apprendrai ce qu'il en 
coûte d'avoir la langue trop bien pendue.... Mais toi, 
reprit l'épicier en voyant la figure bouleversée de Char- 
lie, je voudrais bien savoir de quoi tu t'occupes.... Est- 
ce que, par hasard, je me mêle de théologie, moi?... Alors 
ne te mêle donc pas non plus de mes affaires. 



lOVt Ll MASQtlB 4^5 

— Mon père, dit Charlie en haletant et d'une voix si 
bane qn'eUe •emblait prorenir de tièi kân^Toa ne too- 
kl pas dm qoe yous êtes... un loleur? 

— Voleur? répliqua Catelin avec aigreur. Ea-tu fou? 
OttMiea-tu que tu parles à ton père?.^ Véritablement, il 
est fou, reprit l'épicier eo vojrant Charlie cacher sa figura 
dans ses aiains par un geste de violent désespoir.... Enfin 
voyons! oontinua*t-il d'un ton condlianL A Paris, mon 
Dieu! j'ai âut de la gratte, oui, comme chacun aurait 6dt 
à ma place. Ça n'a pas fiut de tort aux héritiera, puisque 
mon patron était quatre ou dnq fob millionnaire. Qu'est- 
ce que c'est que quarante mille francs sur ce total!... Tandis 
qu'à moi ça m'a &it du bien, et je n'ai certes rien à re- 
gretter, puisque c'est ce qui m'a permis de revenir au 
pays, de m'y établir et d'y pro s pé r er avec l'aide de 
Dieu!... 

— Mon père, s'écria Charlie en bondissant, ne pro- 
nooœs pas le nom de Dieu! 

— Pourquoi pas? répliqua l'épider avec étonnement. 
Les faits sont VLfai ^rotpéré^^ Ensuite, oontinua-t-il, 
tu me reproches cette aifiûre de M"* de Bonnefoy. L'ai- 
je forcée d'acheter cette maison? Je lui ai proposé un 
prix. Libre à elle de le débattre, d'accepter ou de refu- 
ser. Elle a accepté. Bien! Cest un marché. J'en âûs ions 
les joura comme celui-là. Les affaires sont les aflhires. 

Charlie n'essajra pas de protester. Dans reflondranent 
de Taflection et, plus encore, du respect absolu qu'il 
avait porté à son père, il se sentait comme un naufragé 
privé tout d'un coup de toute force et de toute espé- 
rance. Cet état d'accablement se Usait si bien sur ses 
traiu décomposés, dans son attitude écrasée, que Catelin 
père fut pris de pitié et de remords en considé ran t son 



486 BIBLIOTHÈQUB UNIVBRSBLLB 

— Mais, mon pauvre garçon, c'est la vie. Crois-tu, 
par hasard, que l'argent se ramasse en retournant son 
chapeau sous les gouttières? Ah! ce n est pas dans les 
bouquins de théologie qu'on apprend la manière de s'en- 
richir. Mais comme disait l'autre: « A chacun son métier 
et les vaches seront bien gardées.... » Qu'est-ce que cela 
te fait, après tout? Tu es pasteur, plonge-toi dans tes 
livres, et au lieu de te mettre la tète à l'envers pour des 
choses dont tu n'entends pas le premier mot, laisse-moi 
tranquillement le soin de gagner de l'argent pour toi. 

— Je ne veux pas de votre argent, s'écria Charlie en 
portant convulsivement les mains à sa poitrine. Je n'en 
toucherai pas un centime, mon père, j'en fais le serment 
devant Dieu qui nous entend! 

L'épicier fît une grimace: 

— Le mariage te changera les idées. 

— Ah jamais! 

— Nigaud, dit le père sur un ton d'affectueuse raille- 
rie, crois-tu que sans fortune tu pourrais épouser M"*" de 
Maubert? 

— Ah! cent fois oui, s'écria le jeune homme avec 
transport. Notre amour est plus haut que ces misérables 
questions d'argent.... Vous ne savez pas de quoi vous par- 
lez, mon père, n'insultez pas maintenant ma fiancée! 

— Bon, bon, dit Catelin, je ne la connais pas.... Mais 
penses-tu que les vieux Maubert voudraient d'un gendre 
sans fortime? 

— Ils ne savent pas que vous êtes riche. 

— Pardon, ils le savent. 

— Comment? 

— Suffit qu'ils le savent. 

— Qui le leur a dit? 

— Moi. 



•om LE UAaqm 487 

Cet iveu catéj^odque, brusquement prémédité par Ca- 
telîD, avait, dans l'idée de Tépicier, un douille Imt. D'a- 
bofd il détooreait la oooven a lioe»en jetant Chailie dans 
des piéoocupatîons d'un genre tout diilérenL Maïs, sur- 
tout, connaissant l'amour passionné de son fils pour Re- 
née de Maubert, le rusé co mm erçant s'imaginait qu'en 
montrant k Charlie la fortune oonune le seul moyen de 
fiure aboutir son mariage, fl réduirait le jeune honmie au 
ailenoe et l'amènenût à aoœpter tacitement et docile- 
ment cet instrument indispensable de son bonheur. 

Les hommes d'argent ont ced de particuli e r, qu'ils ne 
compre n nent jamais les mobiles des âmes pures. Admi- 
rables connaisseurs d'hommes, ils se meurent avec une 
complète assurance, sans rien laisser au hasard, dans le 
vaste domaine des intérêts et des appétits matériels. 
Biais qu'ils viennent à rencontrer un adversaire unique- 
ment épris d'idéal, U tactique de ces féroces calculateurs 
se trouve en ôéhui ; leur clair bon sens les rend inaptes 
à concevoir les absurdités du sentiment ; et ils s'ébahis- 
sent de voir leurs plus inàûUibles combinaisoos dé j ouées 
par Ui solution en apparoice la plus stupide, la plta 
impossible à prévoir. 

Au moment où Catelin se Ûattait d'avoir raniciK- -nn 
fils à la nuson, il se passait dans l'esprit du jeune 
hooune un drame court et terrible. Le râle joué par son 
père et par les Haubert lui apparut subitement dans 
toute rignominie du marché proposé, débattu, consenti. 
Les Maubert ne l'avaient accueilli que parce qu'ils le 
savaient riche. Aussitôt une question se posait : RllCi 
Renée, savait-elle aussi T et l'avait-elle accepté pour son 
argent f 

A l'instant même, la résolution de Charlie (iit prise. 
11 alla dans sa chambre, où il s'enferma, et il écrivit à 



488 BDUOTHkQUE UNIVBRSBLLB 

Renée un billet la priant de se trouver à trois heures 
chez M"' de Bonnefoy. Puis, descendant au magasin, il 
fît porter sur le champ la missive par un des commis- 
sionnaires. Après quoi Charlie demeura seul, en proie à 
ses pensées. Tout le passé se dressait devant lui sous un 
aspect nouveau, comme un élégant masque de velours 
se détache, tombe et offre tout à coup aux lumières du 
bal une face rongée par un épouvantable cancer. 

La petite bonne de M"*" de Bonnefoy ouvrit devant le 
jeune homme la porte du salon, et la vieille demoiselle 
entra peu après, la figure plus rouge que de coutume, 
comme une personne qui vient de se mettre en colère. 

— Renée est-elle ici ? demanda Charlie. 

— Oui, répondit M"*" de Bonnefoy. Qu'avez- vous ? 
Etes- vous malade ? demanda-t-elle en regardant le jeune 
homme. 

— Non mademoiselle, merci.... Je voudrais simple- 
ment dire quelques mots à Renée. 

— Je vais vous l'envoyer. 

Renée entra très rouge elle aussi et l'air bouleversée^ 

— Comment I vous savez déjà ? 

— Quoi donc ? demanda Charlie étonné. 

— Hedwige ?... 

— Mais non, je ne sais rien. 

— Mon Dieu, c'est horrible, reprit la jeune fille en 
joignant les mains et baissant la voix. Quoi, vous ne 
savez pas ?... Le prince.... 

— Eh ! quoi donc ? demanda Charlie. L'a-t-il enlevée ? 

— Ah non ! 

— Est-il parti ? 

— Parti ? Oui, parti ! Ah mais, si ce n'était que 
cela 1... 



•ont LB UAaç/m 4I9 

— Je cofn|>rends, dit Charlie. Ce n'était pas un 
prÎDce. 

— Sil— non!... c'est-à-dire oïdl répondit la jetme 
fille. Il y avaii un prince. Il y a un prince. Seulement... 
ce n'était pas celui qu'on croyait. Cétait... l'autre. 

— Comment, l'autre ? 

— Mais oui, le... le valet de chambre !... Comprenez- 
vous cela ? Le plus laid, le vieux, celui qui avait cette 
horrible figure, eh Mao, c'était lui, le prince.... Et 
l'autre, celui qui devait épouser ma sosur, c'était, — ce 
que je vous ai dit, — c'était /r domestique, 

~ Ah ! dit Charlie. Et pourquoi ont-ils joué cette 
comédie? 

— On ne sait pas. On pense que le prince se trouvait 
trop grand seigneur pour répondre à des invitations et 
qu'il a voulu s'amuser à nos dépens.... Ils sont partis 
hier.... Et figurer-vous que cet homme ^ le domestique 
— a eu l'audace d'écrire à Hedwige en lui disant que, 
le prioœ étant déddé à quitter Xeuchiktel, il était forcé 
de suhrre son maître, mais que si elle voulait venir le 
retro u ver en Egypte, il... il aurait du plaisir à l'épou- 
ser! 

Si lourd que fût le cœur de Charlie, le jeune homme 
ne put réprimer un sourire amer. L'énorme bouflbnnerie 
de l'aventure prenait à ses yeux la stgnificatton d'une 
dure et juste revanche. Ces gens qui se seraient crus 
déshonorés en recevant chef eux un hoonèle homme — 
fût-il loyal, fût-il bien élevé, fut-il intelligent, fut-il droit, 
ftit-il bon, — s'il n'était pas de Xmr monde, ou s'il n'avait pas 
d'argent pour payer sa place à l'entrée, ces mène gens 
avaient ouvert — et avec quel empressement ! — leun 
portes toutes grandes à l'ouïe du seul nom de PRINCE. 



4|90 BIBUOTHÈQUB UNXVBRSKLLB 

Et, pour finir, ils s'étaient inclinés, courbés, couchés, 
à-plat-ventris.... devant un laquais. 

Ces réflexions passèrent dans l'esprit de Charlie avec 
la rapidité d'un éclair. Et retombant tout aussitôt dans 
le sentiment de son angoisse, il conduisit doucement 
Renée à un canapé et s'assit auprès d'elle. 

— Je vous ai écrit, dit-il d'un ton grave, parce que 
j'avais besoin de vous parler. 

Elle s'eflfara tout à coup en le regardant : 

— Qu'avez- vous ? Qu'est-ce qui se passe ? Encore un 
malheur ? 

— Non, répondit Charlie en s'efforçant de prendre un 
air moins tragique. C'est simplement une question que 
je veux, que je dois vous poser.... Renée, dites-moi, 
avez-vous entendu parler de ma situation de fortune ? 

Elle fit un soubresaut qui la jeta debout pendant une 
seconde, puis retombant à côté de Charlie, elle porta 
les deux mains à ses joues : 

— Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! Vous aussi, vous venez 
maintenant me parler de cela ! 

— Il le faut, Renée. 

— Non, non, non, il ne le faut pas.... Je ne veux pas. 
Je vous en supplie, ne me parlez pas d'argent !... Ne me 
parlez pas d'argent ! cria-t-elle en éclatant en sanglots. 

— Renée, ma chérie, ma bien-aimée, dit Charlie 
transporté hors de lui par une espérance surhumaine, 
si je vous en parle, c'est pour vous dire que je n'ai rien, 
rien, vous entendez, pas un sou.... Je suis pauvre, 
Renée! On vous a dit que j'étais riche. Ce n'est pas 
vrai. On vous a trompée.... 

— Oh ! cria-t-elle en jetant les bras autour du cou de 
Charlie et en l'embrassant avec passion.... C'est vrai ? 
-dites, vous n'avez pas d'argent ? 



tous LE MASQOB 49I 

— Noo, moo amour. 

— Oh ! je tœt heureiae» dtt«elle lentement en levant 
TeiB lui sa figure baignée de larmea. 

Alofi ils se mirent à pleurer tous deux, en se regar- 
dant, en s'embrassant follement, en se prodiguant mille 
caresses. Puis ils se sourirent l'un à l'autre. Et elle dit, 
d'un air mutin : 

— Saret-vous ? Je n'ai pas d'argent non plus, moi.... 
Cbarlie lui fenna laboudie par un baiser. 

— Si vous saviei, reprit-elle au bout d'un moment 
rempli par rineffid>le babil des amoureux, comme je me 
teos le oœor léger.... J'avais tout le tempe, là, ce poids 
qui m'étouflhit. Je savais, je sentais que vous m'aimîea 
pour moi seule, comme c'est si bon d'être aimée, et je 
me disais que vous me soupçonniez peut-être de vous 
aimer autrement, pas pour vous.... 

— Si j'avais pensé cela, dit Charlie, je ne vous aurais 
pas véritablement aimée.... Qui vous avait dit que j'étais 
ridie? demanda-t-il brusquement. 

— Maxime. 

— Et votre père? 

— Lui, pas positivement. Mais iU étaient tous deux 
d'accord, sinon.... 

— Quoi? 

— Mon père n'aurait jamais donné sou consentement, 
murmura-t-elle. 

— Pourquoi donc ? demanda Chariie,dont l'orgueil se 
réveilla. 

^ Mais ne me le demande! pas, dit-elle d'un ton 
suppliant, puisque vous le savet aussi bien que moL.. 
Cest si bète ! Ceet si odieux 1... Ce n'est pourtant paa 
ma ûutte, ajoula-t-eUe eo versant des larmes. 

— Pardonnei-moi, mou amour I s'écria Cbarlie en 



492 BIBLIOTHl^UB UNIVERSELLE 

étreignant la jeune fille avec force.... Mais que vont-ils 
dire, maintenant, reprit-il au bout d'un moment, quand 
ils sauront qu'ils ont été trompés et que je n'aurai... aiie 
nous n'aurons... que mon traitement pour vivre ': 

La jeune fille ouvrit les yeux avec une expression 
d'effroi : 

— Est-il nécessaire qu'ils le sachent ? 

— Mais... dit Charlie. 

— Moi, je n'oserai jamais le leur dire, murmura-t-elle. 

— Ils l'apprendront tout de même, fit observer 
Charlie. 

— Justement, reprit-elle en hésitant. Ils l'apprendront 
un jour. Mais pourquoi ne pas leur laisser croire.... 
Après tout, cela ne les regarde pas, cela ne regarde que 
nous deux. 

Le jeune homme demeura interdit. Le stratagème 
suggéré par Renée offrait des motifs plausibles. La dis- 
crétion de Catelin père était assurée. Donc les Maubert 
ignoreraient tout jusqu'après le jour du mariage, et 
alors il serait trop tard pour s'insurger, les Maubert 
seraient joués, pris dans leur propre piège, c'est-à-dire 
que la logique humaine et la justice divine y trouveraient 
également leur compte. Pour que tout cela s'accomplît 
infailliblement, automatiquement, il suffisait de ne rien 
dire, de se taire, de laisser les événements suivre leur 
cours. 

Mais, ne rien dire, était-ce droit ? La honteuse spécu- 
lation des Maubert autorisait-elle une supercherie à leur 
égard ? Telle était l'autre face de la question. 

Oui, mais parler ! C'était déchaîner la fureur des 
Maubert sur la tète innocente de Renée. C'étaient des 
persécutions sans nombre, l'impossibilité de se voir 



MM» Ll MASQOB 403 

-donuit des mois, des uméas peul-élre, Im lutte lâche et 
sournoise d'un côté, rimpuiwtncie de l'autre, et toutes 
les peurs, les privations, les souffrances de l'arnoor tia- 
<|ué et clandestin. Tandis qu'il était si commode, si sûr 
et si équitable en somme de laisser aux Manbert leurs 
iHusiona» de profiter de leur ifM)rance et de dire en- 
suite : « Vous nous croyies riches, détrotnpex-vous, la 
fortune que vous nous sopposies, nous Ui rejetons, nous 
n'en touIoos pas et c'est notre droit d'agir ainsi. » 

Mais id une objection formidable renversa tout k 
coup le r aiso n nement de Charlie. Renée le croyait 
pauvre et n'en savait pas plus long. Hais que dirait-elle 
en apprenant qu'il avait Êiit délibérément le sacrifice de 
la richesse ? Et s'il lui avouait maintenant tout ce qui 
s'était passé entre son père et lui, jusqu'au serment so- 
lennel qu'il avait prêté de ne pas toucher à la fortune 
paternelle, — à supposer qu'elle approuvât sa dédsion 
sans rogret, sans arrière-pensée, en serait-il toujours de 
même et ne pourrait-il pas arriver qu'un jour Renée, 
deveone sa fomme, aux prises avec les difficultés maté- 
rielles de reûtence, lui dirait : € Si j'avais su, ou si 
wuzpartnU avaient pu m avertir ^ je t'aurais empêché de 
commettre cette folie ! » 

Dans l'éclair qui traversa son esprit à ce moment, 
Charlie eut une pensée de gratitude envers Dieu qui lui 
facilitait la conclusion de ce débat intérieur en oflfrant à 
sa raison un argument propre à déterminer sa oons- 



— Renée, dit-il en prenant la main de k jeune fille, 
il ne faut pas que vos parents puissent nous reprocher 
un jour de les avoir trompés. Nous devons, nous nous 
devons à nous-mêmes d'entrer dans Ui vie le fitint haut 



494 BIBLIOTHÈQUE UNIVER8ILLI 

avec la certitude d'avoir agi loyalement, même (sa voix 
mollit subitement)... même au prix de toutes les souf- 
frances. 
Renée secoua la tête et répéta : 

— Je n'oserai jamais le leur dire. 

— Que peut-il arriver? demanda Charlie. Ils se fâ- 
cheront ?... 

— Ils me défendront de penser à vous. 

— Non, dit Charlie. Ils nous empêcheront de nous 
voir, c'est tout ce qu'ils peuvent faire. 

— Mais ils le feront !... Ah, ma tante ! s'écria Renée 
en courant au-devant de M"*' de Bonnefoy qui entrait 
et lui prenant les deux mains, Charlie n'est pas riche, il 
n'a pas de fortune, rien ! Nous sommes aussi pauvres 
l'un que l'autre. 

— Bah! dit M"*" de Bonnefoy en se reculant pour 
examiner curieusement sa nièce. Est-ce vrai, Charlie ? 

— Oui, mademoiselle. 

— Très bien, déclara la bonne dame. Il est toujours 
bon de savoir où l'on en est. Je suis heureux que vous 
vous vous soyez expliqués là-dessus... On dirait que cela 
t'a mis le cœur au large, fillette ? ajouta-t-elle en prenant 
le menton de Renée qui riait et pleurait à la fois. 

— Oh! oui, ma tante.... Mais M. Catelin... Charlie... 
dit qu'il faut maintenant le dire à papa. 

— Alors? 

— Moi, je dis non. Je dis que c'est inutile. Ça ne les 
regarde pas. 

— Et vous disiez, Charlie ? demanda M"*= de Bonnefoy. 

— Que nous devons agir avec droiture. 

— C'est mon avis, déclara la bonne dame. Il feut 
faire son devoir et advienne que pourra.... Ton père et 
ton frère sont jugés, continua-t-elle en s'adressant à 



BOUS Ll MASQVB 40S 

Renée, mais ce neti pas à Dont da les putni. .^i i aven- 
ture d'Hedwige ne leur a paa omrert ka yeux, c'est que 
Dieu leur réaerve un ch&tiroent plus sévère eooore.... 

— Mats» au moins, ma bonne tante, voua noosaiderefr 
dit Renée d'une frçon câline. Vous poores fiure bean- 
coup pour nous. Si voua dites un moi en noire fiiTeur, 
je connais papa, jamais il ne roodra s'opposer à votre 
volonté ; seulement à un désir de vous, il cédera... 

— Entendons*noas, dit la vieille demoiselle en lui 
coupant la parole. Vous saves que je vous aime tous les 
deux et que vos deux noms reviennent ensemble, 
entourés d'une égale afiection, dans toutes mes prières.^ 
Mais quant à intervenir directement auprès de ton 
père, non, ma chérie, pour le moment je ne m'en 
sens pas la liberté. Pourquoi ? Prédaément parce que, 
cooune tu dis, je sais très bien que ton père céderait. Il 
m'obéirait parce qu'il compte que je le ferai moù béri* 
tier... Or je ne veux ni tromper, ni Êivoriser les vilaine 
calculs de monsieur mon neveu... Une première fois, ton 
père a cru te vendre à M. CateKn pour te fiure riche ; 
cette fois-d, il te vendrait à moi pour se âûre riche lui* 
même.... Toi-même, fillette, tu ne voudrais pas d'un 
pareil marché 1 

— Et puis, qui sait ? dit Charlie. Après le malheur 
qui vient d'arriver à M^ Hedwige et que tout le public 
connaîtra, M. de Maubert hésitera avant de provoquer, 
de gaité de cœur, un nouveau scandale. 

— Cest vrai, cela est possible, dit Renée s'aocrochant 
à cette planche dans le naufrage. 

— Bapérons-le, reprit M"" de Bonnefoy. Et si votre 
désir devait ne pas se réaliser, — que rooosieor mon 
neveu ne reculât pas devant un édat, — vous vous dirai, 
mes en&nts, que Dieu a voulu, tans doute, voos sou* 



405 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

mettre a i épreuve. Votre amour a peut-être besoin de 
passer par la souffrance. Dieu sait mieux que nous ce 
qui nous est bon. Dites-vous bien qu'il proportionne la 
force à la peine, et que la force, il vous l'a déjà donnée, 
puisque vous vous aimez.... Et n'avez-vous pas le temps 
devant vous, mes enfants ? continua la bonne dame en 
changeant de ton. Charlie a ses études à finir. Dans dix- 
huit mois, il sera pasteur.... Dix-huit mois, qu'est-ce que 
cela, quand on est jeune et quand on aime ? 

— O ma tante, vous avez raison. Je vous aime, ma 
tante ! s'écria Renée en sautant au cou de la vieille fille 
dans un de ces brusques revirements habituels aux 
natures faibles. Puisque nous nous aimons, qu'avons- 
nous à craindre? reprit-elle avec enthousiasme. Notre 
amour triomphera de tout, quoi qu'il arrive. Nous nous 
aimerons, nous serons l'un à l'autre, malgré tout ; nous 
serons forts, n'est-ce pas, Charlie, nous serons forts. 

— Je vous le jure, répondit-il du fond de son âme. 

— Je vais aller trouver papa tout de suite... reprit 
Renée du même ton exalté. Je lui dirai tout.... Il n'est 
pas encore parti pour son cercle, ajouta-t-elle en regar- 
dant la pendule. 

— Eh bien, va, ma fille, dit M"* de Bonnefoy qui 
voulut profiter de ces bonnes dispositions et se garda de 
reconduire les jeunes gens. 

Dans l'antichambre. Renée et Charlie, se voyant seuls, 
échangèrent un baiser passionné. 

— Nous serons forts ! répéta Renée avec un sourire 
d'extase, quand ils furent dans la rue. Nous nous aime- 
rons à travers tout, quand même.... Et vous verrez, Char- 
he, comme ce sera bon, quand nous serons enfin réunis 
pour toujours, comme ce sera bon de nous dire que nous 
avons souffert l'un pour l'autre. 



•oot LS MAioini 497 

CéUit elle qui l'encourageait, maintenant. Ils te quit* 
tèrent devant la porte des Blanbert en se serrant la 
main, avec un long regard qui fet le ph» éloquent des 
serments d'amour. 

M. de Bfaubert, qui se polissait les ongles dans un 
ûmteuil en attendant l'heure du cercle, vit entrer Renée 
qui s'en vint droit à lui, p&le et frémissante, avec un 
f^ard fier. 

— Mon père, dit -elle, vous n'aves consenti à mon 
mariage avec M. Catelin que parce que M. Catelin était 
riche, est-ce vrai? 

-«- Mais, sabfobleu, je oro» bien ! répondit l'aristocrate. 

— Eh bien, mon père, détrompex-vous : M. Catelin 
n'est pas riche. 

^ Qu'en sais-tu ? 

— Il n'a aucune fortune. Il est aussi pauvre que moi. 

— Qui te l'a dit ? 

— Lui-même. 

— U fils ? 

— Charlie, mon fiancé, oui. 

— Et alors, quoi? demanda le baron rassuré. 

— Rien autre, dit Renée abasourdie par ceUe superbe 
indifléreoce. Je cro3rais que vous étiex mal renseigné et 
je vous dis ce que je sais. 

— Pour me &tre savoir que, si Catelin était pauvre, 
tu l'aimends quand mène? 

— Oui, mon père. 

— Chacun son goût, dit M. de Bfanbert^ Et quand 
as- tu appris cette grande nouvelle? 

— Tout à rheurs, diei notre tante Françoise. 

— Et... à quel propos avet-vous échangé ces gaUntes 
I? 



408 BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSKLLB 

— M. Catelin a voulu agir loyalement envers vous. 

— Vous me faites l'effet de singuliers amoureux, dé- 
clara M. de Maubert. De mon temps, un jeune homme 
ne se serait pas avisé d'aborder avec sa fiancée de pareils 
sujets de conversation. Il est vrai que.... 

— Mon père, s'écria Renée qui ressentit l'outrage non 
exprimé, M. Catelin ne m'aurait pas parlé d'argent si, par 
égard pour vous, il n'avait cru de son devoir de vous 
avertir que vous aviez été trompé. 

Ce dernier mot sonna désagréablement à l'oreille du 
baron qui, sachant fort bien à quoi s'en tenir sur la for- 
tune des Catelin, se sentit néanmoins pris d'une vague 
inquiétude et résolut d'aller consulter Maxime. 

— Réserve ces grands airs de théâtre pour une autre 
occasion, répliqua-t-il avec aigreur en se levant. C'est in- 
convenant, et avec moi cela ne prend pas.... Suffit! plus 
un mot! Je ne veux plus rien entendre sur ce chapitre, 
ajouta-t-il en quittant la chambre où Renée demeura dé- 
contenancée, abasourdie et un peu déçue. 

La jeune fille était si bien préparée k affronter les in- 
jures et les persécutions pour l'amour de son bien-aimé 
qu'elle éprouva comme un étourdissement en retombant 
en quelque sorte des hauteurs poétiques de la souffrance 
dans la grossière insensibilité de M. de Maubert. Il lui 
fallut un moment pour se résigner à l'idée que rien 
n'était changé, que son amour continuerait à couler des 
jours paisibles, au sein de sa famille indifférente. Comme 
cependant ce bonheur réel offrait des côtés riants, Renée 
finit par s'en emparer joyeusement et elle écrivit sur-le- 
champ deux billets, l'un à Charlie, l'autre à M"*" de Bon- 
nefoy, pour les rassurer en les informant de la façon pa- 
cifique dont M. de Maubert avait pris ses révélations. 

A la même heure et tandis que M. de Maubert se ren- 



SOUl LE MA>vte 4Bg 

dut chez lOQ fils» — lei|iiel, depuis sod maiiige» habitait 
VD toauptiietn premier étage do qoai da Moot*Blaiic en 
attendant l'achèvement d'ime demeure seigneuriale qu'il 
se fiûsait bAttr à Saint-Nioolas, — une sotee dédshre se 
passait chef les Catelin. 

— Mon père, avait dit Charlie en débutant, je riens 
d'infonner BP'de Bfanbert de ma véritable situation, eo 
la priant d'en instruire ses parents. Cela doit être 6ût au 
moment où je vous parle. Il est donc possible que vous 
rewvies prochainement la visite d'un des messieuri de 
Maubert, père ou fils, qui voudront avoir de vous une 
explication. 

— A quel sujet? demanda répider en se soulevant 
péniblement sur sa chaise longue. 

— Ib voudront savoir s'fl est vrai que je n'aie aucune 
fortune. 

— Tu ne veux pas dire, reprit Catelin dont les pau- 
pières clignotaient, que tu as raconté à ta fiancée toutes 
les sornettes que tu m'as débitées œ matin? 

~ Non, mon père. Je n'ai pas prononcé votre nom. 
J'ai dit, simplement, que j'étais pauvre et que je n'aurais, 
à l'avenir» pas d'autre ressource que mon gagne-pain. 

^ Quelle mine a-t*elle ûute? denaanda l'épider d'un 
air de curiosité ironique. 

— Ced reste entre elle et moi, si vous permettez, ré- 
pondit gravement Charlie. Maintenant, reprit-fl, je m'at- 
tends à ce que les Maubert viennent vous trouver pour 



— Je les leur donneraL 

— Que leur dires-vous? 

" Ced reste entre eux et moi, si vous permettais 

ooBieur mon fik. 

^ Pardon, répliqua froidement Charlie. Il fimt que 



500 BraLIOTHBQUS UNIVERSELLE 

VOUS leur confirmiez de tout point ce que j'ai dit à 
M"^ de Maubert. 

— Que tu n'avais pas le sou? 

— Que je n'ai pas le sou. 

— Tu veux donc que je mente? 

— Vous ne mentirez pas. J'ai juré.... 

— Bah! fît l'épicier.... Serment en l'air! 

— Serment que je tiendrai, mon père. 

— Tu perds la tête, dit Catelin. Ne me casse pas la 
mienne par-dessus le marché, ce serait trop de deux fous 
dans la famille. 

— Prenez garde, repartit le jeune homme. Vous allez 
m'obliger à révéler aux Maubert ce que je sais sur la fa- 
çon dont vous vous êtes enrichi à Paris et dont, plus 
tard, vous avez trompé M"^ de Bonnefoy. 

— Je crois que tu menaces? 

— Pardonnez-moi, répondit Charlie, je me serai mal 
exprimé. Je ne menace pas. Mais songez que, suivant ce 
que vous direz aux Maubert, je serai forcé de justifier ma 
conduite et d'expliquer pourquoi je ne veux pas de votre 
fortune... et je ne puis l'expliquer qu'en vous accusant. 

— Ah ça! s'écria Catelin, mais tu tiens donc absolu- 
ment à faire rater ton mariage?... Il fallait le dire tout de 
suite, ajouta-t-il comme Charlie demeurait muet. Qu'est- 
ce que cela me fait, à moi, que tu épouses M"^ de Mau- 
bert ou M"'' X., Y. ou Z., pourvu que tu travailles et que 
tu arrives à une situation dans le monde! J'ai cru que tu 
étais amoureux jusque par-dessus les oreilles, j'ai agi de 
mon mieux pour t'être agréable en faisant à ces Mau- 
bert, en échange de leur consentement, des avantages qui 
me coûtent gros, mon cher, sais-tu cela? — près de 
6000 francs par an! — sans parler de la dot que j'ai dû 



•oot Ls UAaqfOB 90c 

promettre de te coostitoer lore do roamge, tout cela 
pour que tu époowt une fille d'une bomie ûuniUe, pour 
te fiûie plâMT, croyant te rendre heureux, et» en guite 
de remerciements, tu me jettes à Is hce des tnsultes «I 

— Ahl quelle honte I s'écria Charlie pour qui tout le 
passé acheratt de s'éclairer d'une horrihle lumière. 

— Que rem-tof fit remarquer philosophiquement 
l'épider, fl fimt prendre ces gens comme ils sont.... Tu 
vois, reprit-il, que j'avais tout arrangé pour le mieux; 
mais du moment que tu n'en veux pas profiter, pour moi 
tout est dit..^ Maintenant, continua-t-il d'un ton lar- 
mo>*ant, reconnais au moins l'affection d'un père! Tu 
me brises le coeur, Charlie, tu sais que je n'ai que toi, 
que je n'aime que toi au monde, que j'ai tout ^t pour 
ton bien; tu me vois nudade, triste, désolé, et tu n'as pas 
un mot d'encouragement pour ton malheureux père!... 
Je dirai tout ce que tu voudras aux Maobert*.. que me 
font ces llaiibert, à moî?^. Biais n'en parlons plus, ou- 
blions tout cela, Charlie, et viens m'embrisser, mon fils, 
ajouta-t-il en versant de vraies larmes. 

La sincérité de cette douletn, cette première preuve 
de réelle tendresse paternelle, cette première âublesse 
de sentiment d'un homme si maître de lui réveillèrent 
dans le coeur de Charlie toutes les affections éteintes. 

•— Pftpal cria-t-il en étendant les bris et tombant à 
feooox près de fai chaise longne. 

^ Plus près, mon cher fils, plus près, dit le malade 
qui fiûsalt de vains effwU pour se pencher en avant... 
Toot est oublié, hein? afonU-t-O Josnsosement après l'a- 
voir baisé au front. Plus question de serment, ni de 
rien.... 



502 BIBUOTHkQUB UNIVERSELLE 

— Impossible! dit Charlie en se relevant et montrant 
une figure grave. 

— N'en parlons plus, dit Catelin fléchissant sous le 
regard de son fils. Tu m*as appelé de nouveau papa; 
pour le moment, je ne t'en demande pas davantage.... 
Adieu, Charlie, adieu, mon cher garçon, ajouta-t-il en 
voyant le jeune homme se diriger vers la porte. 

— Adieu, papa, répondit Charlie tristement. 

Une heure après, la poste apporta le billet de Renée: 

« Mon Charlie bien-aimé, 

» Tout s'est bien passé,-papa n'a paru qu'à moitié sur- 
pris et seulement au premier abord, après il a même 
plaisanté, à sa manière, il est vrai, qui n'est pas très plai- 
sante, mais enfin il n'a fait aucune objection et il est 
parti pour son cercle en sifflotant comme d'habitude. 
Donc tout va bien. En hâte. J'embrasse le papier là. 

» Votre petite fiancée folle de joie et qui vous aime. » 

Charlie relut cent fois cette missive. Un immense es- 
poir lui remplissait le cœur. 

J.-P. PORRET. 
{La fin prochainement^ 



♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦#♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦»#♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦ 



UN CROYANT D'AUTREFOIS 



HENRI DE MIRMAND 



• ...Après U révocatkMi de l'Edit. Dieu me ftt la grâce d'en- 
visager l'exil et la mendicité comme une cboM qui était à préft- 
rer à toutes les douceurs dont je jouissais en France, et qui au- 
raient pu être considérablement augmentées par rapport au 
monde, si j'eusse été d'humeur de m'accommoder de la Religion 
romaine. Mais comme j'étais convaincu qu'il n'y avait point 
<l'état si Ocheux que celui de manquer à ce qu'on doit à Dieu, 
je pris le parti de le glorifier par l'abandon de mes biens et de 
ma patrie ; et pour exécuter ce dessein, je vendis ma vaisaella 
d'argent, afin d'avoir de quoi fournir aux frais de mon voyaga 
et de celui des personnes que je devais amener avec moi. Je 
comptais qu'à force d'argent je pourrais surmonter les difficultés 

, il y avait pour lort à sortir du royaume, et que si Dieu me 
(*i»ait U grAce d'en être dehors, U pourvoirait à mes baaolAf «C 
à ceux de ma (amille. par des voies qui ne m'étaient pas con- 
nues, mais qui pourtant n'en étaient pas moins certaines.... » 

N'eft-il pât vrai qu'à lire œlta ptfe où retptre la foi 
simple et forte d'un homme du ReAige, OD ëpromre le 

• Hmmi é$ Mimmmé m Im w^kiiéê éê Im whttttttn et tEéÊ éê 
êéj^tj'i, pv M* AkouBérm de rki»M», aw iivfa povtnitt 

ors taBie. — i voL l»r. WtIHhI, Attiagw ; Paris, 

IfM. 



$04 BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSELLB 

désir d'en savoir plus long sur celui qui l'a écrite? Il se 
nomme Henri de Mirmand. ^s Mémoires sont bien connus 
de quiconque s'intéresse à l'histoire du protestantisme 
français, mais il restait à écrire sa biographie détaillée 
et complète. Telle est l'œuvre qu'a entreprise et menée 
à bien M"** Alexandre de Chambrier. Elle y était à la fois 
préparée et prédestinée : préparée par des recherches 
historiques antérieures, auxquelles on doit une solide et 
précieuse étude sur la A'aturaiisaiioîi des réfugiés dans 
le pays de Neuchâtel, publiée en 1 900 dans le Musée neu- 
châtelois; prédestinée aussi, puisque la branche actuelle 
de la famille de Chambrier a l'honneur de compter 
Mirmand parmi ses ancêtres. En effet, l'unique descen- 
dante de ce grand homme de bien, sa petite-fille Jeanne- 
Henriette de Cabrol, dame de Travanet, épousa en 1721^ 
à Neuchâtel, Josué de Chambrier. Cette union, qui dura 
quarante-deux ans, fut heureuse et vraiment bénie : lors- 
que, en 1780, s'éteignit la veuve de Josué, elle était 
entourée du respect et de l'amour de ses trente-deux 
enfants et petits-enfants. 

Les riches archives de la famille de Chambrier con- 
tiennent de nombreux documents se rapportant à la vie 
privée et à la famille d'Henri de Mirmand, entre autres 
le manuscrit original des Mémoires du réfugié; parmi les 
papiers de la famille de Pierre figurent aussi maints au- 
tographes dont M"* de Chambrier a su tirer le plus heu- 
reux parti; enfin, le dépôt des manuscrits Court, conservé 
à la Bibliothèque de Genève, contient des papiers pré- 
cieux provenant de Mirmand, que Josué de Chambrier 
avait communiqués à Antoine Court, lorsque, retiré à 
Lausanne vers 1735, il entreprit d'écrire son Histoire des 
Eglises réformées de France. Telles sont les trois sources 
principales d'où M"* de Chambrier a tiré la belle mono- 



UM caoTAMT o'Aimifon SOS 

graphie qu'elle nout oihe, fruit du plut cootdaodeitx et 
du plus intellif^t labeur. 

Ceux, en effet, qui liroot avec l'attentioo qu'il exige 
oetourrage enridii de noies no mb i em e i, imlnicChrei et 
•oifDetiteinent rédigée», de pièces jittlificalives abon- 
dantes et uuikiusui et d'un excellent index, ceux-là s'a* 
pefce v ront bientôt qu'A n'est point le produit d'un vagne 
dikttantisroe d'amateor, mais que, reposant sur la dooH 
mentation la plus solide, il atteste un sens critique et 
une méthode historique du meillenr aloi *. Ils reconnaî- 
tront également bien vite combien il est utile que ce 
livre ait été écrit, puisqu'il est une contribution impor- 
tante et d'un véritable prix à l'hbtoire du Refuge et qu'il 
éclaire de lumières nouvelles les suites de la Révocation 
de 1685, tout en noos révélant» de k fiiçon hi pins signi- 
ficative, l'ime d'un des modestes, mais admirables ou- 
vriers de cette grande histoire. 

I 

Ce qui rend si intéressante la figure d'Henri de Mir- 
mand, c'est, si je l'ose dire, qu'elle n'est point celle d'un 
personnage de premier pUn. Il y a longtemps qu'on l'a 
remarqué, ce ne sont pas les grands hoaunes qui nous 
font le raieœ[ connaître l'état d'âme de leurs contempo- 
rains et le caractère particulier de leur époqoe. Les 
hommes de génie, p ré ci sé m e n t parce qu'ib sont excep- 
tionnels, ne sont pas c représentatif » (poor oser d'un 
mot à k mode). Henri de If irmandt né à Nfanes le 
^5 octobre 1650, est le t]rpe accompli dn gentilhomme 




MrbM4tV«rM.4HM 
kP^éi Vmmi. 



506 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

provincial et protestant dans la seconde moitié du dix- 
septième siècle. Seigneur de Roubiac et co-seigneur de 
Vestric, il est le chef d'une famille considérée; non con- 
tent d'administrer avec ordre une fortune consistant sur- 
tout en biens-fonds, il s'occupe, par tradition de race et 
par vocation naturelle, des affaires publiques; il s'entend 
aux questions de finances, montre en toute occasion un 
esprit judicieux, abondant en conseils; il siège au Prési- 
dial de Nimes et revêt la charge d'ancien de son Eglise. 
Il a épousé à l'âge de vingt -trois ans Marthe d'Audiffret, 
-qui mourra en 1681 après lui avoir donné cinq filles, 
■dont deux seulement vivront pour le suivre en exil. 
Sans la catastrophe de 1685, la carrière de Mirmand se 
fût sans doute écoulée, paisible et digne, dans sa ville 
natale; l'on aurait honoré sa mémoire aussi longtemps 
^u'on se serait souvenu de lui; puis l'ombre de l'oubli 
serait peu à peu descendue sur son nom respecté. Il a 
fallu la grande crise religieuse où il dut choisir entre ses 
intérêts temporels et sa foi, pour l'élever au-dessus des 
vertus moyennes et manifester la capacité d'héroïsme 
<jui sommeillait en cette âme d'honnête homme. C'est 
par là, bien plus que par des talents hors ligne, qu'il at- 
teint à une sorte de grandeur: grandeur toute morale, qui 
est faite d'une foi enfantine dans les promesses de Dieu, 
d'une inébranlable fidélité au devoir que lui prescrit sa 
conscience et d'une perpétuelle consécration à l'œuvre 
que les circonstances lui ont donnée à faire. Humaine- 
ment parlant, on réduirait volontiers Mirmand à n'avoir 
été que ce qu'en langage de théâtre on appelle une 
« grande utilité »: il s'en contenterait; il n'a point pré- 
tendu jouer les grands premiers rôles. Il lui suffisait de 
bien faire et de faire du bien, au jour le jour, avec sim- 
plicité. Mais il y met une si noble constance, un si par- 



UM cmoYAjfT D'AtrnuKfo» 507 

tut oubli de lui-même, qu'oQ te prend à troorer l'eflort 
eoQtaott du modeste oorrier plus admirable encore que 
kt actions d'éclat d'un héros. 

S'il y eut, dans sa vie toute d'abn^tion, un moare- 
ment héroïque, ce fut sa résolution de sortir du royaume. 
Il vivait heureozt riche, c o nti dé t é ; il avait trente-cinq 
ans, — un ife oè toutes les ambitions sont permises, — 
l'avenir lui promettait tout : il sacrifia tout ! Le void 
qui part avec ses deux fillettss, Tune de sept ans, l'autre 
de dnq ans à peine, leur go u vernante et le jardinier de 
la maison, digne serviteur d'un bon maître. Avec l'aide 
d'un de ses amis, M. d'AIbenas, il réussit à fréter à Agde 
un baten de pécheur qui doit le conduire en Espagne. 
A la famille de Mirmand se joignent quelques autres 
fugitifs ; en tout quinie à seiie personnes. PSarmi elles se 
trouvent l'avocat Jean Saurin, sa femme et ses deux fQs, 
Jacques et Louis, dont le premier, qui n'a guère alors 
que huit ans, étudiera bientôt hi théologie à Genève et 
deviendra le plus puissant prédicateur du Refuge. Après 
tra ve n é e de 36 heures, qui fut fort agitée, les vo3ra- 
débarquent à Uansa. Le paUon du bateau, ayant 
acheté 500 barriques de safdhies et d'anchois afin de 
justifier son voyage tout en le mettant à profit, repart 
pour Agde ; mais, convaincu € d'avoir prêté son minis- 
tère pour faire sortir des nouveaux convertis du 
royaume >, il fut très vraisemblablement condamné à 
être pendu, tandis que Mirmand et sa fiunille, à travers 
mille dangers, gagnaient Gênes, Mihm et passaient le 
Gothard : 

« J'arrivai à Zurich avec met deux enàints. leur gouvernante 
et mon fidèle jardinier, ayant pour tout bien quatre louU d*or 
qui me restaient.... Dans un état si trisit suivant le monde, 
non seulement je n'eus pas un m o m s at de chagrin, mais je puis 



50B SmUOTHftQUB UNIVERSELLE 

dire que jamais je n'ai eu plus de joie, car il me semblait que 
cette conjoncture me donnait occasion de glorifier Dieu d'une 
manière bien plus pure que je n'avais fait jusqu'alors. » 

Ses biens étant confisqués par ordre du roi, il lui im- 
portait de se créer des ressources. Laissant sa famille k 
Zurich, il partit pour le Brandebourg, où l'Electeur con- 
viait les réfugiés, et reçut une des pensions qu'il réser- 
vait à un certain nombre de gentilshommes français. 
L'Electeur y ajouta le titre de conseiller d'ambassade, 
« qui n'était qu'un vain titre », dit Mirmand avec mo- 
destie, « de sorte qu'on pouvait dire que c'était un 
expédient dont ce bon prince s'était avisé pour satisfaire 
la vanité dont on accuse les Français, et pour leur pou- 
voir donner l'aumône honorablement. » 

Ce qui n'est point banal, c'est que Mirmand, ayant 
reçu de son beau-père, demeuré en France, quelques 
ressources qui suffisaient à ses besoins, ne toucha jamais 
un sou de la pension de l'Electeur. La simplicité des 
mœurs zuricoises (on n'avait pour manger, dit Mirmand, 
ni cuiller, ni fourchette, et à peine une écuellej favorisait 
grandement l'économie. Mirmand, reçu « par l'incom- 
parable bourgmestre Jean-Henri Escher avec une cordia- 
lité inexprimable », fait un vif éloge de Zurich, « un des 
endroits du monde qui convient le mieux aux réfugiés, 
tant par la vie retirée qu'on y mène que par les bons 
exemples qu'on y a continuellement devant les yeux. » 
Dans cette atmosphère de grave et solide piété, il prend 
la résolution de « glorifier Dieu » en se consacrant à 
son service par la pratique de la charité envers ses com- 
patriotes. 

Ce n'était pas une petite affaire, puisque dans un seul 
mois de l'an 1687 il passa 4000 réfugiés à Zurich. Mirmand 
se fait l'ami, le conseiller, le soutien de ces malheureux, 



UN cftOYAirr o ACTRiron S^ 

le» aide à trourer une retndte, do travail, multiplie les 
démarches, les lettrea, les voyages; el bientôt il est coq- 
sidéré et coimv eomme l'un des cbefr du Reloge. Son 
énorme oorrespoodance, qu'a dépouillée M** de Cham- 
Imer, touche à toutes les questions qui s'imposaient 
à son sèk et nous le montre comme € le pivot de cette 
grande activité qui avait pour but de trouver une nou- 
velle patrie à ses malheureux coreligionnaires. » 

Envo3ré à b Diète évangélique d'Aarau, en août 1687, 
il est délégué l'année suivante en députation, avec le 
pasteur Jean Bernard, auprès de l'Electeur de Brande- 
bourg et des autres princes protestants pour solliciter la 
fondation de nouvelles colonies^ des oonoesiioni de 
terres, et l'organisation de collectes au profit des réfti- 
giés. Sur cette mission comme sur plusieurs autres, le 
livre que noos feuilletons fournit d'abondants détails ; il 
contient aussi des indications très curieuses sur l'organi- 
sation des groupes de réfugiés, sur les comités secrets 
formés à Berlin, à Londres, en Hollande, en Suisse, qui 
servaient d'intermédiaires discrets entre les souverains 
et les réfugiés, qui discutaient les projets d'émigration 
des protestants désireux de quitter la France, prépa- 
raient leur ét abliss em en t à l'étranger, et veillaient aussi, 
ne l'oublions point, à l'évangélisation des troupeaux 
d e me u ré s en France. La peinture de ce vaste organisme, 
dont les ramifications s'étendaient dans toute une partie 
de l'Europe, of!re un vif intérêt de nouveauté. 

Aux grands aspects d'ensemble se mêlent les iimom- 
brables détaib qui s'hnposaient à l'attention de Mir- 
mand. Le Brandebourg, par exemple, demande des 
femmes et des filles habiles à filer Ui laine : e S'O en 
arrivait cent, écrit de Berlin le baron de Paqgières, 
membre du Comité secret. Je ne serais pas en peine de 



510 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

leur trouver dans huit jours le moyen de vivre. >■ 
Et Mirmand de s'adresser au ministre français de 
Nyon, qui lui fournit trente fileuses prêtes à partir : 
encore faut-il les pourvoir du viatique nécessaire, pren- 
dre soin d'elles au cours du long voyage, faire arriver 
ces pauvres Françaises sans accident à leur destination. 
Un autre jour, Mirmand multiplie les démarches en 
faveur des protestants qui n'ont pu quitter la France et 
dont on force l'abjuration par la violence : il faut les 
réconforter, leur enyoyer des missionnaires ; les Comités 
secrets y pourvoient de leur mieux ; des pasteurs rentrent 
en France au péril de leur vie, pour aller relever la foi 
de leurs églises. Tel l'héroïque Modenx, obéissant à 
l'appel de sa conscience : 

« Y a-t-il rien qui me puisse retenir?... Je sens bien que si 
j'avais manqué à ce devoir, il n'y aurait jamais de repos pour 
moi, et tout ce qui me pourrait arriver de dur le sera moins que 
les reproches que je me ferais éternellement à moi-même.... Ce 
qui me touche le plus, c'est de voir qu'il y a un grand nombre 
de pasteurs au delà de la Loire.... Il n'en est pas de même en 
deçà.... Les brebis y sont en plus grand nombre, elles soupirent 
avec plus d'ardeur après la Parole de vie ; cependant elles crou- 
pissent misérablement.... Voilà qui me fend le cœur. C'est ce 
pays-là qui m'est tombé en sort. Il m'a été mesuré à la règle ; 
j'en dois répondre au souverain Pasteur sur mon âme.... Tout 
se réduit au danger auquel je ni expose. ...» 

Ce dernier mot est proprement sublime, et le grand 
Corneille n'a guère trouvé mieux. 

Un intérêt que l'on pourrait qualifier de romanesque 
s'ajoute parfois à ces réalités terribles. C'est, par exem- 
ple, le projet de Vile d' Eden, qu'avait conçu le grand 
Duquesne. Il s'agissait de créer une colonie française 
protestante dans une île mystérieuse, qui n'était autre 



UN cioTAirr OACTUFOit su 

que l'Ile Bottrboo. Après œ rêve de rob în to nn a de ^ 
pieoK, Toid la glorietne épopée d'Arnaud et de tet 
Vaudoit renlraot dans leurs vallées : Mînnand est an 
premier rang de ceux qui préparent cette expédition mé« 
morable; il sert d'intermédiaire, de oooaeiller, de tré- 
sorier ; il négocie avec l'Angleterre, avec la Hollande, 
avec Zurich, en fiivear des p riso oni ers vaudois retenus 
dans les forteresses du doc de Savoie.... Il n'est pas un 
cas de détresse où l'on ne recoure à Mimumd, qu'on 
s'est accoutumé à coosîdérar comme un agent toujours 
prêt à intriguer saintement au profit des réfugiés dans 
tous les lieux de leur dispersion. 

II 

Un homme d'une valeur si éprouvée devait attirer les 
legprds, en dépit de cette humilité qui i^oote son charme 
discret à ses autr es mentes. Aussi voyons-nous Emilie 
de Hesse, princesse de Tarente — € U bonne Tarente » 
dont M~ de Sévigné parle avec affection — porter ses 
vues sur Henri de Mhmand : elle voudrait fiûre de lui 
le premier officier de sa maison. Il se dérobe; elle 
insiste; il cède enfin. Biais elle dut bientôt rendre sa 
parole à un homme dont tant d'intérêts sacrés réda- 
maient tout le dévouement. Et l'Eglise de Zurich de 
remercier la princesse par ces lignes éloquentes : 

il L'excellent homme que vous nous «va rendu <;kmeurv 
parmi nous: c'est d*kl qu'il prend loin dss sflUrss généiaks et 
des particulières, et qu'il donne du lecoun aux grands et lux pe- 
tits, quclqu'êloignés qu*1U puietent être. Ce ne lui serait pas asstf 
d'cdUkr Mulemtnt par un très rare exemple d'humilité, de dou* 
ceur et de patience, et par une charité qui le porte à remplir 
ordinalremant sa maison des pauvres qu'il trouve par les russ. 
L'tmour qu'il a pour sas firéres l'obligs de plus à loger 



5 1 2 BIBLIOTHÈQUB UMIVBRSILLI 

entrailles tous ceux qu'il sait dans les souffrances, en Allemagne, 
au Nord, en Hollande, en Angleterre et en France. Il s'emploie 
pour ceux qui pleurent sous les fers des infidèles en Afrique, et 
pour ceux qui gémissent sous la verge de méchanceté en Amé- 
rique. Il ne s'étonne ni pour les voyages, ni pour les périls; les 
travaux et les veilles ne lui coûtent rien ; il prend soin de toutes 
les Eglises.... » 

A ce magnifique témoignage, la princesse répond par 
cette lettre charmante, — précieux autographe em- 
prunté aux papiers de la famille de Pierre ; 

«Messieurs, je suis bien aise d'avoir fait une chose qui vous est 
agréable, lorsque j'ai rendu àM.deMirmand la parole qu'il m'avait 
donnée de venir dans ma maison, pour y occuper la place que 
je lui avais destinée. Vous pouvez même vous assurer que 
j'aurais dissipé beaucoup plus tôt les craintes où vous me pa- 
raissez avoir été de le perdre, si j'avais su qu'il vous était si 
nécessaire. G)mme Dieu ne m'a pas mise dans un état à pou- 
voir faire beaucoup de bien aux pauvres réfugiés, je ne veux pas 
au moins leur faire du mal, et c'aurait été, messieurs, un défaut 
de charité que je ne me serais pas pardonné à moi-même, si je 
les avais privés des secours qu'ils reçoivent par les soins d'un 
aussi honnête homme, qui travaille avec tant de succès à leur 
soulagement.... » 

Et Modenx écrit à Mirmand : 

« J'ai été ravi d'apprendre que Madame la Princesse de Tarente 
s'est départie de vous, en faveur des réfugiés. Us auraient perdu 
tout en vous.... Zurich est à mon avis le poste où la bonne 
main de Dieu vous a mis pour le bien de ses confesseurs, et 
pour y faire ce que vous ne sauriez faire nulle part ailleurs, et 
que personne ne saurait faire que vous. » 

C'est au milieu de cette vie de sacrifice que Mirmand 
dut faire celui de sa fille cadette, qui mourut de consomp- 
tion à Zurich, quatre ans après la sortie de France : « le 
plus grand déplaisir que j'aie eu en ma vie, » dit-il en 



vu cmoYAirr d'auteifoo 

usant d'un àô cet mots dont la raleiir expraHhre s'est 
af&iblie dqmis œ temp^là. Il ajoute : 

m Qiioèqu'cllc ne fût âgée que de huit uns. elle me donnait 
beaucoup de consolation par la douceur de son esprit et par les 
haoreusat tcmeocet de plèlé qui étaient en elle. On peut dire 
que les pauvrta et la mort étalent les objets de ton amitié, car 
lorsque ta graiid*niéra lui envoyait de France quelque bijou, alla 
voulait le vendra pour secourir les pauvres : et quand eOe ma 
voyait touché de son état languissant, elle disait que je ne 
«kvais pas m'en aflDgsr, qu'elle serait bien heureuse de mourir, 
car elle serait avec Dieu et ne l'ollbiserait plus. » 



Quel sérieux précoce dans ces exiateooea constanuncnt 
meoaoéea! Qudle maturité dans cea tmea orientéea dès 
l'âfe tendre vers les seules réalités de la vie étemelle I 

Nous retrouvons bientôt Mirmand à Lausanne, n'ayant 
plus que sa fille aioée» dont la santé l'inquiète aussi et 
que soigne un médedn réfugié, alors fiuneux, Pierre Dun- 
can. Puis O va se fixer en Prusse, où vit sa sœur, M** de 
Baudan. Mais, à peine arrivé à Berlin, il doit repartir 
pour Zurich, d'où il est question de renvoyer tous les 
réiofjéê à cause de la diaette. Mirmand met en œuvre 
rinflueoce de la cour de Brandebourg et celle du roi 
d'Angleterre, et réussit à fidre révoquer l'ordre de départ 
qui plongeait dans la cooa ta niatkio lea malheureux Fran- 
çais. 

IIÎ 

Mais leotrepnse la plus considérable k Uqudle il ait 
▼oué son eIRnrt est le projet de colomsatioo de Tlrlande. 
Et le chapitre le plus neuf du livre de M"* de Chambrier 
«st celui où elle retrace, à la lumière de documents iné- 
<iiu, l'histoire de cette ooooaption hardie, qu'on ne con- 
wmu oNrr. ux 35 



514 BIBLIOTHEQUE UNIVERSELLE 

naissait que superficiellement, nous en révèle les détails 
et les dessous et nous en explique l'insuccès. 

Guillaume III, devenu maître de l'Irlande en octobre 
1691 et soucieux de repeupler cette contrée, songea aux 
nombreux militaires français qui l'avaient aidé à la con- 
quérir. Il agréa l'idée de faire de l'Ile verte une colonie 
française et protestante. L'exécution de ce plan gran- 
diose fut confiée à Mirmand et à Lord Galway, qui en 
étaient les véritables promoteurs. 

Lord Galway est un personnage dont les trouvailles 
de M""*" de Chambrier auront heureusement contribué à 
rendre plus précise l'attrayante figure. Henri de Massue, 
marquis de Ruvigny, né à Paris en 1648, était fils d'un 
homme considérable : le marquis, son père, avait été deux 
fois ambassadeur de Louis XIV auprès du roi d'Angle- 
terre et rempli l'importante fonction de député-géné- 
ral des Eglises protestantes auprès du roi de France; et 
telles étaient la gratitude et la considération qu'il avait 
inspirées à Louis XIV que celui-ci, après la Révocation, 
l'autorisa à demeurer en France sans abjurer. Ruvigny 
préféra se retirer en Angleterre, où son fils devait faire la 
carrière militaire la plus brillante. Il l'avait commencée 
en France, sous Schomberg, puis sous Turenne, qu'il ac- 
compagnait au moment de sa mort. Il avait en outre 
succédé à son père comme député -général des Eglises et 
fait d'inutiles efforts pour prévenir la Révocation. Passé 
au service de Guillaume III sitôt après son avènement, 
Ruvigny prit comme major-général une part essentielle 
à la conquête de l'Irlande et reçut, après la victoire 
d'Aghrim, le titre dé vicomte de Galway. C'est sous ce 
nom qu'il commanda les troupes anglaises pendant la 
guerre de la Succession d'Espagne. Ces faits, sans doute, 
étaient connus. Ce qui l'était moins, c'est le caractère 



UM CBOYAirr D'Atrr«Bron Si S 

intime de ce soldat biifiMDOt tel qu'il se révèle à nooi 
dans ncorrespoodaooe avec Minnand; c'est la foi simple 
et màla, cest la vivante piété de œt homme de guerre; 
c'est l'aflection nuancée de taodretse dont il donne à 
Mirroand tant de marques. 

Il semble bien que Lord Galway ait songé le premier 
k repeupler l'IrUnde en y appelant ses compatriotea 
persécutés. Les terres de l'Ile étaient en friche, amie de 
bras pour tes cultiver; les seigneurs protestants, qui y 
poMédaient de vastes domaines, avaient besoin de colons 
pour les mettre en valeur; nombre de villes et de vil- 
lages avaient été incendiés. Mirmand vit bien vite le 
parti à tirer de ces ctrooostanoes en fiiveur de ces foules 
de réfqgiés, dénués de ressources, qui étaient une lourde 
charge pour les cantons protestants. Il se consacra an 
succès de l'entreprise avec son ardeur coutumière. Il 
multiplie les vojrages, les sollicitations, les letues et les 
mémoires, va à Londres conférer avec le roi,à La Haye 
pour demander le secours financier du Grand -Pension* 
naire; éublit le rôle détaillé des Français disposés à par- 
tir pour l'Irlande, avec indication de leurs ressources ei 
de leurs métiers; traite avec les cantons pour le voyage 
des réiîigiés, avec les Etats-Généraux pour \em passage à 
travers les Pays-Bas: bref, il est à lui seul toute une 
agence d'émigration et de renseignements. 

L'idée de la colonisation d'Irlande se répand parmi 
les colonies françaises, si bien qu'un bon nombro de ré- 
fugiés se mettent en route sans même attendra le signal 
du départ et l'achèvenient des préparatiÀ nécessaires^ 
Mirmand en fut eflirayé; car, avec cette sugadté qui s'al- 
liait cbes lui an sèle le plus actif, fl prévoyait depuis un 
certain temps que l'afCure risquait d'échouer âtute d'ar- 
gent. La guerre que l'Angleterra sontenait contre le roi 



S14 BIBLIOTHEQUE UNIVERSELLE 

naissait que superficiellement, nous en révèle les détails 
et les dessous et nous en explique l'insuccès. 

Guillaume III, devenu maître de l'Irlande en octobre 
1691 et soucieux de repeupler cette contrée, songea aux 
nombreux militaires français qui l'avaient aidé à la con- 
quérir. Il agréa l'idée de faire de l'Ile verte une colonie 
française et protestante. L'exécution de ce plan gran- 
diose fut confiée à Mirmand et à Lord Galway, qui en 
étaient les véritables promoteurs. 

Lord Galway est un personnage dont les trouvailles 
de M""" de Chambrier auront heureusement contribué à 
rendre plus précise l'attrayante figure. Henri de Massue, 
marquis de Ruvigny, né à Paris en 1648, était fils d'un 
homme considérable : le marquis, son père, avait été deux 
fois ambassadeur de Louis XIV auprès du roi d'Angle- 
terre et rempli l'importante fonction de député-géné- 
ral des Eglises protestantes auprès du roi de France; et 
telles étaient la gratitude et la considération qu'il avait 
inspirées à Louis XIV que celui-ci, après la Révocation, 
l'autorisa à demeurer en France sans abjurer. Ruvigny 
préféra se retirer en Angleterre, où son fils devait faire la 
carrière militaire la plus brillante. Il l'avait commencée 
en France, sous Schomberg, puis sous Turenne, qu'il ac- 
compagnait au moment de sa mort. Il avait en outre 
succédé à son père comme député-général des Eglises et 
fait d'inutiles efforts pour prévenir la Révocation. Passé 
au service de Guillaume III sitôt après son avènement, 
Ruvigny prit comme major-général une part essentielle 
à la conquête de l'Irlande et reçut, après la victoire 
d'Aghrim, le titre dé vicomte de Galway. C'est sous ce 
nom qu'il commanda les troupes anglaises pendant la. 
guerre de la Succession d'Espagne. Ces faits, sans doute, 
étaient connus. Ce qui l'était moins, c'est le caractère 



CM cxoYAirr D'AtmiroB $%$ 

intime de ce soldat hqgpeoot tel qu'il se révèle k noot 
dans sa correspondance avec Mirmand; c'est la foi simple 
et mile, c'est la vivante piété de œt homme de foerre; 
c'est l'aflectsoQ nuancée de tandreese dont 11 donne à 
Mirmand tant de marques. 

II semble bien que Lord Galway ait songé le premier 
à repeupler l'IrUnde en y appelant ses compatriotes 
persécutés. Les terres de l'Ile étaient en friche, fiiute de 
bras pour les cultiver; les seigneurs protestants, qui y 
possédaient de vastes domaines, avaient besoin de colons 
pour les mettre en valeur; nombre de villes et de vil- 
higes avaient été incendiés. Mirmand vit bien vite le 
parti à tirer de œs ctrooostanoes en fiiveur de ces foules 
de réfugiés, dénués de ressources, qui étaient une lourde 
charge pour les cantons protestants. Il se consacre au 
succès de l'e n trepri s e avec son ardeur coutumière. Il 
multiplie les vojrages, les soUidtatioos, les lettres et les 
mémoires, va k Londres conférer avec le roi,à La Haye 
pour demander le secours financier du Grand -Pension- 
le rôle détaillé des Français disposés à par- 
iii injui > iifànde, avec indication de leurs remources et 
de leurs métiers; traite avec les cantons pour le voyafs 
des réfugiés, avec les Etatt-Généraux pour leur passage à 
travers les Pays-Bas: bref, il est à lui seul toute une 
agence d'émigration et de renseignements. 

L'idée de U colonisation d'Irlande se répand parmi 
les colonies françaises, si bien qu'un l>on nombre de ré- 
fugiés se mettent en route sans même attendre le signal 
du départ et l'achèvement des préparatifs néœssairssL 
Mirmand en fut efirayé; car, avec celte sagadié qui É*al- 
liait diet Itû au lèle le plus actif, il prévoyait depuis un 
certain temps que l'afSuÂre risquait d'échouer 6iute d'ar* 
gmt. La guerre que l'Angleterre sooleoait contre le roé 



5l6 BIBLIOndtQUB UmVBRSSLLB 

de France absorbait toutes les ressources du royaume; 
Guillaume III, en dépit de son bon vouloir et de ses 
promesses réitérées, n'était pas maître de consacrer à 
l'entreprise les sommes considérables qu'elle réclamait.... 
Et rheure vint où Mirmand et Galway durent s'avouer que 
le projet, constamment ajourné, ne se réaliserait point. 
Ce fut une déception douloureuse pour les réfugiés 
dispersés dans notre pays et qui déjà se voyaient établis 
dans la terre promise; une vive déception aussi pour les 
autorités de Berne, de Zurich, de Genève, qui, en ce 
temps d'extrême disette, devaient subvenir à l'entretien 
de tant de fugitifs. On aime à constater que la charité 
helvétique ne faiblit point dans ces heures difficiles. Mais, 
à suivre les phases de ce grand projet, l'imagination du 
lecteur s'essaie à concevoir ce qui aurait pu être si, grâce 
aux efforts de Mirmand et de Galway, l'Irlande fût de- 
venue un pays français et protestant. On peut s'en faire 
quelque idée par l'émigration partielle qui s'accomplit 
et par les services considérables qu'ont rendus à l'Irlande 
les colons français qui s'y établirent en dépit de tant 
d'obstacles. 

IV 

Dans la dernière partie de sa vie, Mirmand résida suc- 
cessivement à Wesel, où il maria sa fille, en 1698, à 
Charles de Cabrol de Travanet; puis à Prentzlau, où il 
épousa en secondes noces, en 1 700, M"* de la Luzerne. 
Il jouit alors de quelques années de bonheur, dans la 
société charmante de réfugiés qui faisaient revivre, en 
plein Brandebourg, un coin de France. « De sorte, écrit- 
il pour sa petite-fille, qu'il me semblait que c'était un 
songe d'avoir perdu mon bien en France, de n'être à 
charge à personne dans un pays étranger, d'y pouvoir 
secourir mes frères, vous laisser du bien pour passer fort 



UN CBOYAHT OAimKFOU $17 

oommodément le reste de vos jom , et Thrre de la ma- 
nière doot nous vivions à PrenUlau, oe qui doit me 
donner <MTf>ffi^^ de louer Dieu tout le reste de ma vie. » 

Mais, après la mort de sa seconde femme, il finit par 
se retirer à NeocbâCel, qu'il prit en afieclion. Il loue 
dans ses Mémaéres c les avantafes dont on peut jouir en 
cette ville-U, tant par rapport à la société des lionnèCea 
gens, qui sont en grand nombre, que pour ce qui regarde 
la piété, qui y trouve de grand sèle par les eaœUentes 
prédications qu'on y entend, par le cohe poMic qu'on 
y pratique et par les bons exemples qu'on y a devant 
les yeox, surtout de la part des pasteurs, qui s'acquittent 
des fondions de leur charge avec beaucoup d'exactitude, 
principalement pour ce qui regarde l'instruction de la 
jeunesse, dont on ne saurait prendre plus de soin qu'on 
en prend en cette ville-là. » 

Son activité ne cessa point de s'exercer au profit du 
bien pubUc Ce Mirmand avait une âme de terre-neuve : 
le malheur d'autrui stimulait infailliblement son incli- 
nation naturelle au sauvetage. Lorsque, après la goerre 
du Toggenbourg, Berne et Zurich firent mine d'abuser 
de leur victoire sor las cantons cathoUqnes, Mirmand se 
mit à prêcher, par d'éloquentes et longues épltres, à 
Tillier, de Berne, et à son ami Bscher, de Zurich, le 
devoir de la modération, de peur que c quelque semence 
de trouble et de division » ne subsistât en Suisse après 
le rétablissement de la paix. 

Bien d'autrss objeU, d'intérêt général, que nous 
renonçons à énumérer, occupèrent encore cet homme de 
bien jusqu'à sa fin, arrivée en t/ai. Sa dernière joie fut 
de pouvoir établir sa petita*fiUe, hi gracieuse Jeanne- 
Henriette de Cabrol» qui devintt six mois avant k mort 
de son aïeul, la fsnime de Josoé de Chambrier. Ce gen- 



5l8 BIBUOTKfcQUB UNIVERSELLE 

tilhomme neuchâtelois était digne d'elle en tous points, 
à en juger par les détails qu'on nous donne sur lui, et 
aussi par les portraits des époux, dont l'héliogravure 
nous offre une fort belle reproduction. 

Le pieux Mirmand a confié les secrets de sa vie inté- 
rieure à un journal intime, et il a exposé sa foi dans 
quelques traités demeurés inédits, que conservent les 
archives de Chambrier. Bien caractéristique est le pre- 
mier document, ce journal où le vaillant réfugié repousse 
toutes les objections des adversaires de sa foi et tous les 
assauts du doute par ce refrain, qui devient grand par 
sa répétition même : Je 7ie veux rien écouter. Les 
réflexions religieuses et théologiques de ce brave homme 
ne révèlent ni un métaphysicien de haut vol, ni un 
controversiste très original. Mais certaines pensées frappe- 
ront le lecteur par cette force d'expression qui naît de 
la vigueur même de la foi. En voici un exemple : < On 
parle tous les jours de se familiariser avec la mort; et 
on ne pense pas qu'il ne faudrait pour cela que se fami- 
liariser avec Dieu.... » Et encore cette réflexion, qui 
devient si émouvante sous la plume du Français déra- 
ciné : « Si notre retour en France était prochain, nous 
y penserions toujours et ne parlerions d'autre chose. 
N'en serait-il pas de même à l'égard du ciel, si notre 
cœur y était attaché ?» Et quelle simple beauté dans 
ce mot que le vieillard, devenu veuf pour la seconde 
fois, inscrit dans ses Mémoires : « Je considérai que je 
devais me regarder comme un homme qui n'avait plus 
rien à faire au monde qu'à se préparer d'en sortir. » 



De l'étude de cette vie et de cette âme de réfrigié, il 
nous reste une conviction précise : à savoir que si Mir- 



CM cftOYAvr D Aimifois S19 

mand fiit l'homme de bien qu'il fut, c eti pour arotr été 
le croyant qu'il était. L'homme de foi a engendré 
l'homme d'action.... Oh I nooi HiTOiit combien une telle 
peoiée paraîtra ridicule à pluaieun. Noua nvoiit qu'A 
est de bon ton aujourd'hui de parier dédaigne u ae i nent 
du « dogme », par quoi on désigne, pour la discréditer, 
toute croyance positive s'exprimant par une formule 
précise. Ce qui importe, nous dit-on, c'est ce qu'on tait, 
et non point œ qu'on croit.... Je vous épargne les varia* 
tioos sur ce thème connu, et les fioritures sur € l'action 
sodale », et le reste. A ces redites, à qui la mode prête 
une vogue éphémère, j'oppose le spectade d'une carrière 
comme celle d'Henri de Minnand. Il ne fiit pas seule- 
ment le philanthrope actif et dévoué qui, depuis la ré- 
vocation de l'Edit de Nantes jusqu'à la paix d'Utrecht, 
dépensa toutes ses forces au service de ses frères; il frit 
avant tout le chrétien intransigeant et sans déâullance 
qui, en dehors de l'Evangile, ne voulait rkm écomUr. Et 
je dis qu'il fiiut être aveugle ou menteur pour prétendre 
que sans cette foi robuste et intangible, il eût accompli 
la même œuvre, il eût été le même homme. S'il pouvait 
revenir nous parler, avec quelle force fl nous mettrait en 
garde contre ces sophistes mystiques — les plus redou- 
tables de tous — qui voudraient nous persuader que 
l'action chrétienne est indépendante de la cro3raDoa 
chrétienne ! Et avec quelle rude éloquence il dénoncerait 
ceux qui, sous prétexte de nous délivrer du € dogme », 
pousMnt, sans le vouloir, mais très réellement, au sabo- 
tage de l'Evangile ! 

Philippe Godet. 



*';f&-ô-**-»« 



L'INFANTERIE 

DANS LA GUERRE MODERNE 



Si, comme j'ai essayé de le montrer précédemment*, 
le canon à tir rapide a surtout pour objet de créer systé- 
matiquement des zones de terreur sur le champ de 
bataille, en versant en des points déterminés des gerbes 
diluées de balles et d'éclats, le fusil à répétition, lui, ne 
peut plus guère que lancer follement dans l'espace des 
projectiles qui vont à l'aventure. L'infanterie crée, de la 
sorte, mais non systématiquement, elle, des zones de 
terreur sur le champ de bataille, et ce n'est pas en des 
points déterminés, c'est un peu partout, qu'elle verse des 
gerbes de balles, gerbes fort peu denses, au surplus, et 
probablement assez inefficaces, encore que ces balles 
pointues aient plus de force que les balles rondes que 
disperse l'explosion des shrapnels. 

Telle est la conclusion qui ressort d'un très remarqua- 
ble € travail d'hiver », dont l'auteur, le lieutenant Bally, 
est mort récemment sans avoir eu la joie de voir son 
œuvre publiée. Grâce aux soins pieux de ses parents, 
elle vient de paraître chez Berger-Levrault, sous ce titre : 

* Lt canon à tir rapide élans la guerre future, livraisons d'octobre et 
novembre ic^oq. 



LlXFAIfTIUI DAM LA CUnftB MODSKItt 521 

Ll Ucur .:. champ de bataiUt, en tme tubtUotielle 
brochure, qu'on ne lin pts um émollofL BUe dénote, 
de la pert d'un homme tout jeune, auUnt de mesure 
qœ de péoétimtioo, un nrotr à la fois éleoda et varié, 
des idées peiiooneUes en même temps qne Im ooonais- 
sance des idées d'antnn, enfin l'art d'exprimer sa pensée 
avec justesse, sobriété et chaleur. 

I 

Que les résultats obtenus à la dble soient de beau- 
coup supérieurs au rendement des armes sur le champ 
de bataille, personne n'en a jamais douté. Mais c'est 
surtout pour les armes € portatives » que ce rendement 
s'abaisse dans des proportion s considérables, parce 
qu'elles participent à l'émotion du soldat qui les € porte. » 

« Lapeuf !... D est de» chefs, il est des soldats qui l'ignorent: 
ce tout gens d'une trempe rare. La masse frémit, car oo oe 
peut supprimer la chair. » 

Ainsi s'exprime, dans ses admirables Etudes sur U 
comàai, le colonel Ardant du Picq, un des nudtres parmi 
nos penseurs militaires, un des écrivains dont l'enseigne- 
ment inappréciable a le plus contribué à relever et 
k orienter les esprits dans l'armée française depuis 
1870. Le maréchal Marmont, dans son Esprit du 
tuâiUuikms miitlaires, affirme que les eflets de l'instinct 
de h conserv a tion € sont bien plus communs etexeroent 
bien plus d'influence qu'on ne croit, sur le phs grand 
nombre. » Void encore ce qu'écrivait le maréchal de 
\'illars au ministre de hi guerre Voisin : 

« Oo dit toujoun que tout le moode est brave, et vous ne 
vttricT inuigUier, quand ce vknt au iiUre et au prendre, le peu 
«i^- > -) trouve de certains courages. » 



522 BIBLIOTHÈQUk (jMV r.K.^ELLE 

Dans son étude sur Les conséquences tactiques du pro- 
frrès de t armement^ le général Langlois relève cette 
remarque d'un témoin oculaire compétent et impartial 
que, « toutes les fois que les Boers, quoique abrités, 
étaient seulement dans la gerbe des projectiles ennemis, 
leur tir, — malgré les qualités exceptionnelles qu'ils pos- 
sèdent, et que nous ne pouvons attendre même d'une 
bonne infanterie, — devenait incohérent et inefficace. » 
Incohérent et inefficace ! 

Il n'est peut-être pas utile de recourir à la physiologie 
et aux descriptions savantes que le lieutenant Bally a 
reproduites, pour se rendre compte de l'influence pertur- 
batrice que la peur doit exercer sur le tir du fantassin. 
Le D' Mosso ne nous fait grâce d'aucun détail : le visage 
s'altère, la gorge se resserre, la voix devient rauque, la 
peau se plisse, les glandes du corps sécrètent une sueur 
abondante et froide, la vessie et l'intestin se contractent. 
Il suffit que la main tremble, pour que le fusil ne reste 
pas en joue. Il suffit que la vue se trouble, pour que 
l'œil prenne mal la ligne de mire, ne perçoive plus net- 
tement le cran de la hausse et le guidon, ne soit plus 
capable de distinguer le but, même si, par chance, celui-ci 
se trouve visible. 

En général, et de plus en plus, on aura grand'peine à 
découvrir l'ennemi, parce que, d'une part, il restera à 
grande distance, et que, d'autre part, il se cachera de 
son mieux. S'il est vrai que, une fois entré dans la 
zone des trajectoires, on ne puisse fournir qu'une mous- 
queterie incohérente et inefficace, il y a intérêt à com- 
mencer le feu avant d'être dans cette zone, c'est- 
à-dire à « tirer les premiers », et, par conséquent, à uti- 
liser les plus longues portées de l'arme. 

Songez que les plus longues portées du fusil sont le 



L 01? Airmn oaici la cunsi moduoi 523 

tien ou, tout au moint, la moitié des plut loQgues por- 
tâtes du canon, et vous terea amené à en conclure que 
rinfanterie, lonqu'elle teta en situation d'agir, se trou- 
vera dé}à depuis longtemps, sans doute, dans le champ 
d'action des shrspnels. Il est donc à craindre que, dès le 
début, son tir ne soit incohérent et inefficace. 

A la distance où elle entre en jeu, il lui est maté- 
riellement impossible de voir le but. Et alors on lui assigne 
quelque point de visée auxiliaire, tel qu'une haie, tel 
qu'une crête lointaine, afin de produire sur la déclivité 
en arrière de cette crête une nappe de iNdles dont la 
courbure parabolique suivra ou, conune on dit, épousera 
les formes arrondies du terrain, ce qui donne quelque 
chance d'atteindre les hommes qui s'y trouvent, s'ils 
n'ont pris U précaution de s'abriter. En résumé, c'est 
donc bien une zone dangereuse qu'on s'efforce de créer, 
plutôt que d'atteindre un objectif déterminé. 

Au surplus, même au temps où l'on avait affiure a des 
«nnemis bien visibles et à bonne portée, fl était fort rare 
qu'on ajustât. Le colonel Ardant du Picq l'écrivait déjà 
en 1865 : un instinct pousse le soldat à fisire feu pour 
prévenir en quelque sorte le danger qui le menace, pour 
arrêter avant qu'elle parte U balle qu'il s'attend à re- 
cevoir, c'est-à-dire pour frapper celui qui doit la lui en- 
voyer. « Même les plus braves et les plus solides tirent 
au jugé, et, le plus grand nombre, sans appuyer l'arme à 
l'épaule. » 

Même affirmation dans tArmJ^ fran^aUe en 1867, du 
général Trochu : 

iobà dss obtsrvstkms et à dts m pértoice s loogtMnps 
continuéss Is conviction que les troupes en Ugae. loumlist à 
rémotioQ du combst. n'ejusteat Jsmsb en tbant, à quelque 
àtiffh Je caXtnc et Je «olldlté qu'ôo ki iuppûie arriva. Blet 



524 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

tirent devant elles dans la précipitation. Beaucoup d'hommes 
épaulent à peine et n'épauleraient pas du tout si les sévices du 
recul ne les y obligeaient. » 

Même affirmation encore, sous la plume du général 
Liberman, lequel a fait son apprentissage en 1870, parti- 
culièrement àSpicheren : 

« Il ne faut pas compter sur le tir ajusté dans la bataille, 
C'est une illusion de croire que, dans l'action, quand, pendant 
de longues heures, la mort les environne et les enserre sous une 
forme terrifiante, les combattants, sauf des exceptions presque 
négligeables, sont physiquement aptes à viser. Ils se servent 
d'instinct de leur fusil, comme l'animal de ses défenses natu- 
relles, en face du danger : ils en multiplient les coups, comme 
le cheval les ruades, comme le fauve les bonds, les coups de 
griffes et les efforts de mâchoire, avec précipitation ou avec fré- 
nésie, mais toujours avec des nerfs plus ou moins convulsés. » 

A cette époque, pourtant, on avait affaire à des enne- 
mis qui combattaient à découvert, à portée de la vue, 
et on pouvait constater les effets de son tir, on pouvait 
éprouver la satisfaction qu'il y a à « descendre son 
homme », à voir l'adversaire qui vous couchait en joue 
culbuter et se tordre dans la douleur. On avait donc des 
raisons tangibles, en quelque sorte, de mettre tout son 
soin à viser. Eh bien, n'est-il pas probable qu'on tirera 
encore plus au hasard sur les champs de bataille de la 
guerre future, énervé qu'on sera par de longues et péni- 
bles marches à travers champs, accomplies au milieu du 
miaulement des balles (c'est l'expression dont se sert le 
colonel Paloque), avec des arrêts dans des cachettes, où 
les chefs recommanderont de bien se tapir ? Ne fût-ce 
que d'entendre des conseils de prudence, des : « Couchez- 
vous !» des : « Eparpillez-vous I », c'en est assez pour 



I. i:<r ANrivKiK uA.^a la GtftMIB MODI&NI 53$ 

meure 1 Àme en état d'énioL Et, lonqa'oo fera feu, dans 
ces dkpontioQt d'esprit, n'oublions pas que ce sera pour 
tirer non sur un ennemi qu'on Terra, mais dans la direction 
plus ou moins probable d'un ennemi qu'on ne verra pas. 
N'est-il pas tout naturel qu'alors on tire c au petit bon- 
heur »» c'est-à-dire sans viser f 

On est à peu près dans la situation d'un joueur 
qui jette son enjeu sur le tableau, n'ayant pas de rai- 
son pour aventurer son argent sur la rouge plutôt que 
sur la noire. Pourquoi n'enverrait-on pas son prqiectile 
au hasard, puisque c'est du hasard qu'on attend que ce 
projectile atteigne quelqu'un ? Aussi les € pour cent » 
obtenus sont-ils presque insignifiants. 

Pendant la campagne de 1870, l'infantene allemande 
a brûlé 25 millions de cartouches pour toucher 150 000 
Français, à en croire le général Lamiraux. D'autres écri- 
vains ont calculé qu'il ûdlait compter de 1200 à 1300 
coups de fusil pour atteindre un seul honune. D'après 
M. de Chessel, les Autnchieos à SoUérino auraient coo* 
sommé 8 400 000 balles pour blesser 10 000 hommes et 
en tuer 2000. 

« Si l'on compère le nombrt d'hommes atteints aux eflectlif 
en présence, dit le lieutenant Bally. on arrive ainsi à trouver 
que le (eu de rinCanterk allemande (en 1S70) s donné en 
moyenne du 0.6a %. et oehri de l'inUnterie française, du 1 ,5 à 
1.5. Le pour cent le plus fort est celui obtenu fur la garde 
prussienne par ksdéfmseursde Sâlnt-Privat : U y eut 6000 tou- 
ché5 r ' ?--- rtoo cartouches tirées, soit a.a •/#. » 

Mais, ce jour-là, U garde royale s'était proentee en 
formation compacte. Et, depuis locs, lee formations com- 
p a ctes sont définitivement condamnées. Aucune troupe 
n'osera les co o ser y ei : toutes les armées ou émietteront 



528 KBLIOTlikQUE UNIVKKsi Ll.i: 

fois, mais « par paquets » et à toute vitesse. On cherche ainsi 
rcflfet pMir la masse des balles, en battant le terrain par nappes 
successives, pour atteindre l'adversaire malgré son invisibilité 
tout en remédiant au défaut de justesse des projectiles par la 
quantité. 

» Mais un tel genre de feu a besoin d'être réglementé : 
l'homme ne peut se transformer en une mitrailleuse à tir inin- 
terrompu sans risquer d'être rapidement fourbu de fatigue et 
privé de munitions. » 

Donc, l'action de l'infanterie est fatalement condamnée 
à être déréglée. Non seulement le commandement ne la 
tiendra pas dans la main, mais, quand il la mettra en 
jeu, les résultats matériels seront la plupart du temps 
médiocres, sinon nuls. On ne peut compter que sur les 
résultats moraux, dont nous avons parlé en étudiant le 
rôle du canon à tir rapide sur les champs de bataille. 

II 

Pour faire le même travail, point n'est besoin d'em- 
ployer concurremment deux outils différents, surtout si 
le rendement de l'un est bon, et le rendement de l'autre, 
non. Fusil et canon sont devenus des engins à semer 
l'épouvante ; on les emploie presque exclusivement à 
créer de la démoralisation. Mais les projectiles de celui-ci 
partent quand on veut et vont là où on veut qu'ils 
aillent, tandis que les balles du fusil partent sans qu'on 
le veuille et vont on ne sait où. 

Le fantassin français porte sur lui quelque 120 car- 
touches, soit I kg. 800 de métal à raison de 1 5 grammes 
pour chaque balle. Les 250 soldats d'une compagnie (à 
supposer que celle-ci reste au complet) représentent donc 
450 kilos de métal, soit l'équivalent de cent coups de 
canon à 4 kg. 500 par shrapnel, ou encore 25 coups 



L'oir Ajrmui pa» la guikxs modducb 

pour cbacone des quatre pièces de la batterie. Let lancer, 
c'est l'af&ire d'une minute et quart. 

Et le tir de l'artillene peut être dosé, nuancé, méiho» 
diquement conduit, tandis que la mooiquetene échappe 
à toute règle. Ses trajectoires dansent dans l'air une 
sorte de sarabande. Cest l'incohérence que constatait le 
général Tjingiois. 

L'inâwterie en a tellement c oo s rien c e qu'elle a voulu 
à toutes forces se transformer en artillerie. L'adoption 
de la mitrafllense n'est pas autre chose qne la sobstito- 
tion à l'arme portative, — qui est sa caractéristique, — 
d'un engin monté sur aflfïtt, à peu près stable et moins 
accessible aux émotions du soldat, c'est-à>dire asses com- 
parable au canon. 

Est-ce à dire qu'il ne faille plus de âmtasstns? Ce se- 
rait aller beaucoup trop loin? Il en faut, au contraire, et 
beaucoup, et d'excellents. Mats moins qu'on ne cherche 
i en avoir et meilleurs qu'on ne les a. 

II en (êvX parce qu'il y a à effectuer un travail de 
« fignolage » auquel le shrapnel n'est point apte. Il est 
bon pour la grosse besogne, lui. Quand il s'agit de préd* 
sioQ, quand il 6tut prendre pour dble une tète qui 
émerge à petite distance, le fusfl seul peut entrer utile- 
ment en jeu. S'agit-il de se glisser sous bois, de passer 
par un chemin de chèvre, le fantassin en est capable. Le 
matériel de l'artillerie ne peut s'y engager. Il y a, sur le 
(iront de combat, des points qu'il ûiut occuper et où les 
voitures ne sauraient arriver. 

Un édifice n'est jamais composé d'une simple super- 
position de pierres de taille, de moellons ou de briques. 
En versant dans les joints du dment qui s'y infiltre, 
grâce à sa fluidité, on consolide les matériaux résistants 
BOL. mov. ux 34 



S30 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

qu'il réunit. La fluidité de l'infanterie lui permet pareil- 
lement de s'insinuer dans les interstices de la ligne de 
bataille. Il y a plus: elle est à même de profiter des 
moindres accidents du terrain pour pousser plus avant et 
pour pénétrer dans ces angles morts (et fort dangereux, 
tout « morts » qu'ils sont !) que les gerbes des shrap- 
nels sont hors d'état de fouiller; elle va jusque dans les 
recoins au fond desquels ces gerbes sont impuissantes à 
enfoncer leur trajectoire. 

Ce* n'est pas seulement pendant les engagements, d'ail- 
leurs, qu'il faut assurer la sécurité de l'armée sur son 
front et ses ailes. Il est indispensable de couvrir le flanc 
des colonnes pendant la marche et d'entourer les can- 
tonnements, en stations, d'une atmosphère de vigilance. 
L'infanterie seule y est apte. 

Dans le récit de ses grandes chasses, l'explorateur 
Edouard Foà parle des oiseaux parasitaires qui vivent sur 
le rhinocéros, et dont l'essaim escorte ces pachydermes 
dans ses « déplacements et villégiatures. » S'ils lui jouent 
parfois le mauvais tour, par leur vol et par leur chant, 
de dénoncer sa présence au chasseur qui le cherche, plus 
souvent encore ils lui rendent le service, par leurs cris, 
de lui annoncer l'approche de l'homme, c'est-à-dire de 
Tennemi. Eh bien, le rôle de l'infanterie est exactement 
du même genre. 

Je m'excuse d'avoir irrévérencieusement comparé l'ar- 
tillerie à un animal qui est un des plus repoussants de la 
création. Mais enfin le rhinocéros voit mal, entend mal 
et a, par contre, l'odorat développé. Or, — du moins en 
France, — l'artilleur est souvent myope, sa surdité est 
légendaire, son flair aussi. Mais surtout le rhinocéros re- 
présente la puissance, une puissance formidable. 

Sans doute, les oiseaux ne sont pas toujours inoffen- 



I. 17irA>TElUE DAM» LA OUlUtt MODOUd $51 

at£i. Des êtres plot petits eooore ne ItiMent p«s d'être 
nuisibles. Xe prétend-on pts qn'ime nuée de moocheroDS 
•'acharnant contre un lion arrive à l'affoler ? Les tirmil* 
leun peinrent pareillement harceler l'ennemi et l'inquié- 
ter et lui fiure du mal; mais le gros de la besogne est 
Taffiûre du canon. Celui-ci est l'élément prépondérant do 
combat: utUma ratio! 

Il serait vain d'instituer «le sorte de conco u r s pour la 
prééminence. Sx, dans un orchestre, la grosse caisse et les 
ouines font plus de bruits les cordss offrent plus de res- 
sooross, elles ont des sons plus variés et plus pénétrants; 
elles sont capables de plus de légèreté, de plus délicates 
nuances. Tous les instruments doivent concourir^ <4ia<nn 
pour sa part, à l'effet final, et l'art du compositetu' est 
d'user à propos de ce que lui offre de spécial chaque 
sorte d'instruments. Dans le corps humain, certains 
membres ont besoin d'agilité, d'autres ont plut^ besoin 
de force; on désire que la cage thoradque soit ample et 
que les attaches soient fines. Mais, au demeurant, pour 
bien se porter, il fiiut que l'estomac fonctionne réguliè- 
rement et que tous les organes soient en bon état 

11 n'en reste pas moins qu'on a pu dire que l'armée, 
c'était de l'infinterie secondée par les autres armes. Il 
n'est pas impossible que \k formule soit à la veille de se 
moditier. L'armée tend, semble-t-il, à devenir de l'artil- 
lerie secondée par les autres armes. Il fut un temps où 
la cavalerie, — la € chevalerie », conune on disait alors, 
supportait tout le poids des combats. Les gns de pied 
comptaient à peine. C'étaient les varlels, les ribands, las 
goujats. Cette € piétaille » est devenue par la suite la 
€resne des batailles.» Pourquoi ne serait-ce pas mainte- 
nant le tour de l'artillerie ? N'y a-t-fl pas une loi de l'é- 
volution qui peut jouer en sa fiveur, et, quand le char 



53i BIBUOTHÈQUB UNIVERSKLLS 

avance, ne voit-on pas s'élever et sortir de la boue les 
parties de la roue qui y plongeaient? Le progrès rabaisse 
les uns, rehausse les autres. 

Encore une fois, il s'agit de déterminer non le rang 
relatif des diverses armes, mais les qualités qui doivent 
les distinguer. Or, — et ici précisément l'infanterie 
reprend toute sa supériorité, — il est indispensable 
qu'elle soit une élite. Je dirai plus: elle doit n'être com- 
posée que d'éléments de choix. 

L'artillerie peut impunément recevoir des sujets mé- 
diocres. Elle agit par équipes constituées. Le « peloton 
de la pièce » forme un atelier où les aptitudes les plus 
diverses trouvent leur emploi. Le pointeur, s'il a du 
sang-froid, fera bien son office, même avec de la débilité. 
Il importe peu que le chargeur soit intelligent. Les pour- 
voyeurs peuvent être des poltrons, sans grands inconvé- 
nients. La peur du revolver braqué siu: eux par le chef 
de pièce leur fera oublier la peur des projectiles lancés 
par l'ennemi, le danger certain et tout proche l'empor- 
tant sur le danger lointain et problématique. Aussi est-il 
probable que tout le monde fera son devoir dans ce 
groupe où chacun peut surveiller son voisin et se sent 
solidaire de lui. L'intérêt de la communauté est engagé, 
et il pèse sur les actes de tous ses membres. 

Il n'en va pas de même dans l'infanterie. Chaque fan- 
tassin doit savoir se servir parfaitement de son arme, et, 
pour cela, il ne suffit pas qu'il obtienne des « cartons » 
satisfaisants à la cible, il faut encore que, dans les an- 
goisses du combat, il conserve une âme ferme. Sinon les 
résultats auxquels il arrivait dans les stands subiront 
un notable fléchissement. Aux qualités morales il est 
indispensable, au surplus, que se joignent des qualités 



L'IMFAHTCKIC DANS LA CCKHIUI MODOUtt $$% 

phytiqnes. Il y a de groMet &t%iiet à supporter. Il y a 
aotn des prirations auxquelles le corps doit èUe en eut 
de résister. 

Remarquons, d ailleurs, que œs privatsoos seront Tiai* 
semblaMeipent d'autant moindres que les eflècti£i seront 
plus faibles. Moins fl y aura d'hommes à nourrir, plus oo 
aura d'argent pour se payer le luxe d'automobiles à afiao- 
ter au transport des Tivres. Les colonnes étant plus 
courtes, leur marche sera moins péniblei leur déploie- 
ment exigera moins de ooones à trarers diamps. Au 
cantonnement, il sera plus fiuâle d'abriter tout le monde; 
on pourra mieux profiter des couverts ofierts par les lo- 
calités où on s'installera. Et, de même qu'on sera mieux 
approvisionné en subsistances, on pourra l'être mieux en 
munitions. 

Partant de ce postulat que le sergent Hoff aurait, à lui 
seul, tué quelque cinquante Allemands pendant la guerre 
de 1870, on a soutenu qu'il suffirait de dix mille gail* 
lards de sa trempe, ajrant bon pied, bon œQ, pour dé- 
truire un demi-million d'ennemis. Et ces dix mille gail- 
lards ~ Ui valeur d'une seule division! — il serait aisé de 
les sélectionner avec un soin minutieux, et ib fonneraient 
une troupe extrêmeme n t maniable qu'on logerait sans 
peine confortablement, qu'on véhiculerait rapidement 
d'un point à un autre, qu'on nourrirait copieusement. 

Sans pousser le paradoxe jusqu'à cette exagération, fl 
est permis d'affirmer qu'une petite troupe dont tous les 
sokhits seraient d'excellent tireurs de duunp de bataille, 
comme les appelle le lieutenant Bally, vaudrait mieux 
que ces compagnies nombreuses où fl y a beaucoup 
d'hommes 00 inintelligents, ou maladroits, ou mauvais 
mardieurs, ou aoceasfl>les à la panique : hordes chao- 
tiques du genre de celles auxquelles ûût allusion von der 



534 BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSBLLB 

Goltz dans une prophétie trop connue pour qu'il soit 
utile de la reproduire. 

On ne peut pourtant pas réduire à l'extrême minimum 
le nombre des fantassins : le service de garde exige, 
pour la relève des sentinelles, plus d'un homme par 
poste à occuper. Mais que serait ce service avec des 
vedettes sans énergie physique ou morale ? Qu'un fac- 
tionnaire s'endorme ou s'affole, qu'il décharge son arme 
contre un ennemi imaginaire, ou que, visant un ennemi 
réel, il le manque à bonne portée : voici tout le canton- 
nement en péril. Aucun fusil de l'infanterie ne mérite 
de compter s'il n'est un excellent fusil. Et il sera d'au- 
tant meilleur qu'il aura été plus exercé, qu'on lui aura 
donné plus de cartouches à brûler. Moins on préparera 
d'hommes au métier de tirailleur, mieux on les préparera, 
avec la même dépense totale. Donc, peu de fantassins, 
mais tous parfaitement prêts au service de guerre. 

Nous sommes loin de cet idéal. Nous avons pris 
l'habitude de tenir moins à la qualité de l'infanterie 
qu'à sa quantité. Ceci vient, en grande partie, de ce 
qu'on met cette arme à toutes sauces, si on peut ainsi 
parler. On l'emploie à toutes les corvées. Y a-t-il des 
terrassements à faire, des transbordements de matériel 
à effectuer, des besognes ou viles ou pénibles à achever, 
— incinération de cadavres, travaux de désinfection, 
déblaiement de routes, organisation de barricades, — vite 
on fait appel au concours des fantassins. Ils aident 
l'artillerie à franchir les mauvais pas. Ils secondent les 
pionniers pour la fortification du champ de bataille. On 
les a vus préparer le fourrage de la cavalerie. Pour ces 
diverses utilisations, il est inutile d'avoir recours à des 
sujets d'élite. Il est même dommage qu'on risque 
d'épuiser, à ces efforts étrangers en quelque sorte à leur 



L'DCFAJfTBllS DAICS LA CUttU MODISICl 55$ 

spécialité, des bominct qui o'anroot jamais trop de 
rigueur pour leur r^ de teptinalle au cantonnement, 
de flanqueur en marche, de tireur sur le champ de 
bataille. 

m 

Dès lors, pluMun solatioQfl semblent %'oSnx : 

Oo bien, oo se oooteotera de réduire (de moitié, par 
exemple) l'efledif de la compagnie, qui du chiffire de 
250 tomberait alors à 115, soit une centaine de fusils à 
mettre en ligne, et deux dooaînes d'auxiliaires (cuisi- 
niers, sapeniSy signaleurs, etc.). 

Ou bien, on constituera une inâmtehe d'élite, conune 
sont nos bataillons de chasseurs, le reste formant des 
régiments de ligne qui seraient moins de l'inâmteiie que 
des oxps de « valets d'armée. » 

Mais ce qui est inadmissible, c'est que l'on ûttse fond 
sur une troupe qui, exagérément nombreoM, se troure 
— par là-méme — condamnée à peu tirer, à marcher insuf- 
fisamment et à n'avoir pas l'encadrement dont elle a 
besoin. 

On ne saurait espérer que des milliers et âm milliers 
d'oflkiers et de sous-offiders présentent les qualités de 
premier ordre qui sont requises pour former une élite. 
Sur pied de guerre, la France pourra mettre en ligne 
environ deux millions de fantassins N*est*U pas puéril 
de supposer qu'une telle nuttse d'hommes ait vraiment 
toute la valeur sans laquelle l'infanterie est comme si 
elle n'était pas? Le gigantisme est prédisposé à la débi» 
lité. Les colosses ont souvent des pieds d'aifile. Et œ 
n'est pas avec ces piads-U qu'on peut soutenir la fatifue 
de longues marches. 

On comprendra un jour Teneur grave que l'on oom* 



536 BIBLIOTHÈQUE UNIVBRSELLB 

met à vouloir développer sans cesse l'effectif d'une 
arme où chacun doit être un ouvrier. L'exagération 
numérique est moins difficile à réaliser, — et elle est 
moins dangereuse, — dans l'artillerie où il y a beaucoup 
de simples manœuvres à côté d'une faible proportion 
d'ouvriers. 

On se trompe aussi, je crois, en attribuant aux offi- 
ciers de la compagnie sur le champ de bataille un rôle 
considérable. C'est aux chefs de section, c'est aux chefs 
des unités moindres que revient, à ce moment-là, la 
plus grosse part dans la direction de la troupe. Les 
sous-officiers, les lieutenants, à peu près seuls, peuvent 
espérer être pour quelque chose dans la conduite de 
leurs hommes : seuls, ils en peuvent guider la marche. 

Il reste au capitaine la tâche de préparer ces gradés 
et ces hommes pendant la paix. Il lui reste d'exercer 
la fonction d'éducateur et d'instructeur. Il aura encore 
bien des qualités à y déployer, et, si son rôle a changé, 
ce n'a pas été pour s'amoindrir. Dans les routes et au 
cantonnement, son activité, sa vigilance, son coup d'œil, 
trouveront à s'exercer. Peut-être même, au début de 
l'engagement, pourra-t-il intervenir. Mais, plus sa 
troupe s'émiettera, plus elle lui échappera. Son œil ne 
pourra embrasser tout le front. Sa voix ne portera pas 
jusqu'aux ailes. Le fracas de la bataille couvrira les 
appels de son sifflet ou de son cornet. Qui sait même si 
les gradés subalternes se feront entendre et seront 
écoutés? Au moment du tir, il n'y aura plus rien à 
attendre que des tireurs. De leur habileté, de leur sang- 
froid, de leur intelligence, dépendra le succès. Et c'est 
pourquoi la préparation des soldats à leur rôle sur le 
champ de bataille exige, dans l'infanterie, un effort plus 
profond que dans l'artillerie. Voilà pourquoi il y faut, avec 



L't>nrAMTtlUK DA!«9 LA CUlKltl MODBIl>rC S37 

une sdenoe moindre de Im technique, une psychologie plus 
pénétrante, une plut grande connait ia n c e de la péda- 
gogie, plus d'éléviiion morale, plus de grandeur de sen- 
timents. Et il y a quelque aberration à chercher im 
ausn grand ensemble de qualités dont chacune est pré- 
cieuse, dont chacune est rare, dans tm corps que ses 
d imen sion s mêmes contribuent à rendre médiocre ou, 
si vous préfères, prédisposent à U médiocrité. 

A la fiiçon, du moins» dont on l'instruit ches nous, 
rinûmterie est \ml moins coèteose de toutes les armes. 
Et c'est sans doute une des raisons pour lesquelles la 
mégalomanie française a roulu enfler sans cesse nos 
forces en fantassins. Pour en ftdre ce qu'elle devrait être, 
c'est-à-dire l'élite de l'armée, — élite en soldats, élite 
en officiers, — il est indispensable qu'on arrête cette 
tendance à la pléthore. Des muscles valent mieux que 
de la graisse, et U maigreur est parfois plus robuste que 
l'obésité. 

L'augmentation de l'artillerie a soulevé beaucoup de 
protesutions, et je les crois fondées. La réduction de 
l'infanterie n'en soulèverait pas de moindres ; mais je 
crois pourtant qu'il faudra se décider il cette mesure. 

Lieutenant-colonel Emile Maysr. 



♦ »♦ 



LE VOYAGE DE GOETHE 

A PARIS 



On admettait volontiers, au temps du romantisme, 
que Goethe avait fait à Paris un voyage et un séjour qui 
l'avaient directement familiarisé avec les hommes et les 
choses de la capitale française. Les auteurs de la pre- 
mière Notice d'ensemble consacrée en France à l'activité 
du poète, de Saur et de Saint-Geniès, étaient catégo- 
riques sur ce point. « M. Goethe, dans sa jeunesse, 
voyagea aussi en France. Il se lia, pendant son séjour, 
avec ceux des grands écrivains du xviir siècle qui vi- 
vaient encore.... » Puis, au sujet du jugement sévère du 
poète sur un médiocre littérateur : « M. Goethe, dans 
son voyage en France, connut d'Arnaud, qui ne lui en 
imposa point, comme on le voit, par sa sentimentalité 
exagérée et factice*....» 

J. Janin, terrible touche-à-tout, allait plus loin encore 
et prétendait rattacher à cette exploration parisienne 
plusieurs détails de l'œuvre de Goethe. « Quant à la 
fantasmagorie de la fin à' Egmont, écrivait-il dans les 

* Notict sur la vu tt Us ouvragts dt M. Gotthe, en tftte de la traduction 
des Hommes céltbrts dt Franct, Paris, 1833. 



Ll VOYACB Ol GOtTHB A PARIS 5)9 

Débats du 31 mai 1847, la TÎtioo de Claire qui apparait 
en songe au comte, c'est U un efiet vulgaire d'opéra et 
même d'opéra-comique, que Goethe aura vu, durant soo 
premier T03rage à Paris, dans le second acte de Zémitt 
#/ Awr^ drame chanté de M. Ifannootel. » On encore, 
à propos de U traduction du Neveu de Rameau : 

« On peut juger de rétonnement et de l'épouvante du )euiie 
Goethe arrivant au milieu des plus solennels efibrts de la prose 
et ds réloqtttocs française, «t marchant ébloui de Voltaire à 
Buflbo, de Roussssu à Montesquieu.... Diderot fut le premier 
homme, et le Ntvm de Râmmm fut la première ceuvre dont cet 
Allemand s'occupe. Il en fut occupé i ce point qu'avant de 
quitter la France (un volcan de flamme et de fumcc). il traduisit 
dans son idiome, ou plutôt dans cette langue allemande qu'il 
devait régénérer, ce même Neveu di Rammm qui plus tard repa- 
rut chef nous.... » 

'•rprétation erronée des mois d'umvenuté passés à 
. ;...^urg par l'étudiant francfoftois, ou de l'expédi- 
tion de Champagne en 1792 ? Légende spontanée, ana- 
logue à celle qui prétend amener à Paris Dante exilé, qui 
fait prendre id pour une réalité cette idée qu'un homme 
aussi moderne ne peut se dispenser d'aToir été l'hôie de 
la grande ville ? En tout cas, le Toyage de Pivis, pour 
être resté un m>'the, n'en a pas moins occupé à plu* 
sieurs reprises la pensée de Goethe, et il est curieux de 
voir à quel ordre de préoccupations cette idée s'est rat- 
tachée, les Uois ou quatre fois où elle a paru prendre 
corps ; il n'est pas sans intérêt non plus de d eman de r à 
l'homme qui restera le plus consci en t et le plus clair- 
voyant témoin de l'Age moderne la raison secrète de 
cette espèce de singularité : une vie de quatre-vingt-trois 
ans, ciffiease et mtiâwt comme il en fut bien peu, asset 
mobile en somme et moins sédentaire qu'on ne pourrait 



540 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

croire, et qui n'a point fait de place à cet épisode 
presque obligé d'une existence complète, un voyage à 
Paris. 

Lorsqu'il quitta Leipzig en 1768 pour rentrer dans sa 
ville natale, le jeune bourgeois de Francfort était bien 
décidé à continuer, par un séjour en France, son étude 
du monde, des belles manières et des lettres. « Je songe 
à aller en France, écrit-il à son amie Kàtchen Schôn- 
kopf, pour voir comment on y vit et pour apprendre le 
français. Imaginez, d'après cela, quel homme de bon ton 
je serai lorsque je me retrouverai auprès de vous....» 
L'université de Strasbourg, où il lui faudra d'abord con- 
quérir les grades exigés par son père, n'est pour lui 
qu'une étape sur la route de la capitale française. 

« De Strasbourg j'irai à Paris, écrit-il encore le 23 janvier 
1770, et j'espère bien m'y trouver à merveille, et peut-être y 
rester un certain temps. Et après, Dieu sait ce qui pourra en 
advenir.... » 

De même le 6 février, peu de temps avant son départ 
de Francfort, où la maladie l'a fâcheusement retenu : 

« Vers la fin de mars, je reprendrai mon vol. D'abord pour 
Strasbourg, où je voudrais faire couronner mes mérites juridi- 
ques. Et de là (sauf accident) je me mettrai en marche vers 
Paris.... » 

On sait que les dix-sept mois passés en Alsace par 
notre étudiant devinrent tout autre chose qu'une initia- 
tion plus poussée à la sociabilité française : grâce à l'ef- 
fort de Herder et des fervents rousseauistes réunis à 
Strasbourg, des valeurs nouvelles écartent Goethe de sa 
direction initiale, le rallient à un évangile naturiste, à la 
dévotion enthousiaste, en littérature et en art comme 



LS VOVAGS M GOmiB A PAftlS S4> 

dans U vie, des foicet popiiUiret, primitive et spootm- 
nées ou qui le pitalMeiit : Vemillei et Fvîs tout loin ; 
les éMgaooes de l'anden régime penÛMeot firelatéet ; 
moiiis enviable semble la condition d'un Grimm, venu 
du fond de ton Allemagne pour tenir à Fvis une place 
éminente de critique et d'homme à la mode. 

D'ailleun œ Pïms qui i'effiioe à rboriaon inteUeauel 
de Goethe ne disparaît pas, il s'en âiut, tout d'un coup 
de sa pensée. De Strasbourg encore, et par l'entremise 
d'Oberlin, profeswur à l'université, il fut question de 
âdre entrer l'apprenti juriste à la chancellerie allemande 
de Versailles : projet qui n'aboutit point, non plus qu'un 
autre qui lui aurait fait attribuer une chaire k Strasbourg. 
Mais qu'il n'ait pas abandonn é brusquement l'idée d'un 
voyage au moins à Psvis, rien ne le montre mieux que 
la mystification dont fl a gardé le souvenir dans Vérité 
et Fkikm : il imagine d'écrire à un de ses amis firandor- 
tois une lettre datée de Versailles, où il lui raconte son 
he ureus e arrivée, la part qu'A prend aux réjouissanceB da 
mariage du dauphin, et miUe autres détmls droonstan- 
dés. Seulement, les (êtes données à Paris ont amené, le 
30 mai, des accidents qui ont pris les proportions d'une 
catastrophe nafionalei et le correspondant de Goethe, 
inquiet de savoir son ami au milieu des foules pari- 
siennes, s'informe anxieusement. Pfer bonheur, les parente 
du mystificateur ne sont, à leur tour, mis au courant 
du prétendu voyage qu'après avoir reçu de letir fils une 
letue rusurante: 

41 M#S JMUIM Sfnis (Uf9flt wtfiiimi» ùc iric »«vuir vivant, nuu» 

ilf restèrsat pWatmiiit ptrsuadés qu» j'avais M à PirU dans 
I intervalle. • 



542 BIBLIOTHÈQUE UNIVBR8BLLI 

Mais déjà avait commencé pour Goethe ce qu'on pour- 
rait appeler la période « rhénane » de sa vie, la plus 
fraîche sans contredit et la plus animée, la plus féconde 
et la plus libre de toute cette longue existence. L'Alsace 
et quelques coins de Lorraine ; puis, de Francfort à 
Wetzlar, de Friedberg à Darmstadt, de Mayence à Dus- 
seldorf, toute une région dont le Rhin est l'axe et qui 
avait à cette époque une certaine identité de civilisation ; 
€ pays de lisière », comme on l'a dit, qui offrait les mé- 
langes et les contrastes les plus amusants, et où s'ébat 
quelques années, dans toute sa génialité et sa séduction 
irrésistible, la jeunesse de Goethe. Jeunesse d'imagination 
qui se plaît à situer dans ces décors familiers la mélan- 
colie de Werther et la farouche indépendance de Goetz, 
le chevalier à la main de fer, ou qui voit à travers Pin- 
dare et Homère, Ossian et la chanson populaire, les col- 
lines verdoyantes ou les horizons brumeux, l'activité des 
forts et la vie des simples ; jeunesse de cœur qui s'éprend 
de Frédérique, de Lili, de Charlotte et qui associe tour 
à tour des visions d'idylle, des souhaits de vie aristocra- 
tique, des espoirs de bonheur domestique à l'élan d'un 
cœur trop facilement amoureux. Paris, la France sont 
bien loin ; bien loin, les menuets de Trianon, et les 
traits d'esprit des salons littéraires. Il y a là toute une 
effervescence qui animera encore les premières années 
de l'installation de Goethe à Weimar, et qui, en 1779, 
vient se replacer une dernière fois dans son cadre naturel, 
lorsque le poète entraine son ducal patron à Francfort, à 
Strasbourg, puis en Suisse ; et sans nul désir apparent de 
pousser au delà, les deux voyageurs font sur le terri- 
toire français une brève incursion, à travers un petit 
bois de pins qui les conduit pour quelques heures dans 



Lg VOVàCI OI COiniB A PAUS S43 

un ptyB dont le délabrement âut contraste arec Theu- 
reox canton de VatML 

A mesure que se réitèrent las signes avant-coureurs 
d'un grand mouvement populaire, le séduisant Pferis des 
salons ikit place, dans la pensée de Goethe, à une image 
plus inquiétante et plus composita; le aa juin 1781, fl 
écrit à Lavater, qui s'inté r esse ingénument à Cagliostro 
et à ses succès parisiens: 

m Croés-moi» notre monde moral et politique est miné, comme 
une grande ville Test d'ordinaire, de foutcrrains, de caves et 
d'égoots : personne ne songe à ces réseaux secrets et à leurs 
conséquences pour les habttants d'une capltsle, et celui-là seul 
qui en a quelque soupçon comprend que le sol s'eflbodre Ici, 
que là une fum^ s'élève d'une excavation et qu'ailleurs se 
fassent entendre des voix mystérieuses. » 

A l'bettre même où le favori du duc de Wetmar écrit 
ces lignes au crédule pasteur zuricfaob, parait un ou- 
vrage qui contribuera à préciser la nouvelle apparence 
que Paris tend à prendre pour Goethe : les deux premiera 
volumes du TabUau di Pari» de Mercier sont mis en 
vente à Xeuchâtel : c Livre pensé dans la roe, écrit sur 
la borne, » a dit dédaigneusement Rivarol, qui ne laisse 
pas de caractériser ainsi ce tumultueux répertoire, où la 
vie collective des 800000 habitants de la capitale fran- 
çaise, l'infinie variété des aspects, les beautés et les 
tares de ce gigantesque organisme sont décrites avec la 
précision et Ui verve enthousiaste d'un Parisien con* 
vaincu et d'un proéJessionnel de la badauderie. Dans sa 
calme résideoce de Tburinge, Goethe se plonge aussitôt 
dans la lecture de cet ouvrage et le fait lire à M"* de 
Stetn. Nul doute qu'il ne contrôle les impressions qu'A 
en a reçues par la senaaine qu'il passe avec Grimm, au 
début d'octobre 1781, à la cour de Gotha: 



544 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE 

« Faire connaissance de cet ami des philosophes et des grands, 
voilà qui ne peut manquer d'être pour moi une date mémorable 
dans les circonstances où je me trouve. A travers les yeux de 
Grimm. je veux voir, à la manière d'un esprit swedenborgien, 
une vaste étendue de pays. » 

C'est en ces mots que Goethe résume, avant de défé- 
rer à l'invitation du duc de Gotha, le profit qu'il espère 
tirer de ces huit jours de contact avec le philosophe 
francisé ; et lorsqu'ils ont pris fin : « Cette rencontre 
avec Tami m'a procuré tous les avantages, sans excep- 
tion, que je prévoyais.... » 

Le Journal de Paris^ que l'écrivain allemand lit en 
1784, complète, par une sorte de supplément au jour le 
jour, l'initiation que le livre de Mercier lui a procurée ; 
il écrit à ce sujet, le 18 juin : « Le Tableau de Paris a 
tout ensemble augmenté et diminué mon désir de voir 
cette ville. » Enfin l'affaire du Collier, que Goethe a 
suivie en 1785 avec une attention passionnée, avec la 
clairvoyance inquiète d'un observateur pénétrant, lui 
semble caractéristique de l'état de désordre et d'anarchie 
morale où est parvenu, non seulement le monde de la 
cour, mais le public parisien. L'auteur du Gra?id Cophte 
a peut-être exagéré la signification prophétique qu'il 
entendait donner, dès ce moment, à toute cette retentis- 
sante aventure : il est certain qu'elle lui paraissait sym- 
bolique d'un Paris tout de vanité, de trépidation et de 
nerfs, payant la rançon d'une sociabilité sans équilibre ni 
contre-poids. 

4' 

Et c'est la Ville en pleine fièvre révolutionnaire, dans 
toute l'ardeur d'un renouvellement violent, qu'espère ob- 
server, en septembre 1792, le compagnon du duc de 



LS VOYACt DB OOmU A PAUS $4$ 

Weimar dans l'expéditioQ crnnmaïKkte ptr Bnmtwick. 
« Aujotirdliui, écrit-il le i teptembre à Christiaiie Vulpiut, 
Verdun rz se rendre et Tarmée oootinuen sa marche 
vers Puis, » 11 promet à ton amie de lui rapporter 
de jolies choses de la capitale, et son domestique se 
charge des oommissioos pour Paris de son h6te verdu- 
sois, qui ajoute d'ailleuiB avec un sourire : « Tu n'iras 
pas jusque-U.» Goethe n'a pas trop de regret du demi- 
tour opéré dans les hooes de Champagne parées armées 
qui devaient mettre les sans-culottes à la raison. En 
revanche, il n'est pas éMgné de fidre le voyage de Ftfis 
quand, la phase sanglante de hi crise p as sé e, un régime 
nouveau et — qui sait ? ^ une humanité nouvelle 
semble s'établir en France. Paris révolutionné, à déteit 
de Paris révolutionnaire, attire sa curiosité. En 1796, H 
retrouvait en lisant Diderot toutes les inepties de Tan- 
cienne société parisienne, tous ses bavardages mensoogen 
et ÙMx; en 1797, il est tout oreilles et toute attention, 
dès que le peuple français libéré est en cause. Soo 
voyage à Francfort, en août, écrit-fl à Bottier, rac- 
courcit même Ui distance morale qui le séparait de Paris. 

m D« Wefanar. csOt ville n'apparait jamais que dans un loin- 
tain qui lui donne le bleuté d'une montagne à l'horizon, lans 
ilètaiU que 1 œil puiiss diiccmer, avec d'autant plus d'inciU- 
tiocii pour l'activité de l'Imagination et de la passion. Au lieu 
que d'ici on commence à distinguer les diverses parties et le 
déUll des tons. • 

Comme il aimerait y aller voir en p e r so nne, et com- 
pléter ainsi ces études de psycholofie des peuples que 
U préeenoe des troupes répubUoahies dans le voishiage 
lui permet d'entreprendre I a Je voudrais bien, écrit-fl à 
Knebel, étudier les pa p il lon s français, entièrement sortis 
wau o»v. LUC 35 



546 BIBLIOTHÈQUE UNIVERSSLLB 

de leur chrysalide. » Ajoutez que, la France se faisant 
payer en œuvres d'art les contributions de guerre qu'elle 
impose aux principautés italiennes, c'est une admirable 
réunion de tableaux que Paris va offrir, et Goethe con- 
servera longtemps le regret de n'avoir pas profité d'une 
occasion unique de voir des merveilles rassemblées. 

Mais son devoir le ramène